Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : Fête du Corps et du Sang du Christ

Année C : Fête du Corps et du Sang du Christ

 

Actualité

Les quatre évangélistes parlent du partage des pains et leurs récits sont souvent repris par la liturgie. Sans doute est-ce pour cette raison que beaucoup abordent cet épisode sans prêter attention aux particularités de chaque auteur. Il ne fait aucun doute que cet épisode est à rapprocher de la messe mais c'est justement en nous appuyant sur la diversité symbolique des présentations que nous pouvons réanimer notre réflexion à ce sujet.

 

Evangile

Evangile selon saint  Luc 9/11-17

épisode précédent : Jésus avait envoyé les Douze proclamer le Royaume de Dieu et guérir... Etant revenus, ils lui racontèrent tout ce qu'ils avaient fait.

situation de départ : les Douze et les foules 

Les ayant pris avec lui, il se retira à l'écart, vers une ville appelée Bethsaïde. Les foules, ayant compris, le suivirent.

Premier mouvement : premier mode d'activité de Jésus 

1er temps : activité personnelle en faveur des foules

Leur ayant fait bon accueil, il leur parlait du Royaume de Dieu et il guérissait ceux qui avaient besoin de soin.

2ème temps : attitude initiale des Douze

Or, le jour commença à baisser

S'étant avancés, les Douze lui dirent : " Renvoie la foule afin qu'ils fassent route vers les villages alentour et les champs, qu'ils logent et trouvent de quoi manger, car nous sommes ici dans un lieu désert

à la racine des anneaux suivants

Mais il leur dit : " Donnez-leur, vous, à manger. "

Deuxième mouvement : coopération des apôtres 

1er temps : début d'évolution chez les Douze

Ils répondirent : " Nous n'avons pas, pour nous, plus de cinq pains et deux poissons à moins d'aller nous-mêmes acheter des aliments pour tout ce peuple. "

Car, ils étaient environ cinq mille hommes.

2ème temps : second mode d'activité de Jésus - les apôtres y sont nettement associés

Il dit à ses disciples : " Faites-les coucher par tablées de cinquante ". Ils firent ainsi et les firent coucher tous

Ayant pris les cinq pains et les deux poissons, ayant levé les yeux vers le ciel, il les bénit, les rompit en morceaux et les donnait aux disciples pour les remettre à la foule. Ils mangèrent et furent tous rassasiés

retour :

et fut recueilli ce qui avait été en surabondance pour eux: douze couffins de morceaux.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* A la différence de Marc et de Matthieu, Luc ne mentionne qu'un seul partage des pains et il le fait à une place précise de son œuvre. Il répartit le " temps de Jésus" en deux ensembles. Le premier regroupe les principaux traits du ministère historique ; les épisodes ne sortent pas de la Galilée et illustrent une progression d'influence qui  se termine par le partage des pains aux environs de Bethsaïde, donc au bord du lac de Tibériade. Le deuxième ensemble apparaît beaucoup plus symbolique; il est amorcé par le relais de 72 nouveaux "envoyés". En une longue montée vers Jérusalem, Luc aborde les enseignements de Jésus qui éclairent le temps de l'Eglise. Les événements de la passion-résurrection ouvriront ensuite sur l'ascension.

Chaque ensemble se conclut par un repas. Au retour de leur mission de prédication, les apôtres sont étroitement associés au partage des pains… Au terme de la montée vers Jérusalem, avant la passion, ils sont associés au repas du jeudi-saint. Après la résurrection, la "fraction du pain" est étendue à tous les disciples selon l'exemple des compagnons d'Emmaüs.

* Chaque évangéliste a affecté le récit du partage des pains d'un symbolisme nuancé, au service de l'idée qui sous-tend l'ensemble de son œuvre. Selon la "méthode" de Luc, le partage des pains termine une progression concernant la participation des Douze à l'activité de Jésus. C'est donc là le point important de la pensée de Luc dans la  perspective de leur ministère futur.

Le lien est donc très fort entre la prédication des apôtres, celle de Jésus et le partage des pains. En début du passage, les apôtres reviennent d'une première mission en responsabilité directe. (9/1). Ils ont été envoyés "proclamer le Royaume de Dieu et guérir les malades". Jésus "double" ce thème en le reprenant à destination de la foule rassemblée.

Après cet épisode, Luc passe rapidement à un autre thème, plus personnel, en rapport avec la foi des apôtres et les difficultés pour assumer les événements de la passion. Il ne parlera pas de la "marche sur la mer".

* Ce passage ne peut donc être dissocié des deux autres passages que le vocabulaire incite spontanément à rapprocher et qui, en retour, aident à mieux saisir la pensée de l'auteur.

Le repas du jeudi-saint (22/19) A son sujet, il est essentiel de ne pas se contenter d'un commentaire hâtif, mêlant les paroles différentes qui affectent chacun des signes.

Concernant le pain : "Ayant pris du pain, ayant rendu grâces, il le rompit et le leur donna, en disant : Ceci est mon corps, lequel est donné pour vous. Faites ceci en ma mémoire.

Le pain est nettement précisé comme se rapportant au "corps de Jésus". Les commentaires habituels assimilent le mot "donné pour vous" exclusivement à son sacrifice; ce sens ne s'impose pas et restreint la pensée de l'évangéliste : le mot "donné pour" est à prendre dans un sens très large; c'est l'ensemble du témoignage de Jésus qui a été vécu en vue de nous nourrir, c'est donc l'ensemble du témoignage de Jésus qui est son "corps", autrement dit son activité selon le sens que les juifs donnaient à ce mot.

Concernant le vin, Luc mentionne deux coupes. Au début du repas, "ayant reçu une coupe, ayant rendu grâces, il dit : Prenez ceci et partagez entre vous, car, je vous dis : je ne boirai plus du produit de la vigne jusqu'à ce que soit venu le Royaume de Dieu". Après avoir dîné, il leur donna la coupe en disant: cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, lequel est répandu pour vous". Le contraste est net avec la deuxième coupe qui, elle, se rapporte directement à la mort de Jésus.

La "formule" de Luc concernant le pain est proche de celle que Paul "avait reçue de la tradition" et qu'il citait dans sa lettre aux Corinthiens (11/24): "Ceci est mon corps qui est pour vous, faites ceci en mémoire de moi".

Il faut ajouter que Luc insiste beaucoup sur le lien du repas avec la fête des Azymes (22/1 22/7). Le symbolisme est étroit lorsqu'on se renseigne sur le sens de celle-ci: "pendant sept jours, on mange du pain fait avec des grains nouveaux, sans levain, c'est-à-dire sans rien qui vienne de l'ancienne récolte, c'est recommencement" (R. de Vaux) Ainsi en est-il de la plénitude d'humanité que nous livrent les évangiles !

L'épisode d'Emmaüs (Luc 24/13) différencie la Parole et le pain après la résurrection.

" Et voici : en ce jour même (le troisième jour après la mort de Jésus), deux disciples étaient en train de faire route vers un village écarté de soixante stades de Jérusalem, dont le nom était Emmaüs. Et ils parlaient entre eux de tout ce qui s'était passé.

Et il arriva pendant qu'ils discouraient et discutaient, Jésus lui-même, s'étant approché, faisait route avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître…

II leur dit: "O gens sans intelligence et lents de cœur à croire en tout ce dont parlèrent les prophètes ! Ne fallait-il pas, pour le Christ, souffrir ceci et entrer ainsi dans sa gloire?" Et, ayant commencé par Moïse et tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Ecritures ce qui se rapportait à lui.

Et ils approchèrent du village vers lequel ils faisaient route et lui fit semblant d'aller plus loin. Et ils le contraignirent en disant : "Demeure avec nous : le soir approche et déjà le jour baisse. " Il entra donc pour rester avec eux.

Et il arriva, quand lui se fut allongé à table avec eux, ayant pris le pain, il le bénit, et, l'ayant rompu, il le leur donnait. Alors leurs yeux furent grands ouverts et ils le reconnurent et il devint invisible de devant eux. Et ils se dirent l'un à l'autre : "Notre cœur n'était-il pas brûlant en nous lorsqu'il nous parlait sur le chemin, lorsqu'il nous ouvrait grandes les Ecritures".

S'étant levés à l'heure même, ils retournèrent vers Jérusalem. Ils trouvèrent réunis les Onze et ceux qui étaient avec eux… Et eux exposaient en détail ce qui s'était passé sur le chemin et comment il s'était fait connaître dans la fraction du pain ".

 

Piste possible de réflexion : … artisans de la messe

 

Particularités de la présentation de Luc

Le troisième évangéliste ne mentionne qu'un seul partage des pains, ce qui fait ressortir la place qu'il lui accorde au centre de son œuvre et la manière dont il le relie à la première prédication des apôtres. En une première partie, il a concentré le ministère historique de Jésus et a distillé, au long de ces mois de vie commune, la formation progressive des disciples. En deuxième partie, il éclairera la vie de l'Eglise par le relais de recommandations qui s'étendent aux "72 autres" qui poursuivront la mission. La première prédication des apôtres se trouve donc unie à l'activité déployée lors du partage des pains et réciproquement. Sous une présentation différente, nous retrouvons le lien souligné dimanche dernier entre les filets jetés sur ordre de Jésus et le repas qu'il a préparé sur le rivage en soutien de ses amis.

A la lecture du passage retenu pour ce dimanche, nous ne pouvons manquer d'être sensibles à une deuxième particularité du deuxième évangile, à savoir l'importance qu'il donne à l'activité de ces mêmes apôtres dans le partage lui-même. Bien entendu, l'initiative en revient à Jésus et la foule est mentionnée comme bénéficiaire. Pourtant, l'auteur ne parle pas d'une quelconque détresse des auditeurs, le pain initial est celui dont disposent les apôtres. Il passe rapidement sur le fait que la foule est rassasiée mais il tient à référer aux apôtres le nombre des paniers qui recueillent les restes pour un partage ultérieur.

Nous pouvons estimer fortuits ces rapprochements. Pourtant il suffit d'évoquer notre actualité pour en saisir la densité commune.  Ce sont bien là les deux handicaps qui ont entraîné la dramatique dévalorisation de la foi chrétienne dans les mentalités contemporaines.

Le plus souvent la Parole est entendue comme une parole doctrinale concernant la morale ou le visage inconnu du monde divin. Malgré un regain d'intérêt pour le témoignage de Jésus, la densité d'humanité qui en émane est loin d'être perçue comme possible "nourriture" très concrète de notre engagement quotidien. Quant à la nourriture voulue explicitement par Jésus comm "signe" de sa présence, elle est majoritairement isolée de son sens "naturel". Désormais reliée au monde "sacré", elle a hérité d'un caractère "merveilleux" qui fausse le sens très simple qui avait présidé à son choix.

Or, pour Luc, il n'y a pas d'un côté une parole théorique qui exposerait la "doctrine" chrétienne et d'un autre côté des "rites" qui concrétiseraient la vitalité de la foi. La Parole proclamée  doit être "nourrissante" et la valeur "parlante" de la nourriture partagée ne doit  pas être occultée. Le texte de Luc suggère donc une réflexion "globale". Il unifie les deux horizons qui sollicitent actuellement notre réflexion et notre engagement, à savoir développer une présentation plus "nourrissante" de l'évangile… et lui associer une valorisation du symbolisme "naturel" des signes liturgiques à la lumière de cette Parole.

L'enchaînement de deux "services" : parole et pain

Il est essentiel de se remettre dans le cadre des civilisations anciennes et particulièrement de se rappeler le lien symbolique qu'elles établissaient entre la Parole et le pain. Dans la civilisation moderne, "l'imagination ordinaire" a plus ou moins distendu ce lien, mais, en y réfléchissant, jamais les symbolismes du pain et de la parole n'ont été aussi proches. La multiplication des outils d'enregistrement n'a fait que renforcer cette dépendance mutuelle. Il est possible de réentendre, de contrôler, de compléter, d'approfondir, d'échanger. Actuellement, même si nous n'en avons pas conscience, jamais nous n'avons été aussi dépendants de l'expression orale. Avant nous, les anciens avaient fait la même constatation et portaient le même souci de référence et de fidélité aux "Paroles" dont ils disposaient. Pour eux, il était évident que "l'homme ne vivait pas seulement de pain".

C'est sur la base de cette lucidité que s'est construite la foi chrétienne. La première communauté n'a pas inventé le signe du pain, mais elle en a compris rapidement le sens. Certaines paroles s'envolent, d'autres ne font qu'illustrer les événements, d'autres diffusent des valeurs de créativité. De ce fait, symboliquement, le partage de ces dernières ne diffère pas d'un partage de nourriture et, réciproquement, la "fraction du pain" exprime l'adhésion à la valeur intérieure qu'elles recèlent.

Les auditeurs de Luc connaissaient les conditions "historiques" dans lesquelles Jésus avait exprimé sa pensée et ils ne pouvaient qu'en mesurer la valeur face aux doctrines grecques. Jésus avait parlé en toute spontanéité et son enseignement avait surtout éclairé les orientations que nous pouvions donner à notre humanité. Certains auditeurs n'avaient pas manqué de prêter une attention particulière à cette originalité et d'en percevoir la lumière et l'efficacité. Mais ils étaient également sensibles à la manière dont ce caractère vivant avait été maintenu grâce aux signes que la première communauté avait insérés dans l'actualité d'une liturgie commune.

Avant le passage concernant le partage des pains, Luc semble passer très rapidement sur le service de proclamation de la Parole. Il reste même très vague sur le but que Jésus fixe à la mission de ses amis: "proclamer le Royaume de Dieu et guérir"… La chose est compréhensible puisque, depuis le début de son évangile, l'auteur a souligné la manière dont les apôtres avaient été peu à peu associés et formés.

Nous pouvons donc nous attarder sur ce qui est précisé à cette place du deuxième service qui s'y amorçait et va désormais s'y intégrer, à savoir le partage des pains. Luc "accroche" une dernière fois les deux services l'un à l'autre en "unifiant" le thème de la prédication des apôtres et le thème de la prédication de Jésus. Il serait absurde de penser que les envoyés ont mal fait leur travail. Celui-ci se trouve au contraire valorisé avant d'être "signifié.

Le service du pain …

Nous pouvons d'abord remarquer que Luc parle fort peu de l'attitude personnelle de Jésus; il ne traduit aucun des sentiments intérieurs que nous pouvons raisonnablement lui attribuer. Il concentre notre attention sur les "ouvriers". En prêtant attention à leur comportement, nous pouvons séparer un premier volet négatif, traduisant des appréhensions et des hésitations semblables aux nôtres, et un deuxième volet positif qui nous fait accueillir une même mission face aux foules d'aujourd'hui : "vous, donnez-leur à manger".

1. En volet négatif, les "appréhensions" des apôtres sont faciles à saisir…

= Il est curieux que le jour commence à baisser car nous devrions conclure que la suite du récit se passe en pleine nuit. Luc reprendra le même symbole sur la route d'Emmaüs : "Demeure avec nous : le soir approche et déjà le jour baisse". En lisant la suite, nous discernons le piège que suggère l'auteur, celui d'une fuite ou d'une peur des responsabilités. "Renvoie la foule aux alentours pour qu'ils trouvent logis et provisions". Tant de raisons poussent à "baisser les bras" au nom de la difficulté de tout dialogue et de l'intelligence nécessaire pour traduire la valeur "nourrissante" de l'évangile. Tant de sources spirituelles semblent plus percutantes que l'expression de nos pauvres témoignages.

= Nous pouvons rattacher au même état d'esprit la réflexion suivante : nous sommes "en plein désert". C'est effectivement la situation habituelle de tout disciple. Historiquement, elle a correspondu à la situation des apôtres. Au lendemain de la résurrection, ils se sont lancés "en plein désert" pour présenter un témoignage qui contrastait si fortement avec les enseignements de leur temps et les espérances de leurs contemporains Quelques années plus tard, ils ont été affrontés au même isolement au cœur du monde païen. En l'an 80, Luc savait ce dont il parlait.

Il en sera toujours ainsi… Même aujourd'hui, tout chrétien se retrouve plus ou moins "en plein désert"… Jésus n'a pas fait de la communauté de ses amis une structure bien établie, un "logement" semblable à celui qui régit le style qu'adoptent nombre de religions. Il a voulu de petites communautés et il les a voulues en communautés de plein vent, dispersées dans le désert des civilisations.

= En nous transposant dans le cadre de cette époque, nous ne pouvons sous-estimer la troisième appréhension que note l'évangéliste. N'était-il pas irréel d'évoquer une efficacité universelle au bénéfice d'un témoignage aussi restreint. Certes, son humanité et son efficacité ponctuelle ouvraient à l'espérance, mais son déroulement limité et rapide rendait utopique toute prétention à un impact universel et sa fin tragique ne laissait pas augurer d'une large adhésion .Lorsqu'ils mentionnent la faible quantité de leurs provisions, les apôtres font preuve d'une lucidité élémentaire. Effectivement, en dehors d'eux, qui pourrait être intéressé ?

Selon la symbolique de ce temps, l'enseignement de Jésus n'équivalait pas à plus de cinq pains et son engagement concret n'équivalait pas à plus de deux poissons. Les espérances messianiques avaient suggéré une autre vision et l'histoire passée rapportait des destins plus spectaculaires, susceptibles de mettre fin à toute souffrance ou injustice.

2. Pourtant, Luc pose les jalons d'un volet positif dont le dynamisme finit par l'emporter. Ce dynamisme n'a rien de spectaculaire, il ramène simplement au courant d'humanité, d'efficacité et d'universalité qui a marqué "l'aventure chrétienne" depuis ses origines.

- Un arrière plan de confiance reprend le dessus. Depuis un an, les apôtres vivent avec Jésus une intimité de présence et un partage de pensée. Nous ne pouvons l'ignorer lorsque nous cherchons à imaginer leurs réactions lorsqu'ils s'entendent dire: "Vous, donnez-leur à manger"…

- Les provisions dont ils disposent sont minimes, elles suffiraient à leur groupe. Ils sont prêts cependant à les sacrifier pour entreprendre une nouvelle démarche de service en faveur de la foule. Ne sous estimons pas leur générosité, car c'est dans cet élan que Jésus se coule en réduisant au minimum son intervention. Ce sont bien ces provisions, leurs provisions, qui vont apaiser la faim de la foule… même si elles seront reprises dans une référence personnelle avec Jésus avant d'être distribuées.

- D'ailleurs, ce n'est pas Jésus qui fait la distribution; ce sont les disciples. De même, ce n'est pas lui qui recueillera les restes, les douze couffins évoquent le chiffre des apôtres. Luc appartient à la deuxième génération chrétienne et il sait la valeur des "restes" qui ont été repris et partagés afin que la foi chrétienne garde sa dynamique de nourriture pour tous.

- A cette place, Luc ne manque pas de multiplier les symbolismes. Il est évident que les pains symbolisent l'enseignement de Jésus et que les poissons symbolisent ses engagements. Il est évident que le chiffre 7 rappelle la plénitude qui ressort de l'addition de ces deux composantes "historiques".

Dans le cadre de la messe…

Le rapprochement entre le partage des pains et la messe ressort de l'évidence. Il importe cependant de préciser que le partage des pains ne dit pas tout sur la messe. Par exemple, en ce passage, on ne parle pas de la participation des apôtres au repas lui-même, alors qu'il va de soi puisqu'ils ont investi toutes leurs provisions dans le partage… Luc poursuivra la réflexion qu'il propose en évoquant le repas du jeudi-saint et surtout le "signe du pain" qui conclut la marche d'Emmaüs.

Cette précision n'empêche pas de noter comment la présentation de Luc nous invite à mettre dans le bon ordre certaines perspectives devenues habituelles à propos de la messe.

1. L'évangéliste nous invite d'abord à ne pas isoler la messe du reste de notre engagement chrétien. Elle n'est pas un "acte de dévotion", elle n'est pas un temps de prière qui nous tournerait vers un ciel lointain dont nous attendrions quelque secours "miraculeux". Il serait en effet tentant d'assimiler notre situation à celle de la foule, autrement dit de réduire notre participation à celle de "simples consommateurs". Dans le passé tant d'interdits ont limité la place des fidèles dans la messe et il en est résulté de nombreuses habitudes de passivité.

2. D'une certaine façon, la messe n'engendre pas une activité "missionnaire" qui lui serait extérieure. L'activité de la Parole est déjà un premier temps de la messe. En perspective chrétienne, priorité doit être donnée à la mission qui nous revient au cœur de notre environnement. Comme les apôtres, durant la semaine, nous devons nous considérer comme envoyés "pour annoncer l'évangile et pour guérir". Les conditions n'en sont pas toujours faciles, mais, c'est là que nous amorçons la "mise en nourriture" du message vivant qu'il nous faut universaliser.

3. Nous aimerions "pouvoir nous retirer à l'écart", vivre de proximité avec Jésus pour lui "raconter tout ce que nous avons fait". Pourtant les foules que nous avons côtoyées chaque jour sont présentes, ne serait-ce qu'en intention et il ne peut être question de les renvoyer. Au contraire, le "calme du désert" nous permet de mieux situer leurs vrais besoins. Avec générosité nous les avons déjà "guéries" en répondant à l'immédiat du partage et du soutien matériel. Mais nous savons que d'autres pesanteurs les handicapent plus mystérieusement, qu'elles soient religieuses, sociales ou personnelles… Pour beaucoup, "le jour commence à baisser". Que faire, alors que nous nous sentons si souvent impuissants?

4. Jésus ne conteste pas la nécessité de cette réflexion. Il entraîne ses amis vers Bethsaïde, vers la rive païenne. Et il insuffle à leurs soucis apostoliques une perspective plus directe en même temps qu'une espérance : "c'est à vous de leur donner à manger". De sa part, il ne s'agit pas de verser dans l'utopie ou de les introduire dans des rêves miraculeux. Il s'agit de les ramener à un plan très réaliste, celui de leurs propres "provisions", là où sa parole et sa présence ne demandent qu'à collaborer avec leur Parole et leur engagement.

Les deux "sources" de nourriture dont nous disposons en faveur de nos proches

Le passage de ce dimanche invite à clarifier les deux richesses dont nous disposons assez "naturellement" pour "nourrir" notre propre adhésion de foi : l'évangile et le pain eucharistique Vis-à-vis de nos contemporains, cette clarification est loin d'être inutile car il suffit de discuter avec eux pour les entendre le plus souvent assimiler messe et communion sans même évoquer l'évangile.

* Or, l'évangile se présente comme la première richesse dont nous disposons. Historiquement, cette priorité est incontestable. Tous les auteurs adoptent le même schéma de présentation, ils n'attendent pas l'échéance de la croix pour nous présenter de façon cohérente la "nourriture" que proposait Jésus dès le début de son ministère.

Fort heureusement, il est relativement facile de faire la transposition des symbolismes auxquels Luc recourt. Après quelques mois de vie commune avec Jésus et d'écoute de son message, les apôtres disposaient déjà de cinq pains, symboles de son enseignement et de deux poissons, symboles de l'efficacité de son engagement. Il leur restait bien des éléments à assimiler et pourtant Luc ne manque pas d'évoquer à cette place une première plénitude liée au chiffre 7.

Après vingt siècles, nous devrions nous réjouir des évolutions positives qui ont affecté la connaissance de l'enseignement et des engagements historiques de Jésus. De même nous devrions nous réjouir de la grande diversité qui a affecté le rayonnement chrétien en "nourriture" de tant de civilisations. Pourquoi faut-il que tout semblé figé en proclamation comme en "actualisation".

Le renouveau actuel devrait nous familiariser avec une évidence : malgré le "mystère" qui continue de planer sur la présence de Jésus à nos côtés, la base de ce dialogue reste un témoignage pétri d'humanité qui ne craint pas de livrer ses lignes de force en mode universel. D'une certaine façon, nous ne l'entendons pas au titre du passé, nous lui donnons valeur au titre du présent. Si nous faisons appel à notre mémoire, c'est pour mieux en imprégner notre intelligence et convertir le passé en lumière, vérité et vie pour aujourd'hui.

Le caractère "nourrissant" de la Parole devrait donc être évident ! Or, malheureusement, à son sujet, beaucoup se révèlent aussi désabusés que les apôtres l'étaient en parlant de leurs provisions. Théoriquement, ils estiment que l'évangile reste valable "pour eux", mais, sous l'influence de nombreuses critiques, ils hésitent à engager son efficacité concrète au-delà d'une action personnelle…

C'est là qu'intervient la présentation de Luc. Il ne parle pas en premier d'une action directe de Jésus. Les apôtres ont des provisions et ce sont elles qu'ils ont dû investir. Mais il leur a fallu auparavant les distribuer au mieux des circonstances.. Ce n'est qu'après la résurrection qu'ils ont donné forme à la densité de ce qu'ils avaient vécu antérieurement. A toute époque, les chrétiens seront donc amenés à mêler ce levain à la pâte humaine.

* Il n'est pas question pour autant de sous-estimer la deuxième richesse de notre foi, à savoir l'appui permanent de Jésus ressuscité. Il revient au pain de la communion, au pain eucharistique de l'exprimer mais l'harmonie de ces deux richesses ne fait aucun doute. En évoquant la symbolique du "premier" pain, il n'est pas question d'établir un "cloisonnement". Cette première "approche" en appelle au repas du jeudi-saint et au récit des compagnons d'Emmaüs.

Au soir du jeudi-saint : " ayant pris du pain et ayant rendu grâces, il le rompit et le leur donna en disant : Ceci est mon corps qui vous est donné "… Jésus y signifie que son témoignage historique, son corps, est à recevoir et à recevoir en nourriture… inspirant nos engagements en lui insufflant la densité d'humanité dont les textes nous précisent les lignes de force

Le récit des compagnons d'Emmaüs concrétisera la forme rituelle la plus apte à signifier cette double richesse. Au long du chemin, Jésus commence par expliquer les Ecritures… "Le jour baisse" et ses amis lui demandent de "rester avec eux". Jésus prend alors place à leur table, "ayant pris le pain, il le bénit, et, l'ayant rompu, il le leur donnait. Alors leurs yeux furent grands ouverts, ils le reconnurent et leur première démarche fut de rejoindre la communauté de Jérusalem pour faire vivre l'Eglise".

"Tous n'est pas fini"… la conclusion de Luc

Il nous faut arrêter de toujours penser "spiritualité" lorsque nous abordons l'évangile et il nous faut arrêter de toujours penser "adoration" lorsque nous communions. Pensons efficacité au nom même de Celui qui "nourrit" aujourd'hui, par nous, le courant universel de vie et de création qu'il a amorcé.

Le passage de ce dimanche nous invite à ne pas rester "les yeux toujours fixés vers le ciel" ou vers un passé révolu. La foi chrétienne est activité permanente de création. Certes, nous avons été rassasiés, mais il nous appartient de dépasser notre cas personnel… Dans la méditation de l'évangile comme dans l’intimité intimité de la communion, il y a eu surabondance et nous disposons de ce qui peut être richesse pour d'autres. En un mot, n'oublions pas les "restes".

Personnellement, Luc n'était pas prêt de les oublier puisqu'il appartenait à la deuxième génération chrétienne et qu'il avait été le premier à "s'en nourrir" en les transcrivant dans son évangile. A son exemple, notre engagement doit donc déployer une activité permanente d'invention pour susciter les réponses adéquates aux besoins de ceux qui nous entourent.

C'est là que cette activité demeure délicate aujourd'hui… convaincre de la référence essentielle de la foi en priorité à l'évangile et non pas aux rites… convaincre de la densité humaine du témoignage initial et de son universalité… dédouaner la messe de toute perspective culpabilisante et la situer en "respiration" au cœur d'une vie agitée… insister sur notre dialogue avec celui qui refuse d'être "enfermé dans les tabernacles" et accompagne nos routes sans en changer le cours de façon miraculeuse…

 
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