Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 5ème Dimanche du temps ordinaire

Actualité

Le passage de ce dimanche risque de nous déconcerter autant que celui de dimanche dernier. Le schéma qu'adopte Luc pour décrire le départ des apôtres à la suite de Jésus n'est pas le même que celui qui nous est familier. Par ailleurs, il nous est difficile de comprendre pourquoi il retarde cet épisode. Cette difficulté est accentuée par le fait que la liturgie "saute" les évolutions intermédiaires que soulignaient la prédication de Jésus à la synagogue de Capharnaüm, la contestation qui s'y était exprimée et les premiers contacts entre Jésus et ses amis. Il s'avère donc nécessaire de rappeler quelques généralités qui permettent de nous remettre dans l'ambiance du troisième évangile.

Evangile

Evangile selon saint Luc 5/1-11

datation d'ensemble

Il arriva pendant que la foule le pressait et entendait la Parole de Dieu,

lui (Jésus) se tenait debout le long du lac de Gennesareth

1er mouvement : Jésus s'adresse aux foules à partir de la barque 

Il vit deux barques arrêtées au bord du lac ; les pêcheurs, en étant descendus, lavaient leurs filets

Etant monté dans l'une des barques, qui était à Simon, il lui demanda de s'éloigner un peu de la terre,

S'étant assis, de la barque, il enseignait les foules.

2ème mouvement : Jésus s'associe les futurs apôtres 

1er temps : Simon

Lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à l'adresse de Simon : " Remonte vers la profondeur et faites descendre vos filets pour une capture".

Ayant répondu, Simon dit : " Maître, ayant peiné durant une nuit entière, nous n'avons rien pris mais sur ta parole, je ferai descendre les filets. "

Et ayant fait ceci, ils enserrèrent une multitude de poissons nombreuse, leurs filets étaient mis en pièces.

2ème temps : les compagnons de Simon

Ils avertirent par signes leurs associés, dans l'autre barque, de venir leur prêter main forte. Et ils vinrent

à la racine des anneaux suivants :

et ils remplirent les barques, toutes les deux, de sorte qu'ils s'enfonçaient.

3ème mouvement : réaction des futurs apôtres  

Simon Pierre, ayant vu cela, tomba aux genoux de Jésus, en disant : "Retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur, Seigneur!"

Car, une frayeur l'avait étreint, et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la capture des poissons dont ils s'étaient saisis.

Semblablement Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient compagnons de Simon.

Jésus dit à l'adresse de Simon: " Ne crains pas ! Dès maintenant tu seras capturant des hommes."

engagement et fermeture de l'ensemble

Ayant redescendu les barques à terre, ayant laissé tout, ils le suivirent.


Textes et commentaires proposés antérieurement au sujet du départ des quatre premiers disciples à la suite de Jésus

La liturgie revient chaque année sur cet épisode.

En Année A, au 3ème dimanche ordinaire Matthieu 4/12-23

Les notes du contexte précisent le modèle de pensée de Matthieu, modèle juif unissant passé, présent et futur. La piste possible situe "entre passé et avenir": choix des lieux… choix des personnes… choix des méthodes…

En Année B, deux dimanches sont concernés

Au 2ème dimanche ordinaire - Jean 1/35-42, les notes du contexte situent l'épisode dans la "semaine inaugurale" et précisent le symbolisme du mot "Agneau de Dieu". La piste possible centre sur Jean "l'aventure personnelle et communautaire de la foi": adhésion de la foi selon Jean - diversité de la foi selon Jean - étapes de la foi selon Jean.

Au 3ème dimanche ordinaire - Marc 1/14-20, les notes du contexte fournissent les précisions historiques possibles et précisent le vocabulaire : "Bonne Nouvelle … Royaume de Dieu… La piste possible "pécheurs d'hommes ou sauveurs des hommes" propose une réflexion en trois points : les questions historiques - le symbole de la pêche - le message qui "tire hors de la mer".

Contexte des versets retenus par la liturgie 

Il importe de noter en premier les particularités de Luc concernant les premiers contacts qui ont décidé quelques pécheurs galiléens à suivre Jésus.

1. Contrairement au titre qu'adoptent certaines éditions du Nouveau Testament, chez Luc il n'y a pas d'appel à proprement parler. Jésus ne demande rien à Pierre si ce n'est d'emprunter sa barque pour s'adresser plus calmement à la foule puis de jeter les filets. Pierre réagit après qu'il a constaté la pêche abondante et le groupe commence alors à suivre Jésus. Il est facile de comparer avec la présentation de Marc-Matthieu où l'appel: "Venez derrière moi!" intervient en premier.

2. Cette particularité est renforcée par la place où Luc situe l'épisode. A la différence de Marc-Matthieu, il mentionne auparavant l'échec de Jésus à la synagogue de Nazareth, il poursuit en évoquant la prédication à la synagogue de Capharnaum sans mentionner les disciples. C'est seulement à l'issue de cette réunion que Jésus semble avoir un premier contact avec Simon puisqu'il entre dans sa maison et guérit sa belle-mère. Suit un temps de prédication personnelle de Jésus dans les synagogues de Judée avant que ne soit mentionnée la nouvelle forme que Jésus adopte en s'adressant aux foules massées sur les rives du lac de Gennésareth. Il fait alors appel à Pierre dont la barque est amarrée à proximité.

Au départ, Pierre se trouve donc lié à l'activité de prédication de Jésus lorsqu'elle prend de l'amplitude. Il en est de même des autres compagnons apôtres. La tradition Marc-Matthieu les situait comme "témoins dès la première heure" de toute l'activité "historique" de Jésus. Luc envisage plus la mission qu'ils assumeront après la résurrection, lorsqu'ils étendront l'activité de prédication en portant au loin la Parole.

Plusieurs épisodes confirmeront par la suite ces nuances entre les deux traditions. A Césarée (9/20), la profession de foi de Pierre ne lui attirera aucun reproche. L'annonce de son reniement sera présentée avec beaucoup de nuances (22/31) : "Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le froment, mais j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis très frères". Luc glissera également une apparition à Pierre (24/34) pour situer sa priorité en annonciateur de la résurrection.

3. Le "signe de la pêche abondante" se retrouve chez Jean (21/4) en "troisième signe", manifestant la présence de Jésus ressuscité à ses amis. Pour comparaison, en voici le texte exact :

Jésus se manifesta encore aux disciples sur le bord du lac de Tibériade, et voici comment. Il y avait là Simon-Pierre, avec Thomas, dont le nom signifie "Jumeau", Nathanaël, de Cana en Galilée, les fils de Zébédée, et deux autres disciples. Simon-Pierre leur dit : "Je m'en vais à la pêche." Ils lui répondent : "Nous allons avec toi." Ils partirent et montèrent dans la barque; or, ils passèrent la nuit sans rien prendre.

Au lever du jour, Jésus était là, sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c'était lui. Jésus les appelle : "Les enfants, auriez-vous un peu de poissons?" Ils lui répondent : "Non." Il leur dit : "Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez." Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n'arrivaient pas à le ramener, tellement il y avait de poissons.

Alors, le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : "C'est le Seigneur!" Quand Simon-Pierre l'entendit déclarer que c'était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n'avait rien sur lui, et il se jeta à l'eau. Les autres disciples arrivent en barque, tirant le filet plein de poissons; la terre n'était qu'à une centaine de mètres. En débarquant sur le rivage, ils voient un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain. Jésus leur dit :"Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre." Simon-Pierre monta dans la barque et amena jusqu'à terre le filet plein de gros poissons : Il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s'était pas déchiré.

4. Nous sommes ainsi amenés à repérer une similitude de composition avec la prédication à Nazareth. Ne cherchons pas dans la présentation de Luc la précision que nous exigeons actuellement. L'auteur nous livre un "sommaire" concernant le départ des apôtres à la suite de Jésus. Il est relativement facile de discerner cette concentration de traditions puisque

l'auteur mêle l'aventure de Pierre à celle de ses compagnons, il passe du singulier au pluriel avant de revenir au singulier et de retourner au pluriel. De même Jésus est d'abord appelé "Maître", titre donné à un "enseignant"; puis il est désigné comme "Seigneur", titre qui apparaît après la résurrection.

Trois épisodes successifs se démarquent ainsi l'un de l'autre : l'amitié initiale dans le cadre du lac de Tibériade - les premiers succès de la prédication apostolique après Pâques - le bilan définitif qu'il est possible d'attribuer au terme de l'aventure missionnaire.

5. Lucien de Samosate conseillait à tout écrivain "d'entremêler les faits" et il semble bien qu'en présentant le ministère de Jésus en Galilée Luc applique cette recommandation. "L'ensemble apôtres" s'entremêle à "l'ensemble Jésus". Malgré quelques modifications, ce dernier est assez proche de ce que nous rapportent les autres évangiles synoptiques. Au contraire, l'ensemble apôtres s'infiltre discrètement dans le cours des événements au point de retenir progressivement toute l'attention.

Ainsi la guérison de la belle-mère de Simon témoignait d'un premier contact… L'épisode de la barque laisse entrevoir une association plus étroite… Le choix des apôtres l'officialisera… puis viendra leur envoi en première mission, complété de leur rôle dans le partage des pains. Au long de cette vie commune, l'évangéliste ne manquera pas de souligner la formation privilégiée qu'ils reçoivent. Il est même possible de remarquer comment certains enseignements comme les paraboles se rapportent à leur situation beaucoup plus qu'à celle des autres auditeurs.

Piste possible de réflexion : "de la barque de Simon, Jésus enseignait la foule"…

Le texte de Luc et son genre littéraire en "maillons" d'une même chaîne

A la lecture de cette présentation "selon Luc" il faut admettre le caractère "habituel" de nos "étonnements" littéraires et donc prendre davantage en compte le mode de présentation qu'adopte le troisième évangile.

= Nous pouvons remarquer en premier la manière dont il souligne l'aspect progressif de l'engagement des futurs apôtres à la suite de Jésus. Très explicitement, il a mentionné leur regroupement antérieur à l'issue de la réunion à la synagogue et la guérison de la belle-mère de Pierre à cette occasion. En outre, à la différence des autres évangélistes, Luc n'évoque pas un appel, Jésus ne demande rien si ce n'est d'emprunter la barque pour s'adresser plus calmement à la foule. Pierre réagit après qu'il a constaté la pêche abondante et sa décision de tout quitter est présentée comme une libre décision de sa part.

= Par ailleurs, Luc semble adopter le genre littéraire que nous remarquions dimanche dernier pour le refus de Nazareth. En effet, le "signe de la pêche abondante" se retrouve chez Jean (21/4) en "troisième signe", manifestant la présence de Jésus ressuscité à ses amis. Après Pâques, ce symbolisme exprime justement le rayonnement de la première communauté. .L'auteur semble donc regrouper plusieurs épisodes successifs pour composer un "sommaire" concernant le départ des apôtres à la suite de Jésus. Il est relativement facile de discerner cette concentration de traditions : l'amitié initiale dans le cadre du lac de Tibériade - les premiers succès de la prédication apostolique après Pâques - le bilan définitif qu'il est possible d'attribuer au terme de l'aventure missionnaire.

= A juste raison, nous sommes soucieux de connaître Celui auquel nous nous référons comme centre de notre foi : Jésus de Nazareth, homme précis, au caractère défini, aux réactions bien enregistrées par ses compagnons. Mais l'évolution culturelle de notre civilisation nous a rendus plus exigeants et nous oublions souvent les limites qui s'imposent d'elles-mêmes en raison des mutations que les siècles ont accumulées, particulièrement en modes littéraires.

Pour atteindre le témoignage vécu autrefois, nous disposons de quatre témoins. C'est une chance lorsqu'on compare aux sources qui nous font connaître les personnages antiques, mais il faut demeurer réalistes. Les évangélistes n'avaient aucune prétention à tout dire ni à composer une œuvre "immortelle". Ils écrivaient à l'intention des chrétiens de leur époque, en rapport aux particularités des communautés dont ils guidaient la foi. Les études actuelles ont permis d'apporter quelques précisions sur la date de leur rédaction et d'esquisser quelques traits concernant leurs tournures de pensée. Mais elles confirment la nécessité d'admettre leur apport "fragmentaire" au service du témoignage dont ils rendent compte.

Ceci n'empêche pas de prendre au sérieux leurs écrits et de les lire attentivement. Mais nous n'avons pas à "boucher les trous" en cédant à notre imagination. Pour le détail, dans son prologue, Luc nous renvoyait à ceux qui ont écrit avant lui et qui, peut-être, ont fourni plus de renseignements. Leurs témoignages sont perdus ou ont été intégrés dans l'œuvre finale. Il faut nous contenter de celle-ci, telle qu'elle se présente.

= Luc amorce son évangile selon la même présentation qu'il adoptera par la suite. Il est important de repérer sa méthode. Elle n'est plus la nôtre, mais elle était la sienne, non pas pour piéger ses lecteurs ou abuser de leur naïveté, mais pour leur faire mieux comprendre "l'aventure" dans laquelle leur foi les engageait.

Fort heureusement, nous connaissons mieux cette méthode et son emploi courant à l'époque de l'auteur grâce à Lucien de Samosate, écrivain grec du 2ème siècle, qui la précise hors christianisme. Elle est relativement simple. L'histoire est envisagée à la manière d'une chaîne dont les différents maillons s'accrochent les uns aux autres, donnant solidité à l'ensemble tout en l'enrichissant de leurs particularités.

Luc divise ainsi sa première œuvre en trois parties : il concentre en un premier "ensemble" les principaux traits du temps "historique" de Jésus - puis, il composera un deuxième "ensemble" où il rassemblera au long d'une montée à Jérusalem les enseignements "historiques" susceptibles d'éclairer le temps de l'Eglise. Enfin, bien que le témoignage de la passion-résurrection présente chez lui un visage plus "classique", il l'accrochera à ce qui précédait et à ce qui suivra, à savoir les Actes des Apôtres.

= La pensée du troisième évangéliste au long des premiers chapitres de son œuvre se présente donc en succession d'anneaux qui se suffisent à eux-mêmes et s'accrochent parfaitement les uns aux autres. En premier, nous avons lu la prédication à Nazareth: elle débouchait sur un refus… L'auteur avait relié directement à la prédication dans la synagogue de Capharnaüm. Cette fois l'accueil avait été plus mitigé, mais un "démoniaque" avait exprimé les mauvaises interprétations que certains pouvaient donner au message. C'est alors que Luc présentait un premier contact entre Jésus et ses futurs amis. En ce dimanche, nous lisons un épisode qui concentre l'adhésion des apôtres sur le troisième "style" de prédication que Jésus abordera désormais en faveur des foules sur les rives du lac…

= Au long de ces premiers chapitres, l'évangéliste insiste beaucoup sur l'activité d'enseignement que mène Jésus. Spontanément, sa présentation suscite deux remarques.

Il faut d'abord admettre que nous restons sur notre faim pour connaître les thèmes que développait cet enseignement au début de son ministère. Nous pourrions espérer en avoir un exposé plus développé dans la "petite interpolation" qui évoquera le premier rayonnement de la Parole. Mais elle est très courte et insiste principalement sur le cœur de l'enseignement de Jésus en écho au choix de messianité qu'il avait exprimé dès le départ. Heureusement pour nous, Matthieu y pourvoira et Jean en soulignera les bases. Mais, en ce qui concerne Luc, ce n'est pas la facette qu'il aborde en priorité. Il apparaît que, de façon globale, il cherche à centrer notre réflexion sur le "fait" plus que sur le "fond".

D'ailleurs les expressions qu'il emploie pour définir l'enseignement de Jésus sont variées. Au début de notre passage, Jésus fait entendre "la Parole de Dieu" et il désignera ainsi la graine que le semeur jette en terre. Auparavant il précisait qu'il avait été envoyé "pour annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu". Le partage des pains sera également précédé d'un enseignement concernant "le Royaume de Dieu".

Le mot "enseigner" est donc à prendre au sens large comme activité principale de Jésus à ses débuts. C'est à cette activité que les apôtres vont être peu à peu associés avant d'en devenir responsables plus tard. Chez Marc et Matthieu, les apôtres étaient présentés comme les "témoins" de la première heure et ils cautionnaient ainsi le témoignage qui était présenté. C'est pourquoi les auteurs présentaient leur adhésion antérieurement à toute prédication. Luc insiste plutôt sur leur formation et la manière dont ils se sont peu à peu imprégnés de la pensée de Jésus malgré les ruptures qu'elle impliquait avec leur formation juive. Il parle moins des premières péripéties que de l'Eglise qui poursuit l'élan initial. Cette priorité de présentation est tout à fait compréhensible si l'on se souvient des conditions dans lesquelles Luc écrit vers l'an 80. Tout repose désormais sur les "témoins oculaires et auditifs" dont il était question dans le Prologue, mais tout repose également sur ceux qui sont appelés à prendre le relais.

Ainsi est née l'Eglise … 

Pour communier à la pensée de Luc, il suffit donc d'isoler les différents maillons qu'il enchaîne et de réfléchir à leur portée permanente.

1er maillon éclairant l'engagement des apôtres : "distance" de Jésus par rapport à son environnement d'origine

Nous avons eu l'occasion d'analyser l'échec à Nazareth. Il est possible d'en tirer plusieurs conclusions, elles concernent moins les compatriotes de Jésus que le jugement qui pouvait être celui des païens auxquels Luc s'adressait, cinquante ans après. Jésus ne s'était pas présenté comme un leader plébiscité par un groupe humain dont il aurait été originaire. Bien au contraire, il avait été refusé par les siens à cause de l'indépendance qu'il avait prise vis à vis de leurs rêves et de leur histoire. Fort heureusement, il avait "poursuivi son chemin".

Cette précision "préliminaire" conserve son importance. Certes, "historiquement", Jésus est de Nazareth, et cette origine éclaire la dimension d'humanité qu'il a voulu donner à son témoignage. Mais ce choix importe peu en lui-même et ne rend pas la foi chrétienne dépendante d'une civilisation. L'important pour la communauté de Luc comme pour nos communautés actuelles, c'est que Jésus s'est incarné et a partagé tout de notre humanité sans se laisser enfermer par une culture. Son témoignage a désormais une portée universelle.

2ème maillon éclairant l'engagement des apôtres : "distance" de Jésus par rapport à son cadre religieux d'origine

Dans la présentation de Luc, la synagogue de Capharnaüm semble bien symboliser le "système religieux" juif et concentrer les lacunes de tous les systèmes religieux. L'évangéliste situe en Galilée les éléments les plus significatifs du ministère de Jésus jusqu'au drame de sa condamnation. Si nous les affectons d'une précision rigoureuse, il s'ensuit de multiples contradictions avec les autres évangélistes. Au contraire leur place symbolique s'harmonise parfaitement en composition d'ensemble.

A la fin du commentaire de Jésus, "un homme possédé d'un esprit impur" interpelle Jésus et il est facile de percevoir dans ses reproches les trois "originalités" qui distinguent la foi chrétienne de la foi juive. Ce sont d'ailleurs celles qui la distinguent des autres religions. La première invective: "Jésus le Nazaréen" reprend la critique antérieure, peut-on prêter attention à un prédicateur insignifiant, originaire d'un village perdu ? A toute époque, la référence à l'humanité de Jésus pourra être ressentie comme "ne faisant pas assez religieux" selon l'aspiration courante. La deuxième invective: "Es-tu venu pour nous perdre?" trahit la dynamique du salut qu'apporte Jésus. Elle n'en retient que la perspective négative à l'encontre du péché des hommes. Enfin, la troisième invective: "Je sais qui tu es, tu es le Saint de Dieu" neutralise toute référence vraie au témoignage "historique" de Jésus, elle la relègue en perspective "mystique" selon la tendance habituelle du sentiment religieux.

Tout comme nous, Luc devait être affronté à ces déviances en milieu chrétien, tout comme il était affronté aux mêmes déséquilibres en milieu païen. Il importait donc qu'il les souligne comme autant de pièges que Jésus avait "muselés" avec force.

3ème maillon éclairant l'engagement des apôtres : nouvelle communauté constituée en dehors des structures "classiques" du judaïsme.

Historiquement, Luc ne nous dit pas grand chose du petit groupe d'amis qui accueillirent Jésus "au sortir de la synagogue" et furent les premiers bénéficiaires de sa présence amicale. La "maison de Simon" semble avoir été le lieu qui facilita au départ le rayonnement de Jésus en Galilée, puis en Judée. Il ne s'agissait pas pour autant d'un lieu fermé puisque, dès ce moment, Jésus en brise les limites et exprime sa volonté d'aller "ailleurs" annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu.

Au temps de Luc, le souci de cet "ailleurs" restait une préoccupation. Tout en vivant la nouveauté de la résurrection, la première communauté chrétienne avait eu du mal à "sortir" de Jérusalem. Du fait des oppositions, les communautés lointaines pouvaient trouver appui sur leur cohésion particulière où se vivait déjà un brassage entre juifs et païens. A toute époque, l'équilibre restera difficile entre le ressourcement chaleureux autour de Jésus et l'élan universel.

4ème maillon éclairant l'engagement des apôtres : "l'accrochage concret" de la mission.

Luc n'a pas tort de situer à cette place une évolution dans le style d'enseignement de Jésus. Car, c'est dans le cadre de ce nouveau style que s'origine la progression de l'engagement des apôtres Les foules se pressaient au bord du lac pour entendre la Parole. Mais les difficultés pratiques seront rapidement relayées par des perspectives apostoliques et c'est bien ce que l'évangéliste tient à souligner.

= Ceci ne l'empêche pas de préciser la façon très discrète dont les membres du premier groupe se trouvent associés à cette mission d'enseignement. Apparemment, il ne s'agissait que d'un service pratique qui facilitait la compréhension d'un grand nombre. L'évangéliste ne nous dit rien de l'influence personnelle qu'a pu avoir cette Parole dans leur esprit. Pourtant il nous rappelle qu'il ne s'agissait pas de fanatiques ou de doctrinaires. Il s'agissait de pécheurs.

Les commentaires insistent beaucoup trop sur le contraste entre cette première profession et leur apostolat ultérieur. Lorsqu'on parcourt les Actes des Apôtres, il est au contraire frappant de saisir la persistance des qualités qu'ils avaient mûries antérieurement. Le lac de Tibériade abondait en poissons comestibles variés, mais le métier de pêcheur était rude et exigeait de solides qualités, physiques et professionnelles. Il fallait manier les filets et les voiles, le plus souvent la nuit, quels que soient le temps et les menaces d'orage. Il fallait trier les espèces, transporter à terre les paniers pour la vente. Il fallait également assumer les conditions imprévues de filets pleins à craquer ou de filets vides malgré des heures de labeur.

Selon Marc, Pierre semble avoir été à la tête d'une entreprise moyenne qu'il lui fallait gérer en pleine responsabilité. Nous ne pouvons donc être étonnés de l'influence qu'il acquit peu à peu auprès de ses compagnons. De même, nous admirons l'audace de son tempérament lorsqu'il prit la tête du groupe au lendemain de la condamnation de Jésus. Par la suite, nous retrouvons sa sagesse lorsqu'il s'est agi de remplacer Judas ou de régler des tensions intérieures. Jésus n'a pas demandé à ses amis de renier leur ancien métier, il les a invités à en dépasser les limites. Mais le chantier qu'il leur ouvrait ne pouvait que bénéficier de leur expérience.

= Il nous faut par ailleurs percevoir la portée de ces précisions au temps où Luc écrivait. Elles dépassaient le plan de la simplicité des "structures" que Jésus voulait pour son Eglise. En lisant les Actes, notre attention est attirée vers des déformations proprement religieuses qui ont concerné la personne des apôtres. Ainsi, Simon le magicien veut acheter aux apôtres le pouvoir de recevoir l'Esprit Saint par imposition des mains. (Actes 8/19). Ainsi, lorsque Pierre arrive chez le centurion Corneille; celui-ci se prosterne à ses pieds (10/26) Pierre doit lui préciser: "Je ne suis qu'un homme, moi-aussi".

= Ce rapport entre ancien métier et engagement est d'ailleurs suggéré par la perspective qu'ébauche la dernière phrase : "pécheur d'homme". Il ne s'agit pas de capturer et d'enfermer les hommes dans un filet. Le mot grec suggère de les tirer vivants de la mer, symbole du mal qui constitue actuellement leur milieu de vie.

Ainsi s'est construite l'Eglise …

Quelques maillons postérieurs éclaireront l'engagement des apôtres

Luc poursuivra sa méthode de présentation en associant de plus en plus étroitement les apôtres aux "temps forts" de l'enseignement de Jésus. Il s'agira tout d'abord de l'écoute. En lisant certains passages, il est même possible d'estimer que certaines recommandations se rapporteront à leur situation beaucoup plus qu'à celle des autres auditeurs. Viendra ensuite un temps d'apprentissage lorsque Jésus enverra ses amis "pour proclamer le Royaume de Dieu". Ils seront ainsi à même d'assurer le partage symbolique des pains, rassasiant la foule rassemblée tout en recueillant les morceaux.

Avant la montée vers Jérusalem, Luc rend un hommage indirect à la manière dont a été vécu ce premier enchaînement. Les trois exigences qu'il précise à propos de l'engagement apostolique, correspondent assez exactement aux trois qualités que nous devons reconnaître à ceux qui ont fondé l'Eglise.

1. "Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids. Le Fils de l'homme, lui, n'a pas où reposer la tête". Au sens symbolique, telle est l'évolution de pensée qui les a menés de la culture juive, basée sur la Loi à la culture chrétienne, ouverte à l'universel. Ils ont accepté de "suivre Jésus où il allait", faisant leur la nouveauté de son enseignement avant de le porter aux quatre coins du bassin méditerranéen.

2."Ils ont laissé les morts enterrer leurs morts". Bien entendu, quand il évoque les morts, Luc pense au judaïsme enlisé dans un repli sur lui-même, en contradiction avec le message vivant qu'il aurait dû tirer des prophètes. A la suite de Jésus, les apôtres ont accepté de prendre leur distance par rapport à cette tradition et d'entrer dans une nouvelle vitalité.

3. "Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière, est impropre au Royaume de Dieu". Luc parlera plus abondamment dans les Actes de ceux qui "regardent en arrière" et ont souvent pesé sur les évolutions de la première communauté chrétienne. Connaissant sa manière de composer, nous ne pouvons qu'acquiescer à l'hommage qu'il ajoute à cette place et qui "s'accroche" assez logiquement aux premiers.

Deux maillons interviendront ensuite dans la deuxième partie de l'évangile de Luc

a) De nouveaux envoyés s'ajouteront aux anciens. Ce seront les 72 "autres" dont il est parlé au départ de la montée vers Jérusalem. Les directives dont nous retrouvons la présentation "totale" chez les autres évangélistes seront alors réparties entre les "anciens" et cette génération "nouvelle". Il apparaît que les matériaux qui composent cet ensemble visent la situation de la première communauté après Pâques, mais, en raison de "l'entrelacement" des deux temps, tout ce qui est dit est susceptible d'éclairer l'engagement du premier groupe rassemblé "historiquement" autour de Jésus.

b) Le comportement des amis de Jésus lors de la passion résurrection ne sera pas passé sous silence, mais il sera présenté de façon originale. Avant son déroulement tragique, Jésus rendra hommage à la solidarité qui s'est forgée peu à peu : "Vous êtes, vous, ceux qui êtes demeurés constamment avec moi dans mes épreuves". Et il tiendra à souligner le "mystère" des événements au delà du comportement des personnes: "Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamé pour vous passer au crible comme le froment. Mais Moi j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères". Luc est également le seul à mentionner ai pied de la croix les amis et les femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée.

Conclusion : Ainsi se poursuit l'Eglise …

L'examen plus précis de la présentation de Luc doit conduire à une conception plus précise de ce qu'on appelle, de façon générale, la "vocation". Nous sortons d'une époque "déiste" où la présentation de Marc-Matthieu a été schématisée. Les mentalités courantes l'ont interprétée plus ou moins en prédestination liée à un projet divin supérieur. Elles font référence à un appel quelque peu impératif qui ne tiendrait compte ni du temps, ni de l'orientation première. La liberté est mentionnée surtout en refus. Quant à l'objectif, il reste très flou, il est mis en rapport avec un "système" plus qu'avec une mission de prédication. Cette présentation a été amplifiée à l'issue de la Réforme voulue par le Concile de Trente (1545 - 1563).

Nous sommes loin du style évangélique et le texte d'aujourd'hui nous incite à remettre les choses au point. Certes, après vingt siècles d'histoire et de profondes mutations de civilisations, les circonstances ne sont pas les mêmes, mais une même ambiance s'imposera au départ, à savoir un contact simple et direct dans un registre d'humanité de service.

 
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