Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 11ème Dimanche du temps ordinaire

Année C : 11ème Dimanche du temps ordinaire

Actualité

Le retour au rythme habituel du temps ordinaire ne doit pas être vécu comme une perturbation qui nous arracherait à nos élévations "spirituelles". L'important reste la lumière que l'évangile apporte à notre vie et l'intimité qu'elle insuffle dans nos rapports avec Jésus. "L'itinéraire" des textes ne se présente pas comme un itinéraire absolu mais comme un service "à géométrie souple" selon le quotidien de chacun.

Evangile

Evangile selon saint Luc 7/36-50

Rayonnement de Jésus en milieu juif - l'accueil qu'il réserve aux pécheurs

situation de départ :

Quelqu'un des pharisiens lui demandait qu'il mange avec lui : étant entré dans la maison du pharisien, il se coucha à table

Et voici : il y avait une femme, laquelle était pécheresse dans la ville

Premier mouvement : initiative de la femme pécheresse

et ayant reconnu qu'il se trouvait couché dans la maison du pharisien, ayant apporté un vase d'albâtre rempli de parfum, et s'étant placée derrière, à ses pieds,

pleurant de ses larmes elle commença à arroser ses pieds

et des cheveux de sa tête, elle les essuyait,

et elle embrassait ses pieds, et les enduisait de parfum.

Deuxième mouvement : étonnement du pharisien et doute sur le messianisme de Jésus

Or ayant vu cela, le Pharisien qui l'avait invité dit en lui-même : Celui-ci, s'il était prophète, connaîtrait qui et de quelle nature est la femme, qui le touche : elle est pécheresse.

Troisième mouvement : réponse de Jésus

1er temps : parabole des deux débiteurs

Et ayant répondu, Jésus dit à son adresse : Simon, j'ai quelque chose à te dire. Celui-ci déclara : Rabbi, dis.

Un certain créancier avait deux débiteurs : l'un devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante. Comme ils n'avaient pas (de quoi) rendre, il fit grâce à tous deux

Qui d'entre eux donc l'aimera plus ?

Ayant répondu, Simon dit: J'estime que c'est celui à qui il fit grâce de plus. Celui-ci lui dit: Tu jugeas correctement.

2ème temps : application de la parabole

Et s'étant tourné vers la femme, il déclara à Simon : Tu vois cette femme ?

J'entrai dans ta maison : tu ne me donnas pas d'eau sur les pieds or celle-ci de larmes arrosa mes pieds et de ses cheveux les essuya ;

tu ne me donnas pas de baiser, or celle-ci, dés que j'entrai, ne s'arrêta pas d'embrasser mes pieds ;

tu n'enduisis pas ma tète d'huile, or celle-ci enduisit mes pieds de parfum.

Je te le dis, grâce au fait que se trouvent remis ses nombreux péchés, à cause de cela elle aima beaucoup ;

à la racine des anneaux suivants : mais celui à qui peu est remis, aime peu.

conclusion de l'anneau :

Or il lui dit : Tes péchés se trouvent remis

Et ceux qui étaient attablés avec lui commencèrent à dire en eux-mêmes : Qui est celui-ci qui remet même les péchés ?

Mais il dit à la femme : Ta foi t'a rendue sauvée ; fais route vers la paix

inclusion : la communauté historique des familiers de Jésus.

Et il arriva dans la suite des jours : il cheminait à travers villes et villages, proclamant et annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu

et les Douze étaient avec lui

et quelques femmes qui avaient été soignées d'esprits méchants et de faiblesses: Marie, appelée Magdaléenne, de qui sept démons étaient sortis, et Jeanne femme de Chouza, intendant d'Hérode, et Suzanne et de nombreuses autres qui les assistaient de leurs propres biens.

 

Contexte des versets retenus par la liturgie

Rappel concernant la présentation "globale" propre à Luc.

Si l'on met à part les années "des conceptions et des naissances", Luc présente le ministère public de Jésus en deux temps. Il concentre en premier l'essentiel de ce qui a été le "noyau historique" du témoignage, au sens où nous l'entendons actuellement. L'auteur tient à manifester l'incarnation effective de Jésus et l'expression explicite de son message. La Galilée lui sert de cadre et il insiste particulièrement sur la solide formation que les Douze ont reçue dès le début. S'adressant au monde païen du Bassin méditerranéen, il insiste sur les ruptures que Jésus a opérées avec le judaïsme. L'exemple de ce dimanche s'inscrit en finale d'un exposé plus complet concernant les hésitations des contemporains au sujet de la messianité de Jésus.

Au moment où Luc écrit son évangile, l'extension universelle est réalisée mais bien des perturbations et des réticences ont marqué les années qui ont suivi les jours de Pâques et de Pentecôte. Luc cherche à dissiper les reproches ou les suspicions qui pourraient être soulevés à l'encontre de l'esprit qui a inspiré la première communauté. Il regroupe dans un deuxième temps les enseignements et les actions "historiques" de Jésus qui éclairent ce qui a concerné ensuite "l'envoi au monde". Après le relais de "72 autres", il les répartit au long d'une montée symbolique vers Jérusalem. Nous aborderons ce deuxième ensemble au 14ème dimanche ordinaire.

Nécessité de bien séparer les deux thèmes abordés dans ce passage

* Luc est un très bon auteur et sa présentation limpide réussit souvent à fondre des sujets différents en nous laissant le soin de mener deux réflexions particulières. Bien entendu, il s'agit de sujets complémentaires, mais il y a grand dommage à se contenter d'une seule perspective.

Ainsi, à la lecture de cet épisode, il est légitime de privilégier une juste sensibilité chrétienne et d'inviter à réfléchir à l'ampleur du pardon qu'accorde Jésus. Pourtant, au regard du contexte, ce thème n'intervient qu'en second et ne doit pas restreindre la priorité du thème principal : l'exigence de reconnaître Jésus comme "prophète", autrement dit comme messie.

La coupure du temps pascal nécessite un regard vers la composition générale du troisième évangile. Depuis le début du chapitre 7, il est question des difficultés rencontrées à ce sujet par les contemporains.

= à l'issue de la résurrection du jeune homme de Naïm, les témoins "glorifient Dieu en disant: un grand prophète s'est éveillé parmi nous et Dieu a visité son peuple"…

= dans sa prison, Jean formule ses doutes en référence à une même hésitation : "Toi, es-tu celui qui vient ou devons-nous en attendre un autre?" Pour lui répondre, Jésus insiste sur les signes qui font de lui le "prophète" entrevu par Isaïe…

= Jésus assimile le comportement de ses contemporains à celui de gamins incapables de dépasser le "caprice" de leur imagination. "Jean est venu, ne mangeant pas de pain et ne buvant pas de vin et vous dites : il a un démon. Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant et vous dites: voici un homme glouton et ivrogne, ami de publicains et de pécheurs."

= La réflexion du pharisien se heurte à la même difficulté : "Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle nature est la femme qui le touche"… Quant à la réflexion finale des convives, elle ne sort pas de la même tournure de pensée : " Qui est celui-ci qui remet même les péchés?"

* Le "repérage" de ce thème prioritaire se trouve confirmé par le parallèle qu'il est facile d'établir avec un passage antérieur qui illustrait également le pardon des péchés (5/17)

"Voici que des hommes vinrent, portant sur une couche un homme qui était paralysé ; ils cherchaient à le porter à l'intérieur et à le mettre en sa présence. N'ayant pas trouvé par quel moyen le porter à l'intérieur en raison de la foule, étant montés sur la terrasse, à travers les tuiles, ils le laissèrent descendre avec la couchette, au milieu devant Jésus.

Et ayant vu leur foi, il dit : Homme, tes péchés se trouvent remis pour toi. Les scribes et les pharisiens commencèrent à débattre en disant : " Qui est-il celui-ci, qui parle des   blasphèmes ?  Qui peur remettre des péchés, sinon Dieu seul ?

Or Jésus, ayant reconnu leurs débats, ayant répondu, dit à leur adresse : Pourquoi débattez-vous dans vos coeurs ? Quel est le plus facile : dire: Tes péchés se trouvent remis pour toi, ou dire : réveille-toi et marche ? Or afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a autorité sur la terre pour remettre des péchés, il dit au paralysé : "je te le dis, Réveille-toi et ayant enlevé ta couchette, fais route vers ta maison. Et subitement, s'étant dressé en leur présence, ayant enlevé ce sur quoi il se trouvait couché, il s'éloigna vers sa maison en glorifiant Dieu.

Et une stupeur les prit tous, et ils glorifiaient Dieu. Et ils furent remplis de crainte, disant : Nous vîmes d'étranges choses aujourd'hui !

Difficultés d'harmoniser les deux thèmes.

Le thème de l'accueil de Jésus en prophète et le thème du pardon se présentent en "formes littéraires" différentes qui ne se trouvent pas reliées de façon homogène. Une étude séparée permet de lever quelques difficultés.

Le comportement de la femme est l'objet de deux exposés puisqu'il est repris symétriquement. Le premier exposé est spontané, mais assez désordonné. Il laisse en suspens nombre de questions, en particulier le pourquoi de cette initiative et de la forme qui lui est donné. Cependant, l'auteur les met directement en lien avec la reconnaissance de Jésus comme "prophète". La reprise symétrique est plus claire et "ordonne" la démarche autour de trois points: il s'est agi d'honorer l'activité de Jésus, la personnalité de Jésus, la pensée de Jésus. Cet enchaînement correspond assez exactement aux démarches qui ont amené à la foi les lecteurs de Luc, païens non juifs de régions lointaines.

La parabole des deux débiteurs a été insérée dans ce récit. C'est elle qui comporte le plus d'anomalies si on l'isole de la perspective que nous venons d'évoquer. Est-ce l'amour qui provoque le pardon des fautes ou est-ce le pardon qui engendre l'amour ? Les développements ultérieurs de la théologie sur la contrition nécessaire à l'absolution pèsent lourdement sur la plupart des commentaires. Il faut lire les Actes des Apôtres - en particulier le baptême du centurion Corneille (Actes 10) - pour évacuer des subtilités scolastiques anachroniques. L'attitude de cette femme devient le prototype de l'attitude chrétienne, non par ce qui pourrait paraître excentrique, mais par ce qu'elle investit en milieu hostile.

Précisions utiles

- La position allongée des convives pour un repas solennel correspond aux coutumes de l'époque. En milieu juif, il était honorable d'inviter chez soi un rabbi de passage afin de pouvoir bénéficier de son enseignement. Mais, nous connaissons également un genre littéraire grec qui présente les controverses en forme de "diner-débat". Il est donc possible que Luc fasse coïncider les deux cultures en évoquant cet épisode.

- Les pieds étaient lavés à l'entrée de la demeure afin de les libérer des grains de sable. Mais l'huile était toujours versée sur la tête et ceci est fort compréhensible, en raison du revêtement poussiéreux des routes. Lors de l'onction de Béthanie, Jean attribue le geste "sur les pieds" à Marie, sœur de Lazare, mais le rapprochement avec le texte de Luc s'avère difficile, les symbolismes semblant très différents. Matthieu et Marc parlent d'une huile versée sur la tête, ce qui est beaucoup plus vraisemblable.

- Bien que le vocabulaire tempère l'expression, la femme est une prostituée. En Orient, plus encore que chez nous, son accoutrement ne devait laisser planer aucun doute. Selon la Loi, une telle femme était impure et transmettait son impureté à qui la touchait. Le fait de dénouer le bandeau de front qui portait son nom indiquait qu'elle n'était libre pour aucun client.

Piste possible de réflexion : en quoi la femme pécheresse a-t-elle "beaucoup aimé" ?

L'épisode  proposé ce dimanche est connu et, spontanément, nous reviennent en mémoire de nombreux commentaires, théologiques ou spirituels, sur le pardon, le péché, le sacrement de pénitence et de nombreux thèmes annexes. Par ailleurs l'épisode nous plaît comme nous plaisent les multiples exemples où Jésus prend la défense des faibles et des laissés pour compte.

Il n'est pas question d'oublier ces réflexions et pourtant, une lecture attentive nous incite à aller plus loin. Nous vivons dans un environnement exigeant et, parfois, nous attendons que les critiques nous surprennent alors qu'elles sont spontanées et sont susceptibles d'ouvrir de nouvelles pistes de réflexion. Ainsi en est-il, à titre d'exemple, de la remarque toute simple que suscite ce texte : "sur quoi Jésus se base-t-il pour affirmer que la démarche de la femme témoigne qu'elle a beaucoup aimé ?" Il n'est pas certain que les commentaires fassent ressortir la réponse qu'apporte Luc.

Apport du contexte

Ce n'est pas par étalage d'érudition que nous prêtons attention au contexte. Mais grâce à ce  rapide tour d'horizon, la perspective d'ensemble prend souvent une coloration plus précise.

Si l'on met à part les années "des conceptions et des naissances", Luc présente le ministère public de Jésus en deux temps. Il concentre en premier l'essentiel de ce qui a été le "noyau historique" du témoignage, au sens où nous l'entendons actuellement. Après "l'embauche des apôtres" et les premières initiatives qui "donnaient le ton" de l'engagement de Jésus, il brosse un "tableau" des différents accueils que celui-ci a reçus : 1. à la vue des guérisons, l'accueil des foules a été mitigé: elles ont "glorifié Dieu en disant: un grand prophète s'est éveillé parmi nous et Dieu a visité son peuple"…. 2. les disciples de Jean ont été hésitants: "Toi, es-tu celui qui vient ou devons-nous en attendre un autre?" Pour leur répondre, Jésus a dû insister sur les signes messianiques entrevus par Isaïe…3. la majorité des contemporains se sont comportés comme des gamins incapables de dépasser le "caprice" de leur imagination et de percevoir la "Sagesse" qui ressortait de ce nouvel enseignement… 4. et puis, il y a eu ceux et celles qui l'ont accueilli, gens très simples, méprisés ou rejetés par les responsables religieux de leur temps. Sensibles à son humanisme et à l'universalité de son ouverture, ils ont constitué le "bon terrain" qui préfigurait ceux et celles qui, par la suite, ont porté son message au monde.

L'épisode de la femme prend donc place dans ce panorama au titre du messianisme de Jésus. Mais, à son habitude, Luc en étend la perspective vers un horizon universel. Le point de départ est typiquement juif. La femme honore Jésus comme un prophète alors que les foules hésitent, que Jean-Baptiste s'interroge et que les pharisiens le refusent en raison des critiques qu'il adresse à leur Loi. Dans l'exemple de la femme, Luc accentue le "déficit" par rapport à l'idéal de cette Loi. Pourtant, en arrière plan, nous ne pouvons manquer de percevoir la manière dont l'auteur "glisse" l'originalité de la position chrétienne en ce qui concerne la question du péché et de son pardon. Les jugements implicites du monde juif affectent la plupart des sociétés, que ce soit la société grecque à laquelle l'auteur s'adressait ou que ce soit la nôtre.

Analyse précise du texte - deux thèmes

Oublions les commentaires et la désignation habituelle de cet épisode. Sa présentation est loin d'être unitaire puisque, dans le cadre d'un récit, prend place une parabole.

Selon la présentation habituelle adoptée par Luc, le récit se déroule en deux éléments symétriques analysant le comportement de la femme et lui associant les réactions des témoins. Le premier est surtout descriptif et quelque peu confus dans son détail. Il n'est pas précisé le pourquoi de cette initiative et de la forme qui lui est donnée. Mais l'objection est immédiate et remet en cause avant tout le messianisme de Jésus: "Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, à savoir une pécheresse".

La reprise symétrique est plus claire et "ordonne" la démarche autour de trois points: il s'agit d'honorer l'activité de Jésus, la personnalité de Jésus, la pensée de Jésus. En effet, le premier geste est attribué à l'accueil en soulagement des fatigues de la mission, le deuxième geste exprime une adhésion plus intime à Celui qui entre, le troisième souligne l'importance de la tête, autrement dit de la pensée… Sans grand effort d'imagination, il est facile de percevoir la haute densité symbolique de ces trois précisions.

Le dernier verset confirme le sens que Luc donne au cadre qu'il adopte. Même si les deux éléments sont mêlés, la perspective première demeure : "Qui est-il celui-là?".

La parabole sur le pardon est facilement détachable du récit. C'est elle qui a engendré le plus grand nombre de commentaires sous l'angle du rapport qu'elle poserait entre pardon et amour: Est-ce l'amour qui provoque le pardon des fautes ou est-ce le pardon qui engendre l'amour ? Ces commentaires trouvent un large écho en raison de l'éducation chrétienne qu'ont reçue la plupart d'entre nous. Celle-ci insistait beaucoup sur la contrition nécessaire à l'absolution et ajoutait souvent le scrupule à la culpabilisation. Or, quelle que soit l'importance de ce sujet, ce n'est pas celui qu'aborde la parabole.

La parabole est suffisamment claire pour démêler une construction littéraire qui peut prêter à confusion. Sachons lire avec exactitude l'enchaînement sur lequel elle attire notre attention. Les deux débiteurs sont libérés de leur dette dès le départ, y compris celui dont la dette était moindre. Ce point est posé comme acquis avant tout autre enseignement et la parabole n'entre pas dans sa justification. La raison en est simple : la parabole intervient en fin d'un contexte où Luc a beaucoup insisté sur les "signes de pardon". Qu'ils concernent Jean-Baptiste ou les contemporains, ils étaient "lisibles" par tous. Luc suppose donc que son lecteur a assimilé la manière dont le pardon était déjà réalisé du côté de Jésus. Il n'a donc aucune raison de "doubler" cette présentation.

Il faut reconnaître que l'évangile pose ainsi la question du pardon de façon bien différente des "explications scolastiques" qui ont prétendu la "normaliser" par la suite. Il y a un "mystère" du pardon et il importe d'insister sur son antériorité". L'engagement chrétien "rebondit" sur le pardon. La femme ne déploie pas ses attentions envers Jésus pour être pardonné, elle agit ainsi parce qu'elle a conscience que ses nombreux péchés sont pardonnés. C'est d'ailleurs ce que Jésus lui affirme : "Tes péchés sont pardonnés".

Référence à l'auteur

La référence à l'auteur peut sembler répondre à une simple curiosité. Pendant longtemps, ce fut cet angle réducteur qui prévalut. Heureusement, il n'en est plus ainsi, mais cette évolution est loin d'être assimilée. Le développement des connaissances historiques et littéraires a permis de préciser certains éléments qui éclairent indirectement les textes évangéliques et la pensée de leurs auteurs.

Cette évolution touche d'abord l'ambiance dans laquelle ont été écrits les évangiles. La plupart des chrétiens ont compris qu'il ne s'agissait pas d'un compte-rendu, émanant d'un observateur anonyme. Tous les auteurs peuvent être situés comme des frères chrétiens qui expriment leur foi au service d'une communauté dont ils se sentent responsables. Ils n'ont aucune ambition littéraire, ce qui ne les empêche pas de composer une œuvre "ordonnée", se voulant accessible à tous.

Le témoignage de Jésus est au centre de leurs présentations comme une référence essentielle. Mais ils en rendent compte en une forme originale, lui gardant sa vitalité, tout en dégageant son universalité. L'exactitude des événements leur importe moins que leur sens et leur enchaînement. Leurs textes accumulent ainsi une immense réserve d'humanité très concrète.

En parlant de l'auteur, de la date de rédaction, des destinataires ou des genres littéraires, nous ne faisons que confirmer ce patrimoine, mais nous répondons également à une exigence actuelle qui prend en compte les interférences entre l'auteur et son environnement. Il nous est devenu possible de mieux éclairer celui-ci. Ce faisant, nous percevons également nombre de similitudes avec notre actualité. Une étude d'évangile ne nous fournit pas de solutions miracles et pourtant elle relance l'actualité de la mission.

Lorsqu'il écrivait le texte de ce dimanche, en l'an 80, Luc s'adressait à une communauté qui mêlait d'anciens juifs et des païens. L'attitude du pharisien traduit l'esprit d'une Loi juive qui avait développé un idéal moral élevé. Il n'en était pas de même des païens convertis qui traînaient parfois un lourd passé. Sachant cela, nous entrevoyons un des contrastes qui "percent" dans la présentation. En outre, au delà de cette communauté, Luc visait un monde méditerranéen solidement installé dans la culture grecque. Celle-ci s'exprimait en "systèmes", stoïcien ou épicurien. De façon bien différente, la jeune foi chrétienne évoquait une personne, Jésus, insistant sur son témoignage historique et sur la pensée qu'il avait communiquée à ses amis. Dès lors, nous comprenons la clarification des démarches que Luc tire de cet exemple. Elles correspondent parfaitement au cheminement qui s'imposait dans ce milieu pour accéder à la foi. L'attitude de cette femme devient ainsi le prototype de l'attitude chrétienne, non par ce qui pourrait paraître excentrique, mais par ce qu'elle investit en milieu hostile.

Portée exacte d'un passage d'évangile …

Au sortir d'un examen plus minutieux du texte et d'un souci d'information sur sa rédaction, nous percevons mieux les perspectives de réflexion qu'il est possible d'en tirer. Dans le cas présent, le thème de la foi ressort nettement. Le "doublet" de Luc est particulièrement révélateur, car il traduit en langage symbolique précis ce que nous risquerions de diluer dans l'imprécision qui affecte tout sentiment. Les gestes de la pécheresse étaient courageux en raison du contexte, ils étaient cependant exposés aux commentaires les plus divers et les moins contrôlables sur l'intériorité qui leur donnait sens.

Luc respecte l'initiative de la femme mais il oriente délibérément la réflexion concernant son exemple. L'important réside dans le fait qu'elle anticipait le cheminement et les conditions qui marqueront à toute époque l'adhésion à la foi. Sans en avoir conscience, elle mettait en évidence les trois points qui resteront toujours "sensibles": valeur de l'activité de Jésus, adhésion à sa personne, attention à son enseignement…

Bien entendu, l'évangéliste est soumis à une exigence de fidélité au passé et au cadre historique. Il se trouve donc limité dans les symbolismes dont il dispose et, pour exposer la même idée, nous nous exprimerions autrement. C'est ainsi que les "pieds" jouent un grand rôle dans la présentation. Dans le cadre des civilisations anciennes, cette référence ouvrait à une grande complémentarité de sens. Pour les lecteurs de Luc, les pieds de Jésus évoquaient tout à la fois son incarnation, l'humanité qu'avaient éclairée son enseignement et son témoignage, l'universalité qui rayonnait de sa résurrection et de la mission qu'il avait confiée à ses apôtres.

Malgré les évolutions, il nous est relativement facile de transposer, car, les trois points que précise Luc éclairent les trois handicaps qui marquent notre actualité et dont nous parlons souvent… Les siècles derniers n'ont guère contribué à valoriser les richesses d'humanité qui émanaient du témoignage de Jésus. Au contraire, une fixation religieuse sur le péché a dominé l'enseignement chrétien … Les définitions dogmatiques ont étouffé la spontanéité des relations personnelles voulues par Jésus avec ses amis. Un déisme latent continue à peser dans l'enseignement et dans l'expression liturgique. En un mot, la religiosité que l'on assimile souvent à la foi chrétienne ne diffère guère des systèmes philosophiques grecs que l'évangéliste affrontait.

Le passage de ce dimanche éclaire donc les efforts de renouveau actuels. Il nous décomplexe vis-à-vis d'une spiritualité "mystique" et nous ramène à une simplicité initiale dont nous n'aurions jamais dû nous éloigner. La phrase de l'Apocalypse résume parfaitement la situation : "Je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entre chez lui et je partage son repas, moi près de lui et lui près de moi"…

Conclusion : difficulté éventuelle

Pour conclure, il convient d'aborder une difficulté que vous risquez de rencontrer dans les conversations courantes. Vous vous réjouissez de ce que vos interlocuteurs abordent un sujet authentiquement chrétien, par exemple celui du péché et de son pardon. Vous savez quoi leur répondre mais, par discrétion, vous les laissez s'exprimer en priorité. Vous les entendez alors se référer à des épisodes qui ne traitent pas de la question que vous abordez ou en traitent mal.

Le passage de ce dimanche en est un bon exemple. Il s'agit d'un enseignement sur la foi. Or la plupart des commentaires se sont emparés de l'épisode en lui donnant une portée qu'il n'avait pas, à savoir un enseignement sur le regret nécessaire au pardon des fautes. Sous prétexte qu'il est dit ensuite que "sept démons étaient sortis de Marie Magdeleine", un nom a même été donné à la "pécheresse" et l'expression "pleurer comme une madeleine" est passée dans le langage courant.

Nous sommes donc souvent tiraillés, car, il est vrai, à longue échéance, ce "décalage" ne peut être que néfaste. C'est alors qu'il faut nous souvenir que nous ne manquons pas de références d'évangile. Ainsi, l'épisode de la femme adultère, chez saint Jean, traite effectivement du sujet que l'on évoque le plus souvent à propos de la pécheresse. Matthieu fournit également un enseignement sur le pardon mutuel. S'il s'avère délicat de rectifier, ne nous complexons pas. Les occasions d'échange chrétien ne sont pas nombreuses et nous ne pouvons regretter une référence à l'évangile, remettons à plus tard nos remarques à ce sujet.

 
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