Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : Dimanche du Christ-Roi

Année C : Dimanche du Christ Roi de l’Univers

Actualité

Trois ans déjà que ce site fut mis en ligne. Trois années liturgiques ! Merci de votre intérêt. Il y a quelques 4000 visiteurs réguliers chaque semaine.

Dès la semaine prochaine, avec l’Avent année A, de nouvelles méditations….en attendant un blog en cours de construction.

Evangile

Evangile selon saint Luc 23/35-43

Le temps de la passion-résurrection - l'exécution - sur la croix

On venait de crucifier Jésus. Les attitudes différentes des "témoins".  

= Et le peuple se tenait debout, observant sans cesse.

= Or les chefs aussi se moquaient en disant : Il en sauva d'autres! Qu'il se sauve lui-même s'il est le Christ de Dieu, l'Elu !

= Or les soldats aussi, s'avançant, le bafouaient en portant auprès de lui du vinaigre et en disant : Si toi, tu es le Roi des Juifs, sauve-toi toi-même

car il y avait aussi une inscription sur lui: Celui-ci, le Roi des Juifs.

= Or l'un des malfaiteurs ayant été suspendus à la croix le blasphémait en disant: N'es-tu pas, toi, le Christ ? Sauve-toi toi-même et nous aussi!

= Or, ayant répondu, l'autre lui déclara, le rabrouant : Toi non plus, tu ne crains pas Dieu alors que tu es dans le même supplice.

Nous, d'une part, c'est justement car nous recevons en retour ce qui correspond à ce que nous avons fait. Lui, d'autre part, n'a rien fait de malhonnête.

Et il disait : Jésus, souviens-toi de moi quand tu seras venu dans ton Royaume.

Et il lui dit : Amen, je te le dis: aujourd'hui avec moi tu seras dans le paradis.

Préliminaires

La mention "Christ-Roi de l'univers" revient tous les ans au dernier dimanche de l'année liturgique.

= De tous temps, mais plus encore aujourd'hui, une des grandes pesanteurs qui affecte le domaine chrétien, concerne l'évolution du vocabulaire. Cette contrainte est facile à comprendre. Pour exprimer les questions délicates qu'aborde la foi, il est nécessaire de recourir à des mots compréhensibles par tous. C'est ce que Jésus a fait en Palestine, c'est ce que les évangélistes ont fait en fonction des communautés auxquelles ils s'adressaient. C'est ce que suggèrent le simple bon sens et un souci pédagogique d'efficacité.

Certaines époques, à juste titre, mobilisent leurs énergies à ce service, soit pour stimuler une vie spirituelle défaillante, soit pour démasquer des confusions ambiantes. Toujours à juste titre, il est alors fait appel aux mots courants, dont le sens est précis à ce moment. Ils font partie du langage courant ou bénéficient d'un consentement général quant à la réalité qu'ils évoquent. Bien entendu, ils sont fonction des modèles de pensée, des conditions de vie, des conceptions contemporaines en matières scientifique, politique, sociale. D'ailleurs, la plupart du temps, ceux qui proposent ces mots sont bien conscients de leur relativité.

Oui mais… les années passent, les mentalités et les modèles de pensée changent à la suite d'évolutions, ou même de mutations, scientifiques, économiques, politiques… Une adaptation devrait s'ensuivre dans le vocabulaire chrétien. Or la plupart du temps il n'en est rien jusqu'à ce que la crise s'avère dramatique. Les raisons en sont multiples. Il nous faut déplorer la paresse naturelle face à tout changement autre que matérialiste… le virus du traditionalisme dans le monde religieux… le "déphasage" des responsables et la facilité pour eux de répéter un même discours… et souvent, à leur décharge, l'apparition de nouveaux problèmes qui mobilisent leurs énergies en une autre direction.

Il n'empêche que les mots se vident peu à peu de leur richesse initiale. Plus grave encore, étant donné qu'ils continuent d'être employés dans le langage courant avec un autre sens, ils engendrent de nombreux faux-sens et même des contresens. Pour les fidèles, les conséquences sont catastrophiques. Quelques-uns "dépassent" les mots et "creusent" l'Evangile pour en retrouver la richesse tout en regrettant une évolution si lente. La plupart se réfugient dans une répétition passive, s'accommodant de formules que l'on dit "croire" d'autant plus facilement qu'on ne les comprend pas. Chacun se construit ainsi un "système" religieux personnel, souvent fort éloigné de la vérité initiale.

A cette difficulté d'évolution historique s'ajoute aujourd'hui la diversité entre les civilisations d'une même époque. La mondialisation témoigne des différences de compréhension selon le passé et les conditions de vie des différentes communautés ethniques qui constituent l'Eglise. Il ne suffit pas d'admettre des coutumes différentes des coutumes occidentales, il s'agit de "passer" l'évangile au service de sensibilités différentes.

= Ainsi en est-il du mot "Roi" lorsqu'on l'applique à Jésus. Entre la théorie et la "résonance" dans les esprits, on ne peut ignorer l'abîme qui s'est creusé au fil des siècles.

Théoriquement, il s'agissait de rendre compte d'une des dimensions, vraie, de la mission de Jésus. Effectivement Jésus propose de construire un monde nouveau, à la fois intérieur et extérieur, par action personnelle au cœur du monde de ceux et celles qui vivent du témoignage d'humanité de l'Evangile. Il suscite la communauté de l'Eglise pour être foyer et soutien de cet engagement de service. Mais, dès son époque, Jésus s'est méfié de ce mot en application personnelle. Les évangélistes ont bien senti que le mot "Royaume de Dieu" prêtait beaucoup moins à confusion et ce n'est pas sans raison qu'ils ont présenté le procès romain comme un dialogue de sourds entre Pilate et Jésus à propos du mot "Roi".

Théoriquement, les théologiens arrivent à "jongler" en introduisant de subtiles distinctions. Ils n'ont pas tort de vouloir rendre compte de la densité de la mission de Jésus en la situant à trois niveaux : mission prophétique, c'est-à-dire mission d'enseignement visant à faire entendre la Parole de Dieu en langage d'homme… mission sacerdotale, c'est-à-dire mission d'intermédiaire entre Dieu et les hommes, rendant Dieu présent aux hommes et faisant remonter les hommes vers Dieu… mission royale, c'est-à-dire mission de construction telle que nous venons de la préciser. Mais, en adoptant un jargon particulier pour préciser des définitions "dogmatiques", ils finissent par être les seuls à les comprendre.

Jésus a vécu "autre chose" qui échappe à ce mot de royauté et contraste singulièrement avec le sens qu'on lui a toujours donné. Il s'est voulu l'ami des pauvres, des humbles, des petits, auxquels il a révélé leur dignité au nom de la tendresse de Dieu. Il s'est présenté en Serviteur, refusant tout privilège qui pourrait évoquer une influence despotique.

= A ces handicaps "théoriques" concernant le mot, s'ajoutent aujourd'hui les données historiques auxquelles nos contemporains sont sensibles et qu'il ne sert à rien d'estomper. Il faudrait inviter à un "changement de plan" et proposer de voir la "royauté" de Jésus autrement que les royautés habituelles. Ce faisant, on ne peut empêcher le réveil d'une suspicion latente en raison du triomphalisme qui a souvent marqué le témoignage de l'Eglise. Inconsciemment peut-être, beaucoup nous suspectent de vouloir le justifier en jonglant avec les références.

La fête du Christ-Roi est une fête récente. Elle fut instituée en 1925 par Pie XI, dans un contexte de déchristianisation et face à la montée des idéologies athées : fascisme, national-socialisme, marxisme, surhomme de Nietzsche. Elle n'était pas dépourvue de signification politique.

Il est vrai également que Pie XI était italien, d'où une certaine vision de la royauté… que son tempérament était plutôt autoritaire selon sa devise pontificale: "La Paix du Christ dans le règne du Christ"… que les dictatures d'Hitler et de Mussolini n'étaient pas encore évidentes, le système politique italien de royauté semblant faire équilibre…

= Les évêques du Concile Vatican 2 ont cru pouvoir contourner la difficulté en changeant légèrement l'appellation : "Christ, Roi de l'univers". Ils n'ont fait que compliquer les choses, car les médias ont rendu nos contemporains sensibles aux dimensions et à la complexité du cosmos, or c'est cette image qui est actuellement suscitée lorsqu'il est parlé "d'univers". La référence ne fait qu'introduire une distance et un "mystère" dont n'avait pas besoin la perte d'humanité dont souffre actuellement le témoignage de Jésus.

Il faudrait admettre qu'il ne sert à rien de remplacer un mot par un autre. Ce n'est pas en faisant de Jésus le "petit père des peuples de tout l'univers" ou "le grand timonier de l'univers" que l'on arriverait à clarifier le débat. Tous ces mots sont "enfermants" et dépendants d'un système qui appartient à un temps alors que l'évangile veut rester source de diversité pour tous les temps.

Contexte des versets retenus par la liturgie

Il apparaît évident que les liturgistes ont retenu ce passage en raison des derniers versets concernant le dialogue entre Jésus et le "bon" malfaiteur. De ce fait, l'importance du contexte risque de retenir fort peu l'attention, sinon sur un plan "sentimental". Le repérage du contexte et les précisions concernant le vocabulaire s'imposent donc plus que jamais.

Le récit de la passion selon Luc

Nous en avons fait une courte présentation au dimanche de la passion. Voici les points qui peuvent éclairer cet épisode.

- Lorsqu'il mentionne les événements eux-mêmes, Luc est très sobre dans sa présentation. Il semble supposer que le déroulement est connu de ses lecteurs et qu'il suffit d'un simple rappel. Ce qui lui importe, c'est l'attitude de Jésus face aux attitudes différentes qu'adoptent les témoins.

- Jamais Jésus n'est présenté avec autant d'humanité dans son ouverture aux autres. L'épreuve pourrait l'amener à se replier sur lui-même… au contraire, il la dépasse et donne une impulsion particulière au souci qu'il a toujours manifesté en faveur des détresses qu'il rencontrait.

- Cette ouverture aux autres est également pour lui l'occasion de rectifier les réactions des uns et des autres lorsqu'ils se trouvent associés à ce drame, que ce soit les illusions des apôtres, les lamentations des filles de Jérusalem et, ici, la timide espérance du "bon larron"

- Au moment où il écrit, Luc est conscient des difficultés que rencontrent ceux qui adhèrent à la jeune foi chrétienne. Il connaît les persécutions dont on été victimes les premiers témoins et il a conscience qu'elles ne cesseront pas de sitôt. Jésus est donc le modèle du martyr, victime de la collusion entre les responsables juifs et les autorités romaines. Pourtant il n'était coupable d'aucun crime politique. Mais il a su "convertir" cette situation dramatique en un témoignage qui ouvrait le "temps de l'Eglise".

L'ensemble de la crucifixion selon Luc

* L'ensemble qui rapporte les instants passés sur la croix est très bien construit. Il suffit de comparer avec Marc pour se persuader que Luc dépasse le compte-rendu et concentre en ces instants l'essentiel de ce qu'il a présenté antérieurement au sujet du ministère de Jésus.

* Il encadre sa présentation de deux phrases qu'il est le seul évangéliste à mettre dans la bouche de Jésus:

23/34 face à une échéance qui met en évidence l'injustice criante de cette exécution: "Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font"

23/46 juste avant d'expirer: "Père, en tes mains, je remets mon esprit"… cet Esprit qu'il "répandra sur ses apôtres" (Actes 2/33), cinquante jours plus tard, à la Pentecôte.

Entre ces deux phrases, Luc ne retient que le dialogue avec le second malfaiteur, épisode qui lui est propre.

* Les témoins sont bien typés

La foule reste la foule et son attitude passive ne trouve guère d'indulgence aux yeux de l'évangéliste. "Le peuple observe" comme s'il s'agissait d'un spectacle qui vient rompre la monotonie quotidienne. Après que Jésus eut rendu le dernier soupir, "les foules s'en retourneront en se frappant la poitrine"…

Trois groupes sont rapprochés par la même invective qu'ils adressent à Jésus : "Sauve-toi toi-même!":

1. les chefs religieux s'appuient sur l'action antérieure de Jésus: "il en a sauvé d'autres" et sur sa prétention à être le Christ. Ils répètent l'accusation qu'ils avaient formulée au cours du procès devant le Conseil des Anciens: "Si tu es le Christ, dis-le nous!"

2. les soldats introduisent cette moquerie parmi les vexations qu'ils réservent aux condamnés. Légionnaires à la solde de Rome, ils libèrent leur antijudaïsme primaire en se basant sur l'inscription qui paraît dérisoire à cet instant: "Celui-ci est le Roi des Juifs".

3. le premier malfaiteur est traité avec indulgence, il se joint au concert des détracteurs à la manière d'un condamné désespéré qui reprend les injures sans trop en comprendre le sens.

Nous avons là les trois "secteurs" que Luc présentait, dès les débuts du ministère, comme priorités de l'engagement de Jésus: secteur religieux… secteur socio-politique des rapports aux autres… secteur personnel de l'adhésion de foi… En ordre inverse le récit dit "des tentations" parlait "des pierres changées en pain"…de l'autorité et de la gloire des royaumes concédées par compromission… d'une religion qui "vient d'en haut" et dispense des aléas de tout engagement…

Le deuxième malfaiteur se situe en contraste. Le dialogue qu'il amorce avec Jésus résume l'itinéraire qu'est amené à parcourir tout disciple de Jésus pour épanouir sa foi : la "crainte de Dieu" amène à prêter attention au témoignage de Jésus en raison de son caractère totalement désintéressé… la tournure habituelle des religions tend à orienter vers le futur d'un Royaume… la foi chrétienne fait découvrir l'aujourd'hui de Jésus, sa proximité et son appel à construire avec lui un monde nouveau…

* Il est intéressant de poursuivre le texte pour saisir comment Luc "boucle son anneau" en faisant correspondre les acteurs "positifs" de la résurrection

A l'évidence, le deuxième malfaiteur en a été le signe avant-coureur.

Le centurion préfigure le centurion Corneille. Il sera le premier païen à recevoir directement le baptême chrétien en réponse à une foi qui en impose à Pierre et ouvre à l'évolution de la première communauté pour un accueil "à part entière" des croyants non-juifs.

Les amis de Jésus sont là, "debout". Luc tient à situer leur présence après la mort de Jésus, ce qui n'est pas sans signification. Il mentionne particulièrement les femmes-disciples dont il sait qu'elles déclencheront le réveil de la première communauté au matin de Pâques. Elles aussi pensaient à un futur du Royaume et voici qu'elles seront prises dans la tourmente d'un aujourd'hui et d'un nouveau mode de présence.

Joseph d'Arimathie n'avait pu empêcher la machinerie du Grand Conseil de se mettre en marche. Et voici qu'il se présente à Pilate en grain de sable qui oblige à ne pas refermer le dossier et à lui donner une suite convenable qui permettra l'éclosion de l'inattendu.

En présentation générale, nous résumions l'ambiance de ce passage en rappelant un modèle de pensée familier à l'évangéliste: l'enchaînement du temps de "conception"… du temps de mise au monde… du temps d'enfance. Ce schéma convient parfaitement à la présentation de Luc: le temps de la croix est pour lui le "temps de la mise au monde de l'Eglise"… Les premiers cris du nouveau-né ne se feront pas attendre, quelques cinquante jours plus tard, à la Pentecôte.

Le verset 16/21 de Jean exprime encore plus clairement cette idée: "la femme, sur le point d'accoucher, s'attriste parce que son heure est venue, mais lorsqu'elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu'un homme soit venu au monde."

Notes complémentaires

* Qui étaient ceux qu'on désigne de différents noms selon les traductions : malfaiteurs, larrons, bandits… ?

Il semble certain que la mention de leur présence réfère au texte d'Isaïe 53/12 que Jésus a évoqué lui-même au cours de la soirée : "Avec des sans-loi il fut compté" (22/37). Luc parle toujours de malfaiteurs et prépare ainsi la réflexion du "bon" larron : "Nous, c'est justement que nous sommes condamnés, mais lui n'a rien fait de malhonnête".

Pour le reste, nous ne disposons d'aucun document. Il est possible qu'il s'agisse de deux compagnons de Barabbas : "celui qui avait été jeté en prison en raison d'une émeute arrivée dans la ville et d'un meurtre" (23/19). Dans ce cas, ils appartiendraient au groupe des Zélotes. Ceux-ci étaient partisans d'une opposition violente aux romains et suscitaient des escarmouches contre les occupants. Ils vivaient l'attente messianique en perspective "militaire", convaincus que Dieu assisterait ceux qui travaillaient ainsi pour la libération de son peuple. Ils furent à l'origine de la révolte de 66 et disparurent dans les combats de Jérusalem.

La réflexion du premier malfaiteur pourrait alors être interprétée dans le sens d'un engagement messianique "militaire". N'oublions pas la diversité des opinions qui circulaient au temps de Jésus relativement au "style" que prendrait le Christ. Le deuxième malfaiteur se réfèrerait à la perspective opposée puisqu'il conçoit Jésus comme messie établissant le "Royaume à la fin des temps". La mention "aujourd'hui" est importante, car elle introduit une troisième conception messianique, celle du Serviteur souffrant.

* Quel sens donner au mot "paradis"?

Les commentaires ultérieurs ont projeté sur ce mot un sens qui est devenu courant lorsque nos contemporains y ont recours. Les choses paraissent simples: après la mort, les humains sont amenés à se répartir entre ciel, purgatoire et enfer. Pratiquement, en raison du bonheur qu'il évoque, le mot "paradis" est assimilé à ciel. Le "bon larron" est ainsi présenté comme celui qui est "sauvé" au dernier moment grâce au repentir qu'il manifeste. La réponse de Jésus apparaît comme une espérance "personnelle" qui peut l'aider à dépasser ses souffrances.

Loin de nous l'idée de mettre ce pauvre homme en enfer, mais est-ce bien la pensée que Luc tient à exprimer?… Le mot "paradis" ne se retrouve dans aucun autre passage des évangiles. Quant au judaïsme, il y voyait le lieu caché où les "justes" décédés attendaient la résurrection. Il apparaît difficile de situer ainsi Jésus au soir du vendredi-saint.

En deuxième approche, nous pensons au paradis de la création. Nous n'avons pas tort car le mot grec est dérivé du mot perse qui désigne un "jardin". L'évocation d'un lieu luxuriant, fruit de l'activité céleste, se retrouve en de nombreuses pensées orientales et extrême-orientales. Mais Luc lisait certainement les premiers chapitres de la Genèse de façon plus sérieuse que ne le font certaines images folkloriques. Il nous faut donc bien percevoir le lien qu'il suggère.

Il ne peut être question d'isoler les derniers mots de Jésus de tout l'enseignement qui a précédé et, particulièrement, du point sur lequel l'évangéliste a tant insisté, à savoir la présence de Jésus ressuscité en soutien de la mission. Les deux mots qui introduisent la mention du paradis sont en effet des mots de mission: 'aujourd'hui"… "tu seras avec moi"… Ce que les chrétiens sont appelés à construire dans la dynamique de l'Esprit de Jésus n'est pas de "nature" céleste au sens "extra-humain " que l'on entend souvent. Certes, il s'agit d'une création qui se trouve enfantée de façon nouvelle, mais elle correspond à une vocation dont l'homme aurait pu retirer le bienfait dès l'origine. Le témoignage de Jésus se situe en "arbre de vie" au milieu du "jardin" dont nous disposons en grande liberté et responsabilité. Il nous permet un meilleur discernement "du bonheur et du malheur", pour nous comme pour les autres. Or, avec Jésus ressuscité, tout chrétien est engagé aujourd'hui à approcher le Royaume en tous temps et en tous lieux pour que l'homme s'épanouisse enfin selon le projet initial.

 

Piste possible de réflexion : mort d'un martyr ou "mise au monde" de l'Eglise

Pour clôturer l'année liturgique, nous est proposé le passage où Luc présente les derniers instants de Jésus alors qu'il vient d'être cloué sur la croix. Ce choix peut nous sembler très contrasté avec la réflexion qui a parcouru les dimanches du temps ordinaire depuis Pâques. Il est vrai, le plus souvent, ces versets sont rattachés au déroulement de la passion : ils en constituent alors un des épisodes et notre méditation se veut essentiellement "spirituelle" au souvenir du sacrifice de Jésus et de ses souffrances. Chez Luc, le dialogue avec le "bon" larron permet également d'en tirer une invitation au regret des péchés, à l'instant de la mort, en vue d'une "entrée au ciel".

Or il apparaît bien restrictif d'isoler ce texte de ce que nous avons entendu précédemment et qui concernait la mission chrétienne. Les ruptures littéraires brutales ne sont pas dans la manière littéraire de Luc. C'est au contraire en laissant "fonctionner" la continuité des textes que nous pouvons rejoindre la conviction fondamentale qui les sous-tend. Sur ce point, aucune ambiguïté n'est possible. L'activité historique de Jésus doit être poursuivie et actualisée de façon constructive, l'interprétation de ses dernières paroles doit dépasser la seule perspective du soutien apporté à un condamné, elles s'adressent à tout chrétien car c'est aujourd'hui… avec Jésus… qu'il nous faut ouvrir le chantier d'une nouvelle création…

1°- à l'écoute de Luc

= Un "fait" doit rester présent à notre mémoire: Luc connaissait les événements qui étaient nés de ces instants, aussi bien la résurrection de Jésus que le dynamisme qui avait relancé la communauté des premiers disciples. Converti de la seconde génération, séduit par l'humanisme dont était porteur le message qui lui avait été transmis, il intégrait spontanément les faits historiques dans la continuité du temps et l'universalité de l'espace. Aussi, sans contredire son ami Paul, il était moins porté vers la croix en tant que "scandale pour les juifs et folie pour les païens" (1Corinthiens 1/23)il était plus sensible à la "puissance de Dieu et à la sagesse de Dieu" que distillait Jésus ressuscité depuis sa première apparition sur la route d'Emmaüs.

= A cette lumière, regardons bien le texte, il peut nous paraître très sobre et nous aurions tendance à le "compléter" en empruntant des informations pratiques aux autres évangélistes. Bien au contraire, il nous faut lui conserver l'aspect schématique qui fait son originalité. Nul doute que Luc connaissait le détail de ces instants tragiques mais il tenait à fixer notre attention sur ce qui lui paraissait l'essentiel.

Aussi "épure-t-il" sa présentation au maximum. Il ne conteste pas la référence au Serviteur dont le psaume 22 nous décrit les souffrances et la confiance intérieure. Mais il nous concentre sur Jésus historique, engagé dans un combat dont les acteurs sont présents et révèlent leur vrai visage en cet instant tragique. Il nous l'a dit et redit au long de la marche de l'Eglise, ce combat est devenu le nôtre dans les mêmes conditions, excepté que Jésus ressuscité continue de s'y engager en suscitant et en soutenant le rayonnement actuel des chrétiens.

L'ensemble de la crucifixion selon Luc

L'ensemble qui rapporte les instants passés sur la croix est très bien construit. Il est facile de le constater: nous sommes en présence des principaux groupes au milieu desquels Jésus a vécu toute sa mission.

*. La foule se comporte comme elle s'est toujours comportée. "Le peuple observe" la crucifixion à la manière d'un spectacle qui vient rompre la monotonie quotidienne. Après que Jésus eut rendu le dernier soupir, "les foules s'en retourneront en se frappant la poitrine" et en oubliant qu'elles avaient réclamé la libération du résistant Barabbas et la condamnation de Jésus à l'encontre de l'avis de Pilate.

* Une même invective rapproche ensuite trois autres groupes: "Sauve-toi toi-même!".

Les motivations sont différentes, mais elles symbolisent les trois incompréhensions qui ont concerné le messianisme de Jésus en rapport avec les trois "domaines" qui ont sollicité son engagement: secteur religieux… secteur socio-politique des rapports aux autres… secteur personnel de l'adhésion de foi… Dès le début du ministère, Luc les avait insérées dans le récit des "tentations" et il les reprend ici en ordre inverse : conception d'une religion qui "vient d'en haut" et dispense des aléas de tout engagement… autorité et gloire des royaumes obtenues par compromission politique… nostalgie du "miracle"… Après les avoir "distillées" de façon très concrète, l'évangéliste en a fait les trois chefs d'accusation devant le Sanhédrin et il les reprend ici.

1. les chefs religieux s'appuient sur l'action antérieure de Jésus: "il en a sauvé d'autres" et sur sa prétention à être le Christ. Ils répètent l'accusation qu'ils avaient formulée au cours du procès devant le Conseil des Anciens: "Si tu es le Christ, dis-le nous!". Luc fait ressortir leur hypocrisie dans le fait qu'à cet instant ils reconnaissent l'efficacité de l'action de Jésus et pourtant ils contestent sa valeur de signe messianique.

2. les soldats introduisent cette moquerie parmi les vexations qu'ils réservent aux condamnés. Légionnaires à la solde de Rome, ils libèrent leur antijudaïsme primaire en se basant sur l'inscription qui paraît dérisoire à cet instant: "Celui-ci est le Roi des Juifs". Leur attitude témoigne des confusions qui affectent la plupart des sociétés : Pilate était convaincu de l'innocence de Jésus et cherchait à la faire ressortir dans cet écriteau… mais ses soldats étaient bien incapables de saisir une telle nuance et remettaient en cause par leur violence le semblant de "justice" imaginé par le gouverneur.

3. le premier malfaiteur se joint au concert des détracteurs à la manière d'un condamné désespéré qui reprend les injures sans trop en comprendre le sens. Nous pouvons le rattacher aux foules dont il explicite l'opinion lorsque dominent les épreuves de l'existence. Luc mettra dans la bouche de son compagnon l'évidence de sa responsabilité et l'utopie d'une fausse espérance.

* Le deuxième malfaiteur se situe en contraste. Le dialogue qui s'amorce avec Jésus va beaucoup plus loin qu'il y paraît. Il se fait l'écho de la triple déclaration d'innocence qui rythme les interventions de Pilate au cours du procès romain. Surtout, si nous y ajoutons les "rectifications" qu'apportent les derniers versets, il résume l'itinéraire qu'est amené à parcourir tout disciple de Jésus pour épanouir sa foi "aujourd'hui" et "avec lui".

Trois étapes "psychologiques" s'enchaînent nettement: la "crainte de Dieu" conduit à prêter attention au témoignage de Jésus en raison de son caractère totalement désintéressé… la tournure habituelle des religions tend à orienter vers le futur d'un Royaume… cette perspective doit être dépassée, car la foi chrétienne fait découvrir l'aujourd'hui de Jésus, sa proximité et son appel à construire avec lui un monde nouveau…

Le mot "paradis" est souvent mal interprété. Le langage courant l'assimile au "ciel", séjour ouvert après la mort. Or ce n'est pas le sens que lui donne Luc, il nous invite à relire les chapitres bibliques concernant le projet créateur en sa première expression, celui d'un lieu où l'homme est appelé à s'épanouir en parfaite harmonie avec Dieu, avec les autres et avec les virtualités dont il dispose par nature. En Jésus et par l'activité des chrétiens, la création se trouve "enfantée" d'une façon qui n'est ni extra-humaine, ni totalement nouvelle puisqu'elle s'inscrit dans la ligne des origines. Le témoignage de Jésus et sa présence ressuscitée se situent en "arbre de vie" au milieu du "jardin" dont nous disposons en grande liberté et responsabilité. Son message nous permet un meilleur discernement "du bonheur et du malheur", pour nous comme pour les autres

2°- à la lumière de l'enseignement de Luc

En ce passage, il apparaît donc que Luc nous invite à éclairer la croix qui est celle des chrétiens lorsqu'ils affrontent les difficultés de la mission. Eux aussi se trouvent au cœur de contradictions d'autant plus difficiles à vivre qu'elles émanent de ceux dont ils se veulent solidaires.

* Il ressort de cette présentation deux orientations irréductibles concernant la religion.

Luc unifie les trois groupes d'opposants autour d'une même perspective, celle du salut. C'est là leur vraie priorité. D'une certaine façon, les souffrances de Jésus les indiffèrent, même si, comme le malfaiteur, ils n'y sont pour rien. Les chefs religieux espéraient peut-être forcer le destin au nom de la direction qu'ils donnaient à l'espérance messianique… les soldats voyaient confirmée la violence comme seule méthode efficace de salut… enfin, à la manière de toute victime, le condamné entretenait la faible lueur d'espérance qu'il conservait malgré tout…

Nous retrouvons là l'orientation de la plupart des religions. Face aux pesanteurs, aux incertitudes, aux déceptions de la vie, elles proposent de conjurer les forces mystérieuses qui semblent les dominer ou en être la source. Pour ce faire, elles proposent des prescriptions morales et rituelles qui donnent à espérer, sinon un salut immédiat, du moins une situation de "justice" dans l'au-delà.

La foi chrétienne se construit de façon radicalement différente. Elle donne priorité à l'aujourd'hui de la vie, à la lumière de la densité d'humanité qui a rayonné de l'aujourd'hui vécu historiquement par Jésus en Palestine… Elle ne situe pas en lien futur avec un Dieu mystérieux dont dépendrait notre destin, elle parle d'un ami qui accompagne nos routes… Elle oriente vers une nouvelle manière d'être et de vivre, une nouvelle création pour soi et pour les autres…

Comment passer du premier type religieux au second ? L'évangile ne nous propose pas de recettes, il s'agit là d'une conversion libre et personnelle. Même s'ils ne présentent pas un visage dramatique, les échecs seront donc toujours "la croix" des chrétiens-missionnaires. Mais, avant ce passage, Luc avait prêté à Jésus une phrase très significative: "Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font" (23/34)… Non que les opposants soient foncièrement méchants… ils sont plutôt inconscients, dépassés par le poids des histoires ou des situations où ils sont engagés.

* En raison du découpage liturgique, nous n'avons lu que le premier volet de la présentation de Luc. Or celui-ci a tenu à lui associer un deuxième volet, indispensable pour saisir la totalité de sa pensée. Il fait correspondre aux acteurs "négatifs" de la crucifixion les acteurs "positifs" de la résurrection.

A l'évidence, le deuxième malfaiteur en a été le signe avant-coureur, mais, de façon très réaliste, Luc développe les références aux personnes concrètes qu'il mentionnera en fin de son évangile ou au cours des Actes des Apôtres.

En tête, le centurion "glorifie Dieu en disant: cet homme était juste". Il préfigure le centurion Corneille (Actes 10/1). Premier païen à recevoir directement le baptême chrétien, sa foi en imposera à Pierre et facilitera un accueil "à part entière" des croyants non-juifs.

Les amis de Jésus sont là, "debout". Luc tient à situer leur présence après la mort de Jésus, ce qui n'est pas sans signification: malgré leur attitude timide lors du procès, ils appartiennent à la résurrection. L'évangéliste mentionne particulièrement les femmes-disciples qui referont de façon active le même itinéraire que le "bon larron": elles aussi pensaient à un futur du Royaume et voici qu'elles seront prises dans la tourmente d'un aujourd'hui et d'un nouveau mode de présence.

Il en sera de même pour Joseph d'Arimathie. Il n'avait pu empêcher la machinerie du Grand Conseil de se mettre en marche. Et voici qu'il se présente à Pilate en grain de sable qui oblige à ne pas refermer le dossier et à lui donner une suite convenable qui permettra l'éclosion de l'inattendu.

* Un autre fil conducteur risque de nous échapper. En présentation globale des événements, l'évangéliste est familier d'un modèle de pensée en trois temps. Il enchaîne un temps de "conception"… un temps de mise au monde… un temps d'enfance. Ceci est explicite dans la composition des premiers chapitres, mais ce schéma convient parfaitement à l'ouverture qu'il imprime à la conclusion de son évangile.

Le temps de la conception nous a été présenté au long des dimanches du temps ordinaire. Il se référait au témoignage historique de Jésus et, en deuxième partie, soulignait la densité qui affecterait le lien entre Jésus ressuscité et les siens au long de la "marche de l'Eglise". En parfaite continuité, le temps de la croix se présente alors comme le "temps de la mise au monde de l'Eglise"… Après ce passage, Luc mettra dans la bouche de Jésus une dernière phrase: "Père, en tes mains, je remets mon esprit" (23/46). Quelques cinquante jours plus tard, à la Pentecôte, il "répandra cet Esprit sur ses apôtres" (Actes 2/33) et c'est alors que l'Eglise "poussera ses premiers cris".

Jean exprimera encore plus clairement cette idée lorsqu'il écrira : "la femme, sur le point d'accoucher, s'attriste parce que son heure est venue, mais lorsqu'elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu'un homme soit venu au monde." (16/21).

Mise à jour le Samedi, 23 Novembre 2013 12:07
 
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