Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 21 ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 21ème Dimanche du temps ordinaire

Actualité

La question qui est posée à Jésus en tête de notre passage d'évangile est une question universelle: "Est-ce le petit nombre qui sera sauvé?". Mais il est deux manières de l'aborder : personnellement nous ne pouvons manquer d'y penser… et, par ailleurs, elle surgit souvent autour de nous en rapport plus ou moins étroit avec la foi chrétienne.

Cette double optique correspond aux deux approches complémentaires que nous trouvons dans les évangiles : l'approche de Matthieu souligne l'aspect personnel… l'approche de Luc s'attaque plus directement au difficile dialogue qui risque de s'amorcer avec notre entourage. Le texte qui nous est proposé étant celui de Luc, c'est donc l'optique missionnaire qui doit orienter notre réflexion et ce n'est pas la plus facile.

Evangile

Evangile selon saint Luc 13/22-30

Le temps de l'Eglise - conclusion du 4ème ensemble : l'entrée définitive dans le Royaume

Jésus faisait route à travers villes et villages, enseignant sans cesse et faisant route pour lui vers Jérusalem,

question ouvrant la perspective du jugement final en rapport avec l'adhésion de foi

Quelqu'un lui dit : " Seigneur, est-ce qu'ils sont peu nombreux ceux qui sont en train d'être sauvés? "

idée-force

Jésus leur dit : " Luttez sans cesse pour entrer par la porte étroite,

parce que beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et n'en auront pas la force.

désaveu de la conception d'un salut "passif" et "automatique"

= A partir du moment où aura été réveillé le maître de maison, et aura refermé la porte, et où vous aurez commencé à vous tenir dehors et à cogner à la porte, en disant: " Seigneur, ouvre-nous!"

alors, ayant répondu, il vous dira: " Je ne sais pas, vous, d'où vous êtes! "

= Alors vous commencerez à dire : "Nous avons mangé en ta présence et nous avons bu et sur nos places tu as enseigné.

Et il vous dira: " Je ne sais pas, vous, d'où vous êtes! Retirez-vous de moi, vous tous qui "construisez" l'injustice!

= Là sera le pleur et le grincement de dents quand vous aurez vu Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes dans le Royaume de Dieu

et vous, étant jetés au dehors.

vision universelle du rassemblement final (sans précision)

Et ils viendront du levant et du couchant, du nord et du midi, et ils se mettront à table dans le Royaume de Dieu.

Voici : il y a des derniers qui seront premiers et il y a des premiers qui seront derniers. "

Contexte des versets retenus par la liturgie

= Le passage de ce dimanche et celui de dimanche dernier se situent aux deux extrémités d'un même ensemble. Le découpage liturgique n'a pas retenu le développement intermédiaire dont la compréhension est indispensable pour percevoir le sens de l'un comme de l'autre.

En approfondissant le contexte du 20ème dimanche, nous avons présenté une analyse de ce développement.   

= Ne partons pas trop vite sur la question posée à Jésus : "est-ce le petit nombre qui sera sauvé ?". Il s'agit là d'une question spontanée que chacun rapporte à son cas personnel et sur laquelle, consciemment ou inconsciemment, chacun s'est forgé provisoirement sa solution. La tendance immédiate porte à chercher confirmation de celle-ci, quitte à majorer la portée de certaines citations.

On ne peut ignorer les ravages inconscients de cette tendance dans l'esprit de certains. Aussi est-il utile de voir "à froid" son fonctionnement.  

Il faut prendre le temps de bien discerner la pensée sous-jacente au texte lui-même. Jésus ne répond pas à la question et cette leçon de "sagesse" doit nous inspirer. Pour lui, la manière dont elle est le plus souvent posée éloigne de l'équilibre qui s'impose et il est essentiel différemment. Nous y reviendrons plus longuement.  

La "hantise" du jugement dernier. (considérations générales)

La question du "salut éternel" est une question permanente que l'on retrouve à chaque époque, sous une forme ou sous une autre. Ce devrait être une question purement personnelle que chacun se pose du fait de sa propre "évolution physiologique". Mais l'incertitude de la réponse fait que beaucoup se tournent vers l'entourage pour recueillir la pensée générale de leur environnement et y trouver quelques points de repère.

La question devient alors une question collective et les réponses se trouvent colorées des mentalités ambiantes. On y repère les convictions mais aussi les peurs, les angoisses, les rêves du temps.

Pour commenter ce  passage liturgique, deux périodes nous intéressent.

1. La première concerne la composition du texte lui-même. Le problème du salut était fort débattu dans le milieu juif contemporain de Jésus : certains prétendaient que, seuls, les justes d'Israël seraient sauvés; d'autres parlaient de l'ensemble du peuple juif; quelques-uns, plus rares, étendaient le salut à toute l'humanité.

Des documents profanes  témoignent que cette importance donnée au salut n'était pas l'exclusivité de la pensée juive. Cette "hantise" pesa longtemps sur les mentalités de l'époque. Il n'est donc pas étonnant que nous en trouvions la pression indirecte dans le témoignage des apôtres et dans les lettres de Paul. Au cours du dialogue avec l'entourage, le sujet ne pouvait manquer d'être évoqué, la jeune pensée chrétienne se devait de préciser sa position. Au temps de Luc, il est raisonnable de penser que ce thème conservait son importance en optique missionnaire; il s'agissait d'un "centre d'intérêt" susceptible d'amorcer un regard plus approfondi sur Jésus et un premier intérêt pour son message.

2. Bien entendu les siècles suivants n'ont pas été dispensés de ces pressions, mais, une seconde période, plus proche de nous, doit être prise en compte car nous ne pouvons ignorer les séquelles dont sont victimes, souvent inconsciemment, les membres de nos communautés. Les siècles du Moyen Age finissant et de la naissance du protestantisme furent marqués d'une angoisse collective sans précédent. Les événements dramatiques s'y accumulèrent pour le plus grand désarroi des esprits: la guerre de cent ans, la peste noire, des disettes nombreuses, la folie de Charles VI, le Grand Schisme, la guerre des Deux Roses, les guerres hussites, la menace turque grandissante…

Ce contexte historique permet de situer à leur juste place les deux mouvements qui cherchèrent à répondre à ce désarroi, chacun à leur manière : la Réforme protestante et la Réforme catholique. L'une et l'autre durent faire face à la même situation, au même contexte : atmosphère de peur, dépréciation de l'homme, conscience suraiguë du péché, obsession de l'enfer. Ce contexte était entretenu par le faible niveau de la technique et de la science, la crainte de la faim, la menace des éléments, l'imminence de la maladie et de la mort (l'espérance de vie était inférieure à 40 ans).

Il est essentiel de repérer le déploiement en tous sens qui a marqué les pratiques de cette époque et a engendré les plus fantaisistes. Certaines dévotions prétendaient "assurer" le salut de façon quasi magique, les sermons insistaient sur les périls de l'au-delà, consécutifs à la gravité des fautes.

3. Nous restons étrangement tributaires de ce méli-mélo combien peu théologique et encore moins évangélique. Actuellement cette dépendance est entretenue par la religiosité confuse des mentalités plus que par l'enseignement "officiel". Beaucoup reportent exclusivement la référence à Jésus sur "l'heure de leur mort". D'où la contradiction évidente entre la distance qu'ils prennent avec la foi au long de leur vie active et la référence obstinée à une vague appartenance chrétienne lorsque se profile l'horizon de la fin.

Ne nous faisons pas d'illusion. Luc, tout comme Jésus, s'est trouvé affronté au même "jugement faussé" ("hypocrisie") selon l'expression qu'il adopte dans le développement concerné.

Lien du passage liturgique avec le quatrième ensemble (les difficultés de la mission)

Rappelons que ce passage arrive en conclusion d'un développement et qu'il est important d'en saisir l'enchaînement. Depuis quelques dimanches, Luc parle beaucoup des "envoyés" qui ont mission "d'approcher le Royaume" en proposant à tous la "conversion" à la foi chrétienne. Jésus ressuscité accompagne ce mouvement en se solidarisant avec eux, mais il ne les protège pas miraculeusement. Tout comme lui, ils doivent s'attendre à rencontrer difficultés, oppositions et même refus.

a) Les difficultés peuvent être de deux ordres. Elles peuvent d'abord concerner Jésus lui-même, son comportement historique et l'originalité du message qui est proclamé en son Nom : volonté évidente de "jeter un feu sur la terre"… adaptation aux différentes cultures… nouveau visage de communauté. L'évangile en parlait dimanche dernier…

Elles peuvent également se présenter en hésitations devant un engagement résolu dans la foi. Sur ce point, les envoyés, tout comme Jésus, se heurteront aux inconstances humaines. Leur appel à la conversion risque de trouver peu d'échos, celle-ci étant remise constamment à une période ultérieure.

b) Luc développe un premier exemple de ces hésitations à propos du salut et de son lien avec l'adhésion à la foi chrétienne. Il insiste sur l'urgence d'une décision en invitant "les foules" à mieux lire "les signes du temps", c'est-à-dire l'activité des envoyés qui proposent cette "conversion". Nous avons dit la place qu'occupait, à cette époque, une telle préoccupation dans les mentalités juives comme dans les mentalités païennes. Il est facile, pour l'évangéliste d'en faire ressortir l'importance : tout homme est tôt ou tard affronté à la mort… la date peut se trouver anticipée du fait des hommes ou des événements.

Il importe donc, avant cette échéance, de "juger de ce qu'il en est du juste", c'est-à-dire de celui qui sera reconnu comme tel au jour du jugement final. En mentalité moderne, nous risquons de ne pas percevoir exactement la portée de cette recommandation, car, les civilisations anciennes affectaient le mot "juste" d'une double résonance: il était parfois rapporté à l'ordre social, mais, le plus souvent, il lui était donné un sens religieux proche du mot "sainteté". Est "juste" celui qui mène une vie conforme à la volonté divine. Cette fidélité se révélera lors du jugement final, car le juste échappera alors à la condamnation et trouvera sa récompense.

c) L'attitude prise par les hommes en face de l'Evangile se trouve ainsi liée à l'accession au salut. Nous avons confirmation explicite de cet enchaînement en lisant certains discours des Actes : ainsi Pierre au Sanhédrin: (Actes 4/12) "Il n'y a pas d'autre Nom donné aux hommes par lequel nous devons être sauvés"… Ainsi Paul à son geôlier de Philippes: (16/30) "Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé, toi et les tiens".

Mais, le choix de cet exemple était peut-être renforcé par une autre tendance que mentionnent les Actes. Parmi les controverses qui agitèrent la première communauté chrétienne, l'une d'entre elles porte sur la question du salut: (15/1) "des gens descendus de Judée enseignait aux frères : si vous ne vous faites pas circoncire selon l'usage qui vient de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés". Il faudra bien des discussions avant que ne s'exprime l'affirmation très nette de Paul: (Galates 2/15) "l'homme n'est pas purifié par la pratique de la Loi, mais seulement par la foi en Jésus-Christ"…

d) Luc a conscience du "drame" qui se joue ainsi selon l'accueil ou le refus qui est réservé aux envoyés qui "approchent le Royaume". Il cherche donc à renforcer leur conviction en insistant sur l'importance de leur activité. Lorsqu'il écrit, les résultats devaient être mitigés, car, dans une parabole, il parle de la déception du maître "après trois années de patience". Mais il lui oppose la patience du vigneron qui se propose, "pendant une année", de "bêcher autour" et de "jeter la Parole susceptible de favoriser la croissance". Ce travail est d'autant plus nécessaire qu'il conditionne le développement du grain de sénevé ou la fermentation du levain dans la pâte. Les envoyés peuvent également s'appuyer sur le début de réussite que la première prédication a rencontré en milieu juif, la femme courbée sous le poids de la Loi s'est redressée…

e) Pourtant la liberté d'accueil caractérise la foi chrétienne. De ce fait, l'éventualité d'un échec final ne peut être écartée; le vigneron l'admettait… en conclusion, Luc fait de même. Mais, dans sa présentation, après notre passage liturgique, on sent le souci qu'il a de soutenir le "moral" des envoyés.

En unité étroite avec leur engagement, Jésus poursuit son destin historique. Leur "échec" s'intègre donc dans un "échec" qui les dépasse : "Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui sont des envoyés près d'elle, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa propre couvée sous ses ailes et vous n'avez pas voulu"(13/34).

Aperçus concernant le texte liturgique lui-même (selon l'ordre de sa composition)

Ce que nous venons de préciser en rapport au contexte permet de relativiser la portée spontanée qui pourrait être affectée en seule référence à la question posée par "quelqu'un".

= un doublet ouvre notre passage : il souligne un lien étroit entre le temps de l'Eglise : par ses envoyés "Jésus fait route à travers villes et villages, enseignant sans cesse" et le temps historique où "Jésus fait route pour lui vers Jérusalem"

= la question porte sur le petit nombre; aujourd'hui nous évoquerions plutôt le "grand nombre". Deux hypothèses sont possibles : soit le ralentissement de l'extension chrétienne après l'éclatement rapide des premières années… soit la trace de l'enseignement rabbinique qui pesait sur le dialogue entre chrétiens et juifs… Cet enseignement estimait que les païens sauvés ne pourraient être que l'exception.

= Jésus ne répond pas, il renvoie à l'engagement de chacun. Il le situe comme une démarche résolue qui admet la perspective d'une porte étroite. Il amplifie également la portée d'un refus en précisant que les intéressés "manqueront alors de force"… le sens de cette expression est délicat à préciser.

= la "non-réponse" de Jésus comporte deux volets à bien séparer. Le premier a une portée générale et ne fait qu'affirmer le sérieux de l'adhésion à la foi chrétienne. Le second précise l'arrière-plan de l'exclusion et ne doit pas être trop rapidement assimilé à l'attitude juive.

Il est certain qu'en lecture rapide, les arguments évoqués pourraient faire penser à l'illusion que Jean-Baptiste dénonçait déjà : (3/7) il suffirait d'être de la race d'Abraham pour être assuré de son salut. Luc devait partager la critique que Jésus poursuivra contre cette référence illusoire, pourtant le contexte invite à étendre sa présentation de façon plus universelle.  

Les arguments évoqués "cadrent" également avec l'accueil des envoyés tel qu'il était présenté en 10/7. Il est parlé de "manger et boire en présence de Jésus" comme il était recommandé aux envoyés de "manger et boire ce qui serait proposé dans les maisons où ils seraient reçus"… de même "les places" étaient mentionnées (10/10) comme lieux de discussion… Le Jésus dont il est parlé "déborde" le cadre historique, il s'agit du ressuscité qui s'associe étroitement au temps de l'Eglise… C'est bien ce qui est précisé par l'évangéliste lorsqu'il évoque un "maître de maison", "qui a été réveillé"…

= un dernier mot mérite notre attention, car il a été fabriqué par Luc à partir du développement qui précède et est susceptible de faux-sens selon la traduction déficiente : "vous qui faites le mal". Littéralement, l'évangéliste parle de ceux qui "construisent l'injustice". Rappelons-nous la recommandation : (12/57) "gardez-vous de tout jugement faussé"… à l'écoute des envoyés, "pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui concerne le juste?" mot à prendre en perspective du jugement final comme nous l'avons précisé. En refusant la "conversion de pensée" que proposent les envoyés, les intéressés entretiennent une fausse conception du salut apporté par Jésus.

= la phrase finale concernant "les derniers qui seront premiers et réciproquement" doit être maniée avec précaution, car il n'est pas certain que Luc la réduisait à une critique de la pensée juive. Son intuition universelle nous incite à déborder ce cadre et à transposer son enseignement à toutes les époques.

 

Piste possible de réflexion : foi chrétienne et perspective du salut final

1°- à l'écoute de Luc :

L'aspect "psychologique" sous-jacent à tout essai de dialogue

= Nous n'y pouvons rien et pourtant il nous faut en tenir compte: la question du "salut éternel" n'est pas une question neutre. Il s'agit d'une question permanente que l'on retrouve à chaque époque, sous une forme ou sous une autre. Ce devrait être une question purement personnelle que chacun se pose du fait de sa propre "évolution physiologique". Mais l'incertitude de la réponse fait que beaucoup se tournent vers l'entourage pour recueillir la pensée générale de leur environnement et y trouver quelques points de repère.

La question devient alors une question collective et les réponses se trouvent colorées des mentalités ambiantes. On y repère les convictions mais aussi les peurs, les angoisses, les rêves du temps.

= Sur ce point, nous ne sommes pas gâtés par les siècles précédents. Les siècles du Moyen Age finissant et de la naissance du protestantisme furent marqués d'une angoisse collective sans précédent. Les événements dramatiques s'y accumulèrent pour le plus grand désarroi des esprits: la guerre de cent ans, la peste noire, des disettes nombreuses, la folie de Charles VI, le Grand Schisme, la guerre des Deux Roses, les guerres hussites, la menace turque grandissante…

Chacune à leur manière, la Réforme protestante et la Réforme catholique cherchèrent à répondre à ce désarroi. L'une et l'autre durent faire face à la même situation, au même contexte: atmosphère de peur, dépréciation de l'homme, conscience suraiguë du péché, obsession de l'enfer. Ce contexte était entretenu par le faible niveau de la technique et de la science, la crainte de la faim, la menace des éléments, l'imminence de la maladie et de la mort (l'espérance de vie était inférieure à 40 ans).

Il s'en est suivi un déploiement de sermons et de pratiques qui visaient à "rassurer" les esprits mais qui colportaient des pratiques superstitieuses empruntées aux cultes coutumiers.

= En raison de la formation reçue dans le cadre familial, nombre de nos contemporains restent tributaires de ce méli-mélo combien peu théologique et encore moins évangélique. Beaucoup reportent exclusivement la référence à Jésus sur "l'heure de leur mort". D'où la contradiction évidente entre la distance qu'ils prennent avec la foi au long de leur vie active et la référence obstinée à une vague appartenance chrétienne lorsque se profile l'horizon de la fin.

L'aspect "chrétien" sous-jacent à tout essai de dialogue

C'est bien là le point délicat que nous rencontrons actuellement. En quelques siècles, un mouvement de balancier a fait passer les esprits d'un excès à un autre. Autrefois, on mettait tout le monde en enfer ou tout au moins au purgatoire. Aujourd'hui tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, on ira tous au paradis…

Ce n'est pas sans raison que Luc a situé le thème du salut comme une source de difficulté parmi celles que pouvaient rencontrer les "envoyés". Le développement qui précède le passage d'aujourd'hui correspond assez exactement à la position inconfortable qui est la nôtre: comment changer des mentalités engagées dans de telles impasses en faux-sens  évangélique? Comment allier ce témoignage à une certaine délicatesse lorsqu'il s'agit d'une situation douloureuse de décès?

La présentation de Luc précise sans ambiguïté la perspective chrétienne.

1. La question du salut étant relative à notre vie humaine, il était normal que Jésus l'aborde. Ce problème était fort débattu en milieu juif et certains écrits profanes nous témoignent que cette préoccupation était partagée par la plupart des mentalités de l'époque. Rien d'étonnant à ce que les apôtres l'aient repris lors de l'expansion missionnaire.

2. A proprement parler, il n'y a pas de réponse chrétienne directe sur ce salut autre que la vision d'une communauté finale à laquelle certains accèderont tandis que d'autres "n'auront pas la force d'y entrer". L'évangile place chacun devant ses responsabilités et insiste sur le fait que l'entrée ne sera pas automatique.

3. Le salut est quelque chose d'éminemment sérieux; la voie par laquelle on y accède sollicite un effort personnel, une "conversion" de pensée et peut être comparée à une porte étroite. Cette décision est à prendre "maintenant", elle est affaire de liberté donc de responsabilité. Au moment où "la porte sera fermée", ceux qui resteront "au dehors" ne pourront alléguer un comportement passé dont la passivité ressortira de façon évidente…

4. Une double intelligence est requise… intelligence concernant le lien entre le salut et l'adhésion en foi chrétienne: il importe de "juger par soi-même de ce qu'il en est du juste" (12/57), c'est-à-dire celui qui sera reconnu comme tel lors du jugement finalintelligence concernant "le moment présent" qui favorise cette "conversion" de pensée du fait de l'activité des envoyés, il s'agit du temps de l'Eglise où Jésus ressuscité poursuit le dialogue avec chacun.

L'aspect "missionnaire" sous-jacent à tout essai de dialogue

La perspective de dialogue est présente en arrière-plan du quatrième ensemble que Luc consacre à l'activité des envoyés. Comme toujours, ses notes psychologiques méritent une attention particulière en raison de leur portée universelle. .

- 12/54-56. Secouer les torpeurs des foules, convaincre des aspects favorables de la situation en vue d'une conversion intelligente… n'est jamais assuré d'un franc succès. Il est permis d'être gagné par un certain pessimisme en constatant les "hésitations" qui freinent si souvent les décisions de foi.

- 13/1-5. Mais le drame dépasse la désillusion personnelle de tout apôtre. Les enjeux concernent la destinée même de ceux auxquels nous sommes envoyés, ceux en faveur desquels nous tentons "d'approcher le Royaume". Nous avons conscience des conséquences de leur refus : "demain, il sera trop tard"… La porte sera refermée et certains resteront dehors.

- Nous sommes ainsi renvoyés à notre activité présente : que faire pour conjurer une telle issue alors qu'il est impossible de se substituer à la liberté et à l'intelligence des intéressés? Luc nous invite à prendre en compte trois sources d'espérance.

13/6-9. La parabole du vigneron patient et actif ouvre un premier "créneau" de possibilité. L'issue ne sera peut-être pas modifiée mais "en bêchant autour" et "en jetant la Parole qui peut favoriser la croissance", tous les soins possibles auront été apportés

13/10-17. La première communauté a réussi son travail missionnaire au sein du judaïsme. Le groupe solide des convertis a témoigné comment il était possible de "relever la tête" et de se libérer du fardeau de la Loi

13/18. Les envoyés doivent enfin se rappeler la nature particulière du Royaume qu'ils approchent. Comme le grain de sénevé, comme le ferment dans la pâte, il porte en lui-même un dynamisme inattendu.

- Il n'en demeure pas moins une situation préoccupante au nom de la foi comme au nom de la mission. Aux versets suivants, l'évangéliste mentionnera l'échec de Jésus auprès du peuple juif: "Jérusalem, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa couvée sous ses ailes et vous n'avez pas voulu"(13/34). Discrètement il nous est ainsi rappelé que "l'envoyé n'est pas plus grand que celui qui l'envoie" (Jean 13/16)

2°- à l'écoute de l'enseignement que Luc nous rapporte

Comment présenter les idées que suscite la lecture de Luc?  

introduire le doute au cœur de la "bonne conscience" actuelle

C'est le premier conseil que nous livre le développement qui précède les versets retenus par la liturgie.  La critique porte sur deux points : les fausses certitudes et les comportements mitigés qui prétendent y correspondre. Avec beaucoup d'inconscience, certains contemporains pensent s'appuyer sur un terrain ferme d'enseignements "doctrinaux" alors qu'ils avancent dans les sables mouvants de quelques "rengaines" transmises par leur environnement.

Ils savent "examiner le visage de la terre et du ciel" à grand renfort d'informations et de documentations, et ils se contentent de vagues références lorsqu'il s'agit du salut, question autrement importante puisque tôt ou tard chacun y est affronté. Les uns adoptent le comportement de l'autruche qui se cache la tête dans le sol lorsqu'elle voit arriver le danger ; les autres se construisent un vague système de sécurité sur les bases fragiles de l'unanimité environnante et de la facilité personnelle.

préciser les "non-réponses" chrétiennes…

"Est-ce le petit nombre qui sera sauvé ?" Le texte d'aujourd'hui est net : l'évangile ne fournit aucune réponse et nous y trouvons la critique la plus sévère de tout automatisme et de toute facilité. Dieu veut sauver tous les hommes, mais avec le sérieux qui se joue au niveau de leur intelligence et de leur liberté. Chacun est renvoyé à ses propres responsabilités et ne peut s'en décharger.

insister sur la seule réponse de l'évangile : le lien entre foi chrétienne et salut

Bien entendu, la plupart de nos interlocuteurs se réclameront de ce lien en raison de l'écorce religieuse qui marque encore la culture occidentale. Mais Luc a pressenti les "ambiguïtés déistes" que véhiculent les mentalités courantes à ce sujet. Aussi ne se contente-t-il pas de mentionner ce lien, il entre dans son détail. Ce n'est pas n'importe quelle foi qui peut se dire chrétienne et être évoquée pour accéder au salut.

Il revient donc sur cette question en dénonçant les illusions de ceux qui se trouveront au dehors. "Nous avons mangé et bu en ta présence"… illusion d'un contact superficiel et épisodique. "Tu as enseigné sur nos places"… illusion d'un enseignement qui n'a pas été vraiment assimilé. Nous trouvons là les réactions habituelles : "j'ai été baptisé, j'ai été au catéchisme, j'ai fait ma communion"… Sans une vie de foi permanente, ces références sont contradictoires avec ce qu'elles auraient du engager.

rappeler l'importance du temps présent, lieu possible d'intelligence et de liberté.

Ce point est certainement le plus délicat à faire admettre, car, autour de nous, la plupart se pensent chrétiens et sont allergiques à toute remise en question. Ils se sont installés dans un formalisme vide et ils s'en contentent. Le fait que ces "habitudes" soient partagées par beaucoup demeure leur principale justification et suffit à satisfaire leur besoin de sécurité devant les aléas de l'existence.

Il leur faudrait avoir conscience de la fragilité de cette attitude et de la contradiction qu'elle présente avec l'authentique foi chrétienne. Alors ils pourraient accepter la "conversion" d'idées et de pratiques qui s'impose. Mais cette hypothèse ne les effleure même pas.

Pourtant, le renouveau conciliaire et le développement culturel de nos sociétés n'ont jamais autant facilité l'intelligence de la foi chrétienne et la recherche des bases évangéliques. Désormais, dans l'Eglise, toute interrogation personnelle est reçue avec bienveillance et n'encourt plus les foudres d'une condamnation. Bien au contraire les communautés s'en trouvent enrichies pour un meilleur rayonnement de la mission en milieu incroyant.

se tenir prêt à poursuivre la réflexion "selon Luc"

Dans l'hypothèse d'un échange favorable, vous pouvez être amenés à fournir quelques éléments permettant d'approfondir la pensée de Luc sur le lien entre foi chrétienne et salut. Pour ne pas vous perdre dans les généralités, voici quelques notes rapides

1. En toile de fond du 3ème évangile et des Actes, Luc développe l'histoire de l'engagement de Jésus en faveur des hommes, il la présente comme une chaîne dont les maillons s'accrochent de façon homogène les uns aux autres : le "temps historique" est suivi du temps de l'Eglise où Jésus ressuscité demeure présent et accompagne l'activité de ceux qui mettent leur foi en lui.

2. Le temps historique a été assombri par un échec. Jésus projetait de "rassembler les enfants de Jérusalem à la manière dont une poule rassemble sa propre couvée sous ses ailes"… "ils ne l'ont pas voulu, aussi leur maison a été laissée déserte" … Mais ce projet a rebondi avec la naissance de l'Eglise; celle-ci se présente donc comme la nouvelle maison où prennent place ceux qui mettent leur foi en Jésus… Un temps viendra où Jésus, le maître de cette maison, refermera la porte.

3. La foi chrétienne est avant tout adhésion à la personne de Jésus ressuscité. Cette adhésion est riche de sa Parole et de son Esprit, autrement dit ce lien personnel fait déjà de chaque chrétien un familier de "la maison". Certes, la "porte étroite" n'est pas encore totalement franchie mais, selon une autre image familière à Luc, le chrétien vit "maintenant" une étape de "conception" qui débouchera sur une "naissance" définitive lors du rassemblement final.

La foi chrétienne ne se situe pas en mérites qui permettraient l'entrée dans un monde totalement nouveau. Elle "travaille" la pâte humaine actuelle pour la rendre apte à construire sa stature définitive. Jésus répond à ce choix "comme une poule favorise le développement de sa propre couvée sous ses ailes". La foi chrétienne a une dimension d'éternité.

Mise à jour le Dimanche, 21 Août 2016 06:54
 
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