Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 15ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 15ème Dimanche du temps ordinaire

 

Actualité

Le texte d'évangile proposé aujourd'hui inclut la parabole du bon samaritain. Nous pouvons facilement remarquer qu'elle s'inscrit dans un contexte plus large. Pourtant, en l'entendant, la plupart des commentaires qui nous reviennent spontanément en mémoire, orientent directement vers elle et focalisent notre réflexion sur le seul thème de l'amour du prochain…

Il est évident que ce thème est présent en arrière-plan de la parabole. Mais peut-on négliger l'ensemble au sein duquel l'évangéliste la situe ? Ne convient-il pas d'y prêter attention pour éviter de limiter ces versets à une belle histoire édifiante et pour éviter de passer à côté d'une pensée plus riche et plus actuelle que nous ne le soupçonnons ?

Evangile

Evangile selon Luc 10/25-37

Au départ de la montée vers Jérusalem - le relais des nouveaux messagers - ce dont ils sont les témoins

idée-force : S'étant tourné vers les disciples, à l'écart, Jésus dit : "Heureux les yeux qui regardent ce que vous regardez. Car, je vous le dis : De nombreux prophètes et rois ont voulu voir ce que vous regardez et ne l'ont pas vu, et entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu". 

Premier mouvement : ce que prophètes et rois ont entendu en leur temps : la Loi

- recherche essentielle de tout homme : vivre

Et voici : un légiste se leva, mettant Jésus à l'épreuve en disant : " Maître, ayant fait quoi hériterai-je d'une vie éternelle ? "

- réponse de la Loi : unir l'amour de Dieu et l'amour du prochain

Celui-ci lui dit : " Dans la Loi, qu'y a-t-il d'écrit ? Comment lis-tu ? "

Ayant répondu, il dit : " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de ton cœur entier et en ton âme entière et en ta force entière et en ta pensée entière et ton prochain comme toi-même. "

- valeur positive de la Loi, soulevant une question prioritaire : qui est mon prochain ? 

Il lui dit : " Tu as répondu correctement. Fais ceci et tu vivras.

Celui-ci, voulant se justifier lui-même, dit à Jésus : " Et qui est mon prochain?"

Deuxième mouvement : ce que les disciples ont vu  

- le témoignage de Jésus

Ayant repris, Jésus dit :

= " Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho et il tomba par hasard sur des brigands qui, l'ayant déshabillé et lui ayant donné des coups, s'éloignèrent, l'ayant laissé à demi mort.

= Or, par hasard, un prêtre descendait dans ce chemin-là et, l'ayant vu, passa de l'autre côté. Semblablement, un lévite aussi arrivé, étant venu à cet endroit et l'ayant vu, passa de l'autre côté.

= Or un samaritain, en chemin, vint à lui et, l'ayant vu, fut ému de compassion. S'étant approché, il banda ses blessures, y versant de l'huile et du vin ; puis l'ayant fait monter sur sa propre monture, il le mena à une hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, ayant sorti deux deniers, il les donna à l'aubergiste et dit : " Prends soin de lui

à la racine des anneaux suivants

et ce qu'éventuellement tu auras dépensé en plus, moi, quand je reviens, je te le rendrai.

- le témoignage de Jésus oblige à inverser les priorités : il s'agit de "faire vivre", la question devient : comment se faire proche ?  

Qui de ces trois, te semble-t-il, se trouve être devenu prochain de celui qui était tombé en plein sur les brigands? " Celui-ci dit : "Celui qui a fait la miséricorde avec lui. "

- conséquence (concernant les envoyés) 

Jésus lui dit : " Fais route et toi, fais sans cesse semblablement. "

Contexte des versets retenus par la liturgie 

* Il est nécessaire de relier le passage d'aujourd'hui à l'idée-force qui l'éclaire :

"Heureux les yeux qui regardent ce que vous regardez. Car, je vous le dis : De nombreux prophètes et rois ont voulu voir ce que vous regardez et ne l'ont pas vu, et entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu".

Il s'agit donc du témoignage de Jésus que les "disciples" ont vu mais que les prophètes et les rois du passé n'ont pu ni voir, ni entendre.

* Pour éviter toute erreur d'interprétation concernant l'angle sous lequel Luc nous invite à analyser ce témoignage, il nous faut également remonter aux versets qui précèdent cette idée-force et qui concernent la mission des 72, eux qui "n'ont pas encore parlé" avant d'être envoyés. L'auteur rebondit sur la mention du ""combat contre Satan" qui était évoquée au retour ; celle-ci en appelait aux premiers chapitres du livre de la Genèse… et c'est bien à cette profondeur que s'origine l'engagement des "envoyés". Tout comme Jésus en son incarnation, ils contribuent à la réalisation du projet-Créateur, projet du Père qui donne la vie.

"En cette heure, Jésus tressaillit de joie dans l'Esprit-Saint et dit : 'Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre : parce que tu as dissimulé ceci aux sages et aux compréhensifs et tu l'as révélé à des personnes 'qui ne parlent pas encore'.

Ainsi arriva ta bienveillance : tout m'a été remis par mon Père: (donc) personne ne connaît qui est le Fils sinon le Père et qui est le Père sinon le Fils et celui à qui éventuellement le Fils a le dessein de le révéler".

Autrement dit, seul, Jésus, le Fils, peut nous révéler le vrai "visage" de cette activité créatrice… c'est donc en prêtant attention à son témoignage que nous le discernons… En un premier temps, cette révélation a été "vue et entendue" historiquement par les disciples; ce fut le témoignage de Jésus. . Par la Parole des envoyés, elle est "approchée" de ceux qui les accueillent. Ce n'est plus un petit groupe de juifs palestiniens qui sont bénéficiaires de ce bonheur, c'est toute l'humanité qui est concernée, une nouvelle étape de l'histoire du salut est en voie de réalisation…

Luc ne situe donc pas la parabole du bon samaritain dans un contexte moral et "religieux", mais dans un contexte "théologique" et missionnaire. Il invite les envoyés - dont il a parlé précédemment - à situer leur mission en extension universelle du témoignage de Jésus. Leur activité en Eglise permet à Jésus ressuscité de poursuivre le service de "l'humanité blessée" en l'orientant vers un renouveau de création… Les mêmes mots sont repris : il leur faut "s'approcher", "bander les blessures", "verser l'huile de la Parole et le vin des sacrements", "assurer le cheminement vers la communauté et continuer à agir dans le cadre de cette "hôtellerie".

Luc ne change pas d'optique. Pour lui, la mission chrétienne appartient à tous, il y a identité de mission entre le Christ - les apôtres - les disciples d'aujourd'hui…

* La parabole occupe un volume important de l'ensemble. Malheureusement, de nombreux commentaires l'ont tirée hors de son contexte et l'ont imposée en recommandation morale. C'est là une perspective restrictive qui la prive d'une part importante de son sens et ne permet pas de la situer en continuité avec ce qui a précédé, c'est-à-dire la mission des 72 "autres". Il est donc essentiel de se libérer de ce complexe en analysant la présentation globale du passage proposé (les sous-titres de la première page peuvent également vous y aider).

Il est relativement facile de repérer les deux phrases-clés que l'auteur nous donne lui-même et qui éclairent ce qui a déterminé son choix parmi d'autres textes que lui proposait la tradition antérieure.

Nous avons signalé la première phrase-clé : il s'agit de ce que "les disciples voient", donc du témoignage de Jésus, c'est lui le bon samaritain et il est facile de faire correspondre à son action les symbolismes qui sont évoqués : humanité blessée, différence d'attitude avec prêtres et lévites, propre monture, huile et vin, hôtellerie, retour ultérieur…

La deuxième phrase-clé ressort de la tournure que l'évangéliste donne au dernier verset. La première question était : "qui est mon prochain?" et elle devient : "qui est devenu le prochain de celui qui est tombé aux mains des brigands?"… Entre les deux s'est opérée une inversion.

Nous tenons là l'essentiel de la composition : l'ensemble est bâti sur l'inversion qui ressort entre les deux questions et c'est le témoignage de Jésus qui oblige à cette inversion… La parabole n'est donc pas directement réponse à la première question, celle qui partageait les rabbins juifs à propos du prochain. Cette question reste sans réponse car c'est une fausse question. En étant situé comme "humanité" blessée, gisant sur le chemin, le prochain ne peut plus être défini, il échappe à toute catégorie… Alors surgit "naturellement" la deuxième question: si le prochain est universel, le vrai souci "religieux" doit être de lui prêter attention et de le secourir efficacement…

* Evolution probable de la parabole. Jésus n'a certainement pas raconté cet ensemble avec la densité que lui donne Luc.

= Au temps de Jésus, le récit devait être plus sobre. Il n'est pas certain que les mentions prêtres, lévite, samaritain figuraient alors. La parabole voulait répondre à deux questions très controversées dans les milieux rabbiniques : quel est le grand commandement au milieu des prescriptions si diverses qu'énonçaient les Ecritures?… Quel est le prochain qu'il faut "aimer comme soi-même"?

Peut-être l'attitude de ceux qui "passent de l'autre côté" du chemin était-elle évoquée ? Il nous faut mieux connaître certains mobiles qui poussaient à cette réserve dans les milieux religieux : la Loi interdisait à un prêtre de toucher un cadavre, ou même un homme "à demi-mort" (Lévitique 21/1). De même elle pénalisait un lévite d'une impureté de sept jours au cours desquels il ne pouvait pas s'acquitter de ses fonctions cultuelles.

= Après la mort et la résurrection de Jésus, une triple référence dut peser sur la figure de celui qui "est ému de compassion" : Jésus avait été rejeté par le peuple juif, relégué au rang des samaritains… il avait vécu cette épreuve en pleine solidarité avec notre condition humaine, il nous avait chargés sur sa propre monture… le rapprochement avec l'attitude du Serviteur que présentait les Ecritures ouvrait une perspective universelle…

= Lors du passage au monde grec, cette universalité s'est certainement accentuée en même temps que se précisait l'apport précis de la double référence à sa présence ressuscité et à la densité du message qui livrait les lignes de force de son témoignage.

Durant son ministère, Jésus avait engagé des actions ponctuelles très diversifiées. Au temps de l'Eglise, leur souvenir se décantait et se centrait sur quelques "points forts"; sous une forme nouvelle, ils restaient semblables après sa résurrection et se présentaient en éléments positifs d'une dynamique qui dépassait les temps et les lieux : sa Parole, ses sacrements, la communauté, l'expansion missionnaire… Si ce n'était déjà fait, il était facile d'en charger le texte en ajoutant des "détails" symboliques, facilement reçus dans le cadre du temps…

= Nous nous devons de mentionner le rôle de Luc en "explosion" de ce cheminement. Car ce fut sans doute lui qui "osa" la présentation que nous lisons aujourd'hui. En d'autres passages nous retrouvons le même art de "retourner les questions"… dans le dialogue avec Simon le pharisien au sujet de la femme pécheresse (7/36)… dans l'attitude de Jésus vis-à-vis des pécheurs : il va vers eux alors que le Baptiste se contentait de les accueillir.

Textes complémentaires

* La parabole du bon samaritain est un texte propre à Luc. Chez Marc (12/28) et chez Matthieu (22/34), la question du double commandement est abordée dans le cadre d'un débat aux approches de la passion; dans la réponse, les deux commandements sont nettement détachés l'un de l'autre, même si leur unité est soulignée. Aucune parabole n'est ajoutée en explication.

Luc lui-même semble se référer à un même schéma de tradition en 18/18 :

"Un notable le questionna : 'Bon Rabbi, ayant fait quoi hériterai-je d'une vie éternelle?'. Jésus lui dit : … 'Tu sais les commandements : ne commets pas d'adultère, ne commets pas de meurtre, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, honore ton père et ta mère'. Celui-ci lui dit : "Tout cela, j'y veillai dès ma jeunesse' ... Jésus lui dit : 'Une seule chose te maque: tout ce que tu as, vends-le et distribue-le à des pauvres et tu auras un trésor dans les cieux. Et viens, suis-moi…"

* A propos du rapprochement entre Jésus et le samaritain, il est intéressant de noter qu'en Jean 8/48, Jésus est traité de samaritain :

Les juifs répliquèrent à Jésus : " N'avons-nous pas raison de dire que tu es un samaritain et qu'un démon te possède ? " Jésus répondit : " Je ne suis pas un possédé ... "

Jésus ne refuse pas l'appellation de samaritain.

 

Piste possible de réflexion : l'esprit et l'activité de la mission = Jésus bon samaritain

1°- à l'écoute de Luc

* Il nous faut d'abord  relier cette  parabole au texte que nous lisions dimanche dernier, Luc donnait une grande importance aux 72 "autres" que Jésus envoyait "en avant de lui vers toute ville et tout lieu où lui-même allait venir". De manière symbolique, il nous parlait ainsi de la "marche de l'Eglise" à travers les siècles. Certes les ouvriers sont peu nombreux, mais il s'en trouve à toute époque pour assurer la moisson. Grâce à leur activité missionnaire et à leur Parole, le Royaume s'étend et s'approche des générations successives.

Discrètement, l'évangéliste nous rappelait que nous étions doublement concernés par leur engagement. Grâce à eux, la foi chrétienne nous est parvenue. Mais tout comme eux, nous avons à prendre le relais en notre temps et en notre lieu…

* Malheureusement, la liturgie a omis le passage intermédiaire qui réfère encore plus précisément l'ensemble d'aujourd'hui à cette mission des 72. Ces versets sont pourtant essentiels:

" S'étant tourné vers les disciples, Jésus leur dit : Heureux les yeux qui regardent ce que vous regardez. Car, je vous le dis : De nombreux prophètes et rois ont voulu voir ce que vous regardez et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu."

L'évangéliste insiste donc sur ce qui doit être le cœur du message et du dynamisme des envoyés. Ce qu'ils doivent transmettre de façon universelle n'est pas un rêve utopique, ni une nouvelle doctrine religieuse… Leur activité missionnaire repose sur une idée force : les premiers disciples ont été les observateurs privilégiés d'un "témoignage unique", celui que Jésus a construit historiquement au long des deux années de son ministère en Palestine … c'est ce témoignage qu'il leur faut désormais porter à ceux qui n'ont pu le connaître…

Avant que ne soit construit ce témoignage, de nombreux prophètes et de rois auraient bien voulu "voir ce qui a pu être ainsi regardé, entendre ce qui a pu être ainsi entendu"… ils ne l'ont pas pu… Luc souligne ainsi que le témoignage de Jésus n'a eu aucun précédent dans l'histoire des hommes, fut-elle l'histoire biblique.

Ceux qui viendront "après" sont en situation plus favorable. Certes ils pourront regretter de ne pas avoir vécu directement ces années exceptionnelles, mais ils disposent désormais de la Parole de ceux qui ont eu ce "bonheur"… il s'agit d'une Parole vivante qui leur livre l'essentiel de ce qui a été vu et leur en certifie l'actualité de par la résurrection de Jésus.

Encore faut-il que ce témoignage soit perçu dans toute sa densité d'origine et que les "envoyés" gardent conscience du "style" particulier qui harmonise la transmission avec ce qu'elle transmet.

* La parabole du samaritain trouve ainsi naturellement sa place au départ de la mission, car elle résume parfaitement l'engagement historique de Jésus. Mais il importe de remarquer qu'elle comporte deux volets et que le second n'est pas le moindre.

Le premier présente la réaction personnelle de Jésus face à l'humanité blessée, l'auteur met en valeur cette réaction par contraste avec le comportement du prêtre et du lévite… le deuxième évoque longuement l'action concrète de Jésus en précisant ses multiples aspects.

Luc ne situe pas cette deuxième partie en simple illustration de la démarche initiale, il ne s'agit pas de fournir quelques exemples susceptibles d'inspirer une action charitable… Sa lecture du témoignage initial va plus loin. Non seulement Jésus a été "ému de compassion" à la vue de l'humanité blessée, mais il a mis en œuvre des moyens bien précis qui doivent être intégrés à part entière dans le témoignage unique "qui a été vu".

Par le jeu du symbolisme, l'évangéliste souligne donc l'actualité de ce que nous pourrions prendre pour des "détails de présentation". Leur portée est universelle. Pour Luc, il s'agit de ce qui, effectivement, peut permettre aujourd'hui à l'humanité blessée de se relever. La densité d'humanité rayonnée visiblement par Jésus, la richesse de la Parole rapportée par l'évangile, le dynamisme des sacrements, la chaleur d'une communauté. Tels sont les "outils" qui doivent continuer de "fonctionner" en perspective de création

* Ce sont donc ces "outils" qui s'intègrent à l'activité des envoyés lorsqu'ils "approchent" de leurs contemporains le témoignage initial. Bien entendu, ils devront partager la "compassion" de Jésus pour une humanité qui restera blessée jusqu'à la fin des temps. Mais ils devront dépasser cette seule référence "morale", ils devront tout autant "approcher", "mettre en place" et "faire fonctionner" ce qui permet à Jésus de poursuivre aujourd'hui son activité créatrice. Ils sont envoyés "en avant" pour que Jésus puisse "se rendre" ensuite chez ceux qui auront accueilli la Bonne Nouvelle de sa proximité.

Pour Luc la chose va de soi en raison de sa propre expérience. Converti de la deuxième génération, il se souvient qu'il n'a pas été bénéficiaire de révélations particulières. Il a tout reçu de missionnaires comme Barnabé et Paul; c'est à eux qu'il doit la connaissance d'une aventure qu'il avait toute chance de ne pas rencontrer. En un mot il a bénéficié de la parabole du samaritain en toutes ses dimensions avant de la transcrire et de s'investir en "envoyé" vers les siècles futurs.

* La foi chrétienne situe ainsi tout chrétien en "envoyé" par nature et fait de notre foi quelque chose d'original. C'est là une conception nouvelle de la religion. L'évangéliste en a conscience et c'est pourquoi, avant même de présenter la parabole, il tient à évoquer la nécessité de cette évolution.

1. Il invite d'abord à regarder du côté du judaïsme. Gardons-nous de réduire ce passage à une simple critique des déformations hypocrites que Jésus ne manquera pas de dénoncer par ailleurs. Luc n'a que faire des états d'âme du légiste… Dans son esprit, le judaïsme est l'exemple le plus réussi d'une certaine conception religieuse qui se retrouve en de nombreux groupes spirituels.

2. Nous pouvons le remarquer, il n'y a rien de péjoratif dans son analyse. Effectivement, le milieu juif était porteur de valeurs humanistes et religieuses qui contrastaient avec la majorité des religions environnantes. Ces valeurs avaient été perçues au long des siècles par des penseurs éminents qui les avaient concrétisées en une Loi. Cette Loi se présentait en perspective de vie et maintenait de fait l'idéal de tout un peuple. Aux alentours de notre ère, les rabbis étaient parvenus à en dégager l'essentiel en soulignant l'unité entre amour de Dieu et amour du prochain.

3. Jésus le reconnaît lui-même : "Fais ceci et tu vivras". Pourtant cette structure engage la recherche personnelle en deux domaines délicats… Le premier concerne Dieu : qui est le Dieu que je dois aimer ? Car pour aimer il faut connaître et Dieu reste le grand inconnu… Le second concerne le prochain : qui est le prochain que je dois aimer ? Car le prochain est multiple tout comme ses besoins…

C'est surtout ce point faible que Luc fait ressortir en finale. Malgré son orientation positive, de nombreuses contradictions émanaient de la Loi et l'on comprend les multiples discussions qui opposaient les rabbins sur la question du prochain. La parabole souligne deux cas précis : il était interdit à un prêtre de toucher un cadavre, ou même un homme "à demi-mort" (Lévitique 21/1)… Un lévite contractait une impureté de sept jours au cours desquels il ne pouvait pas s'acquitter de ses fonctions cultuelles. Ce n'est pas la Loi qui est en cause, c'est le "système".

4. C'est donc un nouveau type de religion qui ressort du témoignage historique de Jésus. Luc l'exprime en "inversant" les données. La perspective n'est plus de déterminer le prochain, mais de devenir prochain, autrement dit d'accepter de centrer "cœur, âme, force et pensée" sur une mission de création où Jésus, tout comme le Père, passe par nous nous. Nous n'avons plus à nous positionner "face à Dieu", nous sommes du côté de Dieu, dans le mouvement de Dieu. Il s'ensuit que notre mission ne peut être qu'universelle puisqu'il s'agit de secourir "l'humanité à demi-morte". Et malheureusement, en tout temps et en tout lieu, il se retrouvera des brigands qui laisseront d'autres victimes sur le bord de notre chemin.

Il nous faudra alors "faire la miséricorde", c'est-à-dire la construire, en incarnant l'activité concrète de Celui qui en est la source et a clairement précisé les "outils" efficaces qui la réalisaient.

2°- à l'écoute de l'enseignement que Luc nous rapporte

Il est relativement facile de dégager l'enseignement actuel de cet ensemble. Contentons-nous de quelques rapprochements de situations

* Nous pouvons d'abord penser à la situation délicate dans laquelle nous nous trouvons lorsque nos contemporains abordent la question de l'équilibre entre pratique chrétienne et action charitable. Nombre de réflexions nous mettent dans l'embarras. Nous les connaissons : "l'essentiel est d'aimer son prochain… je n'ai pas besoin d'aller à la messe pour aimer les autres… ce n'est pas en faisant des prières qu'on va soulager les détresses du monde… etc…"

Tout comme Jésus, nous sommes dans l'embarras. Car, il est certain que notre civilisation occidentale est marquée d'un certain humanisme. Il est toujours possible de dénoncer des réactions d'individualisme, mais un fait demeure : nos sociétés aspirent à la paix et ce désir engendre une certaine attention aux autres, ne serait-ce qu'au plan de l'intention. L'engagement de certains dans les ONG ou autres entreprises caritatives va même plus loin et ne peut que recevoir un jugement favorable.

Il n'est pas facile de faire accepter les limites du raisonnement que nous entendons habituellement. Il ne s'agit pas nous perdre en reproches ponctuels, l'essentiel est d'abord de les percevoir et de nous efforcer de suggérer les failles que comporte cet état d'esprit. C'est ainsi qu'il est positif d'être sensible à la détresse du Tiers-Monde mais il est encore plus positif de s'attaquer aux facteurs plus profonds qui accentuent cette détresse : quel occidental est prêt à accepter que son pouvoir d'achat diminue pour contribuer à la hausse du prix des matières premières dont dispose le tiers monde!

Sans nous lancer dans des discussions rabbiniques, il est peut-être possible de profiter de la mondialisation des médias ; nombre de reportages sur les pays lointains s'accompagnent d'analyses qui, indirectement, nous "approchent" de l'humanité blessée…sans compter les émissions qui traitent de notre propre environnement.

* C'est un fait : la plupart de nos contemporains ne perçoivent pas l'actualité de la deuxième partie de la parabole. Ils n'en sont pas totalement responsables, car, depuis les siècles de la Renaissance, la perspective morale l'a emporté sur l'originalité chrétienne dans les catéchismes et les commentaires.

Il nous faut en revenir au souci de Luc pour bien démarquer deux types de religion… et ceci nous engage en deux chantiers parallèles que nous pouvons illustrer à partir de cette parabole.

1. Il faut d'abord convaincre - et nous convaincre - que les "outils" que l'évangéliste énumère sont des outils réels. Il est évident que nous devons les transposer dans leur matérialité, mais ils ne doivent pas quitter leur plan d'exercice pour faire bénéficier de leur efficacité. Or, c'est bien cette dérive que nous constatons, un glissement néfaste les a introduit dans un domaine dit "religieux" au sens le plus immatériel de ce mot. Pour beaucoup, ils paraissent utopiques ou dépassés…

Or, la densité d'humanité du témoignage de Jésus est une densité réelle. Les lignes de force que nous pouvons en tirer sont susceptibles d'être reprises en lignes de force pour animer un comportement actuel, dans un monde actuel. Le pain et le vin de la messe ne se réfèrent pas à un Jésus perché tout en haut du ciel, ils nous rappellent la présence de celui qui nous envoie tout en marchant avec nous. Il s'agit d'un Christ réel qui a voulu ces signes réels pour nous éviter la dérive d'une spiritualisation, et il sait par expérience que celle-ci s'est toujours avéré dommageable pour nous, pour lui et pour ceux dont il tient à se rapprocher par notre intermédiaire. Enfin, la communauté ne peut être conçu comme une Amicale, c'est un lieu de partage concret, de soutien réel, ce sont des "personnes entières" qui se retrouvent et non des purs esprits.

2. Mais avant de convaincre de l'aspect concret de ces outils, il faut travailler à leur plus grande expression concrète et ceci nécessite un travail préalable d'adaptation. Personnellement, ayant déjà situé Jésus en nos vies, nous serions capables de dépasser les aléas de l'histoire, mais il en va des autres, d'un accueil qui est remis à leur liberté et dépend de nombreux à-priori.

Il ne s'agit pas de céder à la mode, il s'agit de vivre la dynamique de notre foi. En nous mettant au service des autres, nous ne cherchons pas à gagner des mérites pour notre future entrée en paradis, nous sommes associés visiblement à une œuvre invisible de création concrète qui se réalise en même temps et dans la même mesure où nous la menons. L'Esprit de Jésus ne comblera pas nos lacunes, il en sera la première victime pour "approcher" nos contemporains.

Le souci d'efficacité immédiate est loin d'être exclus, mais il doit partir des trois points forts que nous précise la parabole : l'évangile, la messe et la communauté. Pratiquement, la plupart des chrétiens en vivent, mais, depuis la fausse querelle catholiques-protestants et le déisme du 18ème siècle, ils hésitent souvent à en construire le renouvellement. Ceci est très sensible en liturgie.

C'est ainsi que les "habitudes" du passé ont abouti à un type religieux déiste assez proche de celui du légiste. Nous nous laissons souvent prendre au mirage de la valeur qu'il peut représenter en contraste avec le matérialisme ambiant. Tout comme Luc, il ne s'agit pas de dénier la valeur qu'ont eue les "traditions" en leur temps, il s'agit de voir l'humanité blessée qui est à nos portes et de sentir que Jésus s'associe à nous pour la rejoindre en tant qu'humanité d'aujourd'hui aspirant à s'épanouir aujourd'hui.

 
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