Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 20ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 20ème Dimanche du temps ordinaire

Actualité

Les versets qui constituent l'évangile d'aujourd'hui sont très denses. Luc les a certainement repris d'une tradition antérieure qui en avait ciselé la formulation. Nous avons là le fruit d'une réflexion qui cherchait à intégrer les multiples souvenirs historiques dont les premiers disciples avaient été témoins. Cette amplitude est accentuée par le fait que Jésus s'y exprime à la première personne, chose assez rare qui ouvre encore plus directement aux multiples secteurs de notre foi.

Evangile

Evangile selon saint  Luc 12/49-53

Le temps de l'Eglise - 4ème ensemble : les "points sensibles" à la racine des difficultés de la mission

texte de référence historique

Jésus disait à ses disciples :

= Je suis venu jeter un feu sur la terre et ce que je veux, c'est qu'il soit désormais allumé!

= Mais j'ai à être baptisé d'un baptême et comment ne serais-je pas bouleversé jusqu'à ce qu'il soit achevé?

= Pensez-vous que je sois venu donner la paix sur la terre? Non pas, je vous le dis, mais plutôt la division.

Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois. Ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle fille contre la belle-mère "

Contexte des versets retenus par la liturgie

= Le passage qui est proposé aujourd'hui est un passage délicat. Sa composition se présente de façon simple : trois thèmes sont abordés en référence directe à Jésus. Le premier et le troisième sont clairement exprimés : 1. Jésus est "venu jeter un feu sur la terre"… 3. Le choix de la foi crée la division… Mais le deuxième apparaît énigmatique: Jésus évoque brièvement un baptême dont il doit être baptisé… de quoi s'agit-il?… Le fait que cette mention est unique chez Luc rend incertaine toute interprétation hâtive.

En outre, ce petit regroupement semble "émerger" de façon totalement indépendante du contexte et ceci n'est pas pour simplifier la perception de son sens exact. Il est très difficile de le relier aux conseils de vigilance qui précédent. Jésus s'y exprime à la première personne et les "lignes de force" qu'il précise concernent son propre engagement. L'enseignement qui suit immédiatement s'adresse aux foules selon le style "normal" qui a prévalu jusque-là.

= Pour éviter un commentaire passe-partout, il est nécessaire d'aller chercher assez loin. Nous vous proposons de le faire en deux directions: tout d'abord nous pouvons analyser attentivement la perspective du développement qu'ouvrent ces versets… nous pouvons ensuite comparer la progression des trois thèmes avec la "présentation globale" qu'adopte Luc dans les Actes des Apôtres…

1er point : Situer ce passage dans la continuité du texte. Luc poursuit la "montée vers Jérusalem"… montée symbolique au long de laquelle il parsème les enseignements qui se rapportent au "temps de l'Eglise". Jusque-là, il s'est beaucoup intéressé aux "envoyés" qui ont mission "d'approcher le Royaume" en proposant à tous l'ouverture à la foi chrétienne.

Ici, il amorce un quatrième ensemble. En lecture rapide, celui-ci semble confus mais l'examen minutieux de sa composition selon ce que nous connaissons de la manière de Luc permet de discerner une synthèse extraordinairement claire de la "marche de l'histoire du salut" en Jésus.

- L'ensemble est bien cadré par deux passages où Jésus s'exprime à la première personne. Les versets de ce jour "lancent" la mission… les versets 13/32-35 en unifient le déroulement: "aujourd'hui et demain"… en présentent le bilan contrasté: "Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa propre couvée et vous ne l'avez pas voulu"… et en évoquent le terme…

- Gardons-nous de limiter le temps évoqué par ce cadre au ministère en Palestine. C'est ne pas comprendre la vision de Luc; pour lui le "temps historique" et le "temps de l'Eglise" sont de nature semblable, ils sont les maillons d'une seule chaîne où Jésus s'engage en même animation et même intensité ; seuls les "lieux d'action" sont diversifiés puisque, désormais, Jésus passe par les "envoyés" pour ouvrir les pistes universelles.

- Dans cette marche de l'histoire du salut, les envoyés occupent donc une position centrale et ce quatrième ensemble se présente en parfaite continuité avec les ensembles précédents. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer la "place littéraire" où Luc situe les paraboles qui les concernent. Au centre, la parabole du vigneron (13/6) unifie la patience du propriétaire et l'activité des ouvriers. Ce sont eux qui s'activent à "creuser autour" et à "jeter" ce qui peut susciter la croissance. Leur activité est même située avant le dynamisme personnel du grain de sénevé et le travail discret du ferment (13/18).

Cette unité entre les envoyés et le maître est d'ailleurs si forte qu'une même issue tragique plane sur leur destin : "Jérusalem qui tues les prophètes et lapides ceux qui sont des envoyés auprès de toi" (13/34).

- Il apparaît ainsi que nous risquons de faire erreur sur la visée des enseignements regroupés dans ce quatrième ensemble. Les interpellations de Jésus ne visent pas directement les envoyés, elles visent les foules auxquelles ceux-ci s'adresseront pour faire admettre l'urgence d'une "conversion" à la foi chrétienne. Le comportement des foules "historiques" préfigure les hésitations que manifesteront les foules de tous les temps pour accueillir le message. La passivité qui a été opposée à Jésus se retrouvera au temps de la mission et constituera un obstacle majeur sur la route de ses envoyés.

Dans cette optique, le sens des versets commence à se dessiner. Ayant parlé auparavant des exigences qui s'imposaient personnellement aux envoyés, il apparaît "logique" que l'évangéliste traite des difficultés qu'ils risquent de rencontrer de la part de ceux auxquels ils s'adressent.

Il ne leur suffira pas d'être vigilants  dans leur engagement, ils doivent s'attendre à des échecs. Certes, les directives reçues au départ envisageaient cette possibilité mais l'évangéliste a conscience que l'usure du temps et la multitude des refus font parfois bien des ravages, elles rongent de l'intérieur les meilleures bonnes volontés et introduisent le doute. Il relance donc le dynamisme des envoyés en insistant sur leur unité de mission avec Jésus.

- Comme toujours, Luc a le don de "rebondir", à partir du sujet qu'il aborde. Ce rapide aperçu sur le ministère de Jésus lui permet d'enchaîner les points de réflexion en ouverture sur l'universel: 1. il prévient l'étonnement éventuel des envoyés en situant leurs difficultés comme inévitables en raison même de la mission que Jésus leur a confiée… 2. il précise les "points névralgiques" qui, inévitablement, "bloqueront" parfois le dialogue avec leurs contemporains, il remet ainsi à leur juste place les handicaps passagers… 3. il éclaire les conditions qu'affronteront les envoyés de tous les temps. En n'hésitant pas à "faire parler" Jésus, il concentre le mouvement de l'Eglise autour des trois thèmes sur lesquels il attire notre attention…

2ème point : Ce rapport à l'histoire de l'Eglise se trouve confirmé lorsqu'on rapproche nos versets de l'organisation du livre des Actes des Apôtres. Rappelons que Luc en est également l'auteur.

De façon évidente, deux des perspectives évoquées par les versets de ce dimanche apparaissent sous-jacentes au récit.

1. La mention du "feu jeté sur la terre" trouve un "écho" spontané dans le mouvement général de l'œuvre. Il suffit d'interpréter "en sa vraie signification symbolique" la présentation du jour de la Pentecôte.

Ce n'est pas parce qu'il y a eu un vrai feu descendu du ciel que Luc a fait appel à cette image. Il y recourt à posteriori pour exprimer la densité d'une histoire, celle dont il tient à témoigner: histoire étonnante d'un petit groupe de galiléens qui, au nom de leur Maître et malgré la proximité de sa disparition tragique, avaient profité du rassemblement de Pentecôte pour relancer son "aventure"… en quelques années, ils avaient réussi à structurer leurs souvenirs et à témoigner, en paroles comme en rayonnement, d'un Esprit qu'ils rattachaient à leur fondateur… nul ne pouvait nier l'extension rapide de leur communauté en des milieux forts divers.

Luc en avait été l’un des bénéficiaires. C'est pourquoi, au début des Actes, il tient à introduire l'expérience réelle de ces années par un récit dont les résonances symboliques sont indéniables. Mais il voit plus loin car, pour notre évangéliste, il ne s'agissait pas là d'un "accident de l'histoire", d'une réussite occasionnelle comme il s'en trouve en d'autres temps et d'autres civilisations. Il ne s'agissait pas plus d'une initiative émanant d'un disciple "surdoué" comme l'était Paul… Ce dynamisme était lié à une volonté incontestable de Jésus… C'est lui qui avait allumé le "feu" qui débordait le cadre étroit des années 28-30… c'est lui qui continuait à l'entretenir dans la continuité missionnaire.

2. La mention des dissensions familiales ressort également de la présentation concernant la première communauté chrétienne. Bien entendu, il nous faut entendre le mot "famille" au sens large. En ce temps elle représentait la structure même de toutes les relations sociales.

Il importe de ne pas limiter à un seul secteur les ruptures que durent assumer les premiers disciples de Jésus. A juste raison, nous pensons aux complications familiales que leur avait posées l'engagement à la suite de Jésus… A juste raison nous pensons ensuite aux ruptures qui apparurent comme inévitables avec le milieu juif, au fur et à mesure que se dégageait l'originalité du message chrétien… Mais nous ne pouvons ignorer une tension combien plus grave qui menaça la survie même de la communauté naissante, à savoir la crise judéo-chrétienne. Nous y reviendrons.

La notion de paix se présenta alors sous un jour nouveau. Les prophètes avaient annoncé le temps du Messie comme le temps de la paix, mais les oppositions concrètes engendraient une situation fort différente… Celle-ci remettait en question une vision "idyllique" du temps de l'Eglise et identifiait la situation des envoyés à celle de Jésus. En raison du message qu'il livrait, il avait été cause de discorde… il ne pouvait en être autrement pour ceux qui se proposaient de le porter à tous.

3. Cette "coïncidence" entre les Actes et deux de nos versets autorise à chercher de ce côté le sens qu'il nous faut donner au troisième: "je dois être baptisé d'un baptême"… Et c'est alors qu'apparaît sa place centrale dans l'enchaînement des trois thèmes au cœur même de l'histoire de l'Eglise.

- Il nous faut préalablement redonner au mot "baptiser" le sens très large qu'autorise son étymologie: il signifie simplement "plonger"… Lorsqu’on parle de baptême, nous sommes "phonétiquement" influencés par la pratique qui nous est coutumière ; le mot suggère presque automatiquement et exclusivement la référence à l'eau. Nous sommes également influencés par certains textes qui le réfèrent à la mort de Jésus : (Romains 6/3) "baptisés en Jésus Christ, c'est dans sa mort que nous avons été tous baptisés"(Marc 10/38) à Jacques et Jean qui désirent les premières places, "pouvez-vous boire la coupe que je dois boire et être baptisés du baptême dont je dois être baptisé?"

De ce fait, la majorité des commentaires assimilent d'emblée Luc à Marc et interprètent ce verset en annonce de la passion. Ils orientent alors le mot "bouleversé" vers l'angoisse que ressentait Jésus face à cette éventualité. Il n'est pas question de nier ce sentiment que soulignera l'épisode de Gethsémani, mais cette interprétation ne prend pas rigoureusement en compte le contexte que développe le quatrième ensemble. Les choses sont à la fois plus et moins dramatiques car elles sont permanentes au long de l'histoire.

- L'enchaînement des Actes au sujet de la crise judéo-chrétienne est des plus clairs. Les trois éléments concernés s'y retrouvent en liens "naturels". C'est au nom du feu allumé par Jésus, autrement dit au nom du dynamisme puisé dans le témoignage de Jésus, que certaines perturbations avaient surgi et que la division s'était nouée.

A ce moment, en effet, les apôtres avaient désormais franchi l'épreuve de Pâques… En donnant à la résurrection la densité d'une "actualité" de Jésus et en amorçant un premier rayonnement à Jérusalem, ils avaient eu conscience de réaliser une dimension essentielle du projet esquissé par leur Maître…

Et voici que la mission les affrontait à un milieu de sensibilité différente. Ils eurent alors l'audace de "plonger" dans ce milieu et de faire plonger Jésus avec eux. Des "déchirements irréversibles" étaient à prévoir et ils ne manquèrent pas de se manifester. Mais les évolutions de l'assemblée de Jérusalem en appelèrent au "ferment d'universalité" qui avait marqué le témoignage initial et qui avait été lié à la mission de façon explicite.

En expression symbolique, "le baptême dont Jésus doit être baptisé" n'est autre que l'adaptation à tous les temps et à tous les lieux de la loi d'incarnation qui caractérise l'histoire du salut en Jésus. Il revient à chaque envoyé de le réaliser concrètement en "approchant le Royaume" de ses contemporains… Certes, cette évolution constante tend à "bouleverser" les formes et les expressions qui relient la foi chrétienne au témoignage initial mais c'est là un risque que Jésus est prêt à assumer et qui ne doit pas "éteindre" l'élan qui jaillit du feu… .

- Ce n'est sans doute pas sans raison que Luc propose une analyse très fine des évolutions qui permirent d'ouvrir à l'universalité des temps et des lieux. Car, nous avons là le type même des situations que les chrétiens ont souvent à affronter pour assurer la marche de l'Eglise. Jean XXIII ne dira pas autre chose à l'ouverture du Concile Vatican 2 :

"Nous ne devons pas garder ce qui constitue notre patrimoine comme si nous n'étions préoccupés que du passé, nous devons nous mettre, sans crainte, au travail qu'exige notre époque, en poursuivant la route sur laquelle l'Eglise marche depuis vingt siècles… Il faut que cette doctrine certaine et immuable soit approfondie et présentée de la façon qui répond aux exigences de chaque époque. En effet, autre est le dépôt lui-même de la foi… autre est la forme sous laquelle les vérités sont énoncées"…

Piste possible de réflexion : les "points sensibles" pour faire "reconnaître" Jésus par tous

1°- à l'écoute de Luc 

Il importe cependant de recevoir d'abord ces versets pour eux-mêmes, à "l'écoute de Luc" qui a choisi de les insérer à cette place. Nous nous heurtons alors à plusieurs difficultés. Il est certain que le premier verset nous séduit en raison du dynamisme que suggère l'image du feu pour présenter le rayonnement du témoignage de Jésus… mais nous achoppons sur le sens exact qu'il faut donner au deuxième : qu'est-ce que ce baptême dont Jésus doit être baptisé ? En aucun autre passage du troisième évangile nous ne bénéficions de cette mention… quant à l'enchaînement des premiers avec le troisième, concernant la division qui résulte de la foi, il peut nous paraître surprenant.

Prenons donc le temps d'aller au fond des choses sans trop nous disperser.

Le lien avec les envoyés

- Il nous faut d'abord "accrocher" ces versets à ce que nous avons déjà assimilé au cours des dimanches précédents L'évangéliste poursuit sa présentation de la "marche de l'Eglise", en répartissant quelques enseignements au long de "la montée vers Jérusalem". Il a déjà beaucoup parlé des "envoyés", chargés de préparer la moisson… Il leur faut "faire route" vers ceux et celles que Jésus aspire à rencontrer par leur intermédiaire… Ainsi "le Royaume sera-t-il approché en tout temps et en tout lieu".

Mais leur impact est lié à deux éléments : leur valeur personnelle et l'état d'esprit de ceux qu'ils cherchent à rencontrer. Dans les ensembles précédents, Luc a insisté sur le premier point. Rappelons-nous : l'écoute de la Parole, une grande ouverture au don de l'Esprit, quelques mises en garde concrètes pour que le témoignage reste vigilant et authentiquement chrétien. De façon réaliste, il aborde maintenant les difficultés prévisibles "du côté des interlocuteurs" et particulièrement les "points sensibles" qu'ils rencontreront pour faire reconnaître l'originalité de Jésus.

- Car ce sont ces difficultés qui justifient la place et la composition de ces versets. Il ne suffira pas aux envoyés d'être vigilants dans leur engagement, ils doivent s'attendre à des échecs. Certes, les directives reçues au départ envisageaient cette possibilité mais l'évangéliste a conscience que l'usure du temps et la multitude des refus font parfois bien des ravages, elles rongent de l'intérieur les meilleures bonnes volontés et introduisent le doute.

Il relance donc leur dynamisme en insistant sur leur unité de mission avec Jésus. Il prévient leur étonnement éventuel en situant leurs difficultés comme inévitables en raison même de la mission que Jésus leur a confiée. Il précise les "points névralgiques" qui, inévitablement, "bloqueront" parfois le dialogue avec leurs contemporains, il remet ainsi à leur juste place les handicaps passagers.

Les versets que nous lisons ne doivent donc pas être assimilés à des "exhortations spirituelles" et encore moins à des recommandations moralisantes. Au cœur du développement que ces versets introduisent, Luc décrira le travail des envoyés à la manière du vigneron patient qui profite du temps présent pour "bêcher autour du figuier" et "jeter ce qui est susceptible de favoriser sa croissance". Nous avons lu cette parabole au 3ème dimanche de carême.

- Nous retrouvons là une idée de Luc qui nous est devenue familière. Pour lui le "temps historique de Palestine " et le "temps de l'Eglise" sont de nature semblable, ils sont les maillons d'une seule chaîne où Jésus s'engage en même animation et même intensité ; seuls les "lieux d'action" sont diversifiés puisque, désormais, Jésus passe par les "envoyés" pour ouvrir les pistes universelles.

Comme toujours, Luc a le don de "rebondir" à partir du sujet qu'il aborde. Il pressent que ces conditions seront celles qu'affronteront les envoyés de tous les temps. Bien entendu, nous restons libres de compléter sa présentation si nous jugeons que d'autres obstacles marquent l'esprit de nos contemporains. Pourtant ce rapide aperçu sur le ministère de Jésus permet d'enchaîner des points de réflexion qui ouvrent sur l'universel.

En "faisant parler" Jésus, Luc concentre le mouvement de l'Eglise autour des trois thèmes sur lesquels il attire notre attention. Mais, réciproquement, il nous permet d'en saisir le sens exact. Il suffit de nous rappeler qu'il est également l'auteur du livre des Actes. En consacrant quelques instants d'attention à la première expérience d'Eglise vécue par les apôtres et disciples immédiats de Jésus, bien des choses s'éclairent.

à la lumière de "l'aventure" des Actes des Apôtres

1. La mention du "feu jeté sur la terre" trouve un "écho" spontané dans le mouvement général de l'œuvre. Il était donc naturel que ce symbolisme marque le jour de la Pentecôte. L'auteur tient ainsi à exprimer, dès les origines, la densité de l'histoire de l'Eglise.

Car il s'agit de l'histoire étonnante d'un petit groupe de galiléens qui, au nom de leur Maître et malgré la proximité de sa disparition tragique, avaient profité du rassemblement de Pentecôte pour relancer son "aventure"… en quelques années, ils avaient réussi à structurer leurs souvenirs et à témoigner, en paroles comme en rayonnement, d'un Esprit qu'ils rattachaient à leur fondateur… nul ne pouvait nier l'extension rapide de leur communauté en des milieux forts divers.

Luc en avait été un des bénéficiaires. C'est pourquoi, il insiste sur son "origine". Pour lui, il ne s'est pas agi d'un "accident de l'histoire", d'une réussite occasionnelle comme il s'en trouve en d'autres temps et d'autres civilisations. Il ne s'est pas agi d'une initiative émanant de disciples "surdoués". Ce dynamisme était lié à une volonté incontestable de Jésus… C'est lui qui avait allumé le "feu" qui débordait le cadre étroit des années 28-30… c'est lui qui continuait à l'entretenir dans la continuité missionnaire.

2. - Le récit des Actes insiste ensuite sur une question dont nous aurions tendance à minimiser l'importance et qui, pourtant, a conditionné l'avenir de notre foi : la question judéo-chrétienne. C'est elle qui éclaire le deuxième verset lorsqu'on prête attention à sa nature et à son enchaînement.

Il fallut quelques années pour que les apôtres franchissent l'épreuve de Pâques. Ils le firent d'abord en vivant la résurrection comme densité de "l'actualité" de Jésus et en amorçant un premier rayonnement à Jérusalem. Ils avaient conscience de réaliser une dimension essentielle du projet esquissé par leur Maître. Il était capital que "le feu allumé" ne s'éteigne pas et continue d'être jeté sur la terre.

Mais la progression de ce rayonnement, accélérée par les oppositions du milieu juif, les affronta rapidement au milieu païen, marqué de sensibilités différentes.… Au nom du feu lui-même et pour lui garder son dynamisme de feu, des évolutions apparurent nécessaires… C'est alors que nos frères premiers chrétiens eurent l'audace de "plonger" dans ce milieu et de faire plonger Jésus avec eux… Pour justifier cette attitude, l'assemblée de Jérusalem en appela au "ferment d'universalité" qui avait marqué le témoignage initial et qui avait été lié à la mission de façon explicite. Nous avons là le sens que Luc donne au deuxième verset en précision du premier : "Je suis venu jeter un feu sur la terre, mais j'ai à être baptisé d'un baptême".

Lorsqu'on parle de baptême, nous sommes "phonétiquement" influencés par la pratique qui nous est coutumière ; le mot suggère presque automatiquement et exclusivement la référence à l'eau. Nous sommes également influencés par certains textes qui le réfèrent à la mort de Jésus. Or l'étymologie du mot "baptiser" autorise un sens beaucoup plus large; il signifie simplement "plonger".

En expression symbolique, "le baptême dont Jésus doit être baptisé" n'est donc autre que l'adaptation à tous les temps et à tous les lieux de la loi d'incarnation qui caractérise l'histoire du salut en Jésus. Il revient à chaque envoyé de la réaliser concrètement en "approchant le Royaume" de ses contemporains… Certes, cette évolution constante tend à "bouleverser" les formes et les expressions qui relient la foi chrétienne au témoignage initial mais c'est là un risque que Jésus est prêt à assumer et qui ne doit pas "éteindre" l'élan qui jaillit du feu. C’est là le type même des situations que les chrétiens ont à affronter pour assurer la marche de l'Eglise.

3. La première communauté comptait encore de nombreux juifs convertis. Des "déchirements irréversibles" étaient donc à prévoir et ils ne manquèrent pas de se manifester. Ils furent beaucoup plus profonds que les ruptures familiales qui s'étaient imposées au départ pour suivre Jésus. Ils s'ajoutèrent aux ruptures qui avaient altéré les relations avec le milieu juif, au fur et à mesure que se dégageait l'originalité du message chrétien.

La notion de paix se présenta alors sous un jour nouveau. Les prophètes avaient annoncé le temps du Messie comme le temps de la paix, mais les conditions concrètes engendraient une situation fort différente… Celle-ci remettait en question une vision "idyllique" du temps de l'Eglise et identifiait la situation des envoyés à celle de Jésus. En raison du message qu'il livrait, il avait été cause de discorde… il ne pouvait en être autrement pour ceux qui se proposaient de le porter à tous.

2°- à l'écoute de l'enseignement que Luc nous rapporte

Les trois "difficultés" qu'abordent nos versets n'ont rien perdu de leur actualité. Il est relativement facile d'en repérer le visage contemporain. Pourtant quelques remarques peuvent permettre d'en situer plus exactement la portée dans le cadre de nos communautés.

= D'une certaine façon, nous sommes dans une situation comparable à celle de Luc. En son temps, les années passant, la "nouveauté" de la foi chrétienne s'estompait dans l'environnement des convertis, issus de plus en plus du monde grec païen. Des faux-sens sur le Christ et sur la foi chrétienne ne pouvaient manquer d'être colportés, y compris dans le groupe de ceux qui désiraient devenir disciples. Beaucoup étaient loin de comprendre l'originalité du christianisme; son universalité les attirait mais ils y voyaient un simple cadre religieux dans lequel ils espéraient retrouver leurs anciens "points de repère".

Ne nous faisons pas d'illusion. Le monde qui nous entoure est un monde non-chrétien, marqué d'un type commun de "religion" qui ne peut être assimilé à la foi chrétienne. Il suffit de quelques échanges avec notre entourage pour mesurer l'abîme qui s'est creusé ou plus exactement le cancer qui a rongé les mentalités occidentales.

En 1947, l'archevêque de Paris (cardinal Suhard) faisait déjà le rapprochement. Il écrivait: "Comme à ses origines, l'Eglise se retrouve dans un monde en partie paganisé. Mais avec cette double différence : d'une part ce paganisme n'est plus comme celui du début, élémentaire et encore religieux… d'autre part l'Eglise n'est plus naissante, elle a derrière elle des siècles de chrétienté… Un grand nombre de baptisés, sans être des athées authentiques, se conduisent pratiquement comme eux. Parce qu'ils accomplissent encore, par esprit de famille ou par tradition, certains gestes saisonniers, peut-on dire qu'ils aient la foi? Ils ne diffèrent guère des incroyants qui les entourent."

= Tout comme autrefois, les versets que nous avons lus se présentent donc comme l'analyse de nos difficultés lorsque nous nous efforçons de mener notre mission d'envoyés au sein du monde actuel.

1er point : "je suis venu jeter un feu sur la terre"…

Nous touchons à la conception même de la religion telle que la pense une grande majorité de nos contemporains.

La plupart d'entre eux ont reçu durant leur jeunesse une formation qui a accentué les pesanteurs que les sciences humaines analysent en parlant de sentiment religieux naturel. Ils en ont tiré un vague "déisme" qui se réfère plus à l'Etre suprême dont parlent les philosophes qu'au Dieu de Jésus et ils ont assimilé l'évangile à quelques considérations sociologiques pacifiantes. Devenus adultes, ils se sont bricolés une pseudo-religion à leur mesure, à la manière d'une assurance contre les aléas et les fatalités de l'existence. Ils s'y sont installés comme on s'installe dans un fauteuil pour éviter que le corps ne tombe plus bas. Et ils en retirent une certaine sécurité du fait qu'il semble s'agir de ce que "tout le monde" pense et fait autour d'eux.

Dénoncer le creux de cette référence est forcément ressenti comme agressif par une majorité des hommes d'aujourd'hui. Car cette contestation questionne le monde de ceux qui ne se questionnent pas. "Parler d'un feu permanent allumé par Jésus" jette la contradiction parmi les images doucereuses qui sont colportées depuis la période romantique. Celles-ci simplifiaient tellement les choses puisqu'elles mettaient en avant une miséricorde dont le prix aurait été payé autrefois à notre place.

2ème point : "je dois être baptisé d'un baptême"

Face à cette première difficulté, le deuxième verset devient important sous condition qu'on en perçoive la teneur exacte : "Je suis venu jeter un feu sur la terre, mais j'ai à être baptisé d'un baptême".

La conjonction "mais" est essentielle. Il ne suffit pas de convaincre nos contemporains de la valeur de l'évangile et de la densité d'amitié que nous propose Jésus. Il s'agit de "plonger" nos présentations dans les modèles de pensée et les sensibilités de notre temps. Il faut reconnaître que nous en sommes encore loin et que le chantier est des plus vastes, car cette entreprise en appelle à un renouveau de pensée et d'expression à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Eglise.

De façon générale, nous payons actuellement un lourd tribut à la dévalorisation chrétienne qu'a engendrée la querelle catholiques-protestants. Celle-ci a polarisé l'enseignement sur des présentations "dogmatiques" plus que sur la découverte de la vitalité de l'évangile. Elle a favorisé la persistance d'un langage "théoriquement" orthodoxe mais hermétique au commun des chrétiens. Enfin elle a ouvert la porte au déisme du 18ème siècle dont nous parlions précédemment et nous ne finissons pas de subir les multiples déformations.

Le déisme a décentré l'originalité de la foi chrétienne en vidant le témoignage initial de sa densité d'humanité. Il a porté l'attention vers un Dieu là-haut, extérieur au monde, force mystérieuse vis-à-vis de laquelle il importe de se mettre en règle. Et il a ajouté à cette totale inversion une illusion chrétienne en "plaquant quelques mentions bibliques" isolées de leur contexte.

Nous trouvons assez "naturel" que Luc fasse parler Jésus à la première personne. Mais il fait plus que justifier sa fidélité au témoignage initial; il nous indique la "méthode" qui s'imposera à certaines époques. "Il y a beaucoup à regarder, se taire et méditer pour que le Dieu de Jésus-Christ prenne naissance dans notre civilisation" (J.C. Eslin) et ceci malgré la résistance de nombreux croyants et le tollé quasi-général du monde déiste.

3ème point : "je n'apporte pas la paix mais la division"

Les réticences envers le renouveau nécessaire dans l'optique des premiers versets en appellent souvent aux divisions qui en résulteraient. C'est alors que le troisième renforce les deux précédents en dénonçant à l'avance certaines fausses considérations.

La division entre chrétiens joue en deux sens différents. Certains de nos contemporains en prennent prétexte pour justifier la distance qu'ils maintiennent avec la foi. "Je me déciderai lorsqu'ils (les chrétiens) se seront mis d'accord entre eux". Elle est également devenue une hantise qui contamine le sérieux d'un témoignage authentiquement chrétien.

Le rêve d'une église pacifiée et pacifiante demeure encore très présent. Sous couvert d'accueil et d'ouverture à tous, nombre de questions pastorales sont abordées dans une perspective dite "d'ouverture" qui passe rapidement sur la cohérence de la foi. Il n'est pas question d'attaquer qui que ce soit, croyant ou incroyant. Analyser n'est pas mépriser et un jugement lucide sur une tournure d'esprit respecte davantage la liberté de la personne et la valeur de son choix qu'une confusion des idées.

conclusion 

En précisant ces difficultés Luc ne cherchait pas à "saper le moral" des envoyés. Il savait qu'avant lui les premiers témoins les avaient affrontées, mais il savait aussi qu'ils les avaient surmontées. La chose était donc possible et elle était même porteuse d'avenir.

Ce n'était pas en cédant au goût du jour, ni en admettant des demi-mesures que se forge la réussite des grandes causes. Ceci s'est vérifié en Jésus… ceci s'est vérifié dans l'engagement des apôtres… il nous appartient de le faire réussir aujourd'hui et demain. Yves de Montcheuil écrivait : "Si le christianisme veut aujourd'hui pouvoir disputer le monde à la postérité de l'incroyance… s'il veut être la source où puiseront ceux qui traceront sa route à l'humanité, il faut qu'il se présente dans sa teneur authentique et dans sa valeur intégrale".

En quelques versets Luc a tracé la voie…

Mise à jour le Dimanche, 25 Août 2013 11:22
 
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