Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 30ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 30ème Dimanche du temps ordinaire

 

Actualité

La parabole du pharisien et du publicain appartient au groupe des "textes bien connus" sur lesquels les chrétiens sont invités à méditer régulièrement. Sa composition littéraire est très simple, deux exemples concrets évoquent une attitude à éviter et une attitude à imiter. En l'entendant, la majorité des membres de nos communautés se rappellent les commentaires bien enregistrés qui ont "brodé" sur cette histoire et ils n'éprouvent pas grande curiosité pour aller plus avant, hormis un examen de conscience éventuel… Je vous invite à aller plus loin.

Evangile

Evangile selon saint Luc 18/9-14

Le temps de l'Eglise - vivre le Royaume au présent et en intériorité

Il leur dit aussi cette parabole à l'adresse de quelques-uns, qui se trouvaient persuadés en eux-mêmes qu'ils étaient des justes et qui tenaient pour rien le reste des hommes :

Premier mouvement : exposé de deux attitudes "intérieures" de prière 

"Deux hommes montèrent au Temple pour prier, l'un était pharisien et   l 'autre publicain

1er temps: attitude du pharisien

Le pharisien, s'étant placé debout, priait ceci à l'adresse de lui-même :

O Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas tout comme le reste des hommes: voleurs, injustes, adultères,

ou même comme ce publicain.

Je jeûne deux fois par semaine, j'acquitte la dîme sur tout ce que je possède.

2ème temps: attitude du publicain

Le publicain, se tenant debout de loin, ne voulait pas même lever les yeux vers le ciel mais battait sa poitrine en disant:

O Dieu, sois favorable à moi, le pécheur

Deuxième mouvement: enseignement de Jésus  

Je vous le dis :

celui-ci descendit se trouvant justifié vers sa maison différemment de celui-là.

Parce que celui qui s'exalte lui-même, sera humilié… celui qui s'humilie lui-même, sera exalté.

Rapprochements utiles : versets antérieurs aux versets de ce dimanche

= En référence historique au 3ème ensemble concernant la "Marche de l'Eglise", Luc s'appuyait sur les reproches de Jésus aux pharisiens et aux légistes (11/37). Il appelait ainsi les envoyés à un témoignage vigilant et sans altération. Il les mettait en garde contre les déviations concrètes qui guettent ceux dont la mission est l'enseignement. Ce passage a été omis par la liturgie en raison de son parallélisme avec Matthieu 23, proposé au 31ème dimanche ordinaire de l'année A.

Parmi ces reproches, nous pouvons rapprocher du passage d'aujourd'hui les deux premiers:

"Vous purifiez l'extérieur de la coupe et du plat; mais votre intérieur est plein de rapine et de méchanceté. Insensés, celui qui fit l'extérieur ne fit-il pas aussi l'intérieur? Toutefois, ce qui est dedans, donnez-le en aumône et voici: tout est pur pour vous.

Vous acquittez la dîme de la menthe, de la rue et de toute plante potagère et vous passez à côté de la justice et de l'amour de Dieu. Ceci, il fallait le faire, et cela ne pas le laisser de côté."

Indirectement, le troisième reproche est sous-jacent au passage de ce dimanche : "Vous aimez le premier siège dans les synagogues et les salutations sur les places publiques".

= La conclusion sur l'humilité reprend mot pour mot le verset 14/11: "Parce que celui qui s'exalte lui-même, sera humilié… celui qui s'humilie lui-même, sera exalté". Dans l'ensemble qui éclairait le style que devait adopter la communauté chrétienne, Luc dénonçait alors la recherche des premières places au "festin des noces"

Versets postérieurs aux versets de ce dimanche

Il est indispensable de relier à ce texte la venue de Jésus chez le publicain Zachée (19/8); le "détail" de cette parabole se retrouve en présentation contrastée. Nous y reviendrons au cours de cette préparation. Nous lirons cet épisode dimanche prochain, mais un chapitre le sépare du passage d'aujourd'hui, il appartient à un ensemble différent qui prépare plus directement la passion-résurrection.

* Jésus demande à "demeurer dans la maison" de Zachée et, pour le recevoir, Zachée "descend du sycomore pour lui faire accueil dans la joie"

* Zachée est explicitement rangé dans la catégorie des "pécheurs" et les "murmures" naissent du fait que Jésus choisit de "loger" chez lui

* L'engagement de Zachée porte sur le don aux pauvres de "la moitié de ses biens" et sur la réparation des injustices "au quadruple".

* Le mot "juste" n'apparaît pas, mais il est précisé "qu'aujourd'hui le salut arriva à cette maison"

Contexte des versets retenus par la liturgie  

Il s’agit de dépasser le "classique" commentaire moral ou l'exhortation spirituelle. Bien entendu on ne saurait trop mettre en garde contre les déformations, souvent inconscientes, qui guettent l'exercice de la prière, qu'elle soit publique ou privée, mais leur persistance devrait amener à "tenter" d'autres "approches" des textes et à surmonter certains handicaps qui contaminent leur compréhension.

1er handicap: erreurs historiques concernant les personnes en présence

La plupart des chrétiens se contentent de quelques clichés sur les pharisiens et les publicains au temps de Jésus. Or la plupart de ces clichés sont très approximatifs et certains sont même source d'erreurs.

Nous vous rappelons ci-après les renseignements susceptibles de rectifier les erreurs de connaissances qui entraînent inévitablement des erreurs de jugement. Mais, posez simplement la question-test: "au temps de Jésus, qui était le plus riche, du pharisien et du publicain?" et vous saurez à quoi vous en tenir. Car, de façon générale, le publicain était bien plus riche que le pharisien et il l'était sur le dos des contribuables! Ce n'est pas la seule différence qui séparait les deux personnages.

2ème handicap: schématisation et caricature

Pour excuser nos contemporains, il est utile de préciser que ces erreurs ont été véhiculées et amplifiées au cours des siècles. Les commentaires ont "arraché" Pharisien et Publicain à leur contexte historique et des civilisations différentes  leur ont imprimé leur propre image. On n'a plus parlé de pharisien et de publicain vivant au premier siècle de notre ère en Palestine, on a mis ces étiquettes sur des personnages "reconstitués".  Ils servaient d'autant plus d'exemples qu'ils appartenaient à un passé disparu, évoqué à la lumière de l'actualité plus qu'avec la rigueur de l'historien.

De façon incontestable, le mot pharisien a été victime de cette caricature. Le sens qu'évoque actuellement le mot "pharisaïsme" n'a qu'un lointain rapport avec le groupe historique qui, malgré bien des défauts, a maintenu l'idéal religieux sur lequel Jésus a pu s'appuyer pour exprimer son message.

3ème handicap: faible attention au mûrissement de pensée qui a nourri la rédaction finale des textes d'évangile.

Il est vrai que Luc reprend des critiques qui ont visé directement, dans la bouche de Jésus, les déformations que ses contemporains pouvaient constater parmi les pharisiens ou autres animateurs religieux. Selon l'esprit du judaïsme, ceux-ci s'exprimaient en recourant aux notions de "justice", autrement dit de perfection religieuse par observance intégrale des prescriptions de la Loi.

Il est possible que l'évangéliste vise quelques restes d'influence judéo-chrétienne parmi les communautés. Mais, au moment où il écrit, les tensions internes se sont notablement atténuées et ne sont pas comparables à celles que nous décrivent les Actes des Apôtres au temps de Paul.

Mais, il est certain que Luc se situe au-delà et il est relativement facile de rejoindre deux perspectives sous-jacentes à sa présentation.

1. Il perçoit d'abord que les défauts qui contaminaient la pensée pharisienne menacent les croyants de tous les temps, il s'agit là de déviations universelles. Il reprend donc la critique passée concernant l'autosatisfaction qu'engendre souvent la réalisation d'un idéal et il souligne particulièrement ses conséquences en mépris vis-à-vis des autres…

2. Il perçoit également un autre danger, plus sournois mais tout aussi dévastateur pour le rayonnement de la foi chrétienne. A son époque, le Temple est détruit et les chrétiens prennent de plus en plus conscience que la présence de Jésus ressuscité se présente en "nouveau Temple", "demeure plus intime" de Dieu parmi les hommes. Les points d'impact de la parabole risquent donc de se "déplacer" et d'affecter ce lien essentiel au détriment de la mission tout comme de la vie fraternelle de la communauté.

La foi en Jésus ressuscité propose une intimité personnelle avec le monde divin mais elle tend à accentuer le fossé avec ceux qui ont plus ou moins contribué au "péché" du monde. Le publicain est la figure du converti issu du monde païen; le pharisien reconnaît la valeur de "sa montée au Temple pour prier", il le situe à part "du reste des hommes qui sont voleurs, injustes, adultères"… pourtant, intérieurement, il se différencie de lui. Cette réserve préfigure un éloignement encore plus grand de ceux auxquels la mission l'enverra.

L'évangéliste mettra les points sur les i lorsqu'il développera l'exemple du publicain Zachée (19/8). Pour "voir Jésus", Zachée pensait devoir monter dans un sycomore, symbole du judaïsme… Il lui faut en descendre pour "accueillir Jésus qui veut demeurer dans sa maison"… Il ne bat pas sa coulpe… Pécheur il l'est aux yeux de ses contemporains mais il reçoit Jésus "avec joie" et c'est ainsi "qu'aujourd'hui le salut arrive à cette maison"… Quant à son engagement en partage et en réparation des torts, il les situe en prolongement spontané sans relent d'une "justice" qu'il pourrait ainsi acquérir.

Dimanche prochain, cet épisode constituera l'essentiel des versets retenus par la liturgie. C'est  lui qui constitue l'originalité de la pensée de Luc et doit émerger comme le point principal de notre réflexion. Trop souvent, la parabole du pharisien et du publicain est commentée en perspective individuelle. Cette recommandation n'est pas inutile, mais il n'y a là rien de très original par rapport à un enseignement "ordinaire" qui convient à toutes les religions.

= S'il était besoin, le contexte confirme cette précision sur son optique. Il ne s'agit pas, à proprement parler, d'un enseignement sur la prière "en elle-même", il s'agit d'une mise en garde concernant l'attitude de foi qu'il convient d'adopter vis-à-vis du Seigneur. Certes, la prière s'en trouve influencée. Mais, comme nous l'avons précisé dimanche dernier, le mot grec que Luc choisit exprime le sens exact qui différencie la "prière chrétienne". Elle est avant tout dialogue et c'est dans la "proximité" de ce dialogue que se perçoit le "bien" qui en découle.

La parabole du pharisien et du publicain prend ainsi place "naturellement" dans le dernier ensemble que Luc consacre au "temps de l'Eglise" avant les événements tragiques qui suivront l'entrée de Jésus à Jérusalem. Comme en témoignent les versets qui amorcent ce développement (17/20-21), il tient à couper court à toute "fuite vers l'avenir" et à toute conception grandiose en insistant sur l'intériorité qui témoigne de la présence actuelle du Royaume.

Ayant été questionné par les pharisiens qui demandaient : "Quand vient le Royaume de Dieu?" il leur répondit: "Le Royaume de Dieu ne se laisse pas épier; et on ne dira pas: Voici, il est ici... ou il est là. Car voici: le Royaume de Dieu est en dedans de vous."

Luc ne fait que mentionner le cadre d'une "prière", il s'attache beaucoup plus aux "attitudes intérieures" En tête de la parabole d'aujourd'hui, il précise l'orientation qui a orienté sa composition. Les deux phrases ne font qu'un et s'enchaînent l'une à l'autre : l'idéal chrétien devrait engager au service des autres et pourtant, il risque d'aboutir à un mépris de ces derniers.

Quelques éclairages sur les conditions de ce temps

Normalement les renseignements concernant les pharisiens et les publicains devraient être connus par tous les chrétiens. Il n'est pas certain qu'il en soit ainsi. Essayons de dégager  l'essentiel en se limitant aux différences et aux contrastes entre les deux appartenances.

Les pharisiens. Etre pharisien correspondait à une spiritualité religieuse qui engendrait un style de vie. Certes il y a eu de mauvais pharisiens, mais la plupart portaient témoignage d'un authentique souci de miser leur vie sur Dieu et sur la Loi. Ils ne se contentaient pas d'étudier celle-ci avec amour et minutie, ils tenaient à vivre tous les actes de leur existence selon cet idéal. Ils jouissaient d'un grand prestige auprès du peuple et ils le méritaient. Dans le passé, ils avaient "sauvé" le judaïsme en de multiples occasions et plusieurs avaient payé de leur vie leur résistance aux civilisations étrangères ou aux ambitions politiques internes. Après le désastre de 70, ce furent eux qui repensèrent l'orientation spirituelle des synagogues pour y intégrer les richesses puisées autrefois dans le culte du Temple.

Le message de Jésus présentait de nombreux points communs avec la doctrine des pharisiens. Cependant il envisageait la Loi comme un dynamisme et ouvrait à son dépassement. Par ailleurs, personnellement, il se situait "autrement" dans son rapport au monde divin.  Ces clivages ne pouvaient qu'amener la rupture, à plus ou moins longue échéance.

Les publicains. Etre publicain correspondait à une profession. Les publicains étaient chargés de recueillir, pour le compte des Romains, les différents tribus que ces derniers exigeaient des juifs. Ils travaillaient le plus souvent "au forfait", ils devaient remettre aux occupants une somme fixe, ils restaient libres d'en récupérer le montant en lui ajoutant leurs bénéfices personnels, ce qui ouvrait à bien des abus. Les romains fermaient les yeux sur ces gains illégaux faute de pouvoir trouver autrement un personnel suffisant.

En raison de leur lien avec les romains, les publicains étaient rejetés pour des motifs politiques, ce qui, en ce temps, se doublait forcément de motifs religieux. Ils étaient assimilés aux pécheurs et se trouvaient exclus de la synagogue.

Le jeûne : la Loi ne prescrivait qu'un jeûne par an, pour la fête de l'Expiation. C'est volontairement que les pharisiens y ajoutaient deux jeûnes par semaine, le lundi et le jeudi, afin de prier pour Israël et pour son salut. Il faut nous rappeler que le jeûne comportait la privation de boisson, ce qui est très dur en Orient à cause de la chaleur.

La dîme : La dîme portait sur tout ce qu'on récoltait et tout ce qu'on gagnait. Elle était destinée à subvenir aux dépenses du culte dans le Temple et à l'entretien de la tribu de Lévi, chargée des rites religieux.

Le précepte n'était pas observé avec une grande rigueur par le judaïsme de ce temps. Les habitants non-juifs du pays n'en tenaient pas compte et plus d'un juif était heureux de pouvoir se dérober parfois à cette contribution. C'est au producteur qu'il revenait de la payer. Par scrupule, les pharisiens tenaient à payer la dîme, non seulement sur le revenu de leurs terres, mais aussi sur tout ce qu'ils achetaient.

La prière du pharisien : Luc semble l'avoir reprise d'une prière courante que l'on trouve dans le Talmud au premier siècle :

"Je te remercie, Seigneur mon Dieu, de m'avoir donné part avec ceux qui s'assoient dans la maison d'enseignement et non pas avec ceux qui s'assoient au coin des rues. Car, comme eux je me mets tôt en route, mais je m'en vais tôt vers la Parole de la Loi et ceux-ci vont tôt vers des futilités. Je me donne de la peine, ils s'en donnent aussi: je me donne de la peine et reçois ma récompense; eux se donnent de la peine mais ne reçoivent aucune récompense. Je cours et ils courent: je cours vers la vie du monde futur et ils courent vers la fosse de perdition. "


Piste possible de réflexion : pour un chrétien, est-il si facile de ne pas "être pharisien" ?

Une fois de plus nous venons de lire la parabole du pharisien et du publicain. Une fois de plus nous avons pu admirer la présentation très sobre de Luc : en quelques phrases, il esquisse deux attitudes différentes qui extériorisent deux mentalités religieuses différentes. Sa conclusion tranchera nettement en faveur du publicain mais, dans un cas comme dans l'autre, il dépasse toute considération de personne. Par ailleurs, il laisse ouvertes toutes perspectives d'avenir, il ne précise pas ce "qu'aurait du faire le pharisien" pas plus qu'il n'entre dans le détail de ce "que devra faire le publicain pour réparer sa faute".

Nous voici donc quelque peu piégés par l'évangéliste. Car, à cette place, il nous dit simplement : voilà deux routes, deux routes-types… à vous de réfléchir et de choisir!… Laissons donc en retrait tout esprit de condamnation hâtive, laissons également en retrait tout complexe de culpabilisation personnelle et prenons le temps d'explorer cette parabole apparemment sans histoire.

1°- à l'écoute de Luc

1er point : Dans le cadre où Luc la situe, cette parabole se veut prioritairement communautaire et missionnaire.

Ne transformons pas ces textes en "conseils spirituels" pour entrer dans notre éternité, ce sont d'abord des appels à vivre, au nom de notre foi, un engagement parfois délicat. Il s'agit toujours de la "marche de l'Eglise", autrement dit du dynamisme auquel contribue tout chrétien … Au long des derniers dimanches, l'évangéliste nous a rappelé la triple mission qui nous revient. Non seulement il nous faut assimiler personnellement notre foi, mais il nous faut également la partager en une communauté qui témoigne de l'actualité du Royaume, et il nous faut la rayonner en nous rendant présents à tous temps et à tous lieux. Avec cette parabole, nous sommes au cœur de cet engagement. Certes, Jésus l'anime et l'accompagne, mais il reste notre engagement en son esprit et sa matérialité.

En pensant aux secteurs de la communauté et de la mission, nous ne pouvons donc être étonnés de la mise en garde qui sert d'introduction : "à l'adresse de quelques-uns, qui tenaient pour rien le reste des hommes". Effectivement si notre tournure d'esprit nous incline à "tenir pour rien le reste des hommes", nous ne pourrons jamais réaliser une communauté unitaire qui soit significative, pas plus que nous ne pourrons témoigner à nos contemporains que Jésus "nous envoie en avant de lui" pour s'approcher d'eux.

Luc associe les deux perspectives. La chose est évidente dans le jugement qu'il prête au pharisien. Théoriquement, celui-ci devrait adopter une attitude d'unité avec le publicain. Tous deux se retrouvent au Temple pour prier, cette démarche témoigne donc que ce publicain n'est pas "comme le reste des hommes" et le pharisien semble bien l'admettre. Mais Luc est fin psychologue et il a perçu certaines manières subtiles de se différencier "quand même". Les barrières ne se lèvent pas facilement et il est inutile de se le cacher. Aux premiers temps des communautés, il s'agissait d'une différence de culture religieuse entre les chrétiens d'origine juive et les païens convertis. A d'autres époques, d'autres "bonnes raisons" ont été évoquées. L'unité a toujours été une entreprise difficile.

2ème point : Elle l'est d'autant plus que l'esprit de l'engagement peut être différent. Rien ne sert de faire des recommandations si l'on hésite à pousser l'analyse jusque-là. Luc nous y invite en référant la dualité d'esprit qu'il dénonce à un cadre de prière.

Bien entendu, lorsqu'il parle de prière, il reprend le mot grec qui exprime la proximité avec le Seigneur: "pros-euchomai". C'est dans cette proximité, et non dans les "formules utilisées", que se précise l'attitude de foi qui détermine l'orientation profonde de l'engagement. C'est "l'intérieur" qui est en question comme il était dit dans les premiers versets de cet ensemble : "Le Royaume de Dieu ne se laisse pas épier; et on ne dira pas: Voici, il est ici... ou il est là. Car voici: le Royaume de Dieu est en dedans de vous."

Il est évident que le "style" de la prière révèle cette intériorité, mais il ne la détermine pas. Ce serait fausser la pensée de l'évangéliste que de s'attarder sur les différences d'attitude entre le pharisien "debout" et le publicain "qui n'ose même pas lever les yeux"… Nous connaissons tous l'hypocrisie qui règne souvent en ce domaine.

3ème point : En reprenant cette parabole, Luc n'était pas un "idéaliste" qui cherchait à auréoler les publicains au détriment des pharisiens. Il connaissait le monde auquel il se référait car il était encore très proche de la civilisation juive. Il savait donc ce qu'étaient les pharisiens et ce qu'étaient les publicains; il pouvait mesurer sans illusion la distance religieuse et morale qui les séparait.

Etre pharisien correspondait à une spiritualité religieuse qui engendrait un style de vie. Certes il y avait de mauvais pharisiens, mais la plupart portaient témoignage d'un authentique souci de miser leur vie sur Dieu et sur la Loi. Ils ne se contentaient pas d'étudier celle-ci avec amour et minutie, ils tenaient à vivre tous les actes de leur existence selon cet idéal. C'est pourquoi, ils jouissaient d'un grand prestige auprès du peuple et ils le méritaient. On se souvenait que, dans le passé, leur groupe avait "sauvé" le judaïsme en de multiples occasions et que plusieurs de leurs anciens avaient payé de leur vie leur résistance aux civilisations étrangères ou aux ambitions politiques internes.

Etre publicain correspondait à une profession très décriée et l'on comprend facilement pourquoi. Les publicains étaient chargés de recueillir, pour le compte des Romains, les différents impôts que ces derniers exigeaient des juifs. Ils travaillaient le plus souvent "au forfait", ils devaient remettre aux occupants une somme fixe mais ils restaient libres d'en récupérer le montant en lui ajoutant leurs bénéfices personnels, ce qui ouvrait à bien des abus.

En raison de leur lien avec les romains, les publicains étaient rejetés pour des motifs politiques, ce qui, en ce temps, se doublait forcément de motifs religieux. Ils étaient assimilés aux pécheurs et se trouvaient exclus de la synagogue. En raison des avantages qu'ils retiraient de leur profession, ils s'accommodaient fort bien de la situation.

Nous risquons de ne pas percevoir la "conversion" dont témoigne la démarche du publicain. Luc en présente discrètement l'exigence car, ils ne devaient guère être nombreux les publicains qui "montaient au Temple pour prier" et ils devaient être encore moins nombreux ceux qui se reconnaissaient "pécheurs".

4ème point : Luc a une manière bien à lui de faciliter notre réflexion. Il ne cherche pas à faire une analyse "totale" de l'état d'esprit des deux personnages qu'il met en scène. Il se contente d'évoquer quelques traits propres à chacun d'eux. Ceci est particulièrement décelable à propos du pharisien. Bien d'autres déviances pouvaient lui être attribuées, particulièrement une référence trop exclusive à la lettre de la Loi. Luc les connaît puisqu'il les a dénoncées en un passage antérieur (11/37).

C'est donc volontairement qu'il centre notre attention sur ce qui, à ses yeux, risque de contaminer le point précis qu'il aborde, à savoir le double engagement chrétien. Dans le cas présent, il évite tout anti-pharisaïsme primaire qui se diluerait dans une critique tellement vaste qu'elle en deviendrait inopérante. Il sélectionne une déviation pharisienne plus précise: l'autosatisfaction qui, à partir des œuvres, replie sur soi et engendre le mépris des autres. Il suggère ainsi sa portée universelle, et nous reconnaissons sans mal que l'histoire postérieure ou contemporaine lui donne raison.

La parabole insiste donc principalement sur l'état d'esprit du pharisien. Globalement, il est typique de la formation que recevaient les membres de ce groupe religieux, mais l'évangéliste insiste surtout sur le fait qu'il est "persuadé en lui-même qu'il est "juste" en raison des actions méritoires qu'il accomplit, autrement dit qu'il pense être en règle avec le Seigneur grâce aux actes qu'il pose". C'est bien là l'handicap que nous percevons encore aujourd'hui à la racine de l'individualisme religieux et de la fausse "bonne conscience" que certains tirent de leur pratique occasionnelle.

En comparaison, nous pourrions être étonnés de la sobriété d'analyse qui concerne le publicain. La raison en est simple: cette analyse sera faite longuement, quelques versets plus loin, lorsque Jésus entrera en dialogue avec le publicain Zachée et ira "demeurer" chez lui. Nous aurons l'occasion d'y réfléchir dimanche prochain. Ce que Luc suggère en filigrane de la parabole apparaîtra alors clairement : le centre de la foi chrétienne n'est pas à situer dans un idéal mais dans une personne, Jésus ressuscité "frappe à notre porte" et aspire à "demeurer" avec nous. C'est ce lien dynamique qui empêche notre marche de s'arrêter devant les obstacles ou de se perdre dans des mirages… Nos actes ne sont pas négligeables; bien au contraire, l'exemple de Zachée soulignera la valeur de l'aumône et de la justice. Mais notre engagement en faveur des autres découle de cette source et non l'inverse.

2°- à l'écoute de l'enseignement de Luc

Au terme de ce premier regard, il nous est relativement facile de préciser les questions qui amenaient Luc à reprendre cette parabole en raison de l'intérêt qu'elle présentait pour sa communauté, aux environs de l'an 80. L'une de ces questions commandait toutes les autres: D'où vient ce mépris des autres qui constitue un handicap majeur pour la cohésion des communautés comme pour l'impact de la mission? Pourquoi le fossé qu'il crée ne se trouve-t-il pas neutralisé ?  Il ne l'a pas été dans le milieu juif et la foi chrétienne ne semble pas en être protégé miraculeusement?

Au temps de Luc, les hypothèses de réponse étaient nombreuses et elles le restent. Luc n'ignorait pas que les divisions sont humaines et que nombre de facteurs "ordinaires" interviennent, en société religieuse comme en toute société. Mais il ne se résolvait pas à en prendre son parti lorsqu'il s'agissait de la foi chrétienne et il portait l'intuition qu'il était possible de les contrer au nom même de cette foi, à condition d'en dégager l'originalité.

le point sensible : le souci "d'être juste" ou "justifié"

Ce sont là deux expressions quelque peu "théologiques" qui échappent à notre compréhension spontanée. Il est donc nécessaire d'en traduire le contenu en pensée moderne car il est évident que les mots "juste" et "justifié" ne sont pas à prendre au sens judiciaire immédiat.

Ils se réfèrent à la perspective d'un jugement final où la séparation s'opérera entre les bons et les méchants. C'est alors qu'apparaîtra en toute vérité la manière dont chaque homme a accompli la volonté de Dieu. Il importe donc de garder le souci, dès maintenant, de cette volonté et d'y correspondre en nos comportements et nos engagements. Actuellement les bienfaits de cette rectitude ne sont peut-être pas visibles, mais "justice" nous sera rendue lorsque nous serons intégrés à la communauté des élus.

En soi, cette préoccupation finale n'est pas condamnable, mais, si nous n'y prenons pas garde, elle risque de déstabiliser l'un ou l'autre des trois secteurs qui engagent nos vies :

* au plan personnel, nos risquons de nous figer en une perspective strictement individuelle, perspective teintée de peur et soucieuse de trouver des "assurances" en raison de l'inconnu final. "Je n'ai qu'une âme qu'il faut sauver!"

* dans nos rapports avec les autres, nous risquons d'accentuer les différences et de prôner les séparations, au nom du péché dans lequel beaucoup demeurent et contre lequel nous menons un combat qui semble bien inégal.

* surtout, notre manière de "concevoir Dieu" s'en trouve nécessairement faussé. Tout d'abord, il ne suffit pas de parler de "juste juge" pour éviter de le caricaturer. Nous risquons de lui prêter abusivement nos propres critères de justice, toujours limités en raison de notre faible connaissance du "mystère" des êtres. Par ailleurs, le visage d'un juge exprime fort peu la délicatesse et le respect qui caractérisent la manière dont Dieu nous accompagne aujourd'hui.

l'antidote : Jésus ressuscité, nouveau mode de la présence divine.

Les trois secteurs dont nous venons de parler constituent un tiercé dont le train est mené par le cheval de tête qu'est Jésus ressuscité, présent sur nos routes. L'attitude qui oriente la foi détermine notre attitude vis-à-vis des autres et nous confère le dynamisme nécessaire pour sauter les obstacles.

Mais ce tiercé est fondé sur une inversion. La plupart des religions gravitent autour du problème des rapports avec Dieu sous l'angle de l'expiation en vue d'une destinée éternelle; comme l'écrit Joseph Ratzinger (Foi chrétienne, hier et aujourd'hui, p. 198) "elles surgissent de la conscience que l'homme a de sa culpabilité devant Dieu; elles constituent une tentative pour mettre fin à ce sentiment de culpabilité, pour surmonter par des œuvres" qui "apaiseront" l'éventuelle colère de Dieu.

D'une certaine façon, pharisien et publicain se fourvoyaient lorsqu'ils montaient au Temple pour "s'approcher" de Dieu. Zachée représentera la nouveauté de l'attitude chrétienne lorsqu'il descendra du sycomore, symbole du judaïsme, pour accueillir Jésus dans sa maison. L'intériorité qui se vivait au Temple dans la complexité des sentiments éclatera alors en extériorité.

Nous en parlerons dimanche prochain

Mise à jour le Vendredi, 25 Octobre 2013 09:43
 
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