Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 27ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 27ème Dimanche du temps ordinaire

 

Actualité

De façon quelque peu abrupte, la liturgie nous propose aujourd'hui de réfléchir sur le thème de la foi. Dans l'ambiance d'incroyance qui marque notre environnement, ce thème est d'actualité, mais il est également des plus délicats. Actuellement les questions "religieuses" sont victimes de multiples confusions. Les mutations et perturbations qui ont marqué les derniers siècles ont fortement déstabilisé l'esprit des chrétiens tout comme celui de leurs contemporains. Or il n'est jamais aisé de remettre en question ce que les mentalités tiennent pour un terrain ferme alors qu'il s'agit de sables mouvants où la plupart s'enlisent…

Evangile

Evangile selon saint Luc 17/5-10

Le temps de l'Eglise - dépassement du judaïsme sur la forme et sur le fond

en finale du développement : recommandations pratiques concernant l'attitude à adopter face aux hésitations de certains "frères" de la communauté (les 1er et 2ème conseils sont omis par la liturgie)  

recommandation centrale :  

Les apôtres dirent au Seigneur : "Ajoute-nous de la foi ! "

Le Seigneur dit : " Si vous aviez foi comme le grain de sénevé, vous diriez à ce mûrier: 'Sois déraciné et sois planté dans la mer' et il vous aurait entendu."

3ème conseil : ne pas relâcher la vigilance et la vivre en esprit de service  

a) assumer ce service intérieur tout comme la mission extérieure

Lequel d'entre vous, ayant un serviteur qui laboure ou qui paît les bêtes lui dira à son retour du champ: 'aussitôt, étant passé à table, allonge-toi'

Mais ne lui dira-t-il pas: 'Apprête-moi de quoi dîner et, ayant mis ta tenue, sers-moi, le temps que je mange et boive. Après ceci, tu mangeras et tu boiras, toi ' ?

A-t-il reconnaissance pour le serviteur parce qu'il fit ce qui lui avait été donné comme consigne? Non.

b) l'assumer comme un service

Ainsi, vous aussi, quand vous aurez fait tout ce qui vous a été donné comme consigne, dites : 'nous sommes des serviteurs ordinaires,

ce que nous devions faire, nous nous trouvons l'avoir fait' .

Contexte des versets retenus par la liturgie

= Ce passage se situe en finale de l'ensemble où Luc aborde la question du "dépassement" que la communauté chrétienne doit opérer par rapport au judaïsme. Luc a conscience des tensions que certaines ruptures peuvent engendrer au sein de la communauté car, pour beaucoup de "frères" issus du milieu juif, il n'est pas facile de les assumer. De façon concrète, il regroupe quelques recommandations visant l'attitude qu'il convient de prendre à leur égard.

= La liturgie a omis la première partie de ces recommandations. En voici le texte :

1er conseil : le scandale, dû à la persistance du judaïsme, est inévitable. Mais les ruptures sont préférables à la contamination des "petits" de la communauté…  

Il est inévitable que les scandales viennent, pourtant hélas pour celui à travers qui ils viennent. Mieux vaut pour lui qu'une pierre de meule se trouve entourer son cou et qu'il se trouve précipité à la mer plutôt qu'il ne scandalise un seul de ces petits.

Prenez garde sans cesse à vous-mêmes

2ème conseil : continuer les efforts de conversion et pardonner à ceux qui reviennent.  

Si éventuellement ton frère a péché, rabroue-le et si éventuellement il s'est converti, pardonne-lui Et si éventuellement sept fois le jour il a péché contre toi et sept fois il s'est retourné vers toi en disant : je me convertis, tu lui pardonneras

En tant que responsable de communauté, l'évangéliste est donc partagé entre la fermeté "théorique" à adopter pour préserver la foi des "petits", c'est-à-dire des païens nouvellement convertis, et la patience vis-à-vis de ceux qui n'arrivent pas à se décider entre groupe chrétien et groupe juif.

Les Actes des Apôtres nous renseignent sur la coexistence de ces deux groupes dans les villes où parvenait l'annonce de l'évangile. Le va-et-vient entre eux s'explique facilement: les missionnaires, étant juifs, profitaient en un premier temps du cadre de la synagogue pour présenter leur message. Rejetés ensuite de la synagogue, ils constituaient des petits noyaux indépendants spécifiquement chrétiens, mais issus du premier groupe. Les hésitations demeuraient donc compréhensibles, de même que devait être fréquente une double participation; celle-ci semble d'ailleurs constituer le "scandale" que dénonce la première recommandation.

= Le découpage "abrupt" de ce passage risque d'entraîner les commentaires dans une "fuite" vers des considérations générales sur la foi. Celles-ci peuvent être intéressantes mais, le plus souvent, elles se trouvent fort éloignées du "créneau" où Luc se situe. C'est pourtant de là qu'il nous faut partir en lien avec la réflexion de dimanche dernier, c'est elle qui éclaire le groupe des recommandations que certains pourraient trouver "théoriques" et donc quelque peu "hermétiques".

= Ce lien éclaire en premier lieu le symbolisme que porte le vocabulaire. Quelques précisions peuvent se révéler utiles.

* avoir foi comme le grain de sénevé.

Marc, Matthieu et Luc recourent tous trois à cette image de la tradition, mais chacun insiste sur un aspect différent. Comme toujours, il n'y a pas opposition entre eux, mais complémentarité et c'est en profiter que de ne pas les "télescoper".

Marc et Matthieu sont impressionnés par le contraste entre la petitesse des origines et l'extension de la foi chrétienne à travers le bassin méditerranéen, un demi-siècle après. Face au paganisme comme face au judaïsme, le témoignage de Jésus était pourtant "la plus petite de toutes les graines" et voici qu'il se présente comme "la plus grande de toutes les plantes potagères" (Mc 4/31), "poussant ses branches" au service de tous les temps et de toutes les nations…L'un et l'autre orientent d'ailleurs cette lecture en précisant "gros" comme un grain de sénevé.

Luc est plus sensible au "dynamisme" que recèle intérieurement le témoignage de Jésus. Pour s'en convaincre, il suffit de penser au "style" qu'il imprime à la "marche de l'Eglise" depuis plusieurs dimanches. C'est en ce sens qu'il a déjà proposé cette image du grain de sénevé (13/19) en écho à la parabole du vigneron patient et confiant dans la possibilité d'un regain de croissance.

Il importe de conserver à chaque évangéliste sa particularité, cohérente avec l'ensemble de sa pensée. Nous sommes tellement conditionnés par certains clichés que nous oublions de remarquer que Luc supprime toute mention de grosseur (certaines traductions tombent dans ce piège en ajoutant, chez Luc, le qualificatif "gros" absent du texte grec). Pour lui, c'est en partant du dynamisme de la foi chrétienne et en le vivant qu'il importe de contrer le judaïsme.

* le symbolisme du mûrier (lui aussi écorné par certaines traductions qui parlent de "grand arbre")

Pour interpréter la mention d'une foi qui "déracine le mûrier", nous risquons d'être également victime des collusions entre les expressions complémentaires des évangélistes. En ce dimanche, le risque de collusion est d'autant plus grand que le passage a été totalement coupé de son contexte. Il risque d'être assimilé aux textes de Paul, de Matthieu et de Marc en image diversifiée de "la foi qui soulève ou déplace les montagnes". La pensée de Luc est beaucoup plus précise.

Au long de cet ensemble, l'évangéliste nous parle du judaïsme. Il est donc normal que nous cherchions de ce côté. L'image fréquente par laquelle le judaïsme est désigné dans les évangiles est celle du figuier, en grec sykè, arbre très répandu en Palestine et dont l'ombre est appréciée. Luc y recourait (13/6) dans la parabole du vigneron patient envers le figuier stérile. Le mot murier, en grec sykaminos, est dérivé du mot figuier avec une note de situation "mineure". Telle était bien la situation du judaïsme après les destructions de 70.

Y a-t-il, de la part de Luc, une note péjorative?… Celle-ci vise-t-elle le judaïsme lui-même ou ceux qui hésitent à le "dépasser"?… Ce qui est certain, c'est que les lecteurs de Luc pouvaient saisir directement la nuance alors que nous risquons d'ignorer même le symbolisme.

Notons également qu'il s'agit de "déraciner" le mûrier, mot très fort qui correspond parfaitement aux ruptures évoquées dimanche dernier. Le judaïsme est "enraciné" dans la Loi et les prophètes"… la foi chrétienne est enracinée dans la présence de Jésus ressuscité.

* le symbolisme de la mer

Chez les anciens, la mer est symbole du mal. Bien que la Bible la réduise au rang de simple créature, elle ne cesse d'être vue comme lieu privilégié des forces malfaisantes qui s'y déchaînent lors des tempêtes. Le fond de la mer - si tant est qu'on lui donne un fond - est proche du shéol, ce "séjour des morts" où la parabole situait le mauvais riche lors de son dialogue avec Abraham.

= Le souvenir de notre réflexion de dimanche dernier facilite également le repérage du fil conducteur qui détermine les recommandations que nous lisons aujourd'hui. Et, par ce biais, nous nous retrouvons en pleine actualité.

* Luc résumait sa vision de l'histoire du salut en image de progression : "La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean; depuis est annoncée la Bonne Nouvelle du Royaume" (16/16). Théoriquement les deux temps de cette histoire devraient "s'enchaîner" sans heurts puisque Jésus intensifie la connaissance du monde divin et l'intimité de son engagement dans le monde. Force est de reconnaître que ce passage a été refusé par le judaïsme et a même concentré l'essentiel de ses oppositions à la foi chrétienne.

L'ouverture à Jésus a suscité un nouveau "type religieux" qui concentre cette progression par rapport au "type religieux" juif. La résurrection de Jésus en est le cœur puisqu'elle éclaire le nouveau mode de sa présence à notre humanité. Malgré certaines bases communes, les différences entre ces deux types religieux vont engendrer des ruptures fondamentales dans "l'optique" qui oriente chacun des groupes. Ce n'est donc pas d'abord l'intensité de la foi qui est concernée, c'est la direction qui lui est donnée. Bien entendu, il est possible d'envisager des degrés dans l'intimité personnelle du chrétien avec Jésus, mais le "passage" essentiel est fait et ouvre à cette progression.

* le double travail exigé des serviteurs se comprend alors facilement. Au long des développements précédents, Luc a longuement parlé de la "mission vers l'extérieur" et il n'est pas question pour lui de revenir sur cette priorité. Mais, après la fatigue de "ce labour", la tentation serait grande de marquer un temps de repos selon la vision dont il était parlé en 12/37 : "se mettre à table et bénéficier des services d'un maître qui passe de l'un à l'autre"…

Hélas, les conditions ne sont pas toujours aussi favorables et les questions internes de la communauté exigent un supplément de "mobilisation". Dans le cas précis que vise l'évangéliste, à savoir les questions que posent les ruptures avec le judaïsme, il ne s'agit pas de simples questions d'organisation, il s'agit de points essentiels concernant le rapport à Jésus. Nous faussons totalement la perspective de l'évangéliste si nous situons les "exigences" du Maître comme des caprices; il en va du fondement même de la foi chrétienne, de la manière dont Jésus ressuscité chemine avec nous, reste présent à nos vies, en un mot "mange et boit" notre propre existence. Travailler pour cette évolution ou chercher à en convaincre davantage les "frères de la communauté" s'avère tout aussi important que l'apostolat missionnaire.

* Enfin, il est facile de situer la dernière réflexion : "nous sommes de simples serviteurs" en contrepoint de l'attitude des pharisiens que Luc dénonçait en ouvrant son développement : il les présentait comme faisant partie de ceux qui se justifient eux-mêmes en présence des hommes" (16/15). Ce n'est pas la finalité de l'activité chrétienne. L'auteur a adopté le mode de composition "en anneaux" qui était recommandé à son époque, il nous indique ainsi que l'ensemble est terminé et qu'il va aborder un autre sujet.

 

Piste possible de réflexion : "augmente en nous la foi " = une question mal posée

Nous pouvons profiter de l'éclairage que Luc apporte dans les versets que nous venons de lire. Ils se rattachent directement au développement qui traitait du "dépassement de la religion juive". C'était là un problème qui se posait à la première communauté chrétienne… mais n'est-ce pas un problème du même ordre qui se pose à nous aujourd'hui pour dépasser la religiosité ambiante et libérer le vrai visage de la foi chrétienne.

1er point : Il importe d'abord de bien repérer la situation actuelle… et, tout particulièrement, "l'inversion d'optique" qui s'est opérée dans les mentalités lorsqu'il est fait allusion au "mot foi"…

= Dans le monde occidental, pendant des siècles, la pensée chrétienne a modelé l'esprit des personnes et des sociétés. Le formidable essor que lui donnèrent les premiers "penseurs" contribua à son influence. Il en émergea une "doctrine" relativement précise, stabilisée selon des modèles grecs de pensée et d'expression. Malgré quelques fluctuations, le "noyau dur" de cette pensée conserva pendant longtemps sa valeur de référence exclusive et c'est à lui que le mot "foi" fut affecté. Il y a encore peu de temps, en homélie comme au catéchisme, lorsqu' était mentionnée la foi, il était rarement précisé "la foi chrétienne"; la chose semblait évidente.

Ne nous attardons pas sur les influences qui ont mis à mal cette apparente clarté, mais c'est un fait: aujourd'hui les questions de foi se perdent dans un brouillard si épais qu'on ne sait même plus de quoi l'on parle. Et, à l'évidence, on ne parle pas de la même chose, même entre chrétiens!

= Les confusions émanent de la coexistence d'un "sens dit traditionnel" que l'on s'évertue à garder en discours et en pastorale et du sens différent que lui donnent désormais nos contemporains. Le point d'impact qu'ils réservent à ce mot s'est étendu et a perdu une stricte référence "religieuse". Schématiquement, ils rangent ceux qui les entourent en deux groupes : ceux qui se "laissent porter" par la vie et les événements… ceux qui désirent dépasser les conditionnements qui pèsent sur eux pour construire "quelque chose". On parle de "foi" pour désigner ce dynamisme personnel et le démarquer du fatalisme et de la passivité. "Ils ont la foi, ils y croient".

Ce faisant, le sens du mot se trouve concentré sur la "personne" elle-même. Nous ne pourrions y voir qu'un progrès si la brièveté de cette mention n'amenait à "passer sous silence" l'esprit qui détermine les engagements concernés. En toute personne cet esprit s'enracine plus profond que les résultats et se nourrit de références et d'influences qui peuvent être variées. Bien entendu, les champs d'activité risquent d'être semblables dans la forme puisqu'il s'agit de vie courante, commune à tous dans son déploiement et ses exigences concrètes. Pourtant il est faux de prétendre que, pour rendre compte des valeurs d'intelligence et liberté qui animent un comportement, tout peut être englobé dans un "magma unitaire inconscient".

Par respect pour ces valeurs, il serait donc normal d'ajouter au mot "foi" une qualification qui rende compte de "la source" où puise l'intéressé. Au sens où nos contemporains l'entendent, il apparaît très nettement que nous ne devons plus parler de "la foi" comme si elle avait un visage unique, il nous faut parler d'une pluralité de "foi"s: foi chrétienne, foi juive, foi musulmane, foi déiste, foi humaniste… etc…

= Contrairement à ce que l'on avance souvent, cette situation n'est pas totalement nouvelle puisque Luc y était déjà confronté dans le cadre de sa communauté. Une formation judéo-chrétienne avait marqué la "foi" d'un grand nombre de ses chrétiens… L'ouverture au monde païen au nom de l'humanisme qui ressortait du témoignage de Jésus en avait séduit d'autres et avait marqué leur "foi" en un sens différent… La tension entre foi juive et foi chrétienne préfigurait donc nos tensions actuelles.

Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, le mérite de notre évangéliste a été de "sentir" l'universalité de certains problèmes et de les avoir éclairés sans enliser sa réflexion dans le détail immédiat de la crise qu'il affrontait. C'est dire l'intérêt du passage d'aujourd'hui.

2ème point : la présentation de Luc

= Arrêtons-nous aux premiers versets concernant la foi.

* Luc donne à la demande des apôtres une formulation très large: "ajoute-nous de la foi!"

De la part des apôtres, ce désir d'un "supplément" correspondait parfaitement à la progression que l'évangéliste résumait, dimanche dernier, en présentant deux temps dans l'histoire du salut. "La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean; depuis est annoncée la Bonne Nouvelle du Royaume" (16/16). Concrètement les apôtres avaient vécu cette progression: avant de suivre Jésus, ils avaient vécu une "foi juive", puis un cheminement les avait entraîné "au delà"… Il n'était donc pas totalement faux de situer la foi chrétienne comme un "ajout" à leur itinéraire… Et, c'est bien ainsi que nous la présentons souvent en progrès d'une simple religiosité…

Mais, si Luc est clair sur ce cheminement, il l'est également sur les difficultés qui se concentrent pour opérer le dernier "passage". En foi chrétienne, il ne s'agit pas d'adhérer à une doctrine, ni d'entrer en rapport avec un Dieu lointain. Il ne s'agit même pas de "croire" à la valeur du témoignage que Jésus a vécu en Palestine… Il s'agit d'entrer en dialogue avec Celui qui, en son état de ressuscité, participe à notre marche humaine de façon permanente et réalise à notre service un degré d'intimité jamais égalé dans le passé.

C'est là une adhésion personnelle à laquelle rien ni personne ne peut se substituer et surtout pas un "coup de pouce divin". A l'évidence, la pensée juive avait butté sur ce point et Luc pressentait que beaucoup éprouveraient les mêmes hésitations au moment d'opérer ce "changement de trapèze".

Dès lors, nous comprenons pourquoi Jésus ne répond pas directement à la demande. Percevoir Jésus ressuscité comme compagnon de nos routes ressort toujours d'un choix personnel et ce choix personnel se situe "au départ". L'intensité de la foi n'est pas négligeable, mais la bifurcation qui est prise au premier "aiguillage" reste déterminante.

* La comparaison avec le grain de sénevé confirme l'orientation de cette pensée. Il est nécessaire de préciser le symbolisme que Luc lui affecte car il est légèrement différent de celui que nous trouvons chez Marc et Matthieu. Ceux-ci sont impressionnés par le contraste entre la petitesse des origines et l'extension rapide de la foi chrétienne. Ils insistent donc sur la médiocrité de cette graine.

Luc est plus sensible au "dynamisme" que recèle intérieurement le témoignage de Jésus. Il supprime donc toute mention de grosseur et parle directement d'une "foi comme le grain de sénevé", c'est-à-dire d'une foi marquée d'une vigueur de croissance. A ses yeux, l'intensité de la foi restera toujours difficilement mesurable, mais "l'orientation" qui lui est donnée est essentielle et ne peut être confondue avec n'importe quel schéma religieux.

* Le problème immédiat auquel l'évangéliste était affronté était celui du judaïsme et nous ne pouvons être étonnés de voir sa présentation centrée sur cet exemple. Car c'est bien du judaïsme dont il est parlé dans la comparaison du "mûrier". Le jeu de mot grec est impossible à rendre, l'image du figuier est fréquemment utilisée par les évangiles pour désigner le judaïsme et "mûrier" équivaut à "figuier amoindri".

Il est question de "déraciner le mûrier" et de "le planter dans la mer", c'est-à-dire dans le mal. Luc remet donc en question l'importance qui était donnée aux anciennes racines qu'étaient "la Loi et les prophètes". Mais sa présentation est "logique" avec ce qu'il a dit des deux temps de l'histoire du salut. Il ne s'agit pas d'un anti-sémitisme, il s'agit d'une conséquence "naturelle" : le mouvement même de "la Loi et des prophètes" poussait à accueillir une intimité plus étroite avec l'engagement de Dieu dans le monde… la résurrection de Jésus la réalise…et c'est donc "par nature" qu'une juste orientation de la foi chrétienne aboutit à "déraciner" la foi juive…

Le "recul" du déisme ambiant ne peut être obtenu autrement. Arrêtons-nous donc aux conseils qui concluent notre passage.

3ème point : les recommandations de Luc

Une présentation plus "significative" de la foi chrétienne.

Il suffit de prendre connaissance des enquêtes d'opinion pour déceler le "flou" qui demeure dans les esprits lorsque sont posées des questions concernant la foi chrétienne. Mais il suffit également d'ouvrir un vieux catéchisme pour repérer la source de ces confusions. La présentation de la foi chrétienne a été déconnectée de son "enracinement" historique et de l'originalité qui l'avait marqué, à savoir le témoignage et la résurrection de Jésus. Les problèmes qui avaient "mûri" la réflexion initiale ont été relégués au rang d'événements désormais dépassés. Or ce sont eux qui avaient permis de percevoir l'universel sur lequel s'ouvrait la foi chrétienne et c'est à leur lumière que le message chrétien conserve son actualité.

Ce n'est pas n'importe quelle présentation qui peut ébranler notre environnement. Luc nous conseille de donner priorité à une présentation dynamique de la résurrection de Jésus. Il ne s'attarde pas sur le caractère extraordinaire de l'événement… il met en valeur l'actualité, l'intimité et la densité d'humanité qui en émanent dans nos liens avec Jésus et le monde divin. Le récit des disciples d'Emmaüs en est le meilleur exemple. En un exposé symbolique très simple, l'auteur résume parfaitement le "dialogue" qu'il nous est proposé de vivre en foi chrétienne.

Un double souci dans le cadre de nos responsabilités chrétiennes.

Nous pouvons être étonnés d'entendre le maître exiger de ses serviteurs un double travail. Il n'y a pourtant là rien de dramatique si l'on se réfère au problème qui motivait la réflexion de Luc et motive la nôtre aujourd'hui.

Au long des développements précédents, Luc a longuement parlé de la "mission vers l'extérieur" et il n'est pas question pour lui de revenir sur cette priorité. Mais, après la fatigue de "ce labour", la tentation serait grande de marquer un temps de repos selon la vision dont il était parlé au cours d'un développement précédent : "se mettre à table et bénéficier des services d'un maître qui passe de l'un à l'autre"…

Hélas, les conditions ne sont pas toujours aussi favorables et nous en savons quelque chose. Certaines questions dépassent l'organisation ou "l'intendance". Il s'agit de points essentiels qui concernent le rapport à Jésus et l'avenir de la foi chrétienne. Nous fausserions totalement la perspective de l'évangéliste si nous situions les "exigences" du Maître comme des caprices; il en va au contraire du fondement même de la foi chrétienne et de tout ce que nous venons de préciser.

Pour en revenir à nos difficultés actuelles, il est vrai que ce sont les discussions avec notre entourage qui semblent les premières concernées, mais, nous le savons par expérience, c'est dans le creuset de la communauté que s'élaborent les évolutions en pensées et en expressions. Travailler à leur élaboration ou chercher à en convaincre davantage les "frères de la communauté" s'avère tout aussi important que l'apostolat missionnaire. Car il s'agit de témoigner de la source essentielle de la foi chrétienne : Jésus ressuscité chemine avec nous, reste présent à nos vies, en un mot "mange et boit" notre propre existence.

Simples serviteurs

Certains commentaires ont altéré le sens de la dernière réflexion en parlant de "serviteurs inutiles", ce qui apparaît contradictoire avec le travail effectué antérieurement et longuement présenté en style symbolique: labourer, garder les bêtes puis servir son maître.

La traduction est beaucoup plus "logique" avec ce qui a été dit du mouvement "naturel" de la foi chrétienne. "Nous sommes de simples serviteurs"… mais nous savons qui nous servons et nous savons comment il nous revient de le servir... si tant est que l'on puisse parler de service lorsqu'il s'agit d'amitié.

Note complémentaire de présentation rapide

Il nous faut militer pour obliger nos contemporains à un effort de précision : "Vous avez la foi? soit… mais quelle foi?"… Loyalement, il nous faut pouvoir résumer cette diversité. Voici quelques pistes en rapport aux options les plus fréquentes.

la foi chrétienne est référence explicite à Jésus en son témoignage historique et en son lien actuel avec nous…

la foi juive est référence à la Torah, Loi ancienne qui exprime la conduite de l'homme en alliance avec Dieu-Yahvé…

la foi musulmane est référence au Coran, regroupant les intuitions de Mohammed, et à la communauté des croyants…

la foi déiste cherche à prendre en compte l'idée naturelle de Dieu et à intégrer les conséquences de son existence…

la foi humaniste fait référence à une conception de l'homme qui souligne positivement ses valeurs personnelles et sociales…

la foi marxiste est orientée vers la construction d'un monde nouveau d'où sortira un homme nouveau libéré des injustices et inégalités actuelles…

etc… etc…

 
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