Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 4ème Dimanche du temps  ordinaire

 

Actualité

Le texte d'évangile de ce dimanche doit être lu en lien étroit avec celui de dimanche dernier. Il se présente en deuxième volet de la première prédication de Jésus et complète ce qui en a déjà été précisé pour constituer un anneau unitaire sur le sujet. Son aspect déconcertant retient particulièrement notre attention. A la différence des autres évangélistes, pourquoi Luc parle-t-il si rapidement d'un échec de Jésus comme s'il s'agissait d'une alerte préliminaire indispensable ? Les raisons ne se laissent pas découvrir au premier coup d'œil. Il importe de bien examiner le texte. Car si Luc  parle des difficultés rencontrées par Jésus, elles semblent  préfigurer à ses yeux les difficultés auxquelles nous ne pouvons manquer de nous heurter.


Evangile

Evangile selon saint  Luc 4/21-30

Rappel du premier mouvement : première prédication de Jésus à la synagogue de Nazareth

ayant roulé le rouleau et l'ayant rendu au servant, Jésus s'assit.

Les yeux de tous, dans la synagogue, le fixaient longuement.

Or il commença à leur dire : "Aujourd'hui, se trouve accomplie cette Ecriture à vos oreilles "

(annonce de l'anneau suivant)

Et tous lui rendaient témoignage.

Deuxième mouvement : Opposition progressive

1er temps : étonnement en raison des origines humaines de Jésus

Et ils s'étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche.

Et ils disaient : "N'est-il pas fils de Joseph, celui-ci ? "

2ème temps : désir de récupération, au plan local

Il leur dit : "Certainement, vous me direz cette parabole : Médecin, soigne-toi toi-même ! Autant que nous avons entendu de choses arrivées à Capharnaüm, fais-en aussi, ici, dans ta patrie "

Il dit : "Amen je vous dis : aucun prophète n'est accueilli dans sa patrie.

3ème temps : refus d'un rayonnement vers le monde païen universel

Il y avait de nombreuses veuves dans les jours d'Elie, en Israël, quand le ciel fut fermé durant trois années et six mois, lorsqu'arriva une grande famine sur toute la terre,

et auprès d'aucune d'elles fut envoyé Elie sinon à Sarepta de Sidon auprès d'une femme veuve

Il y avait de nombreux lépreux en Israël lors d'Elisée le prophète

et aucun d'eux ne fut purifié sinon Naaman le Syrien

Troisième mouvement : opposition violente 

Ils furent remplis tous de fureur, dans la synagogue, en entendant ceci

S'étant dressés, ils le jetèrent dehors, au dehors de la ville et le menèrent jusqu'à un escarpement de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie pour le précipiter en bas

Or lui, ayant traversé au milieu d'eux, faisait route.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Le texte de ce dimanche se présente en 2ème volet de la prédication de Jésus à la synagogue de Nazareth. Rappelons quels en étaient les thèmes, en référence au prophète Isaïe : "L'Esprit du Seigneur est sur moi… Il m'a consacré". Luc exprimait la mission de Jésus en dédoublant la citation biblique : en optique juive, Jésus "a reçu l'onction pour annoncer la Bonne Nouvelle à des pauvres"… en optique plus universelle, Jésus "a été envoyé pour opérer la libération des captifs, la guérison des aveugles et lutter contre toute forme d'oppression "…

Simple rappel de précisions mentionnées dimanche dernier.

= Luc a inversé la prédication à Capharnaüm et la prédication à Nazareth. Cette inversion est évidente lorsque sont évoqués des actes de puissance accomplis à Capharnaüm. Il en sera seulement question à l'étape suivante. Il ne s'agit certainement pas de l'erreur d'un copiste postérieur. Luc souligne une progression: il mentionne d'abord le milieu juif "natif", très restreint, la Parole gagne ensuite le milieu religieux provincial, plus vaste, elle sort alors du cadre religieux et s'adresse aux foules massées près du lac.

= L'épisode de Nazareth met en garde contre une interprétation trop étroite du Prologue. Certes, Luc garde le souci de nous renseigner sur "les faits qui se sont accomplis parmi nous". Certes nous ne mettons pas en cause le travail qu'il a mené pour "suivre attentivement avec précision tout depuis l'origine". Mais, en cet épisode comme en bien d'autres, on ne peut projeter nos conceptions modernes de reportage. A la manière des anciens, Luc se sent lié par le sens des faits plus que par leurs péripéties.

A l'évidence, l'échec de Jésus à Nazareth est une composition. Il est facile d'y discerner les étapes d'une opposition qui a du être progressive. Après un certain engouement qui mettait en valeur le village perdu de Nazareth, l'humanité de Jésus, partagée depuis sa plus tendre enfance, a été un premier obstacle à l'encontre des espérances messianiques courantes. Certains points de son enseignement ont du représenter un deuxième point d'achoppement. Luc retient surtout l’universalité de Jésus puisque, en l'an 80, il s'adresse majoritairement à des païens convertis. Enfin, l'évangéliste ne pouvait oublier le drame de la croix comme issue de la mission chrétienne. Même si leur intensité diminuait au moment où il écrit, les persécutions menaçaient toujours les jeunes communautés.

Il semble donc que Luc combine trois visites de Jésus à Nazareth, à différents moments de sa vie publique. Cela lui permet de rassembler en un seul anneau, à la manière habituelle de sa rédaction, un fait difficile à comprendre : l'échec de Jésus parmi les siens. Cela nous permet également de suivre l'analyse de l'évangéliste jusqu'en sa vision universelle ; il éclaire les motivations qui sont à la base des refus de tous les temps.

= Il est intéressant de rapprocher cette composition des ruptures entre juifs et chrétiens, lors des missions de Paul. Dans les Actes des Apôtres, Luc  précise certaines motivations.

Ainsi, à Antioche de Pisidie (13/44) "A la vue de la foule qui s'assemblait pour entendre la Parole de Dieu, les juifs furent remplis de jalousie… Paul et Barnabé déclarèrent: "C'était à vous d'abord qu'il fallait annoncer la Parole de Dieu. Puisque vous la repoussez et que vous vous jugez indignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les païens. Car ainsi nous l'a ordonné le Seigneur: 'Je t'ai établi lumière des nations pour que tu portes le salut jusqu'aux extrémités de la terre !'… Les juifs suscitèrent une persécution contre Paul et Barnabé et les chassèrent de leur territoire"…

= Pour saisir les racines de l'opposition à Jésus dans le cadre de Nazareth, il est nécessaire de revenir sur le texte de dimanche dernier et de dégager les "points forts" de la prédication de Jésus. Car il s'agit moins d'une prétention à la messianité que d'une conception de la messianité en général. Pour l'exprimer clairement, il suffit de prendre en "ordre inverse" les trois idées développées.

1. Selon la volonté première du Créateur, il n'est pas normal que demeurent tant d'inégalités et de détresses au détriment de l'épanouissement des hommes, il n'est pas normal qu'il y ait des captifs, des aveugles, des opprimés. L'universalité n'est pas un idéal qui s'ajouterait à une vie spirituelle personnelle, elle s'impose "par nature" au nom de la création.

2. Dieu ne peut donc avoir qu'un souci, rectifier ce bouleversement des choses et rétablir l'harmonie première. De façon théorique, plusieurs modes d'action seraient envisageables de sa part. Spontanément, nous penserions à une intervention directe, supprimant les anomalies et mettant en place une création nouvelle plus conforme à l'idéal originel. La Bible la refuse dans l'image du déluge mais bien des penseurs religieux en ont nourri l'espérance des fidèles.

En foi juive comme en foi chrétienne à la suite de Jésus, nous considérons de façon différente l'engagement divin : le Créateur a projeté de rectifier les handicaps des hommes par l'activité des hommes. C'est en éclairant et en soutenant de l'intérieur ceux qui collaborent à ce projet qu'il oriente patiemment la marche du monde vers un destin de justice et de paix.

Deux "messianités" se dessinent, impliquant deux conceptions différentes de l'Esprit auquel elles se réfèrent. Le passage d'Isaïe n'était donc pas seulement une référence au passé, Jésus exprimait un choix qui le démarquait de certains rêves. Effectivement, ce choix avait été entrevu par les meilleurs des penseurs prophétiques, mais il ne manquait pas d'autres textes anciens qui auraient pu être interprétés selon une autre conception de la messianité.

3. Il est donc normal que Luc insiste tant sur l'humanité de Jésus comme le lieu de la présence divine en Jésus. D'elle-même elle révélait un choix encore plus profond. Il est également normal que l'évangéliste évoque le cadre de la synagogue, car un autre type de religion apparaît. Le vrai rapport à Dieu ne peut se définir comme un culte orienté vers un en-haut extérieur, il se vit comme un accueil qui suscite une collaboration et précise un engagement créateur. Jean ne dira pas autre chose lorsqu'il esquissera le triple combat de Jésus : combat au plan religieux pour promouvoir un autre sens de Dieu… combat au plan socio-politique pour suggérer de nouveaux rapports mutuels… combat pour une vision plus optimiste de l'homme .

Informations concernant Elie et Elisée

Elie exerça son ministère de prophète au Royaume du Nord un siècle environ après la déchirure du Royaume de Salomon. Il s'opposa fortement au roi Achab (875-853) et à sa femme Jézabel. La rupture politique avec le Sud avait entraîné une rupture religieuse, d'où la diffusion et l'influence des religions païennes honorant les Baal. Elie s'efforça de maintenir la fidélité à Yahvé et à la Loi qui avait été remise à Moïse. Son souvenir était resté très vivace en mentalité populaire. Son exemple évoquait l'intransigeance dans la foi. S'y ajoutait une idée qui avait bien du mal à passer, à savoir l'ouverture du salut aux païens.

1er livre des Rois " Le prophète Elie partit pour Sarepta, et il parvint à l'entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l'appela et lui dit : "Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d'eau pour que je boive ?" Elle alla en puiser.. Il lui dit encore : "Apporte-moi aussi un morceau de pain ", Elle répondit : " Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu: je n'ai pas de pain. J'ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d'huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. "

Élie lui dit alors : " N'aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d'abord cuis-moi un petit pain et apporte-le-moi, ensuite tu feras du pain pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d'Israël : "Jarre de farine point ne s'épuisera, vase d'huile point ne se videra, jusqu'au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre".

La femme alla faire ce qu'Élie lui avait demandé, et longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s'épuisa pas, et le vase d'huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l'avait annoncé par la bouche d'Élie."

Sarepta est une ville phénicienne, proche de la côte méditerranéenne, à 15 kms au sud de Sidon.

Elisée succéda à Elie et poursuivit le combat pour la pureté de la foi en Yahvé. De nombreuses traditions l'avaient rendu populaire en évoquant principalement ses miracles. Parmi eux, figure la guérison du général syrien Naaman.

2ème livre des Rois : "Le général syrien Naaman, qui était lépreux, descendit jusqu'au Jourdain et s'y plongea sept fois, pour obéir à l'ordre du prophète Élisée; alors sa chair redevint semblable à celle d'un petit enfant : il était purifié! Il retourna chez l'homme de Dieu avec toute son escorte; il entra, se présenta devant lui et déclara : "Je le sais désormais : il n'y a pas d'autre Dieu, sur toute la terre, que celui d'Israël!

Je t'en prie, accepte un présent de ton serviteur. " Mais Élisée répondit : "Par la vie du Seigneur que je sers, je n'accepterai rien." Naaman le pressa d'accepter, mais il refusa. Naaman dit alors : "Puisque c'est ainsi, permets que ton serviteur emporte de la terre de ce pays autant que deux mulets peuvent en transporter, car je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice à d'autres dieux qu'au Seigneur Dieu d'Israël."

Nazareth était une bourgade insignifiante de Galilée. L'Ancien Testament ne la mentionne même pas. Pourtant elle remontait à quelque deux mille ans avant la naissance de Jésus. Une source abondante jaillissait sur ses coteaux abrités dominant la fertile plaine d'Esdrelon. A 24 Kms de la mer de Galilée le village était assez proche de la route des caravanes qui se rendaient en Egypte. Une place centrale devait regrouper les habitations et les ateliers. De nombreux champs et vignobles s'étendaient aux alentours.

 

Piste possible de réflexion : "Aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie"

 

Le texte de Luc et son genre littéraire

Il est impossible de comprendre ce passage si nous l'abordons comme un reportage selon nos conceptions modernes. Les raisons qui motivent le brusque revirement des gens de Nazareth apparaissent comme très floues et leur colère soudaine se révèle disproportionnée. Par ailleurs, le texte présente une contradiction évidente. Jésus est invité à refaire en son pays ce qu'il a fait à Capharnaüm, mais, selon Luc, il n'ira en cette ville qu'après son expulsion.

Les connaissances actuelles concernant les textes anciens nous confirment que Luc a eu recours à un genre littéraire "global", habituel à une époque qui ignorait la précision que nous exigeons actuellement. Il s'agit d'une composition qui permet à l'auteur de  donner un sommaire de l'échec de Jésus en milieu juif. En se référant aux parallèles de Marc et de Matthieu, on peut déceler la concentration de trois visites successives.

1. Les débuts du ministère de Jésus ont certainement bénéficié d'un accueil favorable et même d'un enthousiasme de la part des foules de Galilée.

2. Les oppositions sont venues ensuite. Elles ont concerné des points essentiels au regard des espérances messianiques telles qu'elles s'exprimaient dans les mentalités courantes. Tout d'abord les origines "humaines" de Jésus ne semblaient pas correspondre aux annonces passées. Il en était de même du "style" qu'il imprimait à son engagement. Enfin, bien que la visée universelle de son enseignement reprît les appels des prophètes, elle lui associait une rupture avec la tradition des anciens.

3. Lorsque Luc écrit, tous connaissaient le drame qui avait jailli de ces oppositions. Jésus avait été poussé hors de Jérusalem, centre du judaïsme, et avait été cloué sur une croix. Mais tous connaissaient également ce qui était devenu le cœur de la foi chrétienne: au matin de Pâques, Jésus ressuscité était "passé au milieu d'eux" sans que désormais les hommes puissent l'empêcher d'aller son chemin.

 

Les difficultés "historiques" rencontrées par Jésus

D'autres textes évangéliques éclairent plus explicitement les trois périodes que Luc concentrent à Nazareth, symbole du milieu originel où Jésus avait grandi et où, selon le contexte habituel, il était censé avoir assimilé la pensée juive traditionnelle.

= En ce qui concerne Nazareth, son village d'origine, l'évangéliste Jean rapporte les discussions qui intervinrent lors de la fête des Tentes (7/40), sans doute en septembre 29. "Alors que certains disaient : "c'est le Christ", d'autre répliquaient : "l'Ecriture n'a-t-elle pas dit que c'est de la descendance de David et de Bethléem, le village où était David, que doit venir le Christ?". C'est d'ailleurs ce que les pharisiens objectent à Nicodème : "Etudie ! Tu verras que ce n'est pas de la Galilée que surgit le prophète"… Il faut dire qu'en ce temps la première éducation était sommaire et principalement fondée sur la Loi. Elle se complétait grâce aux entretiens du sabbat, menés par un fidèle et donc de densité religieuse très variable d'une "patrie" à l'autre.

= Une autre motivation risque de nous échapper pour saisir les racines de l'opposition à Jésus dans le cadre de Nazareth. Il est nécessaire de revenir sur le texte de dimanche dernier. Jésus ne dit pas seulement: "l'Esprit est sur moi", il ajoute quelques versets d'Isaïe qui précisent les perspectives qu'il donne à sa messianité : en expression juive, "porter la Bonne Nouvelle aux pauvres"… en expression païenne équivalente, "délivrer les captifs et les opprimés, rendre la vue aux aveugles…

Faute de connaître toutes les Ecritures, nous risquons de ne pas repérer le choix que Jésus exprime entre plusieurs conceptions possibles de la messianité espérée. Nombre de textes anciens précisaient d'autres perspectives. Lors de sa première prédication, Jésus va donc plus loin qu'une prétention à la messianité, il précise d'emblée ce que Luc confirmera ensuite en présentant ses engagements concrets. Les discussions ultérieures concernant Nazareth "biaiseront" sur cette contestation fondamentale.

= Cette ambiguïté des critiques demeure aujourd'hui, il est donc nécessaire de bien saisir la présentation de Luc et de l'exprimer clairement. Pour cela, il suffit de prendre en "ordre inverse" les trois idées qu'il développe en s'appuyant sur la pensée biblique.

a) Selon la volonté première du Créateur, il n'est pas normal que demeurent tant d'inégalités et de détresses au détriment de l'épanouissement des hommes, il n'est pas normal qu'il y ait des captifs, des aveugles, des opprimés. En conséquence, l'universalité n'est pas un idéal qui s'ajouterait à une vie spirituelle personnelle, elle s'impose "par nature" au nom de la création.

b) Dieu ne peut donc avoir qu'un souci, rectifier ce bouleversement des choses et rétablir l'harmonie première. Mais, d'un point de vue humain théorique, plusieurs modes d'action sont envisageables de sa part. Spontanément, nous penserions à une intervention directe, supprimant les anomalies et mettant en place une création nouvelle plus conforme à l'idéal originel. Dans l'image du déluge, la Bible refusait l'hypothèse d'un renouvellement matériel mais bien des penseurs religieux juifs avaient nourri l'espérance de leurs fidèles en des sens approchés. Nous disposons des nombreux écrits qui accentuaient cette possibilité aux approches de notre ère. Ainsi, le "Fils de l'homme" dont parle le livre de Daniel vient "sur les nuées du ciel" et il lui est donné souveraineté sur tous les peuples de la terre.

L'engagement "historique" de Jésus invite à "visionner" de façon différente l'engagement divin. La conviction qui en ressort est relativement simple et tout aussi plausible : le Créateur a projeté de rectifier les handicaps des hommes par l'activité d'autres hommes. C'est en éclairant et en soutenant de l'intérieur ceux qui collaborent à ce projet qu'il oriente patiemment la marche du monde vers un destin de justice et de paix.

Deux "messianités" se dessinent ainsi, impliquant deux conceptions différentes de l'Esprit auquel elles se réfèrent. Le passage d'Isaïe n'était donc pas seulement une référence au passé. En l'évoquant, Jésus exprimait un choix qui le démarquait de certains rêves. Aujourd'hui, il nous est possible de "valoriser" davantage ce choix en prenant en compte son témoignage tel que nous le connaissons en déroulement historique total et en rayonnement postérieur. Au départ, son originalité ne pouvait que choquer ses interlocuteurs. Et c'est bien ce qui arrive.

c) Il est donc normal que Luc insiste particulièrement sur les "points sensibles" qui démarquent les deux conceptions. L'humanité de Jésus s'est présentée comme le lieu et le "test" de l'activité de l'Esprit de Dieu en lui. Certes, cette activité immédiate était source de bienfaits, mais son orientation imprévue ébranlait nombre d'espérances, explicites ou implicites. Cet ébranlement allait même plus loin, car un autre type de religion apparaissait. Désormais le vrai rapport à Dieu ne pouvait plus se définir comme un culte orienté vers un en-haut extérieur, il devait se vivre comme un accueil, suscitant une collaboration et précisant un engagement créateur.

En elle-même cette perspective n'a rien d'invraisemblable ni d'impossible. Le monde divin nous échappe et nous échappera toujours. Pourtant elle prend en porte-à-faux l'imaginaire humain que suscite le sentiment religieux naturel. Le milieu juif en était imprégné, Luc va rencontrer les mêmes pesanteurs en milieu païen. Il n'y a donc rien d'étonnant à le voir souligner l'humanité du témoignage de Jésus et l'universalité de son enseignement.

 

Les difficultés "historiques" rencontrées par Luc

Nous avons déjà précisé la situation de Luc lorsqu'il écrivait son évangile, vers l'an 80. Il semble assuré qu'il s'adressait à des chrétiens plus ou moins bien convertis et qu'il cherchait à étendre ce rayonnement dans des milieux païens marqués de la même mentalité. Il est donc relativement facile de percevoir les handicaps qui pouvaient les influencer.

Nous oublions souvent la culture qui imprégnait leur milieu de vie. Les conquêtes d'Alexandre le Grand, entre 334 et 323, avaient largement diffusé la culture grecque en Asie. Certes, celle-ci avait été diversement assimilée selon les peuples mais elle avait imprégné la plupart d'entre eux. Luc ne s'adressait donc pas à des "sauvages" incultes ou fétichistes. Au contraire, ses interlocuteurs étaient pénétrés d'une sagesse humaniste évoluée, impliquant une morale et une référence religieuse. Beaucoup avait d'ailleurs été attirés par le judaïsme en raison de sa conception de Dieu, de sa moralité supérieure et de son culte qui ne comportait aucun sacrifice dans la cadre synagogal.

Avant la destruction de Jérusalem et la perte d'influence qui s'en était suivie pour le judaïsme, la mission chrétienne avait commencé son rayonnement. Mais, aux yeux des régions lointaines, elle avait présenté le visage d'une secte dissidente, issue du milieu religieux palestinien. Au lendemain de Pâques, la première communauté s'était en effet installée à Jérusalem, centre du judaïsme. Pendant plusieurs années, elle avait simplement ajouté ses rites et sa pensée au culte et aux enseignements juifs. Certes, elle apparaissait plus ouverte que les autres sur le monde extérieur, mais la plupart des contemporains ignoraient les évolutions qu'elle avait du opérer par rapport aux traditions juives. L'originalité de son enseignement avait bien du mal à ressortir au sein du brassage des idées et des courants religieux dans le monde gréco-romain. Jésus apparaissait surtout comme son fondateur. Sa seule particularité tenait dans le fait que ses compagnons affirmaient qu'il était en vie alors qu'il avait été exécuté sur ordre du gouverneur romain. Mais, en littérature, les récits "merveilleux" ne manquaient pas, sur ce point comme sur bien d'autres.

Les perturbations que nous connaissons étaient intervenues brutalement. Les romains avaient détruit le Temple et mis à sac Jérusalem. L'influence juive avait sombré en quelques années. Un groupe de pharisiens, rescapés de la ruine et regroupés à Jamnia, tentait de relancer le judaïsme à partir des groupes juifs dispersés. Mais, après la catastrophe, leur projet semblait désespéré…

Cependant, pour tout observateur chrétien "lucide", deux faits "positifs" émergeaient de cette situation "négative". Jusque là l'humanisme biblique avait imposé son idéal face à la sagesse grecque. Désormais, tout contrepoids avait disparu. Un seul interlocuteur semblait en mesure de relever le défi et de reprendre l'essentiel de l'héritage passé, il s'agissait du christianisme naissant s'il osait "prendre son envol" en toute indépendance.

Or, cette indépendance ne demandait qu'à s'exprimer. Car, entre temps, les perspectives du témoignage fondateur étaient apparues avec plus de précision tout en révélant leur amplitude. Il suffit de comparer les lettres de Paul et les évangiles rédigés postérieurement pour percevoir cet approfondissement. Le premier reste très dépendant des modèles juifs de pensée. Il concentre la foi chrétienne sur le drame de la croix en transposant le schéma religieux des sacrifices pour en exposer la valeur. Sans contredire cette référence, les évangiles insistent longuement sur la densité humaine de l'engagement historique de Jésus. L'exemple le plus frappant est celui de Jean. Il ne contredit pas l'approche de Paul, mais il situe la croix comme issue du triple combat qu'a mené Jésus au long de sa vie publique: combat au plan religieux pour promouvoir un autre sens de Dieu… combat au plan socio-politique pour suggérer de nouveaux rapports mutuels… combat pour une vision plus optimiste de l'homme.

La "réussite" du message chrétien au cours des premiers siècles apparaît donc comme la conjugaison d'une ouverture universelle portant au delà de son milieu originel un témoignage riche en virtualités humaines. Pour Luc, en Jésus, humanité historique et universalité étaient liées. Dès lors, nous comprenons l'importance qu'il donne aux trois ruptures que précise le passage de ce dimanche. Il accélère l'indépendance de Jésus vis-à-vis du judaïsme qui avait nourri sa jeunesse et s'était dévalué en nationalisme avant de disparaître … Il souligne cependant l'universalité que portait effectivement la pensée juive à ses origines avant que ne s'opère le repli nationaliste des derniers siècles… Enfin, il centre sur le témoignage personnel de Jésus la mission dont a été investie l'Eglise. Par elle Jésus poursuit son chemin, chemin qui diverge désormais du chemin juif puisqu'il a été refusé en raison même de son universalisme.

 

Nos difficultés "actuelles" en milieu occidental …

Luc peut nous paraître lointain. Pourtant, après vingt siècles de christianisme en civilisation occidentale, il est relativement facile de rapprocher notre situation de la sienne. Sans comparer à l'effondrement du judaïsme en 70, il faut admettre un net recul de la foi chrétienne dans sa pratique comme dans son influence sur les mentalités. Le trouble qui en résulte est accentué par la mondialisation. Celle-ci met au contact de civilisations ancestrales sous un jour nouveau. Elles apparaissent fondées sur des conceptions humanistes différentes de celles qui marquent encore notre culture mais tout aussi dignes d'attention. D'un autre côté, fort heureusement, les chrétiens ont une conscience plus vive du rayonnement universel de l'Eglise, mais il leur apparaît sous un jour différent de la mission d'autrefois. Les conditions sont plus complexes, car il ne suffit plus d'encourager les engagements, il s'agit de repenser des présentations marquées par l'usure du temps et par les conflits de l'histoire.

La "conviction " de Luc mérite alors quelque attention. Pour affronter l'universalité, ne convient-il pas de serrer de plus près l'humanité de Jésus, l'humanité concrète, celle des faits? Au début de notre ère, c'est ce souvenir qui a bousculé les traditions et les rêves des premiers témoins. La référence à ce témoignage a poursuivi sa course en bousculant à son tour nombre de civilisations occidentales. Aujourd'hui, face à la diffusion de l'Islam et à la percée de la sagesse extrême-orientale, n'est-ce pas cette humanité qu'il nous faut ré-exprimer plutôt que nous perdre en de vaines critiques.

Or nous sommes en retard pour les remises en question qu'engendre un nécessaire retour aux sources.

= A juste raison, nous pensons à l'intellectualisme qui a marqué le christianisme du passé en multipliant les définitions et des dogmes. Il est certain que, dans le cadre de certaines époques, il a favorisé le type de civilisation dont nous héritons. Les formulations anciennes ne sont pas fausses, mais elles suggéraient d'aller de l'avant. Or, elles ont souvent été figées. Dès lors elles ne remplissent plus aujourd'hui le but qu'elles se fixaient, à savoir témoigner de la cohérence et de l'authenticité de la manifestation humaine de Dieu en Jésus.

= Luc nous fait surtout penser à un handicap plus profond qui semble peu perçu. Il ne suffit pas de parler de l'humanité de Jésus. Dans une ambiance qui a conscience de la grande diversité des options possibles il s'agit d'en présenter la densité.

Or, en mentalité courante, l'humanité de Jésus est rarement évoquée avec la rigueur de présentation qui ressort des évangiles. Il ne s'agit pas d'une négation absolue de l'existence concrète de Jésus de Nazareth. Il s'agit d'un manque d'intérêt pour ce qui a été concrètement vécu par Jésus. Beaucoup conservent en leur mémoire un portrait-robot plus ou moins folklorique et ne cherchent pas à aller plus loin. D'autres ont construit leur lien à Jésus en spiritualité purement imaginaire. Il fallait bien que Jésus fût un homme pour pouvoir sauver les hommes. Cette échéance étant accomplie, sous le couvert de la résurrection et du don de l'Esprit, il est désormais possible d'en revenir à une religion classique de demandes et de protections.

A la source de ce déséquilibre, il est facile de repérer deux glissements qui, de façon sournoise, ont faussé le visage authentique de la foi chrétienne. En premier, il faut mentionner la querelle catholiques-protestants. Elle a prétendu s'appuyer sur les évangiles au détriment d'un humanisme qui amorçait un renouveau par retour aux sources. Non seulement elle a étouffé ce réveil, mais, en raison d'une cruauté peu évangélique, ce conflit politico-religieux a complètement discrédité la référence au Christ. Il a ainsi favorisé un "déisme des philosophes et des savants" qui cherchait à mettre tout le monde d'accord mais éloignait du "Dieu de Jésus-Christ" dont témoignaient les évangiles. Nous sommes loin d'être sortis de cette ambiguïté.

Elle rejoint un autre handicap dont nous avons déjà dit quelques mots. Il s'agit de la portée qu'il convient de donner au drame de la croix. Dès l'origine, deux courants se sont manifestés pour en présenter la portée. La foi des uns et des autres n'était pas en cause, mais il n'empêche qu'ils orientaient les esprits de façons différentes. Car, en arrière-plan, ils suggéraient des visages difficilement conciliables en ce qui concerne les hommes, le Christ et Dieu…

Bien qu'il ne soit pas certain qu'il fût le plus ancien, un courant a pris ensuite de l'ampleur et a envahi la pensée chrétienne au point de laisser croire qu'il était le seul à l'exprimer. Il se réclame principalement de la pensée de Paul concernant le salut apporté par Jésus. La lettre aux Romains l'exprime en un enchaînement d'affirmations : 1. Depuis les origines, "tous les hommes sont dévoyés et, de ce fait, soumis à la colère de Dieu"… 2. Par son sacrifice, Jésus a obtenu le pardon des fautes; en versant son sang, il a réalisé une "œuvre de justice" qui a "réconcilié les impies avec Dieu"… 3. Chaque homme se trouve désormais justifié par la foi qu'il met en Jésus et la vie nouvelle qu'il mène selon son enseignement…

Qu'ils l'adoptent ou qu'ils le refusent, la majorité de nos contemporains considèrent ce schéma comme représentatif de la vision chrétienne. Or, il est loin d'intégrer les nuances tout aussi historiques que lui ont apportées les évangiles. Leurs auteurs ne spéculent pas sur les catégories imprécises qui suggèrent un sens pessimiste de l'homme, une vision punitive de Dieu et une adhésion moralisante de la foi. Ils nous présentent une existence positive, engagée au nom de Dieu en une activité bien précise de contestation des pesanteurs humaines. Ce qu'ils proposent aux chrétiens, c'est de faire le lien entre sa présence ressuscitée et une humanité concrète que nul ne peut contester.

Fort heureusement, ce deuxième courant retrouve actuellement de la vigueur en Lumière, Vérité et Vie. Mais il reste beaucoup à faire pour lui donner sa vraie place dans la liturgie comme dans l'enseignement courant. Il n'est pas superflu de situer à son sujet une difficulté actuelle d'évolution.

Annexe : N'oublions pas les difficultés "universelles" rencontrées par tout témoignage

Il est normal que les évangiles ne s'étendent pas sur les difficultés "universelles" que Jésus a rencontrées comme chacun d'entre nous. Mais rien ne nous interdit de mentionner leur présence et leur influence en arrière-plan.

Le témoignage met en présence deux personnes différentes. Or, le plus souvent, cette différence ne se limite pas à un simple contraste de situation. Elle s'enracine plus profondément. Le meilleur exemple nous est fourni par les rapports parents-enfants au moment de l'adolescence. Celui qui porte témoignage a un sincère désir de faire passer des valeurs précises, valeur qu'il ressent selon son tempérament, ses convictions, ses modes de pensée individuels. Malgré toute son intelligence et sa bonne volonté, il ne peut faire autrement que de "construire" son témoignage dans le cadre relatif de sa propre expérience ou dans le cadre qu'il "imagine" pour son interlocuteur. Mais peut-on "imaginer" totalement la structure de pensée et la sensibilité de quelqu'un d'autre ?

Celui qui reçoit le témoignage ne le reçoit donc jamais tout à fait comme il est porté. De multiples éléments s'ajoutent à ceux que nous venons de signaler et renforcent ce que l'on peut appeler un facteur "émotionnel", souvent inconscient. Le "récepteur" n'est jamais neutre par rapport au "donneur". Amitié, indifférence ou opposition précèdent tout rapport avec lui et constituent un "terrain" qui conditionne tout échange.

Si les valeurs transmises correspondent à une attente, c'est l'accueil et on ne peut que se réjouir en parlant de témoignage positif. Si elles ne dérangent pas trop, ce sera l'enregistrement poli et passager, source de bien des illusions pour juger de l'impact du témoignage. Si le dialogue pose question et entre à contre-courant d'un ordre profondément pré-établi, il n'y a pas à s'étonner d'un phénomène de rejet. Il n'y a surtout pas à imputer obligatoirement la responsabilité du refus à celui qui a porté témoignage.

Les chrétiens ne devraient pas être surpris de cette situation, car Jésus les a invités à la lucidité en composant ses paraboles. Celle du semeur est particulièrement instructive. Jésus ne condamne pas les terrains qui n'accueilleront pas sa Parole ou étoufferont sa croissance, mais il n'entretient aucune utopie à leur sujet.

Conclusion 

L'échec de Jésus à Nazareth rejoint également un malaise qui pèse sur le "moral" de nombreux fidèles. Il touche aux recommandations qui leur sont souvent adressées dans le cadre de leurs communautés. Plongés au cœur de l'incroyance en raison de leurs activités quotidiennes, les chrétiens sont les premiers à percevoir l'importance du témoignage. Ils ne pensent pas anormal que cette question soit évoquée car cet engagement est "logique" en foi chrétienne et, dans l'Eglise, demeurent bien des contradictions ou des comportements conservateurs.

Mais la présentation de ces recommandations est souvent maladroite. Le souci de stimuler engendre une fausse culpabilisation. Que de fois n'entend-on pas ce reproche. " Si chaque chrétien témoignait positivement de sa foi et s'engageait hardiment… tous reconnaîtraient alors Jésus comme le Sauveur et l'incroyance disparaîtrait."

Qui, plus que le Christ, a porté un témoignage authentique des valeurs chrétiennes? … et ce fut l'échec à Nazareth, suivi de l'échec à Capharnaüm, en attendant l'échec à Jérusalem…

 

(C) Franck Laurent

 
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