Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 28ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 28ème Dimanche du temps ordinaire

Actualité

Les versets que nous venons de lire amorcent un nouvel ensemble dans la composition générale de la deuxième partie de l'évangile de Luc. Ce sera le dernier avant les événements dramatiques qui suivront l'entrée dans Jérusalem, mais il concerne toujours la "marche de l'Eglise", cette marche dont tout chrétien a responsabilité. Auparavant, l'évangéliste nous a longuement mis en garde contre les pesanteurs du passé, mais, cette fois, il craint les anticipations trop rapides de l'avenir. A ses yeux, les fuites en avant vers l'avènement final du Royaume sont tout aussi dommageables que les séquelles du judaïsme. Il nous ramène donc au présent de l'Eglise et c'est en ce sens que nous pouvons aborder les textes de ce dimanche.

Evangile

Evangile selon saint Luc 17/11-19

Le temps de l'Eglise - vivre le Royaume au présent et en intériorité

" Et il arriva, pendant que Jésus faisait route vers Jérusalem, il passait à travers le milieu de Samarie et de Galilée.

référence historique: dix lépreux en appellent à Jésus

Et comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent au devant de lui, ils se tinrent debout à distance et ils élevèrent la voix en disant: "Jésus, Maître, prends pitié de nous."

Premier mouvement : guérison des dix - réactions différenciées  

Les ayant vu, il leur dit: " Ayant fait route, faites-vous voir vous-mêmes aux prêtres. " Et il arriva, pendant qu'ils partaient, ils furent purifiés.

Or, un seul d'entre eux, ayant vu qu'il avait été guéri, retourna, sans cesse glorifiant Dieu à pleine voix, et il tomba la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce.

à la racine des anneaux suivants

C'était un samaritain.

Deuxième mouvement : la vraie foi qui sauve  

Ayant répondu, Jésus dit: " Les dix ne furent-ils pas purifiés ? Or les neuf autres, où sont-ils ?

Il ne s'est trouvé personne qui soit retourné pour donner gloire à Dieu sinon cet étranger!"

Et il lui dit : "T'étant relevé, fais route. Ta foi se trouve t'avoir sauvé."

Contexte des versets retenus par la liturgie 

Une nouvelle mention de la "montée vers Jérusalem" amène à considérer ce passage comme distinct de ce qui a précédé. Luc commence un nouveau développement qui sera le dernier concernant "la marche de l'Eglise" avant les événements dramatiques qui suivront l'entrée dans la capitale. Le thème n'en est pas évident à la seule lecture des versets de ce jour. D'où l'importance de ces quelques notes.

1er point : Le découpage liturgique nous place dans une situation inconfortable, car la clé de l'ensemble - et donc de l'épisode des dix lépreux - est fournie par les versets suivants. Selon sa méthode habituelle de composition, Luc ouvre ce nouveau développement par une référence historique; les réactions différenciées des malades jouent ici ce rôle mais le sens exact que leur donne l'évangéliste en appelle à l'éclairage qu'il précise ensuite.

Ayant été questionné par les pharisiens qui demandaient : "Quand vient le Royaume de Dieu?" il leur répondit:

"Le Royaume de Dieu ne se laisse pas épier; et on ne dira pas: Voici, il est ici... ou il est là.

Car voici: le Royaume de Dieu est en dedans de vous."

Suivent les critiques à l'encontre de trois attitudes qui faussent cette "intériorité présente" de façons diverses:

1. "rêver" la présence actuelle de Jésus selon l'imaginaire attaché "aux jours du Fils de l'homme", autrement dit vouloir anticiper l'avènement final du Royaume en adoptant le style triomphal qu'on lui prête souvent.

2. "désespérer" du soutien que Jésus ressuscité nous apporte en raison de la persistance des injustices et des persécutions; leur poids peut parfois nous faire regretter cette apparente "patience" de sa part.

3. "récupérer" cette présence selon l'esprit pharisien qui en tire mépris pour ceux qui semblent encore éloignés de la même intimité avec Jésus.

Luc présente ensuite l'exemple de l'enfant comme la meilleure attitude d'ouverture et il conclue en soulignant dans l'exemple des apôtres la "possibilité" de vivre le présent du Royaume malgré les détachements nécessaires.

2ème point : La perspective de Luc n'est donc pas d'abord une perspective "morale", mettant en valeur la gratitude que manifeste le samaritain en opposition à l'ingratitude des neuf autres lépreux guéris. Bien entendu ce peut être là une leçon mais on comprend mal sa présence dans le contexte. L'essentiel doit être cherché ailleurs.

D'autant plus qu'il est faux de parler d'ingratitude dans l'attitude des autres lépreux. En se rendant auprès du prêtre juif, ils recevaient de celui-ci le certificat indispensable pour réintégrer la société, mais la Loi prévoyait d'offrir un sacrifice d'action de grâce pour leur guérison. Dans le cadre de la religion juive il y avait aussi remerciement de leur part.

3ème point : Cet épisode décrit symboliquement deux manières de "glorifier Dieu", c'est-à-dire de reconnaître sa présence et son action.

= Il faut  rappeler le sens donné à cette expression par les anciens, il a quelque peu changé dans nos mentalités modernes. Autrefois, l'expression "rendre gloire" n'était pas restreinte au seul fait d'acclamer, elle évoquait un mouvement plus profond qu'elle situait au plan de la foi. Celui qui "rend gloire" reconnaît la présence de Dieu en tel fait, tel lieu, telle personne, car seul Dieu est gloire, au-delà des bienfaits qui la manifestent de façon active et dynamique. L'expression "rendre grâce" introduit une note complémentaire de remerciement.

Le changement d'orientation dont témoigne le lépreux samaritain est donc manifeste. Il se démarque du Temple et de la densité religieuse que lui donnait la foi juive, pour se centrer sur Jésus et reconnaître en lui le nouveau mode de présence divine. Luc en a longuement parlé dans le développement précédent. En ces versets d'introduction, il "prolonge" cet enseignement en précisant quelques-unes de ses implications pratiques.

= Deux "niveaux de guérison" apparaissent ainsi chez le samaritain. Bénéficiaire d'une guérison "extérieure", il témoigne d'une guérison intérieure puisqu'il "comprend" et revient directement vers Jésus sans passer par le Temple. Il a perçu la "nature" de l'action dont il était bénéficiaire. Il l'a lue comme elle devait l'être, à savoir comme un "signe" qui le poussait à "reconnaître" la personne même de Jésus et à entrer en dialogue intime avec lui. C'est ainsi que la foi qu'il porte "en dedans de lui" manifeste son appartenance actuelle au Royaume.

= Mais cette réaction sympathique du samaritain guéri ne doit pas détourner notre attention de la double activité de Jésus. Ce n'est pas sans raison que Luc en fait le cadre de sa présentation.

En un premier temps, Jésus adresse aux malades une Parole qui se révèle efficace. Les lépreux sont guéris avant leur arrivée au Temple et, pour extérieure qu'elle soit, cette action n'est pas sans importance en rapport avec leur état de détresse. En un deuxième temps, le fait que cette guérison ait émanée de lui provoque une efficacité "intérieure", plus discrète mais tout aussi "bouleversante". Elle engendre le désir d'un dialogue personnel avec Jésus, puis, tout naturellement, elle se trouve orientée vers la mission.

4ème point : Luc choisit d'introduire ce développement en recourant au symbolisme des lépreux. Il est donc normal que nous prenions en compte le symbolisme que ses lecteurs affectaient à cette maladie.

= Luc a présenté un cas de lèpre dans la première partie de son œuvre (5/12). Cette guérison figure en tête du ministère public de Jésus. Il a également parlé de la guérison des lépreux comme "signe" (7/22) en réponse aux doutes de Jean-Baptiste. A cette place, il l'ajoutait aux "signes" mentionnés par le prophète Isaïe comme révélant le temps du salut. Cette particularité incite à prêter attention au symbolisme sous-jacent.

= La lèpre reste un fléau terrible. Mais, sous ce nom, les anciens rangeaient des maladies  différentes. Outre la maladie que nous connaissons, ils désignaient ainsi toute affection cutanée à forme purulente. Ils étendaient même cette dénomination aux moisissures des vêtements et des murs. Le livre du Lévitique (chap. 13) entre dans le détail des symptômes concernant toute "maladie du genre lèpre".

= La crainte de la contagion entraînait l'exclusion de la communauté. Les lépreux survivaient en se regroupant hors des villages. Ceux qui étaient encore valides aidaient les plus handicapés. Mais, de ce fait, ceux qui auraient pu guérir en raison d'une erreur de diagnostic attrapaient le virus sans espoir de salut.

Le mot lèpre dérive du mot "plaie", plaie par excellence dont Dieu était censé frapper les pécheurs. La vraie lèpre détruit peu à peu les tissus. Transmise par contact, elle ronge les parties du corps les plus vulnérables, les mains et, par leur intermédiaire, le visage. Outre la peur, les juifs étaient sensibles au fait que le lépreux se trouvait rapidement défiguré alors qu'il avait été créé "à l'image de Dieu".

= Le "flou" du constat initial aide à comprendre l'éventualité de cas de guérison. La Loi juive considérait la lèpre comme une impureté d'autant plus grave qu'elle était contagieuse, mais elle prévoyait également les rites qui, aux yeux de tous, ouvraient à une réintégration dans la communauté. (Lévitique chap. 14)

Le prêtre y jouait un double rôle. Seul spécialiste "médical", il était d'abord chargé de décider s'il y avait réellement impureté de lèpre. Puis il devait veiller à l'accomplissement des sacrifices "pour le péché".

5ème point : Ne cherchez pas à enrichir la "montée vers Jérusalem" de précisions "géographiques". Sous cet angle, les indications de Luc sont déconcertantes, particulièrement la mention de ce passage où Jésus passe "à travers le milieu de la Samarie et de la Galilée". L'inverse est beaucoup plus probable.

Deux explications sont plausibles : Luc ne connaissait peut-être pas la Palestine pas plus qu'il ne connaissait la disposition du Temple, d'autres "erreurs" manifestent cette approximation et ce n'est vraiment pas grave. Il est plus judicieux de mesurer la portée symbolique de ces références : la Samarie a été le premier terrain de mission hors Jérusalem avant que ne s'ouvre le rayonnement en Galilée, "carrefour des nations". Non seulement Jésus guérit le samaritain en même temps que les juifs, mais celui-ci se montre supérieur dans sa foi puisqu'il perçoit dans ce bienfait un "signe" révélant la priorité de Jésus.

Notes complémentaires

1. Le mouvement de la foi chrétienne est donc précisé sans ambiguïté : pour aller à Jésus, nous ne partons pas d'une idée de Dieu, plus ou moins contaminée par nos rêves ou nos imaginations ; nous nous centrons sur Jésus, présent aujourd'hui et poursuivant le témoignage d'humanité dont les premiers disciples nous livrent l'essentiel.

Comme écrivait saint Jean de la Croix (1542-1591), en traduisant la pensée évangélique sous forme d'une "réponse de Dieu":

" Si je t'ai tout dit en ma Parole qui est mon Fils, je n'en ai point d'autre que je puisse maintenant répondre ou révéler davantage que cela. Regarde-le seulement… et tu y trouveras encore plus que tu ne demandes et plus que tu ne saurais souhaiter… Je lui ai tout remis, écoutez-le, car je n'ai plus rien à vous dire, plus de foi à vous révéler, plus de choses à vous manifester… Si je vous parlais auparavant, c'était en promettant le Christ et si l'on m'interrogeait, ce n'était que pour demander et espérer le Christ… Mais maintenant tu n'as plus rien à me demander ni à désirer quoi que ce soit de ma part. Regarde-le, lui qui ne parle plus. Tu trouveras cela déjà fait et donné en une seule fois…"

2. Au delà de ces versets et pour comprendre l'arrière-plan qui préoccupait l'évangéliste, il peut être utile d'éclairer sa "situation" dans l'évolution de pensée qui travaillait les mentalités chrétiennes de la deuxième génération.

Marcel Légaut en a fait une bonne analyse au chapitre 3 de son livre "Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du christianisme".

La flamme du début s'était sans doute un peu ralentie avec la force de l'habitude, certaines pesanteurs étaient inévitables: tendance à s'installer, naissance de nouvelles traditions, passage d'un petit groupe à une communauté plus diversifiée…

Un glissement s'opérait de la personne de Jésus à la doctrine chrétienne. "A mesure que les premiers disciples étendaient leur action, l'enseignement de la doctrine, qui n'était pour eux que l'épanouissement de leur foi, devint rapidement pour la généralité de leurs catéchumènes le fondement unique et suffisant de leur adhésion au christianisme". Il était normal que Jésus soit affirmé comme le Messie promis à Israël et le ressuscité de Pâques, mais l'adhésion à ces affirmations tendaient à estomper l'attachement prioritaire à Celui qui demeurait sur leur route.

Ce glissement se trouvait renforcé par l'éloignement du passé. Il est toujours difficile de revenir sur le temps écoulé et de maintenir vivante et efficace une présence dont l'image historique s'estompe peu à peu.

Le milieu culturel des nouveaux convertis s'était sensiblement modifié avec l'expansion missionnaire. Dans leur rapport à l'histoire, "le plus grand nombre des nouveaux chrétiens n'avaient pas une préparation religieuse comparable, même de loin, à celle qu'avait reçue le peuple juif à longueur de siècles et dont héritait chacun de ses membres dans le cadre social et religieux de sa vie. Tout au contraire, leur conversion n'avait souvent été que l'adoption d'une nouvelle idéologie; le christianisme leur paraissait une religion supérieure à leur religion païenne traditionnelle, elle répondait mieux à certaines de leurs aspirations profondes comme le respect de l'homme et la fraternité humaine."

3. Si vous poursuivez la lecture de ce développement, vous serez amenés à tenir compte de ce que l'on appelle "le retard de la parousie" autrement dit l'espérance d'un "retour prochain de Jésus" qui a travaillé la plupart des chrétiens de la première génération.

Malgré certaines "formules liturgiques", il faut avouer que cette idée nous tracasse très peu. Nous n'avons d'ailleurs pas grand mérite, nous bénéficions de vingt siècles d'histoire dont la continuité n'a pas été interrompue par une quelconque fin du monde et les progrès de notre connaissance du cosmos "brouillent" fortement une quelconque hypothèse sur la forme qu'elle pourrait prendre.

Pour plusieurs raisons, il n'en était pas de même au temps de Luc. Malgré les réticences de certains courants comme celui des sadducéens, l'idée de résurrection était globalement admise par la pensée juive, mais elle était vue sous la forme d'une résurrection générale, opérée après jugement à la fin des temps. Pour les chrétiens, il était évident que la résurrection de Jésus avait été une résurrection "personnelle", d'où la question spontanée légitime: cette résurrection personnelle étant anticipation de la résurrection finale, celle-ci n'allait-elle pas intervenir dans des délais proches?

Les lettres de Paul témoignent que la première génération chrétienne a vraiment attendu un retour imminent de Jésus. L'apôtre proteste contre la paresse que certains en tiraient vis-à-vis de leurs obligations actuelles.

La destruction de Jérusalem avait relancé cette idée. Beaucoup de juifs convertis restaient sensibles aux promesses prophétiques d'antan, particulièrement à celles du livre de Daniel. Dieu pouvait-il délaissé le peuple qu'il avait élu? Son intervention n'allait-elle pas coïncider avec le retour de Jésus? Pour les judéo-chrétiens, cette hypothèse paraissait des plus bénéfiques, puisqu'elle ferait une unité à laquelle beaucoup aspiraient.

Luc pressent ce nouveau danger et, d'une certaine façon, nous lui devons "d'avoir sauvé" l'avenir de la foi chrétienne en l'ouvrant sur l'Eglise. Le "recul" dont il disposait lui permettait de constater que le temps passait et il semblait probable qu'il continuerait de passer. S'appuyant sur un certain nombre de textes laissés par la tradition, il entrevoit une dimension qui n'avait pas été explicitée jusque là et il entreprend de la présenter comme lumière susceptible de répondre aux nouvelles circonstances. Il accentue ainsi la dimension de présence qu'inclue la résurrection de Jésus et la nécessité de le "reconnaître" dans la modestie d'un accompagnement efficace.

Piste possible de réflexion : reconnaître la présence et l'action actuelle de Jésus… pourquoi est-ce si difficile ?

1° à l'écoute du texte de Luc

L'épisode des dix lépreux est d'une composition symbolique très dense. Une lecture trop rapide risque d'en altérer les nuances.

La visée exacte de l'épisode

= Il importe d'abord de ne pas tomber dans le piège de la morale. Il serait tentant d'opposer l'attitude du samaritain et l'attitude des autres lépreux en parlant de "gratitude" pour le premier et d'ingratitude pour les neuf autres.

Bien entendu, ce pourrait être une leçon, mais une bonne connaissance des rites juifs la réduit à néant. Il est inexact de parler d'ingratitude dans l'attitude de ceux qui se rendent auprès des prêtres juifs. Ils recevaient de celui-ci le certificat indispensable pour réintégrer la société, mais la Loi leur imposait d'offrir un sacrifice d'action de grâce pour leur guérison. Dans le cadre de la religion juive il y avait donc aussi remerciement de leur part selon les formes du temps.

De même il ne peut être question d'un manque de foi. Tous font immédiatement confiance à la parole de Jésus et ce premier stade de foi est présenté comme suffisant pour que soit opérée leur guérison.

= Dans cet épisode, l'évangéliste présente deux manières de "glorifier Dieu", c'est-à-dire de reconnaître sa présence, l'une correspond à la conception juive de sa présence au Temple, l'autre se réfère à sa présence en Jésus.

Nous risquons de ne pas prêter attention à l'expression "donner gloire à Dieu", en raison de l'évolution de notre vocabulaire. Le sens qui lui était donné par les anciens a  changé dans nos mentalités modernes. Autrefois, l'expression "rendre gloire" n'était pas restreinte au seul fait d'acclamer, elle évoquait un mouvement plus profond qu'elle situait au plan de la foi. Celui qui "rend gloire" reconnaît la présence de Dieu en tel fait, tel lieu, telle personne, car seul Dieu est gloire, au delà des bienfaits qui la manifestent de façon active et dynamique. L'expression "rendre grâce" complète ce sens en introduisant une note de remerciement.

Le récit est donc centré sur le changement d'orientation dont témoigne le lépreux samaritain. Ce changement est manifeste. Il se démarque du Temple et de la densité religieuse que lui donnait la foi juive pour se centrer sur Jésus et reconnaître en lui le nouveau mode de présence divine.

Deux "niveaux de guérison" apparaissent ainsi. Outre le recul de sa maladie, le samaritain témoigne d'une guérison intérieure puisqu'il "comprend" et revient directement vers Jésus sans passer par le Temple. Il a perçu la "nature" de l'action dont il était bénéficiaire. Il l'a lue comme elle devait l'être, à savoir comme un "signe" qui le poussait à "reconnaître" la personne même de Jésus et à entrer en dialogue intime avec lui. C'est ainsi que la foi qu'il porte "en dedans de lui" manifeste son appartenance actuelle au Royaume.

= Mais cette réaction sympathique du samaritain guéri ne doit pas détourner notre attention de la double activité de Jésus. Luc en fait d'ailleurs le cadre de sa présentation.

En un premier temps, Jésus adresse aux malades une Parole qui se révèle efficace. Les lépreux sont guéris avant leur arrivée au Temple et, pour extérieure qu'elle soit, cette action n'est pas sans importance en rapport avec leur état de détresse. En un deuxième temps, le fait que cette guérison ait émanée de Jésus provoque chez le samaritain une efficacité "intérieure", plus discrète mais tout aussi "bouleversante". Elle engendre le désir d'un dialogue personnel avec Jésus, puis, tout naturellement, elle se trouve orientée vers la mission. C'est ce sentiment que Jésus authentifie comme "la foi qui sauve" vraiment.

Le symbolisme des "détails"

*- Pour mieux saisir le symbolisme des détails, il peut être utile de préciser d'emblée le sens ultime que l'évangéliste donne à cet épisode: 1. les blessures universelles de l'humanité peuvent être comparées aux handicaps d'un lépreux… 2. la manière dont Jésus agit présentement à leur encontre peut être comparée à celle qu'il adopte dans cet épisode… 3. l'attitude du samaritain trace ce qui doit être la réaction de la foi chrétienne…

1. Luc met plusieurs fois en avant la lèpre comme symbole des "plaies" dont souffre l'humanité. Les deux mots ont d'ailleurs même racine. Cette maladie terrible atteint en effet tous les secteurs d'activité. La peur de la contagion entraîne une exclusion sociale. La vraie lèpre détruit progressivement les tissus; transmise par contact, elle ronge les parties du corps les plus vulnérables, les mains d'abord puis, par leur intermédiaire, le visage. Le lépreux n'est plus en mesure de poursuivre les activités ordinaires, il n'a plus figure humaine. Aucune maladie n'handicape à ce point l'expression personnelle d'un être humain. Dans les sociétés anciennes, une telle horreur avait suggéré l'influence de forces mystérieuses et, par là, la dimension religieuse s'était introduite sous appellation d'impureté et évocation de rapport au péché.

2. Le livre du Lévitique livre la complexité des rites qui authentifiaient la guérison. Le prêtre y jouait un double rôle. Seul spécialiste "médical", il était d'abord chargé de décider s'il y avait réellement guérison. Puis il devait veiller à l'accomplissement des sacrifices "pour le péché", l'idée de purification dominait cette célébration.

Ici la guérison émane d'une simple parole de Jésus. Sa réalisation ne revêt pas une forme spectaculaire, elle s'inscrit dans un mouvement et devient manifeste aux intéressés seulement, sans recours à plus ample précision.

3. De sa propre initiative le samaritain arrête son cheminement vers le Temple et "retourne" vers Jésus. Désormais, il ne se tient plus à distance, il concentre son témoignage moins sur le fait de sa guérison que sur Celui qui a manifesté par elle son identité profonde. Un dialogue de proximité s'amorce, Luc parle d'une "réponse de Jésus" en perspective missionnaire: "Relève-toi et fais route!".

*- L'origine du lépreux guéri n'est pas sans signification. Il s'agit d'un samaritain, donc d'un "frère séparé" des autres juifs au nom d'un passé historique mouvementé. Pourtant, ce n'est pas sous cet angle que Jésus le situe. Il le désigne comme un "étranger", autrement dit un païen. Son "universalité" s'en trouve renforcée de même que l'exemplarité de sa foi.

Celle-ci s'exprime en deux gestes qui en expriment la densité. Selon les mentalités anciennes, la marque de respect qui consiste à "se jeter le visage contre terre" est un geste religieux, il ne s'opère que devant Dieu. Quant à "rendre grâce", seul Dieu peut être le terme de ce remerciement.

En réponse, l'orientation des deux "directives" de Jésus est aussi nette. En grec, "relève-toi" a la même résonance que ressusciter et cette perspective correspond à "faire route". Nous sommes sur la route de Jérusalem qui mènera à la passion, à la résurrection et à la diffusion universelle de la foi chrétienne.

Confirmation du contexte

Si nous hésitions sur cette orientation de l'épisode, il suffit de recourir aux versets qui suivent notre passage pour trouver confirmation de ce que nous soupçonnions:

Les pharisiens demandaient à Jésus: "Quand vient le Royaume de Dieu ?" il leur répondit: " Le Royaume de Dieu ne se laisse pas épier; et on ne dira pas: Voici, il est ici... ou il est là. Car voici: le Royaume de Dieu est en dedans de vous. "

2° à la lumière de l'enseignement de Luc

= Après vingt siècles d'histoire de l'Eglise, nous risquons d'aborder cet épisode comme une belle histoire qui appartient au passé. Et pourtant, nous sommes en pleine actualité si nous acceptons les symboles que Luc concentre de façon beaucoup plus universelle que nous ne le pensons.

= Les trois temps que Luc décrivait peuvent tout aussi justement définir notre époque :

1. Malgré des avancées techniques incontestables, les "plaies" dont souffre notre humanité sont toujours de même amplitude, au plan personnel comme au plan collectif. Les exclusions sociales n'ont pas disparu, pas plus que les misères matérielles. Les médias nous rappellent la faim des deux tiers des habitants de notre planète, et les actualités dressent la liste de victimes innocentes qui n'ont pas eu la chance de pouvoir bénéficier des prétendues évolutions de notre monde. Même le lien à Dieu reste encore très primaire dans ses conceptions comme dans ses manifestations.

2. Pourtant, jamais l'Eglise n'a été aussi présente dans la lutte contre ces handicaps. Les valeurs humanistes qu'elle s'est efforcée d'insuffler dans les civilisations occidentales ont franchi peu à peu les frontières et se sont infiltrées dans les espérances d'un grand nombre. Les querelles entre science et foi se sont apaisées… la plupart des doctrines totalitaires ont sombré sous la pression d'une désapprobation générale… Le Concile Vatican 2 a recentré la foi chrétienne sur l'Evangile et cette priorité émerge peu à peu de la confusion entretenue par un flot de traditions… En un mot, la religion n'est plus présentée comme un opium du peuple, mais comme promotion d'une pensée au service de l'épanouissement des personnes et des sociétés.

3. Est-il nécessaire d'insister sur les chiffres que fournissent les sondages et les enquêtes ? Nous taxerions facilement Luc de pessimiste lorsqu'il nous présente les résultats de son temps: seul un lépreux sur dix a "réagi" de façon positive et a amorcé une orientation nouvelle, le résultat apparaît bien mince. Que dirait-il aujourd'hui ?

= Une question mérite donc d'être posée : pourquoi est-il si difficile à nos contemporains de reconnaître la présence et l'action actuelle de Jésus?

Il faudrait plus de quelques pages pour examiner les multiples facettes d'une réponse réfléchie. Contentons-nous de quelques rapprochements avec notre passage d'évangile.

a) Notre tempérament moderne est avide d'efficacité immédiate. Luc le modère en présentant l'enchaînement de deux efficacités : l'une est immédiate et nous ne devons jamais oublier sa valeur concrète, la guérison des lépreux mettait fin à une situation insoutenable, mais il est vrai qu'un secret désir d'avancer sur un autre plan était compréhensible. Jésus devait être le premier à l'éprouver et nous comprenons sa joie lorsqu'il voit revenir le lépreux. Mais il estimait que cette deuxième efficacité ressortait d'un autre plan, celui de l'intelligence et de la liberté.

Il nous faut arrêter d'être complexé par notre petit nombre ou par la manière dont notre entourage "récupère" ce faible chiffre pour justifier son incroyance. Il s'agit là d'une loi psychologique des plus "ordinaires"; les parents en sont les exemples vivants lorsqu'ils construisent l'éducation de leurs enfants à ces deux niveaux.

b) La relativité de deux efficacités ne doit pas mettre en question la densité de la première, celle de la Parole de Jésus. Bien au contraire, c'est sur ce point qu'il nous faut insister puisqu'il représente la base de départ. Une déformation moralisatrice ou faussement spirituelle a complètement détourné le message de sa densité humaine. Dès lors, comment pourrait-il avoir un impact social, personnel et religieux à l'encontre du déisme ambiant?

c). L'efficacité de cette Parole est assortie de la présence d'une Personne qui lui apporte une dimension de confiance et de proximité. C'est sa résurrection qui situe ainsi Jésus sur nos routes selon le symbolisme des disciples d'Emmaüs. Mais, depuis fort longtemps malheureusement, l'aspect merveilleux l'a emporté au détriment de l'intimité qu'exprimait l'auteur de l'Apocalypse. Jésus doit être présenté d'abord comme "celui qui se tient à la porte et qui frappe." Celui qui lui ouvre peut être étonné de le voir prendre place à sa table et partager son repas". C'est sans doute en ce style que se serait exprimé le samaritain guéri.

Présence, Parole et Patience… trois mots qui résument la réflexion que Luc nous proposait aujourd'hui… tout un programme!

Mise à jour le Samedi, 12 Octobre 2013 16:36
 
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