Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 17ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 17ème Dimanche du temps ordinaire

Actualité

Que met-on derrière le mot prière ? Question essentielle qui prolonge le texte de Dimanche dernier où Luc insistait sur l’écoute de la Parole.

Evangile

Evangile selon saint  Luc 11/1-13

Le temps de l'Eglise - 2ème ensemble : le service de la Parole - le don de l'Esprit

Premier mouvement : à la lumière du témoignage historique de Jésus  

1er temps : exemple personnel

Il arriva, pendant qu'il priait en un certain lieu, comme il avait terminé, un de ses disciples lui demanda : " Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean aussi l'a enseigné à ses disciples."

2ème temps : enseignement à la lumière de ce témoignage

Il leur dit : " Quand vous priez, dites :

(Perspective générale orientée vers la mission). Père, que soit sanctifié ton Nom, que vienne ton Royaume.

(Les trois besoins essentiels // les trois tentations). Notre pain nécessaire à la subsistance, donne-le nous chaque jour - Et remets-nous nos péchés, car nous-mêmes aussi remettons à qui nous doit - Et ne nous porte pas à l'intérieur d'une tentation. "

Deuxième mouvement : application à la prière au temps de la mission  

1er temps : orientation missionnaire

Et il leur dit : Qui d'entre vous aura un ami  et fera route auprès de lui à minuit et lui dira : "Ami, prête-moi trois pains car un de mes amis se rend près de moi en chemin et je n'ai pas à lui remettre "

Celui-là, ayant répondu de l'intérieur, dira : "Ne me cause pas de tracas. Déjà la porte est fermée et mes petits enfants, avec moi, sont au lit. Je ne peux pas, m'étant levé, te les donner.

Je vous le dis : Même si, s'étant levé, il ne les lui donne pas en raison de ce qu'il est son ami, en raison de son sans-gêne, ayant été réveillé, il lui en donnera autant qu'il en a besoin.

2ème temps : comportement pratique  

Et moi, je vous dis : réclamez sans cesse et il vous sera donné, cherchez sans cesse et vous trouverez, cognez sans cesse et il vous sera ouvert.

Car celui qui réclame reçoit. Celui qui cherche trouve. A celui qui cogne, il sera ouvert.

3ème temps : importance du don de l'Esprit comme "vrai pain nécessaire"

Quel père parmi vous, à son fils qui lui réclame un pain, donnera une pierre, ou quand il réclame un poisson, donnera un serpent, ou quand il réclame un œuf, donnera un scorpion.

Si donc vous, vous trouvant méchants, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père qui est aux cieux donnera l'Esprit-Saint à ceux qui lui réclament ? "

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Il est essentiel de percevoir le contexte de façon très large. En raison du thème qu'il aborde, le risque est grand d'isoler ce passage et d'en réduire le commentaire à un simple enseignement sur la prière ou sur le Notre Père. Ce rappel n'est jamais inutile, mais Luc nous rend le grand service d'introduire quelques notes originales qui ne sont pas sans intérêt. Actuellement, comme bien d'autres sujets, la prière a moins besoin d'exhortations que de renouvellement de pensée.

* Il nous faut prêter une attention particulière aux premiers versets. Pour qui connaît la civilisation juive, une remarque très simple vient à l'esprit. Au temps historique, comme tous bons juifs, Jésus et ses amis ont certainement rythmé leurs journées en recourant aux prières habituelles prévues par la Loi. Ces versets ne peuvent donc pas être réduits à un enseignement général sur la prière selon la conception très floue qu'adoptent les mentalités habituelles.

Nous ne savons rien de la manière dont Jean-Baptiste a enseigné à ses disciples de prier. Mais cette référence introduit l'idée d'une diversité, et donc d'un clivage au sein de la conception commune. Il y a plusieurs manières de prier et celles-ci ne sont pas équivalentes, elles en appellent à l'esprit qui les sous-tend et qu'elles nourrissent. La question des disciples doit donc être entendue: enseigne-nous comment prier ?…

A l'endroit où Luc situe cette question, c'est-à-dire après un long temps de vie commune, cette demande peut paraître étonnante… Comme le mentionnent quelques passages antérieurs, Jésus se retirait parfois à l'écart de ses amis. S'il avait adopté en ces instants particuliers des attitudes observables ou s'il avait repris des paroles privilégiées audibles, il aurait suffi à ses disciples de "copier" ses attitudes ou ses paroles. Il ne semble pas en avoir été ainsi… Ce qui les intriguait, c'était la "forme" de ces instants, ou plus exactement leur non-forme… Le peu d'extérieur qui en émanait renvoyait à un "intérieur" personnel insaisissable. D'une part les circonstances soulignaient l'importance de ces "temps forts"…d'autre part le "mystère" de ce ressourcement restait entier. Et pourtant, le Maître en sortait épanoui et plus décidé que jamais dans son engagement.

* Tel est donc le sens de leur question… telle est la portée des "précisions" que comporte la double réponse que rapporte Luc.

a) Un premier groupe de précisions reprend les enseignements perçus au "temps historique". Luc concentre ces enseignements dans la référence au Père. Il ne s'agit pas d'un encouragement à prier, pas plus qu'il ne s'agit d'une nouvelle "formule"… il s'agit de l'orientation que tout disciple doit donner aux "temps forts" qu'il désire vivre à l'exemple de Jésus. Comme lui, notre épanouissement se situe dans une référence à un Père et dans un engagement concret de création en son Nom. C'est pourquoi, les "demandes" reprennent le schéma des "options" précisées lors du séjour au désert. Evidemment, Jésus les adapte à notre situation concrète, le pardon des péchés par exemple ne pouvait convenir à son cas personnel.

b) Cependant, notre évangéliste nous rend l'immense service de "voir plus loin"… Il prolonge la question au temps d'une situation nouvelle … après la résurrection, n'y a-t-il pas une autre forme à adopter ? D'où la mention "quand Jésus eut terminé" et, en supplément de réponse, l'accumulation de paraboles qui illustrent la situation missionnaire. L'auteur ne change pas ce qui a précédé mais il le charge d'une densité supplémentaire : au temps historique, en symbolique juive, le pain se référait à la Parole… au temps de la mission, il doit se doubler d'une référence à l'Esprit comme nourriture "nécessaire"…

*. Nous ne devons pas oublier cette deuxième dimension du contexte. Au long de ces dimanches, Luc poursuit sa présentation du "temps de l'Eglise" au long de la montée de Jésus vers Jérusalem. Il a insisté sur la mission qui est confiée aux 72 autres qui sont envoyés vers les maisons et les lieux où Jésus doit aller. Sa présentation a confirmé qu'il s'agit de tout chrétien selon une optique missionnaire qui contraste avec la vision courante de la "religion".

Par l'exemple de Marthe et Marie, l'évangéliste a insisté sur l'écoute de la Parole. Avant de la porter aux autres, il est nécessaire, comme Marie, de s'en imprégner "auprès" de Jésus, "à ses pieds" symboles du mouvement universel qui se réalise par ses envoyés. Il faut donc orienter au service de cette priorité les "temps forts" que l'on désigne habituellement par le mot "prière".

* A ce sujet, Luc a cherché à partager sa conviction en choisissant le vocabulaire qui l'éclairait. Malheureusement, les traductions successives ont "écrasé" ce qui était ainsi suggéré par le texte lui-même. Sans faire d'érudition, il peut être utile d'en dire quelques mots. Le grec a quatre mots différents pour exprimer ce que les traductions ont pris l'habitude de "niveler" sous l'appellation commune "prier". A partir de l'un d'entre eux, Luc construit un mot composé : "pros-euchomai = prier tout près de ", le préfixe "pros" exprimant en grec l'idée de proximité.

Note : Il est intéressant de savoir que la langue grecque dispose de trois formes grammaticales : la voie active où le sujet fait tout… la voie passive où le sujet ne fait rien… et la voie moyenne où chacun se situe en réciprocité. Le verbe choisi par les évangélistes est en voie moyenne, ce qui n'est peut-être pas un hasard.

Dans la traduction française, cette nuance est impossible à suggérer, et pourtant elle est essentielle pour saisir la pensée de l'évangéliste. L'idée de proximité se retrouve dans tous les textes qui enrichissent notre réflexion depuis quelques semaines. Jésus-samaritain "s'approchait (= pros-erchomai) de l'humanité blessée. Les envoyés devaient donner ce sens à leur mission en proclamant que "le Royaume se trouvait approché".

Auparavant, le même vocabulaire rappelait que Jésus avait souvent vécu de tels temps forts. Il avait "prié = pros-euchomai", au départ de sa propre mission (3/21), au moment où les foules commençaient à être nombreuses (5/16), avant le choix des Douze (6/12), lorsqu'il leur avait posé la question de confiance : "pour vous, qui suis-je?" (9/18)… C'est également dans le cadre de la prière que trois d'entre eux avaient bénéficié de la Transfiguration (9/28)…

Au début des Actes, Luc emploiera le même mot "prier = pros-euchomai" pour traduire le réflexe du groupe des disciples après l'Ascension. Et surtout, les premiers chapitres des Actes (1/14) font plus que le mentionner, ils situent dans cette ambiance les venues de l'Esprit, particulièrement après la libération de Pierre et Jean (4/24).

* Pour percevoir la pensée précise de Luc, il est intéressant de procéder comme nous l'avons fait pour la présentation de Jésus-samaritain, c'est-à-dire en repérant le point où il veut nous mener. Il suffit de comparer avec la conclusion de Matthieu 7/11; celui-ci parle de "bonnes choses" obtenues par la prière… Luc remplace par le don de "l'Esprit-Saint"… Cette précision donne la clé de sa pensée : elle concerne l'originalité des temps forts chrétiens, après la résurrection.

Contrairement à certaines fausses espérances et à un commentaire trop rapide du récit de Pentecôte, l'Esprit ne se livre pas dans une ambiance de passivité ; il s'agit de demander, de chercher, de cogner… non pas pour soi, mais en vue de la mission. Cette exigence n'a rien d'étonnant, il suffit de rappeler l'exemple de Jésus. Au Jourdain (3/22), l'Esprit était descendu sur lui, en dynamisme créateur et en expression de l'amour du Père pour l'humanité. Il n'empêche qu'au long de son ministère il éprouva le besoin de s'arrêter et de ressourcer le déploiement concret de son engagement. Après la résurrection, il en est de même pour les "envoyés" que sont les chrétiens.

* Il peut être intéressant de connaître les formulations des prières juives dont nous trouvons les échos dans ce passage.

Le "Kaddish" qui concluait le service de la synagogue : "Que soit grandi et sanctifié le Nom du Maître dans le monde qu'il a créé selon sa volonté. Qu'il fasse valoir son Règne en notre vie et dans vos jours et dans la vie de toute la maison d'Israël, bientôt et dans un temps prochain."

La bénédiction qui ouvrait le repas : "Notre Dieu, notre Père… donne-nous notre nourriture et pourvois à nos besoins."

La 6ème bénédiction du Shemone-Esré : "Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché contre toi, efface et enlève nos fautes de devant tes yeux, car nombreuses sont tes miséricordes. Béni sois-tu, Seigneur, qui nous as abondamment pardonné."

Pistes possibles de réflexion

Nous ajoutons à la forme habituelle "à l'écoute de Luc", un développement possible présentant une réflexion plus générale sur la prière.

Première piste possible de réflexion: la mission au coeur de la prière chrétienne

Dimanche dernier, en présentant l'épisode de Marthe et Marie, Luc insistait sur "l'écoute de la Parole" au départ de la mission. Il nous propose aujourd'hui de poursuivre cette réflexion en abordant le thème de la prière. Comme toujours, il le fait de façon très originale et ce serait trahir sa pensée que de limiter ce passage à une simple exhortation. Il nous faut prendre le temps de l'écouter.

1er point : la question des disciples

* D'emblée, la question des disciples devrait nous paraître curieuse. Luc la situe après un long temps de vie commune. Or, pour qui connaît la civilisation juive, il ne fait aucun doute que Jésus et ses amis, comme tous les autres juifs, ont certainement rythmé leurs journées en recourant aux prières habituelles prévues par la Loi. La question ne porte donc pas sur le fait de prier puisque ce souci marquait leur formation antérieure. Elle porte sur le "comment prier"… autrement dit comment construire ce qu'on appelle communément "prière" de façon cohérente avec la foi chrétienne?

Cette question sous-entend une idée importante que Jésus ne remet pas en cause. La référence à Jean-Baptiste souligne qu'il n'y a pas une manière de prier, mais plusieurs manières de prier. Et le fait que Jésus développe sa réponse confirme qu'elles ne sont pas équivalentes.

C'est là un premier point important. La notion de prière s'est peu à peu diluée dans un grand flou. Beaucoup tiennent pour acquis le sens que l'on donne à ce mot alors que les orientations sous-jacentes peuvent être diverses et même contradictoires. Priorité doit être donnée à l'esprit qui est insufflé et on ne peut en préjuger sous peine de confusion. Le dialogue entre Jésus et ses amis introduit un clivage au sein de la conception commune. Quelles que soient les "bonnes intentions" et même si elle emprunte au vocabulaire religieux, toute prière n'est pas systématiquement chrétienne.

* Une deuxième remarque permet de progresser pour mieux cerner cette particularité. La question des disciples émanait d'une observation qui, dans leur groupe, s'était peu à peu muée en interrogation. Comme le mentionnent quelques passages antérieurs, Jésus se retirait parfois à l'écart. S'il avait adopté en ces instants particuliers des attitudes observables ou s'il avait repris des paroles privilégiées audibles, il aurait suffi à ses amis de "copier" ses attitudes ou ses paroles. Leur intervention témoigne qu'il n'en était pas ainsi. Dès lors, il nous est facile de percevoir leurs hésitations.

D'une part, ils avaient remarqué que ces "temps forts" s'étaient situés à des moments importants de la mission de Jésus, au départ de son ministère, au moment où les foules commençaient à être nombreuses, avant le choix des Douze, lorsqu'il leur avait posé la question de confiance : "pour vous, qui suis-je?". C'est également dans un cadre de prière que trois d'entre eux avaient bénéficié de la Transfiguration. Toujours, le Maître en était sorti épanoui et plus décidé que jamais dans son engagement.

Mais, d'autre part, ce qui avait caractérisé ces moments d'isolement, c'était précisément leur absence de forme… le peu d'extérieur qui en émanait renvoyait à un "intérieur" personnel… à un "mystère" de ressourcement… Par leur question, les apôtres ne cherchent donc pas à percer le "secret" de Jésus; ils désirent recueillir ce qui pouvait être transcrit de cette attitude à leur niveau.

* C'est bien ainsi que Luc rebondit sur la réponse que Jésus leur adresse et, en quelques versets, esquisse ce qui permet de saisir l'originalité de la prière chrétienne. Celle-ci ne procède pas d'abord d'un enseignement théorique ni même spirituel… elle dépasse même le seul besoin de "temps forts" qui s'impose à nous… elle est transposition de ce que les témoins ont pu percevoir de la prière de Jésus et qu'ils ont ensuite converti à leur situation de disciple.

Partant de là, très intelligemment, l'évangéliste propose deux temps de réflexion… au temps de la présence historique de Jésus, les apôtres sont partis de leur formation religieuse juive; ils ont été amenés à la purifier et à mieux l'orienter en vue d'accéder à la prière chrétienne… après la résurrection il leur a fallu franchir une nouvelle étape en raison de la mission qu'ils assumaient et que devra désormais assumer tout disciple.

* Une dernière remarque s'avère nécessaire si nous voulons goûter pleinement la pensée de notre évangéliste. Elle concerne les nuances du vocabulaire grec qu'il emploie et que les traductions ont bien du mal à rendre. Le grec a quatre mots différents pour exprimer ce que les traductions ont pris l'habitude de "niveler" sous l'appellation commune "prier". A partir de l'un d'entre eux, Luc construit un mot composé : "pros-euchomai = prier tout près de ", le préfixe "pros" exprimant en grec l'idée de proximité.

"prier chrétien" c'est donc "s'approcher tout près"… C'est ce mot que les textes appliquaient aux temps forts que Jésus avait vécus antérieurement… C'est ce mot que Luc emploiera pour traduire le réflexe du groupe des disciples après l'Ascension… c'est dans cette ambiance qu'il traduira, dans les Actes, les venues de l'Esprit.

A juste raison, nous pensons aux multiples références de proximité qui ont enrichi notre réflexion depuis quelques semaines. Jésus-samaritain "s'approchait" de l'humanité blessée… Les 72 envoyés devaient proclamer que "le Royaume se trouvait approché"… Et Marie se tenait "assise tout près", aux pieds du Seigneur.

2ème point : au temps historique, le schéma de base de toute prière chrétienne

Luc concentre en première partie de notre passage ce qui a correspondu au premier temps de formation des apôtres. Malheureusement ces versets sont devenus une "formule de prière", usée à force d'être répétée. Il est donc essentiel de valoriser leur double perspective : 1. ils nous invitent à nous "approcher au plus près" dans le sillage de ce que nous pouvons discerner du "mystère intérieur" de Jésus.  2. ils résument les trois "pôles" de ce mystère et nous situent dans la continuité de leur dynamisme.

a)  Le Dieu dont nous nous approchons doit être abordé prioritairement comme un Père.  Ce mot cristallise une multitude de qualités possibles, mais Luc les a sélectionnées auparavant en insistant sur l'idée de création. Le Père, c'est "celui qui as mis tout son amour pour les hommes" en Jésus le bien-aimé, c'est celui qui a animé de son Esprit le témoignage humain que son Fils a construit dans le désert du monde. C'est ce même Père qui fait de tout chrétien à la fois un fils bien-aimé et le dépositaire actuel de son amour.

b)  Engagés dans la complexité de leur actualité à la manière de Marthe, il est nécessaire que les envoyés se recentrent, comme Marie, sur ce qui fait leur valeur. Leur activité permet le déploiement d'une double richesse : elle révèle le vrai "visage" du monde divin, son être, son Nom… et, en même temps, elle fait advenir son action, son Royaume ouvert à tous en dialogue personnel.

c)  Ce qui s'est joué dans le témoignage de Jésus se prolonge dans le témoignage des disciples. Pas plus que leur Maître, ils ne seront dispensés des conditions difficiles que rencontre tout effort de renouvellement de création.

Luc reprend donc le triple résumé qu'il a adopté pour présenter les "épreuves" de Jésus. Il le transpose à la situation des disciples : il reviendra ensuite sur le don du "vrai pain", mais il le mentionne en premier … il adapte la tentation de domination en parlant de l'ambiance générale de pardon qui doit marquer l'orientation du Royaume… il coupe court à toute espérance miraculeuse en rappelant que la situation reste celle d'un temps de lutte, un temps de tentation.

Cet aspect concret de la mission de création en appelle donc à une meilleure orientation des "temps forts" qui "situent auprès" d'un Dieu-Père, au lieu-même où Jésus se situe…

3ème point : au temps de l'Eglise, le ressourcement de la mission

Il est certain que l'orientation de ce premier temps préparait la mission universelle à laquelle les apôtres se consacreront après Pâques. Notre évangéliste tient cependant à y revenir en deuxième partie de notre passage d'évangile. Il perçoit ce qui doit s'ajouter à la dynamique des Douze pour animer celle des 72 : le partage visible avec Jésus est terminé, il doit faite place désormais à l'animation de son Esprit. C'est le dialogue avec cet Esprit que doit orienter les "temps forts" des missionnaires.

Il suffit de nous référer aux Actes des Apôtres pour mesurer combien cette animation de l'Esprit s'était révélé importante pour les débuts de l'Eglise. Auparavant, Jésus pouvait orienter directement la pensée de ses amis et rectifier immédiatement certaines de leurs incompréhensions. Après la résurrection, il n'en avait plus été de même.

Luc n'hésite donc pas à souligner une deuxième originalité des temps forts chrétiens actuels. Il ne change pas ce qui a précédé mais il le charge d'une densité supplémentaire : au temps historique, en symbolique juive, le pain se référait à la Parole… au temps de la mission, il doit se doubler d'une référence à l'Esprit comme nourriture "nécessaire".

Nous sentons que pour notre évangéliste cette référence reste délicate. Aussi il l'introduit en forme de trois recommandations :

- le don de l'Esprit est assuré en vue de la mission; certes la démarche de l'envoyé le porte vers les autres, mais elle le met également en situation d'accueil, de partage aux temps imprévus d'un dialogue prometteur "en chemin". Il n'y a pas d'heure pour le "don de l'Esprit".

- Contrairement à certaines fausses espérances et à un commentaire trop rapide du récit de Pentecôte, l'Esprit ne se livre pas dans une ambiance de passivité… il s'agit de demander, de chercher, de cogner… C'est là une loi "naturelle" de recherche, il en est de même pour l'écoute de la Parole, source privilégiée de l'Esprit

- tout cela doit être vécu en grande confiance, particulièrement aux temps difficiles des oppositions et des persécutions. L'Esprit qui nous est donné n'est pas un esprit standard, c'est l'Esprit d'un Père qui se sent engagé tout le premier dans la mission.

Luc referme l'anneau de sa composition comme il l'a commencé : par la mention du Père. Toute prière chrétienne doit demeurer dans cette référence.

 

Deuxième piste possible de réflexion : Que met-on derrière le mot "Prière"?

Le thème de la prière est proposé aujourd'hui à notre réflexion. En milieu chrétien, il ne paraît pas poser de question autre que celle de recommandations au milieu d'une vie souvent bousculée. Mais il n'en est pas de même autour de nous. Il apparaît donc utile de regrouper quelques idées  en vue d'un dialogue avec nos contemporains.

1°- flou et contradictions lorsqu'on évoque le mot prière

Il est curieux de constater que le mot "prier" est souvent glissé dans la conversation comme si le sens qu'on lui donne allait de soi et était acquis de façon unanime. Il suffit pourtant de gratter  le vernis du langage pour constater qu'il éclate en significations divergentes et contradictoires.

Il y a quelque temps (1983), une enquête posait la question : "Vous arrive-t-il de prier ?" 83% des français ont répondu positivement et certains journalistes n'ont pas manqué de s'en émerveiller. Ils oubliaient simplement de se reporter au résultat d'une question précédente : "Croyez-vous en l'existence de Dieu ?" Cette fois, 60% seulement l'ont reconnue. La conclusion est facile : 23% de personnes estiment prier sans croire à l'existence de Dieu!… et il n'y a aucune raison de douter de la sincérité de leurs réponses.

Ces contradictions n'ont rien d'étonnant, ni même de choquant. Elles nous mettent simplement en garde contre des conclusions optimiste hâtives. Mais elles nous invitent à approfondir les questions. Les confusions sont tellement généralisées qu'il sera souvent difficile d'en convaincre ceux qui nous entourent… mais que, au moins entre chrétiens, les choses soient claires sur ce sujet.

2°- interactivité entre forme et esprit à la source d'une multiplicité d'expressions

L'évangile d'aujourd'hui nous rappelle une chose élémentaire : il n'y a pas une manière de prier, il y a plusieurs manières de prier et la prière chrétienne introduit un clivage au sein de la conception commune.

Nos contemporains admettent facilement la pluralité pour la forme et c'est à partir de celle-ci que les conversations courantes s'expriment : les musulmans prient comme ceci, les hindous comme cela… Mais la réflexion devrait aller plus loin, car cette pluralité de formes ne s'explique pas simplement par la diversité des cultures, elle en appelle au fond, à l'esprit qui suscite telle forme et se nourrit de son expression. Or, cet esprit ne va pas de soi.

La question que les apôtres posent à Jésus porte sur la nécessité d'une évolution. Par leur depensée, les disciples de Jean ne pouvaient être assimilés aux disciples de Jésus, de même que ceux-ci ne pouvaient être assimilés aux disciples des pharisiens. Ils pressentent que cette différence ne peut qu'entraîner une forme différente, sinon il aurait suffi que les uns et les autres reprennent ce que leur avait inculqué la formation juive de leur enfance.

Des siècles de civilisations imprégnées de christianisme ont peu à peu amené à faire l'impasse sur cette interactivité. Il faut dire qu'en la rappelant, nous touchons aux nombreuses fausses sécurités qui affectent la religiosité actuelle. Beaucoup se "reposent" sur la forme de prière qu'ils se sont concoctés; ils s'y installent en espérant que les formules seront efficaces par elles-mêmes. Selon une image empruntée au père de Montcheuil, ils comptent être soutenus par ce geste de bonne volonté "comme le corps est soutenu par le fauteuil qui l'empêche de tomber plus bas". Or il s'agit de s'appuyer sur la prière "comme l'avion est soutenu par l'air, à condition qu'il y cherche un moyen de propulsion, le point de départ toujours renouvelé de son élan. "

Certes un coefficient de civilisation intervient souvent, car ce sont des hommes concrets qui prient. Mais toute prière est adoptée à partir d'une foi. Cette foi est marquée d'une pensée qui la structure et d'une optique qui l'anime. Elle est donc prioritaire pour la création d'une forme nouvelle de prière ou le choix qui est fait parmi les formes "traditionnelles". Réciproquement, les formes qui sont adoptées la conforte, la nourrisse et en favorise l'exercice. De ce fait, elles peuvent également la figer lors des mutations inévitables qui marquent l'histoire des hommes.

3°- source "naturelle" du mouvement appelé prière

La prière naît d'un sentiment "naturel". Certes, dans la pratique, l'éducation peut jouer un rôle en proposant des "formules" ou en expliquant les bienfaits de ce recours, mais, la prière s'enracine avant tout dans une prise de conscience propre à notre qualité de personnes humaines.

De par la création, nous sommes immergés dans un monde inconnu. Doués d'intelligence et de conscience, nous nous retrouvons au carrefour de deux mondes : l'un d'entre eux nous dépasse et, bien souvent, nous écrase, il semble habité de forces sur lesquelles nous n'avons pas prise mais dont nous sommes très dépendants… par ailleurs, au sein-même de cette dépendance, nous percevons la densité de cet autre monde qu'est notre monde personnel : nous ne pouvons échapper à la situation privilégiée qui est la nôtre au constat de ce dont nous disposons : richesse de perception, diversité de sentiments et extraordinaires possibilité d'initiatives.

Ce contraste "naturel" nous situe donc en perpétuelle tension intérieure et extérieure. C'est lui qui suscite spontanément ce qu'on peut appeler le sentiment religieux ou le réflexe de prière. Il n'est donc pas étonnant qu'il engendre une réflexion individuelle et, par regroupement en diversité de réflexion, la pluralité des religions.

Cette réflexion individuelle est des plus respectables; mais elle engendre, comme tout acte humain, une prise de responsabilité. La source des confusions actuelles vient de ce que cette priorité de la pensée sur les rites, les fêtes et la formulation des dogmes s'est trouvée quasiment éliminée par le collectivisme qui marquait dès l'enfance les intelligences et les comportements. Fort heureusement les progrès de la personnalisation ont enrichi nos sociétés, mais ils obligent à plus de vérité personnelle. Le mot "prière" ne peut plus être évoqué indistinctement, il appelle désormais une qualification supplémentaire.

4°- les trois schémas habituels de la pensée-source qui qualifie une prière

Il est cependant possible de séparer trois "schémas" selon les lignes directrices qui caractérisent les différentes religions : le schéma déiste pyramidal - le schéma intérieur de sagesse - le schéma d'accueil d'une présence historique

* Le schéma pyramidal situe le monde divin "en haut", au delà de l'espace et du temps. Il le conçoit comme l'Etre suprême, le grand architecte qui est censé détenir des pouvoirs privilégiés qui lui permettent de régler les "forces du destin". L'homme se situe à la base de la pyramide, enlisé dans une réalité très complexe qui lui crée nombre de problèmes et fait ressortir sa faiblesse radicale. Le "mouvement religieux" consiste à se tourner vers ce Dieu Tout-puissant et à entrer en faveur auprès de lui (versant montée). Le Maître de toutes choses est alors en "bonnes dispositions" pour libérer son pouvoir suprême et influer par l'activité de sa grâce-providence sur les impondérables qui submergent ses créatures (versant descente).

* Le schéma intérieur de sagesse se retrouve principalement dans le monde extrême-oriental. Chacun porte en lui un moi réel qui devrait le fait communier à l'Absolu, suprême unité toujours présente dans l'univers et qui dépasse toutes les différenciations individuelles et les transformations épisodiques. Mais le monde physique et l'existence quotidienne constituent un ensemble d'illusions qui empêchent à la fois la découverte du moi et l'union avec le Souffle primordial. Il importe de s'en libérer progressivement pour accéder à la béatitude absolue.

* Le schéma d'accueil est propre à la pensée juive et à la pensée chrétienne. La pensée juive se situe en accueil de l'engagement de Dieu dans son histoire (Moïse et la Torah), et la pensée chrétienne se situe en accueil de l'incarnation de Jésus.

Pour le différencier des autres schémas, il est possible d'insister sur ses trois "originalités" : 1. attention à une démarche humaine vécue historiquement et perçue en ses virtualités… 2. analyse de ses dimensions universelles en rapport au monde divin, à la communauté humaine et à l'épanouissement de chaque personne… 3. prise en compte de cette "densité d'expérience" comme "nourriture", lumière et dynamisme de la vie concrète personnelle.

5°- la source "originale" de la prière chrétienne

Les points que nous venons de résumer se retrouvent dans le passage d'évangile d'aujourd'hui.

* A l'endroit où Luc situe cette question, c'est-à-dire après un long temps de vie commune, la demande des disciples peut paraître étonnante… Comme le mentionnent quelques passages antérieurs, Jésus se retirait parfois à l'écart de ses amis. S'il avait adopté en ces instants particuliers des attitudes observables ou s'il avait repris des paroles privilégiées audibles, il aurait suffi à ses disciples de "copier" ses attitudes ou ses paroles. Or, ce qui les intriguait, c'était la "forme" de ces instants, ou plus exactement leur absence de forme. Le peu d'extérieur qui en émanait renvoyait à un "intérieur" personnel insaisissable.

Ils étaient donc partagés. D'une part les circonstances soulignaient l'importance de ces "temps forts"…d'autre part le "mystère" de ce ressourcement restait entier. Et pourtant, le Maître en sortait épanoui et plus décidé que jamais dans son engagement.

La réponse de Jésus ne doit pas être située comme un simple encouragement à prier, pas plus qu'il ne s'agit d'une nouvelle "formule", il s'agit de l'orientation que Jésus donnait aux "temps forts" qui posaient question à ses amis. Désormais tout disciple a accès à l'exemple de Jésus. Comme lui, notre épanouissement se situe dans une référence à un Père et dans un engagement concret de création en son Nom. C'est pourquoi, les "demandes" reprennent le schéma des "options" précisées lors du séjour au désert.

* Mais la prière chrétienne va encore plus loin dans l'intimité avec Jésus comme dans l'intimité avec le Père. Au nom de sa foi, chaque chrétien est "envoyé" vers ceux et celles qui ne peuvent soupçonner la densité qui émane du "témoignage historique" de Jésus. Il s'ensuit une densité supplémentaire que sa prière exprime spontanément.

Elle renforce d'abord la conscience de la richesse que son engagement rend perceptible : celui-ci révèle le vrai "visage" du monde divin, son être, son Nom, et, en même temps, il fait advenir son action, son Royaume ouvert à tous en dialogue personnel.

Au long de cette mission difficile, l'animation de l'Esprit lui est assurée… Au temps historique de Jésus, en symbolique juive, le pain se référait à la Parole… au temps de la mission, il doit se doubler d'une référence à l'Esprit comme nourriture "nécessaire".

* Un dernier point mérite d'être mentionné lorsque nous dialoguons avec nos contemporains. En raison des traductions, il leur est quasiment impossible de saisir les nuances de vocabulaire.

En grec, Luc disposait de quatre mots différents pour exprimer ce que les traductions ont pris l'habitude de "niveler" sous l'appellation commune "prier". A partir de l'un d'entre eux, il a construit un mot composé : "pros-euchomai = prier tout près de ", le préfixe "pros" exprimant en grec l'idée de proximité.

Telle doit donc être l'orientation de la prière chrétienne : une proximité. On peut même parler d'une proximité qui rejaillit dans tous les sens sans se préoccuper des obstacles. Jésus a vécu dans une proximité au Père les temps forts qui soutenaient sa propre mission. Il s'est engagé en "bon samaritain" qui n'a pas hésité à "s'approcher" (= pros-euchomai) de l'humanité blessée.

Les apôtres ont vécu cette proximité de façon unique en un partage et un dialogue de tous les instants. La mission qui leur revenait après la résurrection a été tracée en termes de proximité… par eux, le Royaume devait s'approcher en diffusion universelle. Avant même la Pentecôte, leur réflexe a été de se rassembler pour "prier = pros-euchomai". Déjà, certains amis avaient perçu cette invitation, telle Marie, prenant place "tout près de Jésus" pour recueillir sa Parole.

 

En conclusion, bien d'autres considérations sont susceptibles d'éclairer notre dialogue avec nos contemporains au sujet de la prière. Matthieu fournit également de multiples éléments dans le Sermon sur la montagne.

Ne nous faisons pas trop d'illusion; Depuis toujours le sentiment religieux a suscité l'expression des sentiments les plus nobles, mais il a tout autant servi d'alibi aux complexes de peur, de fausse humilité, de fuite devant les responsabilités. Tout comme Jésus, nous sommes amenés à troubler la tranquillité de ceux qui ne se questionnent pas, mais, tout comme Jésus, nous avons conscience des impasses dans lesquelles nous entraînent les confusions actuelles.

Mise à jour le Samedi, 27 Juillet 2013 09:00
 
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