Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 25ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 25ème Dimanche du temps ordinaire

Actualité

Luc nous propose de réfléchir en ce dimanche à la gestion des biens matériels en particulier à la gestion de l'argent. C'est là une question délicate qu'il n'est pas question d'éluder, pourtant plusieurs remarques s'imposent en préliminaires.

Evangile

Evangile selon saint Luc: 16/1-13

Le temps de l'Eglise - la communauté chrétienne - en accueil de ce qui est perdu - annexe alertant sur la gestion de "l'argent"  

Jésus disait aussi à l'adresse des disciples :

1er mouvement : présentation d'un "fait de vie" et du jugement porté sur cette attitude  

= Un homme était riche et avait un intendant. Celui-ci lui fut dénoncé comme éparpillant ses biens. L'ayant appelé, il lui dit : " Qu'est-ce que j'entends à ton sujet ? Rends le compte de ta gestion, car tu ne peux plus continuer à être intendant. "

= Or, l'intendant dit en lui-même : " Que faire, parce que mon seigneur ôte de moi l'intendance? Piocher sans cesse, je n'en ai pas la force, mendier sans cesse, j'en ai honte.

Je sais que faire, afin que, lorsque j'aurai été renvoyé de mon intendance, ils me reçoivent dans leurs propres maisons.

Et ayant appelé auprès de lui, un par un, des débiteurs de son seigneur, il disait au premier : "Combien dois-tu à mon seigneur?" Celui-ci dit : "Cent baths d'huile". Il dit : "Voici tes reçus et, t'étant assis, écris rapidement cinquante". Puis, à un autre il dit :"Et toi, combien dois-tu?"  Celui-ci dit : " Cent kors de blé". Il lui dit : "Voici tes reçus et écris quatre-vingts".

= Et le seigneur fit l'éloge de "l'intendant de l'injustice" parce qu'il avait agi de façon réfléchie.

2ème mouvement : en contraste, enseignement net de Jésus sur la gestion des biens matériels 

Parce que les fils de ce siècle sont plus réfléchis que les fils de la lumière envers leur propre génération, eh bien moi je vous dis:

à la racine des anneaux suivants

Faites-vous des amis à l'aide de "l'argent (le Mammon) de l'injustice" afin que, lorsqu'il vous aura fait défaut, ils vous reçoivent dans les tentes éternelles.

enseignement proprement dit

= Celui qui est fidèle en matière minime est fidèle aussi en matière importante. Celui qui est injuste en matière minime est aussi injuste en matière importante.

Si donc vous n'avez pas été fidèles pour "l'argent (le Mammon) de l'injustice", qui vous confiera ce qui est véritable ? Et si vous n'avez pas été fidèles pour ce qui est à autrui, ce qui est à vous, qui vous le donnera ?

= Aucun domestique ne peut être au service de deux maîtres, car, ou il haïra l'un et aimera l'autre ou il sera rivé à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas être serviteur (esclave) de Dieu et de l'argent (le Mammon).

Contexte des versets retenus par la liturgie

Il est conseillé de réserver à ce passage une attention préalable particulière si l'on veut éviter tout "dérapage" de commentaire à son sujet. Il est quasiment indispensable d'avoir assimilé auparavant quelques précisions concernant la présentation qu'adopte Luc. Il en va de l'exacte compréhension de sa pensée.

1er point : Le sujet abordé est un sujet sensible puisqu'il s'agit de la gestion des biens matériels. La majorité des membres de nos communautés sont engagés dans sa complexité et cherchent à s'en sortir comme ils le peuvent. Sauf exception, le "virus" de l'argent ne les a pas plus contaminés que leurs contemporains, son action trouve même chez eux une certaine résistance en raison de leur foi. Mais c'est là que, souvent, les "discours" leur semblent assez confus ou déconnectés des réalités quotidiennes.

De façon générale, les courants "spirituels" ont tendance à porter un jugement pessimiste sur ce qui concerne l'argent et à suspecter son utilisation. Sans préconiser de fuir le monde et d'adopter la vie d'ermite au désert, ils entretiennent une ambiance plutôt négative lorsqu'ils traitent de sa gestion. Il faut reconnaître que la connaissance des détresses mondiales conforte cette orientation, mais ce "complexe" semble s'enraciner au plus profond de l'esprit religieux lui-même.

De ce fait, les nécessités pratiques entraînent une tension entre "l'idéal" majoritairement proposé par ces courants et l'engagement réel de ceux qui les entendent. Force leur est de construire les solutions concrètes immédiates qu'appellent leur propre existence et celles de leurs proches.  Il s'ensuit une attitude "mitigée" vis-à-vis des enseignements théoriques. Les distances qu'il semble nécessaire de prendre avec eux, handicapent la réflexion.

Un enseignement sur l'argent n'est donc jamais reçu dans une ambiance "chimiquement pure". Il lui faut naviguer constamment entre les récifs qui émergent de ces deux tendances préalables, souvent inconscientes.

2ème point : Nous le constaterons au terme de l'analyse de ce passage, la pensée qui s'en dégage se révèle assez claire, mais, si l'on se contente d'une lecture rapide, la forme de composition que Luc a adoptée peut prêter à difficulté ou à mauvaise interprétation.

- Le contexte : Ce passage est à relier étroitement à la parabole qui précède: "le fils perdu et accueilli à son retour". Luc a conscience qu'il peut en être tiré deux interprétations abusives.

Finalement, le fils ne s'en sort pas trop mal, il a tout dépensé, mais, grâce au pardon de son père, il récupère tout et même, comme le symbolise la bague au doigt, il se retrouve à la tête de la gestion familiale. Nous ne connaissons que trop l'esprit qu'a engendré cette conception à propos de la confession : un peu de contrition préalable… un zest d'humilité lors de la démarche… et tout est soi-disant effacé au nom d'une bonté paternelle que l'on récupère pour l'occasion…

Par son attitude, le Père ne se fait-il pas complice non seulement de ce qui peut être taxé d'hypocrisie finale mais du gaspillage qui a précédé le retour? Cette "forme de gestion" n'a servi à personne, pas même à l'intéressé. Faut-il conclure de son pardon que, pour lui, les biens qui revenaient au fils n'avaient qu'une valeur individuelle relative? Or, dans l'interprétation qu'appelle la parabole, l'attitude de ce père évoque l'attitude du Dieu Créateur, source des biens dont chaque homme dispose "par nature". L'enseignement dépasse donc une simple exhortation à la bienveillance.

Nous voyons ainsi s'amorcer le sujet que Luc aborde dans la première partie du passage de ce dimanche. Il nous présente une deuxième forme de mauvaise gestion, moins dramatique, plus proche du comportement habituel. Et il "rebondit" sur cet exemple pour introduire l'enseignement de Jésus concernant la gestion des biens matériels. Son souci est évident : lorsqu'il ne s'agit pas d'un cas limite où l'argent est "jeté par les fenêtres", nous risquons "d'admettre" comme "avisée" une conduite plus "tempérée", elle n'en représente pas moins une mauvaise gestion.

Il est facile de repérer l'analyse universelle que Luc suggère. Même le maître qui est victime des malversations admet la "règle du jeu"  adoptée par  son intendant, ce qui suppose qu'il estime pouvoir l'appliquer à l'occasion. Le "chacun pour soi" règne en maître sur le dos des autres.

°- Le "découpage" de ce petit "anneau selon Luc" doit également retenir l'attention et il est très lié au genre littéraire. La composition met en évidence deux parties qui interfèrent l'une par rapport à l'autre.

En première partie, Luc présente un exemple concret. Il ne s'agit pas d'une parabole au sens habituel, il ne peut être question d'assimiler Jésus au maître de l'intendant car le jugement qui est prêté à celui-ci sera nettement contredit par la suite. Il s'agit d'un fait de vie ordinaire susceptible d'attirer l'attention. Il se présente comme se présentent actuellement certains articles de journaux ou certaines émissions de télévision qui ouvrent à une discussion: que faut-il en penser au nom du témoignage et de l'enseignement de Jésus?

Les premières traductions "officielles" d'après le Concile avaient inséré abusivement la mention "parabole". Fort heureusement, les nouvelles éditions ont corrigé, en loyauté avec le grec qui ne la mentionne pas, et pour cause!

Ce fait de vie comporte deux éléments. Spontanément notre attention se porte sur "l'astuce" de l'intendant. Dès le départ sa mauvaise gestion est assimilée à la conduite du fils: il "éparpille" les biens de son maître (même mot dans les deux présentations), les initiatives qu'il prend ensuite confirment ce jugement. Mais ce qui apparaît en conclusion n'en est pas moins essentiel et suscite une interrogation: le maître qualifie de positif un comportement manifestement frauduleux. Un chrétien peut-il être d'accord avec une telle position et admettre cette "souplesse générale" ?

La réponse de Jésus est nette et une insertion personnelle renforce son contraste : "eh bien moi je vous dis". Elle élimine par avance tout rapprochement entre les deux "maîtres".

Il est possible d'hésiter sur la place qui peut être donnée à la réflexion concernant les "fils de lumière", mais il apparaît logique d'en faire l'introduction qui ouvre la deuxième partie. Le double "parce que" suggère une coupure à cette place et, par ailleurs, le souci de Jésus est fort compréhensible : c'est parce que les "fils de lumière" sont parfois moins "avisés" dans les affaires courantes qu'il est utile de préciser la position qui doit être la leur. En raison de leur engagement concret, la tentation peut être grande pour eux de se régler sur les normes de leur entourage, autrement dit le laxisme économique habituel des "fils de ce monde".

Une question implicite est donc posée à Jésus: "Toi, qu'en penses-tu ?" ... Et il y répond sans détour en trois "précisions" progressives qui témoignent d'un même état d'esprit.

1. Les difficultés pour une gestion délicate des biens matériels risquent d'entraîner une fuite du monde. Une telle attitude remettrait en question tout ce qui a été dit précédemment de l'engagement des chrétiens, envoyés auprès de leurs contemporains. L'exemple historique de Jésus témoigne qu'il ne doit pas en être ainsi ; en étant charpentier à Nazareth pendant de longues années, il n'a pas craint d'assumer la gestion matérielle de l'entreprise humaine.

Mais il a éclairé un "type de gestion": son témoignage nous oriente vers la seule voie positive qui permette de dépasser le "piège de l'argent", à savoir le partage, particulièrement le partage avec les pauvres. Le développement suivant reprendra le lien de cette attitude avec "les tentes éternelles" en rapportant l'histoire du pauvre Lazare et du mauvais riche. Mais, dès ce verset, nous percevons le réalisme de l'évangéliste. D'une certaine façon, l'argent restera toujours "argent soumis aux tentations et aux risques de l'injustice" dans son rapport avec la création ; c'est justement pour cela qu'il importe de libérer en priorité son pouvoir créateur.

2. En deuxième remarque, Luc rappelle quelques évidences que nous aurions tendance à oublier lorsqu'il s'agit de notre engagement dans la complexité des questions matérielles. Le fait divers nous fait d'abord souvenir que nous sommes de simples intendants. Par ailleurs, notre tempérament est ainsi fait qu'il est unitaire, il y a illusion à vouloir envisager des comportements distincts selon les circonstances, il nous faut mieux admettre un enchaînement "psychologique" habituel et veiller à son bon fonctionnement spontané dès les "matières minimes"…

3. Partant de là, plusieurs "horizons" s'enchaînent en raison de notre vocation chrétienne. Luc ne procède pas par reproche ou par peur, il élève nos responsabilités en les situant dans le dynamisme de la mission: de "matière minime", il passe à "matière importante" ; du matériel il passe à ce qui est "véritable", mot qui, en hébreu, a même racine que "digne de confiance" ; la pratique envers autrui est plus qu'un "test" où se joue notre avenir, car elle est participation à l'engagement actuel de Dieu pour l'épanouissement de sa création.

La conclusion est nette : préalablement à toute activité, il nous faut aimer cette mission créatrice et nous "river" à Celui qui nous la confie. Au regard de cette profondeur, les compromissions sont impossibles "par nature", on ne peut pas "jouer sur les deux tableaux".

°- Le vocabulaire auquel recourt l'évangéliste mérite une attention particulière. Il n'est pas facile à traduire, car il s'inspire étroitement de sémitismes qui en appellent à la pensée juive. Cette référence se comprend aisément si l'on admet que, sur la question délicate de la gestion des biens matériels, Luc tenait à traduire au plus près la pensée historique de Jésus.

En particulier, la notion "d'injustice" risque de nous échapper. Nous n'avons pas tort, aujourd’hui, de lui donner une résonance "sociale" et de parler de cette injustice qui prive les deux tiers de l'humanité des biens de notre terre. Cette référence ne s'oppose pas à la dimension religieuse que lui donnaient les anciens.

Mais, pour la compréhension exacte des textes et de leur portée, nous devons nous référer au contexte de la composition. L'injustice est à situer en rapport avec Dieu et son projet providentiel. La gestion individualiste introduit une double injustice : 1. le "capital" ne nous appartient pas, il nous est confié pour servir à la fraternité entre les hommes… 2. en se l'appropriant, il se trouve détourné de sa vraie finalité…

Quelques précisions  

le bath : la valeur proposée actuellement hésite de 21 à 45 litres; il serait donc question d'une "réduction" de 1050 à 2250 litres d'huile… le kor équivalait à dix baths, soit de 210 à 450 litres, il serait donc question d'une "réduction" de 4200 à 9000 litres de blé…

"Mammon" : la racine araméenne suggère l'idée de richesse au sens de "ce qui est sûr, sur quoi l'on peut compter, ce qui dure". Ce terme se retrouve en littérature biblique tardive pour désigner de façon péjorative les richesses. Il désigne ici l'Argent, personnifié comme une puissance qui monopolise le service de ceux qui "s'attachent à lui".

3ème point : Il peut être intéressant,  comme réflexion personnelle,  de "fignoler" la pensée de Luc en prenant en compte les versets qui suivent ce passage. Jésus y stigmatise l'attitude des "pharisiens amis de l'argent" : "vous, vous êtes ceux qui se justifient eux-mêmes en présence des hommes, mais Dieu connaît vos cœurs"… Nous retrouvons l'idée de "justice" en rapport à Dieu.

 

Piste possible de réflexion : gérer la mission dans un monde marqué par l'Argent ?

De façon générale, en milieu chrétien comme en milieu non chrétien occidental, les mentalités sont très sensibles lorsque les évangiles abordent le thème de l'argent. Nous n'avons pas à nous en étonner, celui-ci est imbriqué en nos réalités quotidiennes et la majorité de nos contemporains sont engagés dans leur complexité. Par ailleurs, nous n'avons pas à regretter cet intérêt de leur part; d'une certaine façon, ce peut être un point de dialogue et une ouverture vers le message de Jésus.

Il nous faut cependant rester lucides et reconnaître que cette "exigence" vis-à-vis de l'évangile cache souvent une méprise grave. Inconsciemment beaucoup aspirent à trouver des "recettes" qui leur assureraient une bonne conscience et leur apporteraient une assurance face aux options pratiques qu'ils ont déjà prises. Ou bien ils ressortent déçus de quelques formules tirées hors contexte et surtout hors foi chrétienne… ou bien ils situent l'enseignement présenté à un plan utopique… Il est rare qu'ils cherchent à aller plus avant et à saisir l'ensemble de la pensée évangélique. Ce n'est pourtant qu'à cette condition qu'apparaissent son équilibre et sa cohérence.

Par ailleurs, il semble que les courants "spirituels" ont tendance à porter spontanément un jugement pessimiste sur ce qui concerne l'argent et à suspecter son utilisation. Sans préconiser de fuir le monde et d'adopter la vie d'ermite au désert, ils entretiennent une ambiance plutôt négative… Or, sauf exception, le "virus" de l'argent n'a pas plus contaminé les chrétiens qu'il n'a contaminé leurs contemporains. Ils s'en sortent même mieux car les dérives trouvent chez eux une certaine résistance en raison de leur foi. Certains commentaires ou certaines exhortations risquent de tomber en porte à faux.

Un enseignement sur l'argent n'est donc jamais reçu dans une ambiance "chimiquement pure". Pour cette raison, il importe de prêter une attention particulière à la pensée de Luc.

1°- à l'écoute de Luc

= Premier point : En composant ce passage, l'évangéliste ne cherche pas à composer un traité théologique sur le droit de propriété. Si nous voulions présenter l'expression "totale" de sa pensée en ce qui concerne le thème de l'argent, il serait loyal de compléter en rassemblant d'autres versets distillés au long de son œuvre.

= Deuxième point : Il importe de rappeler l'insistance de Luc sur l'équilibre qui marque le témoignage historique de Jésus.

Dans la première partie de son œuvre, Luc a tenu à nous rappeler la profonde humanité de Jésus et de son message. Nous ne sommes pas en présence d'un personnage qui n'aurait d'humain que les apparences. Jésus n'a pas été l'homme du désert à la manière de Jean-Baptiste, il a été l'enfant d'une famille concrète, famille de travailleurs qui assumaient les questions d'argent dans les mêmes conditions que les autres familles de ce temps. Lui-même adopta cette existence durant plusieurs années, sans contrainte, et il contacta ses premiers compagnons dans le cadre de leur profession.

Ce réalisme ne l'a pas empêché de rester sensible aux multiples détresses qui marquaient son époque et c'est avec ce même réalisme qu'il s'est engagé à leur encontre. Lui aussi a parfois été "pris en tenaille" entre les activités qui le plongeaient dans le concret immédiat et la vue des misères qui l'entouraient. Gardons-nous donc de détourner son message en perspective idéaliste au nom d'une fausse conception du "spirituel universel".

= Troisième point : Ces premières remarques nous invitent à prêter une attention particulière au contexte. Nous sommes toujours dans l'optique de la "marche de l'église"; Luc "accroche" ces versets au développement qui éclaire la vie et le rayonnement de la communauté chrétienne.

Auparavant, la parabole des invités au festin avait marqué l'importance des chrétiens serviteurs. Ceux-ci ont à assumer une double mission : il sont "établis par le Seigneur pour donner à chacun sa mesure de blé en intendants fidèles et réfléchis" (12/42)… et ils sont également "envoyés vers les chemins et les clôtures pour transmettre un appel universel" (14/23). Ce passage les concerne donc directement et, inversement, leur engagement permet d'en saisir la visée exacte. Il ne s'agit pas d'un idéal individuel face à l'argent, il s'agit d'une recommandation missionnaire.

Dans les Actes des Apôtres, Luc n'hésite pas à rappeler certaines contaminations "financières" qui avaient menacé l'église primitive et motivé une vive réaction des apôtres.

Ananie et Saphire (5/1) avaient détourné une partie de la vente de leur propriété avant d'apporter le reste pour "jouer" la générosité qu'avaient adoptée les premiers chrétiens. "Ce n'est pas à des hommes qu'ils avaient menti, c'est à Dieu" car "lorsqu'ils avaient leur bien ils étaient libres de le garder et lorsqu'ils l'avaient vendu, ils pouvaient disposer de son prix à leur gré".

Le magicien Simon (8/18) avait proposé de l'argent à Pierre pour disposer du "pouvoir donner l'Esprit par imposition des mains". Pierre avait nettement remis les choses au point : "Périsse ton argent et toi avec lui… car ton cœur n'est pas droit devant Dieu".

= Quatrième point : le sens du vocabulaire

L'aspect missionnaire de la pensée de Luc concernant l'argent se trouve renforcé lorsque nous cherchons à percevoir le sens exact que l'évangéliste donne à certains mots, particulièrement le mot "injustice": l'intendant est dit "intendant de l'injustice", l'argent est présenté comme "Mammon de l'injustice". Sur ce point, nous risquons d'être victimes de l'évolution des mots au long des siècles, car le mot injustice n'a plus la résonance religieuse que lui donnait le passé.

Pour traiter du sujet de l'argent, Luc s'inspire étroitement de sémitismes qui en appellent à la pensée juive. Nous ne pouvons en être étonnés. Luc tenait à traduire au plus près la pensée historique de Jésus sur une question délicate. Comme en mentalité moderne, l'expression "injustice" incluait la dimension sociale et nous n'avons pas tort d'y associer cette forme d'injustice qui prive les deux tiers de l'humanité des biens de notre terre.

Mais, les juifs "osaient" en appeler à Dieu et à son projet providentiel. pour dénoncer une situation dont ils percevaient l'imposture. L'injustice est à situer en rapport avec Dieu et son engagement créateur La gestion individualiste introduit une double injustice : 1. le "capital" ne nous appartient pas, il nous est confié pour servir à la fraternité entre les hommes… 2. en nous l'appropriant, nous le détournons de sa vraie finalité, celle qui a été voulue par le Créateur.

A l'inverse, en l'orientant vers le partage et l'épanouissement des pauvres nous rééquilibrons la situation. En "intendants fidèles et réfléchis", nous rétablissons le courant dynamique que l'égoïsme de certains détourne à leur profit.

2°- à l'écoute de l'enseignement de Luc 

= Luc met en garde contre deux interprétations abusives qui peuvent être données à la parabole que nous lisions dimanche dernier : le "fils perdu et accueilli à son retour".

Finalement, le fils ne s'en sort pas trop mal, il a tout dépensé, mais, grâce au pardon de son père, il récupère tout et même, comme le symbolise la bague au doigt, il se retrouve à la tête de la gestion familiale. N'y a-t-il pas quelque hypocrisie dans ce cheminement : un peu de contrition préalable… un zest d'humilité lors de la démarche… et tout est soi-disant effacé au nom d'une bonté paternelle que l'on récupère pour l'occasion…

Par son attitude, le Père ne se fait-il pas complice non seulement de cet état d'esprit mais du gaspillage qui a précédé le retour? Cette "forme de gestion" n'a servi à personne, pas même à l'intéressé?… Faut-il conclure de son pardon que, pour lui, les biens qui revenaient au fils n'avaient qu'une valeur individuelle relative?

Or, dans l'interprétation qu'appelle la parabole, l'attitude de ce père évoque l'attitude du Dieu Créateur, source des biens dont chaque homme dispose "par nature". L'enseignement dépasse donc une simple exhortation à la bienveillance.

= trois exemples de mauvaise gestion + un exemple de bonne gestion

Sous la plume de Luc, le texte d'aujourd'hui se présente en suite immédiate du passage de dimanche dernier. En faisant jouer cette unité de composition, la présentation évangélique s'avère très claire et sa portée universelle est évidente.

* Nous disposons de quatre exemples de gestion.

1. Le jeune fils "éparpille la part de fortune qui lui revient dans une vie dissolue" qui le mène à une impasse évidente… 2. l'attitude du fils aîné n'est pas plus acceptable, une certaine cupidité coupe court à son propre épanouissement tout autant qu'à celui de son frère… 3. le cas de l'intendant est plus subtil : il suggère un comportement assez habituel: lorsqu'il ne s'agit pas d'un cas limite où l'argent est "jeté par les fenêtres", beaucoup admettent comme "avisée" une conduite plus "tempérée"… bien que moins dramatique, elle n'en représente pas moins une mauvaise gestion, elle est tout aussi condamnable, car il s'agit d'un détournement et la visée est purement personnelle.

4. Vient en contrepoint l'exemple positif: "Faites-vous des amis avec l'argent". Certes, il y aurait beaucoup à dire de cet argent mais présentement, il est intégré à vos modes d'existence… voilà la bonne gestion…

* Nous disposons également de quatre attitudes face à cette situation. Les réactions du père, du maître et de Jésus sont tout aussi importantes que les présentations qui les précèdent. Les rapprochements que nous pouvons tirer du symbolisme de celles-ci nous sont tout aussi précieux pour réfléchir à nos propres réactions.

1. Le père donne priorité à la détresse du jeune fils et son premier souci est de compenser le déficit auquel a abouti cette malheureuse gestion: "habillez-le… mettez-lui des sandales aux pieds… immolez le veau gras et faisons la fête"… 2. Son attitude vis-à-vis du frère aîné est tout aussi instructive, c'est lui qui sort pour amorcer le dialogue, il tempère une réaction légitime mais il propose de la dépasser en s'inspirant de la sienne : tout ce qui est à moi est à toi.

3. L'attitude du maître est au contraire, fermement condamnée par la réplique de Jésus: "moi je vous dis". Luc fait ressortir en cette attitude du maître un comportement habituel : le maître est victime des malversations de son intendant, pourtant il admet la "règle du jeu" que celui-ci a adoptée… ce qui suppose qu'il estime pouvoir l'appliquer à l'occasion. Le "chacun pour soi" règne en maître sur le dos des autres.

= "moi, je vous dis" : l'attitude de Jésus

Dans la deuxième partie de notre passage, Luc rassemble un certain nombre d'éléments dispersés pour rendre compte de la réflexion que propose Jésus à propos de l'argent. Ces textes sont souvent repris en discussion avec un entourage qui les isole et tend à les situer en "exigences" de la pensée chrétienne. Les choses sont beaucoup plus simples et il convient de le percevoir avant d'en convaincre les autres.

°- La deuxième partie du passage d'aujourd'hui nous rappelle quelques "évidences" qui finissent par sombrer dans la complexité de nos existences quotidiennes.

Il suffit d'isoler le premier temps de ces recommandations pour les voir apparaître. A la lumière de l'expérience courante, chacun peut convenir de leur "normalité". "qui est fidèle en matière minime est généralement fidèle en matière importante"… Nous sommes les premiers à nous défier de ceux qui "trafiquotent" en matière minime et nous sommes sceptiques quand leur est confiée une matière importante ; S'il s'agit de notre bien personnel, nous déclinons d'emblée toute proposition financière de leur part.

Sans faire d'études psychologiques approfondies, nous reconnaissons facilement qu'il est impossible de "servir deux maîtres". Avant même d'affronter personnellement cette difficulté dans l'organisation de notre emploi du temps, nous souffrons de cette restriction dans l'activité des autres lorsqu'elle se fait à notre détriment.

Point n'est besoin d'une grande connaissance de nos sociétés et des mentalités actuelles pour concéder que l'argent est devenu un dieu pour un grand nombre de nos contemporains. Les chrétiens ne sont pas les seuls à le déplorer et reconnaissent facilement que leur jugement n'est pas strictement lié à leur foi, tout un chacun peut l'émettre.

°- Partant de ce jugement sur les autres, un minimum de loyauté nous renvoie à nous-mêmes. Nous devons alors admettre que les difficultés concrètes et la nécessité de leur apporter des solutions immédiates nous "éloignent" parfois des "principes". Comme le maître de l'intendant, nous aimerions "apaiser notre conscience" en nous abritant derrière l'ambiguïté générale admise par nos contemporains.

°- L'évangéliste ne moralise pas, il ne procède pas par reproche ou par peur. Il en appelle au plan supérieur des responsabilités qui nous sont confiées dans le cadre de la mission.

Bien entendu, celles-ci ne se comprennent qu’au sein du dynamisme de la foi chrétienne. A ce niveau, il est fréquent d'introduire des exceptions "au nom de la bonne cause" ou de penser à l'intrusion de quelque "grâce" qui nous dispenserait de réflexion et d'effort. Luc coupe court à toute illusion. Comme Jésus en a témoigné historiquement, nous sommes "livrés aux risques d'une vue digne d'être appelée humaine" (Paul Ricoeur) et la gestion de l'argent reste un de ces risques.

°- La conclusion est nette. Il ne s'agit pas d'un "test" où se joue notre avenir, il s'agit d'une participation à l'engagement actuel de Dieu pour l'épanouissement de sa création.

 
Actualités

Ici, vous avez accès à toutes les actualités de JADE, maison d'édition de musique sacrée.
Le site de JADE est visible ici.

 
 
Contact

Vous pouvez nous contacter en cliquant ici.

 
 
Catéchèse & Pastorale

Vous trouverez ici divers articles concernant la Catéchèse et la Pastorale.
Veuillez suivre ce lien.

 
 
Sites amis

Le site de Monseigneur Thomas : www.thomasjch.fr