Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 26ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 26ème Dimanche du temps ordinaire

 

Actualité

Si l’on veut comprendre quelque chose à cette parabole, il est plus que jamais important de tenir compte des versets qui la précèdent et que la liturgie occulte.

Evangile

Evangile selon saint Luc 16/19-31

Le temps de l'Eglise - dépassement du judaïsme sur la forme et sur le fond

Premier développement : l'histoire d'Israël jusqu'au drame de 70 

1er temps : au temps passé, l'indifférence au monde païen

Jésus disait cette parabole :

Un homme était riche, il avait des vêtements de pourpre et de lin fin et il faisait sans cesse la fête, chaque jour, splendidement.

Un pauvre, nommé Lazare, était étendu auprès de son porche, couvert d'ulcères, et désirant se rassasier de ce qui tombait sans cesse de la table du riche ; mais c'étaient plutôt les chiens qui, venant sans cesse, léchaient ses ulcères.

2ème temps : le drame de la chute de Jérusalem

Or il arriva au pauvre de mourir et d'être emporté par les anges tout près d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut enterré; au séjour des morts, il était en proie à la torture.

Il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare tout prés de lui. Alors il cria: "Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare afin qu'il plonge le bout de son doigt dans l'eau, et rafraîchisse ma langue, parce que je suis tourmenté dans cette flamme".

Abraham dit: "Enfant, souviens-toi que tu reçus tes biens en ta vie et Lazare semblablement les maux. Or maintenant, ici, il est consolé et toi, tu es tourmenté.

à la racine des anneaux suivants

Et en tout ceci, entre vous et nous, un grand gouffre se trouve établi de façon que ceux qui veulent franchir d'ici vers vous ne le peuvent, ni non plus que, de là vers nous on fasse la traversée".

Deuxième développement : le refus de conversion, même après la résurrection de Jésus

1er temps : les aspirations à une renaissance du judaïsme

Le riche dit : "Je te demande donc, Père, que tu l'envoies dans la maison de mon père - j'ai cinq frères - de façon qu'il leur rende témoignage, afin qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture !"

2ème temps : la résurrection de Jésus "achèvement de la Loi et des prophètes"

Abraham lui dît : " Ils ont Moïse et les prophètes: qu'ils les écoutent ! Celui-ci dit: "Non pas, Père Abraham, mais si quelqu'un des morts fait route vers eux, ils se convertiront".

Abraham répondit: "S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, même si éventuellement quelqu'un est ressuscité d'entre les morts, ils ne seront pas persuadés".

Contexte des versets proposés par la liturgie

L'ensemble proposé aujourd'hui ne peut se comprendre sans l’analyse d'un contexte sur lequel la liturgie fait l'impasse complète.

1er point : C'est ainsi que la parabole du riche et de Lazare risque d'être située en doublet de la parabole du riche insensé que nous lisions au 18ème dimanche ordinaire. Nombre de commentaires se laissent d'ailleurs prendre à leurs ressemblances et s'égarent en considérations sociales. Il n'est pas question de nier la valeur et l'utilité de celles-ci, il importe simplement de bien saisir le sujet que Luc aborde en ce nouveau développement sur la marche de l'église.

Heureusement, la parabole des cinq frères est étroitement reliée à la parabole du riche indifférent. Cette proximité fait apparaître sans ambiguïté le sens symbolique de celle-ci. L'évangéliste y stigmatise l'attitude passée du judaïsme: porteur de valeurs universelles évoluées, il a laissé le monde païen à sa porte sans partager cette richesse. Bien au contraire, il l'a récupérée en un déploiement politique et religieux que la guerre de 70 vient de réduire à néant.

2ème point : La deuxième parabole sous-entend qu'après le désastre, beaucoup se posaient la question du sens qu'il fallait donner aux événements et de l'attitude qu'il fallait adopter vis-à-vis des rescapés. Chez les chrétiens, les esprits comme les avis devaient être partagés car, dans leur groupe, il s'agissait de bien autre chose que d'un soutien charitable.

L'influence récurrente du judaïsme dans les premières communautés s'explique facilement.

* Une majorité de chrétiens étaient issus "naturellement" du milieu juif. Leur foi en Jésus était incontestable mais leurs modèles de pensée tout comme leur organisation restaient très proches de la culture juive. Historiquement, celle-ci avait été le berceau du témoignage initial. Le cheminement qu'ils avaient opéré ne les situait pas encore en situation totalement indépendante de leurs racines.

* La destruction du Temple et la cruauté des représailles romaines avaient plongé le peuple juif dans une grande détresse. Selon l'esprit de ce temps, cette situation était perçue en punition divine. Sans doute certains chrétiens espéraient-ils que l'épreuve favoriserait la réflexion et la conversion de leurs anciens coreligionnaires. Luc lui-même n'élimine pas cette éventualité.

* Après les événements dramatiques de 70, un petit groupe de pharisiens, rescapés du massacre, entreprenaient de "sauver" les valeurs que portait la foi juive en leur donnant un cadre nouveau. Nous ne connaissons pas exactement l'influence qu'a exercée sur les chrétiens l'appel du "groupe de Jamnia", mais il est fort vraisemblable que les responsables de communauté s'en préoccupaient.

L'évangéliste sent le danger d'un amalgame judéo-chrétien dont il a avait été si délicat de s'extraire au départ. Mais les conditions ne sont plus les mêmes: certaines évolutions concernant la "forme" sont désormais acquises : nouveau style de communauté, évolution de certaines prescriptions imposées par la "tradition des anciens", etc…aussi l'évangéliste estime inutile d'y revenir.

Sa "technique" de résistance va être différente. Il invite à réfléchir sur la rupture fondamentale qui existe entre foi juive et foi chrétienne.

3ème point : Malheureusement, la liturgie fait l'impasse sur les versets qui précèdent (16/15-17) et qui donnent cette clé dans le cadre d'un développement global, ordonné à la "marche de l'église" comme les développements précédents. Le passage d'aujourd'hui prenant place en troisième et quatrième positions, il est illusoire de saisir sa pensée sans se référer à l'ensemble.

Ce développement présente de façon ordonnée les ruptures inévitables que les "chrétiens de ce temps" doivent assumer avec le judaïsme. Il confronte la conception juive du salut, fondée sur la Loi et la conception chrétienne, nourrie de la résurrection de Jésus.

= Un premier verset nous porte à la racine de la conception juive : "vous êtes de ceux qui se justifient eux-mêmes en présence des hommes" (16/15).

Pour nos esprits modernes, cette phrase peut prêter à contresens en raison de l'évolution des mots… Il n'est pas faux d'y voir une condamnation du "style" qu'adoptaient certains rabbins. Mais la "faille" est beaucoup plus profonde : "être justifié" implique une dimension religieuse. Seul Dieu peut justifier, c'est-à-dire déclarer que quelqu'un est juste, car "être juste" consiste à être et à faire ce que Dieu veut que nous soyons et que nous fassions. En pensée pharisienne, c'est par la stricte application de la Loi que l'homme est justifié ou se fait passer pour tel. Il s'agit donc d'une condamnation beaucoup plus radicale de la référence essentielle qui soutient la foi juive, à savoir l'exclusivité de la Loi.

= Le deuxième verset situe la conception chrétienne en "enchaînement" et "mutation" de la précédente : °La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean; depuis est annoncée la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu et tout homme est invité vers lui" (16/16).

La concision de l'évangéliste oblige à "peser les mots" et surtout à préciser le sens qu'ils avaient en ce temps.

Les juifs n'accueillaient pas la Torah dans l'esprit restrictif que nous donnons à l'idée de commandements. La Torah exprimait - ou était censée exprimer - les "mœurs de Dieu". Dieu étant la vie, la vie totalement épanouie, l'homme ne peut s'épanouir lui-même qu'en reproduisant ce qu'il peut percevoir en Dieu. En Moise, le peuple juif avait été bénéficiaire de cette révélation.

L'activité qu'avait menée les "prophètes" n'était pas réduite à une annonce" de l'avenir. Le mot grec définit le prophète comme porte-parole qui traduit la pensée et la volonté divine en faveur de la communauté. Il est donc normal de le situer en lien étroit avec la Loi, il la rappelle et permet son approfondissement sous l'éclairage ou la pression de l'époque qui lui est contemporaine.

Quant au mot "Bonne Nouvelle"; il avait été repris par les chrétiens en écho d'Isaïe 40/9. Il évoquait la "venue de Dieu" dans une ambiance de paix et de joie.

Luc précise ainsi deux temps d'histoire : "le temps de la Loi et des Prophètes" et "le temps de la Bonne Nouvelle du Royaume". La progression apparaît ainsi nettement: 1. Dieu a parlé individuellement à Moïse et lui a remis la Loi… 2. les prophètes ont rappelé cette Loi et ont précisé sa mise en œuvre au long des générations juives… 3. Jésus a réalisé une présence encore plus intime de Dieu et sa résurrection lui permet de poursuivre cette intimité en extension universelle.

Autrement dit, le mouvement même "de la Loi et des prophètes" fait aspirer à une connaissance plus poussée du monde divin et à une intimité plus étroite avec son engagement dans le monde. La présence de Jésus ressuscité sur nos routes humaines constitue cette ultime révélation.

= Les paraboles que nous lisons aujourd'hui se présentent comme des conséquences de ce qui a été ainsi présenté. Pour Luc, l'attitude de l'homme riche n'est pas un défaut "accessoire" dont il aurait dû se corriger, c'est la conception juive qui aboutit à l'individualisme et l'histoire ne fait que le confirmer… Quant au fossé entre les deux conceptions, il est tel que la conversion semble bien difficile, il en va du "visage de Dieu" dont témoigne Jésus ressuscité.

4ème point : Il est absurde de voir dans ce texte une "révélation" sur l'enfer ou le purgatoire, c'est oublier que Luc reprend les idées de son temps.

* Pendant longtemps, comme les peuples environnants, les juifs avaient imaginé la survie des morts comme une ombre d'existence, sans valeur et sans joie. Les défunts étaient censés descendre au "shéol", lieu profond de la terre, au delà de l'abîme souterrain, dans une obscurité profonde.

Au moment de la persécution d'Antiochus IV (168 avant notre ère), le sort des justes amena une progression des conceptions. Pour demeurer fidèles à Yahvé, certains avaient subi la persécution et parfois la mort. L'idée se fit jour que le shéol traditionnel n'était pas éternel. Certes les saints et les impies y dormaient ensemble, mais les premiers se réveilleraient à la fin des temps pour la "vie éternelle" tandis que les seconds disparaîtraient définitivement dans "l'horreur éternelle".

Par la suite, l'évolution se poursuivit comme en témoigne une homélie juive, appelée Quatrième livre des Maccabées et écrite vers le milieu du premier siècle de notre ère. Selon l'auteur, le martyr ne descend pas au shéol mais est aussitôt transféré auprès de Dieu. Il est accueilli par les patriarches Abraham, Isaac, Jacob qui, depuis leur mort, bénéficient de l'immortalité bienheureuse. La notion de grand abîme marque non seulement le caractère irrévocable de la décision divine, mais la séparation d'avec Dieu.

* Il est possible également de rapprocher la présentation de Luc d'une autre histoire qui circulait dans les milieux juifs de ce temps sous le titre : "le pauvre scribe et le riche publicain Bar-Majan". Elle est rapportée dans le Talmud palestinien. Le deuxième volet présente le publicain au bord d'une rivière et cherchant à atteindre l'eau sans pouvoir y arriver.

5ème point : quelques notes

°- La première parabole ne s'attarde pas sur le cas de Lazare. Cette parabole est la seule où un nom est donné à un personnage fictif, il correspond à l'hébreu "Eléazar = Dieu aide". La mention des chiens exprime le mépris et l'état d'impureté de ceux qui viennent en aide au malheureux.

Une résonance "religieuse" affecte donc son état. Selon la pensée pharisienne, partagée par d'autres courants juifs, il ne peut être qu'un grand pécheur puisque Dieu ne lui a pas accordé la récompense de la richesse. A cette place, Luc ne s'attaque pas directement à cette fausse interprétation, le retournement de situation lui paraît suffisamment parlant.

°- Ne faisons pas d'étude psychologique en ce qui concerne les sentiments "post mortem" que l'auteur prête au riche, particulièrement le souci de ses cinq frères. Il voit en ceux-ci les juifs qui lui sont contemporains. Une première génération n'a pas "reconnu" Jésus et l'a crucifié… même si l'ambiance a été profondément modifiée par la destruction du Temple et la ruine de la Palestine, les générations suivantes sont affrontées au même choix fondamental…

°- Il est intéressant de noter que l'utilisation de la résurrection comme "argument" de conversion semble appeler bien des réserves de la part de l'évangéliste. Les Actes des Apôtres nous livre une expérience de ce genre à Athènes lors du deuxième voyage missionnaire de Paul (17/32).

 

Piste possible de réflexion : " si quelqu'un de chez les morts fait route vers eux …"

Note: les deux mentions de la résurrection diffèrent légèrement : la première parle de "faire route", expression qui sera reprise dans l'épisode d'Emmaüs… la seconde insiste sur l'aspect miraculeux…

"Quand bien même quelqu'un ressusciterait d'entre les morts, ils ne seraient pas convaincus…" En cette conclusion, Luc tempérait les espérances de conversion que portait sa communauté envers le judaïsme au lendemain de la destruction du Temple de Jérusalem. Mais nous ne pouvons nous empêcher de la faire nôtre lorsque nous mesurons la densité de l'incroyance qui marque nos sociétés et le faible impact des efforts qui sont déployés en vue de leur évangélisation.

Ce rapprochement spontané entre le temps de Luc et notre temps peut nous inciter à prêter une attention particulière aux textes qui nous sont proposés en ce dimanche. Car, il faut le reconnaître, en première lecture, ils paraissent nous situer à une autre époque et en un autre monde. Par ailleurs, un mauvais découpage liturgique nous prive des versets qui précèdent (16/15-17) et qui nous donnent la clé de l'ensemble.

1er point : Il importe d'abord de bien repérer le sujet qu'illustrent ces paraboles, particulièrement la première. Notre mémoire risque de nous piéger car, en raison de quelques ressemblances, nous aurions tendance à la rapprocher de la parabole du riche insensé que nous lisions au 18ème dimanche ordinaire.

= Il n'en est rien puisqu'il s'agit ici de l'attitude passée du judaïsme. Porteur de valeurs universelles évoluées, il a laissé le monde païen à sa porte sans partager cette richesse. Bien au contraire, il l'a récupérée en un déploiement politique et religieux que la guerre de 70 vient de réduire à néant.

Luc s'appuie sur ce contre-exemple pour construire un nouveau développement concernant la marche de l'église. Il sait que le champ chrétien ne sera pas miraculeusement protégé de tels travers. C'est pourquoi, il dépasse le plan de simples recommandations et invite à une analyse des racines profondes de ce bouleversement.

A son époque, cette analyse était loin d'être inutile. Les interférences étaient encore nombreuses entre la jeune communauté chrétienne et le monde juif… au plan pratique comme au plan des modèles de pensée. La majorité des chrétiens étaient issus de ce milieu ou y avaient des attaches. Les souvenirs qui structuraient l'enseignement et la présentation du message conservaient la marque de leur origine. Certes, le dialogue de Jésus avec ses contemporains avait été difficile et même dramatique mais il était cependant possible d'espérer qu'il n'en serait pas de même avec les nouvelles générations, surtout après les atrocités de la guerre romaine.

Le flou de cette situation risquait de tempérer les différences et même de les passer sous silence. Luc voit ainsi se dessiner la tentation d'un nouveau judéo-christianisme. La première communauté avait eu du mal à s'extraire de certaines ambiguïtés judéo-chrétiennes. Celles-ci étaient relativement compréhensibles aux origines. Mais; par la suite, la pensée chrétienne avait bénéficié d'un lent mûrissement, elle avait acquis son autonomie tandis que se dégageait son originalité. Le danger était donc plus grave.

= Si nous acceptons d'être lucides sur notre temps, nous nous retrouvons en pleine actualité… Le décor est différent, mais les similitudes de situations et de comportements sont frappantes… Pendant longtemps l'influence chrétienne a été incontestable et a insufflé dans les mentalités occidentales des valeurs humanistes et spirituelles. En quelques siècles, cette situation s'est trouvée bouleversée. Les interférences entre les chrétiens et leurs contemporains demeurent nombreuses, y compris dans le domaine religieux ou présenté comme tel… Mais comment ne pas déplorer le flou qui ressort de la religiosité actuelle; il n'est guère moins épais qu'au temps de Luc…

2ème point : Sur le thème de l'évangélisation, de façon officielle ou en homélies, les recommandations ne manquent pas, mais force est de reconnaître qu'elles sont plus culpabilisantes que convaincantes. Aussi la "technique de Luc" peut inspirer un renouveau de réflexion. Il ne fournit pas des recettes, mais il permet d'y voir plus clair et ce n'est pas le moindre de ses mérites.

L'évangéliste exprime très clairement sa pensée dans les deux versets qui précèdent notre passage(16/15-17) Il propose de confronter la conception juive du salut, basée sur la Loi et la conception chrétienne, nourrie de la résurrection de Jésus.

= Le premier verset nous porte à la racine de la conception juive : "vous êtes de ceux qui se justifient eux-mêmes en présence des hommes" (16/15).

Pour nos esprits modernes, cette phrase peut prêter à contresens en raison de l'évolution des mots… Il n'est pas faux d'y voir une condamnation du "style" qu'adoptaient certains rabbins. Mais la "faille" est beaucoup plus profonde, elle met en cause un état d'esprit : "être justifié" implique une dimension religieuse. "Etre juste" consiste à être et à faire ce que Dieu veut que nous soyons et que nous fassions. Donc, seul Dieu peut justifier, c'est-à-dire déclarer que quelqu'un est juste. En pensée pharisienne, c'est par la stricte application de la Loi que l'homme est justifié ou se fait passer pour tel.

= Le deuxième verset situe la conception chrétienne en "enchaînement" et "mutation" de la précédente : La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean; depuis est annoncée la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu et tout homme est invité vers lui" (16/16).

Précisons le sens que les mots avaient en ce temps.

Les juifs n'accueillaient pas la Torah dans l'esprit restrictif que nous donnons à l'idée de commandements. La Torah exprimait - ou était censée exprimer - les "mœurs de Dieu". Dieu étant la vie, la vie totalement épanouie, l'homme ne peut s'épanouir lui-même qu'en reproduisant ce qu'il peut percevoir en Dieu. En Moise, le peuple juif avait été bénéficiaire de cette révélation et il l'avait consignée dans la Torah…

En grec, le mot "prophète" situe l'intéressé en porte-parole, chargé de traduire la pensée et la volonté divine en faveur de la communauté. Son activité ne peut être réduite à une annonce" de l'avenir. Elle se situe en lien étroit avec la Loi, que le prophète rappelle et dont il permet l'approfondissement sous l'éclairage ou la pression de l'époque qui lui est contemporaine.

Quant au mot "Bonne Nouvelle"; il avait été repris par les chrétiens en écho d'Isaïe 40/9. Il évoquait la "venue de Dieu" dans une ambiance de paix et de joie. Il centre davantage sur la présence que sur l'amour qui en est la source.

Luc précise ainsi deux temps d'histoire : "le temps de la Loi et des Prophètes" et "le temps de la Bonne Nouvelle du Royaume". La progression apparaît ainsi nettement: 1. Dieu a parlé individuellement à Moïse et lui a remis la Loi… 2. les prophètes ont rappelé cette Loi et ont précisé sa mise en œuvre au long des générations juives… 3. Jésus a réalisé une présence encore plus intime de Dieu et sa résurrection lui permet de poursuivre cette intimité en extension universelle…

= Pour l'évangéliste, il ne suffit pas d'applaudir à cette "progression". Historiquement comme personnellement, elle engendre deux conséquences qu'il importe de ne pas sous-estimer.

1. Le mouvement même "de la Loi et des prophètes" devrait faire aspirer à une connaissance plus poussée du monde divin et à une intimité plus étroite avec son engagement dans le monde. La présence de Jésus ressuscité sur nos routes humaines constitue cette ultime révélation. Le cheminement apparaît donc comme des plus "naturels"… il n'y a qu'un pas à faire pour s'ouvrir à cette intimité. Et pourtant, c'est là que se sont concentrées les oppositions juives comme s'y concentreront les hésitations communes à toutes les époques.

2. Par ailleurs, l'ouverture à Jésus suscite un nouveau "type religieux"… Or une grande passivité se dissimule sous le couvert des traditions. De ce fait, ce que l'on aimerait présenter en "dépassement" est ressenti en "rupture". Les choses sont ainsi et toute tentative "d'accommodement" ne pourra jamais faciliter ce qui ressort d'une décision personnelle. Bien au contraire elle émousse la claire vision de la richesse que réserve "l'autre rive".

A l'opposé, la stagnation n'aboutit pas nécessairement à l'athéisme. Le plus souvent elle contribue à renforcer le "type religieux" du passé, quitte à l'adapter superficiellement aux évolutions d'une nouvelle société.

3ème point : Sans grand effort, nous pouvons en revenir à notre actualité.

En transposant l'analyse que Luc appuie sur l'exemple concret de la naissance du christianisme au sein du judaïsme, nous devons admettre que les prétendues confusions actuelles sont beaucoup moins confuses qu'on le dit souvent.

1. Nous sommes au cœur d'un affrontement entre deux "types religieux" dont il est facile de préciser les grandes lignes à la lumière de l'évangile. Sous une forme beaucoup plus dévaluée, nombre de nos contemporains ont adopté une "religion" de type "Loi et prophètes". Le déisme auquel ils se réfèrent est construit sur les mêmes bases : référence à un Dieu vague reçu du passé sans grand esprit critique, référence à ceux qui nous en ont parlé plus qu'à ce qu'ils nous en ont dit, choix de quelques rites sociologiques vidés de leur esprit.

Nous pouvons ajouter à ces "signes", ceux que Luc dénonçait dans l'histoire du peuple juif : l'individualisme de nos sociétés… de même la priorité donnée aux "fins dernières" vis-à-vis desquelles il importe toujours d'être "justifiés" au nom d'un engagement moral très restreint.

2. Il est nécessaire d'insister sur l'existence réelle de ce "type religieux" qui se nourrit de la plénitude de la foi chrétienne comme un cancer se nourrit de l'organisme qu'il ronge de l'intérieur. Le fait qu'il règne en maître dans les mentalités courantes est loin d'être admis par les intéressés eux-mêmes et par les sphères responsables.

Pourtant c'est bien le "point sensible" sur lequel Luc alertait sa communauté et nous alerte aujourd'hui. La "pastorale" actuelle cède souvent à la tentation que l'évangéliste dénonçait à propos des espérances que suscitait le dynamisme de sa communauté. Le passage d'aujourd'hui invite au réalisme et il situe celui-ci au carrefour des leçons de l'histoire et d'une réflexion authentiquement chrétienne.

3. Il est alors facile de comprendre la priorité que Luc donne à la résurrection de Jésus. Il ne s'agit pas là d'un à-côté de la foi chrétienne, il s'agit d'un rapport essentiel qui conditionne sa vitalité …

Sur ce point également, il importe de rectifier le "glissement" dont notre entourage risque d'avoir été victime en premier enseignement. Les dogmaticiens du passé ont "déporté" le mystère de la résurrection vers son aspect miraculeux hors conditions humaines.

Il nous faut donc en revenir à l'épisode des disciples d'Emmaüs où Luc s'attaque à cette dérive. : Jésus n'est pas à situer en un ciel lointain… il marche sur nos routes, dans le sens que nous leur donnons, sa Parole est dialogue qui éclaire plus qu'il n'impose, et surtout sa présence est à symboliser en partage nourrissant à l'image d'un repas…

4. Il nous faut donc le redire: nous reconnaissons et nous respectons les valeurs humaines et religieuses que peut porter la référence à la loi et les prophètes sous la forme juive comme sous la forme moins déclarée du déisme qui marque l'esprit de nos contemporains. Mais, sans prétention, nous pensons qu'il y manque une dimension; nous trouvons bien restrictive la conception qu'elle propose en ce qui concerne Dieu et sa visée créatrice, l'homme et le dialogue personnel auquel il est invité, la solidarité foncière avec Jésus qui inspire la mission.

Mise à jour le Samedi, 28 Septembre 2013 12:09
 
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