Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 3ème Dimanche du temps ordinaire

 

 

Actualité

Après avoir bénéficié d'une grande diversité de réflexion aux temps de l'Avent et de Noël, nous voici revenus à la continuité de l'évangile de Luc. De façon un peu brutale, la liturgie nous met en face de deux commencements : les premiers versets du troisième évangile et la première prédication de Jésus à la synagogue de Nazareth.

Il est évident qu'il s'agit de passages de "natures" différentes. Le premier est un prologue personnel qui nous livre surtout les perspectives "pastorales" qui motivent Luc en faveur de la communauté à laquelle il s'adresse. Le deuxième aborde directement les débuts du ministère public de Jésus en Galilée. Il s'agit donc d'une présentation qui concerne le témoignage lui-même.

Pourtant, en rapprochant notre situation actuelle de la situation de Luc en l'an 80, nous percevons une grande complémentarité entre ces deux passages. On ne peut transmettre la foi chrétienne n'importe comment. A certaines époques "sensibles", deux questions préliminaires ne peuvent manquer d'être abordées, celle de la transmission du message et celle de sa présentation. Luc y était affronté aux environs de l'an 80 lorsqu'il s'adressait à la grande diversité des païens qui habitaient le Bassin méditerranéen. Malgré bien des difficultés, la mission chrétienne s'était largement répandue mais il importait de poursuivre et de réussir le passage du monde juif au monde grec. Aujourd'hui l'incroyance contemporaine pèse de tout son poids alors que les mutations en cours changent l'angle d'approche des questions religieuses. A vingt siècles de distance les exigences sont comparables. Sans nous fournir de solutions miracles, l'expérience du passé peut donc nous éclairer.

Evangile

Evangile selon saint Luc 1/1-4 + 4/14-21

Le texte de ce dimanche est fait de deux éléments différents 

Prologue de l'Evangile de Luc :  

Puisque beaucoup entreprirent de recomposer un récit au sujet des faits qui se sont trouvés pleinement accomplis parmi nous,

selon ce que nous ont livré ceux qui sont devenus depuis le commencement témoins oculaires et hommes de service de la Parole.

il me sembla bon, à moi-aussi, après avoir suivi attentivement avec précision tout depuis l'origine,

de t'en écrire avec suite, illustre Théophile,

afin que tu reconnaisses au sujet des paroles dont tu fus instruit, la solidité."

Première partie d'une série d'anneaux traitant du ministère de Jésus en Galilée: 1er anneau : échec à Nazareth (moitié aujourd'hui) 

Sommaire du ministère de Jésus en Galilée

Jésus retourna, dans la puissance de l'Esprit, vers la Galilée, et une rumeur se répandit à travers tout le pays voisin à son sujet.

Et lui enseignait dans leurs synagogues, sans cesse glorifié par tous.

1ère étape ; Nazareth, lieu de sa première formation

Il vint vers Nazara où il avait été élevé

il entra, selon qu'il en était coutumier, le jour des sabbats, dans la synagogue et il se dressa pour lire.

Thème général de la première prédication, en lien avec le passé

Et lui fut remis un rouleau du prophète Isaïe. Ayant déroulé le rouleau, il trouva le passage où se trouvait écrit :

"L'Esprit du Seigneur est sur moi. C'est pourquoi il m'a consacré par l'onction pour annoncer la Bonne Nouvelle à des pauvres.

De moi il a fait son envoyé pour proclamer à des captifs la liberté et à des aveugles le retour à la vue, pour renvoyer des gens opprimés en liberté

pour proclamer un an d'accueil du Seigneur" (Isaïe 61/1 58/6)

Ayant roulé le rouleau et l'ayant rendu au servant, il s'assit

Les yeux de tous, dans la synagogue, le fixaient longuement.

Or, il commença à leur dire : Aujourd'hui se trouve accomplie cette Ecriture à vos oreilles.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Il est évident que le passage proposé à la réflexion comporte deux parties différentes. En étude préliminaire, il importe de les traiter selon "leur nature propre", même s'il est possible de trouver ensuite un thème qui les "enveloppe".

La première partie n'est qu'un prologue personnel qui nous livre surtout les qualités "littéraires" de Luc et les perspectives "pastorales" qu'il poursuit en faveur de la communauté à laquelle il s'adresse. D'une certaine façon, il est indépendant de l'œuvre générale. La deuxième partie aborde directement les débuts du ministère public de Jésus en Galilée. Elle nous introduit donc en ambiance d'évangile, mais elle présente un double handicap. Elle "saute" les trois premiers chapitres de Luc et particulièrement les préparations "adultes" à ce ministère. Par ailleurs, la liturgie "coupe" en deux la première prédication à Nazareth et rejette à dimanche prochain "l'échec" de Jésus en son milieu d'origine.

* Pour "y voir clair" voici quelques précisions rappelant les dimanches passés et concernant les dimanches futurs

Entre 1/5 à 4/13, donc avant ce 3ème dimanche ordinaire :

1. = Luc a regroupé en un premier temps ce qui avait trait au "temps des conceptions et des naissances": annonce de la naissance de Jean-Baptiste - annonce de la naissance de Jésus - visite de Marie à Elisabeth - naissance de Jésus - visitation de Jésus au Temple lorsqu'il a douze ans.

2. = Puis il a amorcé les préliminaires historiques du deuxième temps concernant le "ministère en Galilée" : activité de Jean-Baptiste - révélation de la personnalité de Jésus au Jourdain - exacte conception de sa filiation à la lumière des épreuves au désert.

Après ces préliminaires, et jusqu'au début du carême (au 7ème ou 8ème dimanche ordinaire), de nombreux "vides" vont obscurcir la présentation de l'évangéliste. Celle-ci est pourtant facile à dégager d'une lecture "complète" des premiers chapitres.

3. = Luc unifie les débuts historiques du ministère de Jésus en Galilée en insistant sur sa prédication. Nazareth symbolise le milieu juif d'origine. La prédication à la synagogue comportera donc deux volets : le premier est présenté en ce dimanche. Jésus incarne le témoignage de l'Esprit selon les orientations prophétiques… Le deuxième volet est reporté au 4ème dimanche ordinaire. Un succès relatif sera suivi d'un refus en raison de la modestie de son humanité…

4. = La liturgie "saute" ensuite l'enseignement à la synagogue de Capharnaüm, principale ville de Galilée. Celle-ci symbolise l'extension de la prédication de Jésus, toujours en milieu juif. Le possédé qui contredit Jésus à Capharnaüm ne fait que résumer les objections "globales" qui lui seront ensuite adressées par les rabbins et les enseignants juifs.

5. = Intervient alors l'adhésion des apôtres, auditeurs permanents de la Parole et futurs responsables de sa proclamation universelle. Au 5ème dimanche ordinaire, leur départ est nettement orienté vers le relais de la prédication. De façon symbolique, "Jésus monte dans leur barque".

6.= Malheureusement, la liturgie fait ensuite l'impasse sur les ruptures entre la pensée juive traditionnelle et les évolutions que suscite le comportement de Jésus : accueil du lépreux, lien abusif entre maladie et péché, repas avec les pécheurs, prescriptions alimentaires et réglementations du sabbat.

7. = Au 6ème dimanche, Luc consacre un nouvel ensemble à un exposé plus direct de l'enseignement de Jésus. Il le fait de façon succincte en deux petits ensembles. Il établit d'abord la continuité avec l'Ancien Testament, quatre béatitudes expriment les sentiments de ceux auxquels s'adresse la Parole de Jésus: les pauvres, ceux qui ont faim, ceux qui pleurent, ceux qui sont persécutés.

8. = Au 7ème dimanche, Luc résume ensuite le " cœur" de la Parole. Il le situe dans l'amour des ennemis et le souci universel du prochain, témoignage de l'amour du Créateur pour ses enfants.

9. = Au 8ème dimanche (éventuel), il insiste sur la même idée en renforçant son exigence lors de la mission de témoignage que devront assumer les disciples et la mission de prédication qui reviendra aux apôtres.

10.= Après le temps pascal, le "raccordement" avec la suite des dimanches ordinaires se fera dans de mauvaises conditions. Nous y reviendrons à ce moment. .

Quelques "généralités"

= Le prologue rappelle à la fois le décalage de Luc par rapport aux événements et la position fragile concernant la foi "chrétienne" de ceux et celles auxquels il s'adressait. Il semble assuré qu'il écrit aux environs de l'an 80 et qu'il s'adresse à la grande diversité des païens qui habitent le Bassin méditerranéen. Malgré les persécutions, la mission chrétienne s'est largement répandue. Un intérêt nouveau pousse à mieux connaître cette pensée nouvelle et à mieux juger de son originalité.

Mais si l'évangéliste parle de renforcer la solidité de la foi des convertis, c'est qu'il craint quelques déficiences concernant "les paroles qui leur sont parvenues et dont ils ont été instruits". Il redoute surtout une erreur de compréhension. 1. Même si les communautés ne présentent plus le visage d'une secte issue du judaïsme, la présentation du message reste très liée aux modèles de pensée juifs. Nous en avons le témoignage dans les lettres de Paul. 2. La diffusion s'est faite rapidement et, selon les lieux, les "souvenirs" sont interprétés différemment. Quelque temps après Luc, l'apôtre Jean dénoncera la déviation "gnostique" qui trahit l'humanité de Jésus et fait des communautés des groupes d'initiés repliés sur eux-mêmes.

= Il est donc cohérent avec cette situation que Luc insiste sur "l'enchaînement historique" qui "contrôle" l'authenticité du témoignage fondateur. Car tout est parti d'un témoignage précis, celui de Jésus de Nazareth. Il ne s'est pas agi d'un " leader choisi par ses contemporains parce qu'il traduisait leurs espoirs ou leurs rêves", il s'est agi d'un homme qui, par son engagement et son enseignement, s'est révélé être Emmanuel, c'est-à-dire présence de Dieu au cœur de notre histoire." Bien qu'il se soit exprimé sans sortir de notre humanité, ce qui importe dans son témoignage, c'est moins sa matérialité que l'Esprit qui s'y est exprimé et qu'ont peu à peu assimilé ses amis. Ayant reçu de lui mission d'en instruire tous les temps et tous les lieux, ils ont ainsi mis au monde l'Eglise qui traduit concrètement le visage de cet Esprit. Il est facile de repérer que, dès la prédication à Nazara, Luc amorce les trois thèmes : l'engagement historique de Jésus témoigne de l'Esprit et son enseignement est orienté en diffusion universelle.

= Pour traduire cet enchaînement historique, Luc se sent très à l'aise en recourant à une composition familière à son époque et que nous connaissons par Lucien de Samosate. Nous pouvons préciser cette "méthode" à partir de sa présentation en succession d'anneaux qui s'accrochent les uns aux autres pour construire la "continuité de l'histoire".

La première prédication de Jésus se trouve ainsi reliée aux temps précédents par la mention de l'Esprit. Luc n'hésite pas à remonter assez loin, jusqu'à Isaïe et à la vision de salut universel que le prophète entrevoyait comme action messianique. Les "maillons intermédiaires" avaient accéléré la continuité. L'Esprit avait été présent au plus intime de la conception de Jésus en Marie. Il avait inspiré Elisabeth lors de la visite de sa cousine, Zacharie à la naissance de Jean. Il avait soutenu la patience du vieillard Siméon. Enfin, au baptême de Jean, il était descendu sur Jésus avant de le mener au désert en vue d'affronter les pesanteurs de notre humanité.

Nous pourrions estimer que certaines mentions de Luc sont de moindre intérêt. Ainsi le double rappel de Nazareth comme "lieu où il avait été élevé" et "où il faisait habituellement la lecture à la synagogue". Ces "détails" sont au contraire voulus comme points d'accrochage avec ce qui précède.

* Le premier temps de l'engagement de Jésus est très unifié par sa géographie, tout se passe en Galilée. Le Christ ne sort pas de ses frontières, hormis un court passage infructueux de l'autre côté du lac, au pays païen des Gergéséniens. Nous devons donc respecter cette cohérence.

Deux ensembles sont entremêlés. En premier, l'action du Christ est présentée selon un déroulement assez proche de celui que rapportent les autres évangiles synoptiques. Pourtant la modification que Luc introduit d'emblée en parlant d'une première prédication à Nazareth laisse pressentir une manière très personnelle de reprendre les traditions antérieures. Un autre ensemble concernant les apôtres s'infiltre discrètement dans le cours des événements au point de retenir progressivement toute l'attention.

Luc insiste beaucoup sur la mission d'enseignement que poursuit Jésus, mais il apparaît rapidement que le mot "enseigner" est à prendre au sens large. Très souvent, la question se pose spontanément, au lecteur : en cette occasion, qu'est-ce que Jésus enseigne exactement?…Il apparaît qu'il s'agit plus d'une "alerte" de l'auteur pour inviter à réfléchir sur la portée de tel ou tel épisode.

Nous pourrions espérer avoir un "exposé développé" de cet enseignement dans la "petite interpolation"; mais elle est effectivement très courte et se présente avant tout comme "le cœur de l'enseignement" de Jésus. Il en est de même de l'expression "Bonne Nouvelle" dont l'évangéliste ne nous donne, apparemment, aucune "définition".

Au plan littéraire, nous pouvons remarquer une technique de "concentration" des épisodes et des discours. Ainsi en est-il de la prédication à la synagogue de Nazareth; elle regroupe trois visites différentes, il n'en ressort que plus nettement une présentation globale de l'échec de Jésus auprès de certains de ses contemporains.

 

Piste possible de réflexion : le sérieux d'une recherche et l'intelligence d'une présentation

1er conseil de Luc : le sérieux d'une recherche…

Arrêtons-nous d'abord au premier verset. Sa présentation littéraire paraît complexe, mais il est facile d'en dégager l'enchaînement.

1ère étape : Pour Luc, "il y a eu des faits qui se sont trouvés accomplis parmi nous et qui ont été accomplis pleinement". C'est par là qu'il faut commencer. Il ne sert à rien de donner priorité aux définitions dogmatiques que nous lègue le passé, il ne sert à rien de se référer à une volonté divine supérieure qui dicterait des commandements. Luc ne demande même pas de prendre d'abord position vis-à-vis d'un enseignement. Il y a eu des faits et ce sont eux qu'il convient d'aborder en priorité.

Bien entendu, il ne s'agit pas d'en altérer la vérité par une présentation mauvaise ou partielle. Jésus n'a rien écrit, mais il a vécu et c'est pourquoi il importe de donner la parole à ceux que se sont trouvés en situation de "témoins oculaires". Depuis le commencement, Luc se garde de la tendance "rabbinique" qui marque les lettres de Paul. Viendra le temps des implications concernant le salut. Présentement, il importe de combler le décalage d'époque et de rendre contemporain le témoignage historique. Tous les évangélistes insistent sur l'importance des apôtres. Certes ils deviendront ensuite prédicateurs de l'évangile, mais leur importance vient d'abord de leur situation de "témoins oculaires". Jésus ne s'est pas retiré au désert, il a enseigné et agi en toute clarté. Ce qu'il affirmera devant le grand prêtre dépasse le cadre de son procès : "C'est au grand jour que j'ai parlé au monde … demande à ceux qui ont entendu ce que je leur ai enseigné". Luc ne dit pas autre chose à son lecteur.

En "se fondant sur cette expérience, ces témoins oculaires se sont mis ensuite au service de la Parole". Ceci implique d'abord qu'ils n'ont pas "récupéré" la situation privilégiée qui était la leur en raison du partage vécu concrètement avec Jésus. Ils se sont voulus "serviteurs" d'un témoignage. Il leur fallait parler pour en faire bénéficier ceux qui n'avaient pu "voir de leurs propres yeux et entendre de leurs propres oreilles". Mais leur parole particulière se voulait essentiellement service nécessaire de la Parole qui s'était incarnée et exprimée en Jésus.

Ce ne fut pas un travail facile. Et ceci pour plusieurs raisons. D'une part, Jésus ne leur avait pas livré une doctrine, il avait souvent fait jouer la complémentarité entre l'enseignement et l'engagement. Son parcours avait été rapide, trop rapide. Son témoignage n'avait pas seulement bousculé la pensée juive de façon globale en ses habitudes et ses espérances. Il avait d'abord bousculé la mentalité de ses amis, formés à cette tradition. Son destin tragique avait singulièrement compliqué les choses, même si sa résurrection éclairait quelque peu les événements et contribuait à une nouvelle ambiance proche de celle du passé. Il leur fallait donc rassembler les souvenirs, "convertir" leur chaleur d'amitié, approfondir ceux qui paraissaient plus significatifs de la pensée et de la personnalité de Jésus.

Par ailleurs, cette Parole nouvelle ne pouvait manquer de poursuivre son rayonnement. Dans le cadre de la civilisation palestinienne, il s'était surtout agi d'un complément d'information et d'un complément de compréhension. La mission n'en était pas pour autant facilitée, car le petit groupe des témoins oculaires était conscient du "mystère" qu'ils avaient approché de façon privilégiée. Ils ne pouvaient faire autrement que de recourir aux modèles de pensée qu'ils partageaient avec les contemporains de même civilisation. Par ailleurs, comme toujours, des oppositions surgissaient et compliquaient leur expression tout en exigeant une rigueur de mémoire. S'y ajoutaient de mauvaises interprétations tout aussi dommageables.

Il est difficile d'imaginer l'immense "chantier du souvenir" et de la réflexion dont les chrétiens de tous les temps leur sont redevables. Car le travail a été bien mené comme en témoignent les œuvres littéraires de "ceux qui, déjà au temps de Luc, avaient entrepris de composer un récit de ces faits". Nous sommes peu renseignés sur les diverses formes pratiques qu'elles ont revêtues. Lorsque Paul parle de l'Evangile, il ne se réfère pas aux quatre ensembles dont nous disposons actuellement, car ils n'étaient pas composés. Mais, dans sa première lettre aux Corinthiens, il insiste sur l'esprit de fidélité qui relie à ce qui a été vécu par le Seigneur.

Ce n'est donc pas en esprit critique que Luc envisage une autre étape dans la transmission après un demi-siècle de spontanéité avec tout ce que cela comporte de richesses et de limites.

2ème étape : Avant toute autre considération, il faut saluer "l'audace" de Luc. Il ne peut se réclamer d'aucun souvenir direct concernant Jésus. Il appartient à la deuxième génération chrétienne et ne semble pas occuper une position hiérarchique au sein de la communauté. Il ne se réclame d'aucun mandat particulier. Il prend acte d'une situation nouvelle et cherche à y répondre.

Grâce aux Actes des Apôtres et à quelques écrits, nous connaissons certains traits de cette situation. Aux environs de l'an 80, Luc s'adressait à la grande diversité des païens qui habitaient le Bassin méditerranéen. C'est à eux qu'il voulait présenter les richesses d’une foi d'origine juive. Les études actuelles renseignent sur le fossé existant entre la culture juive et la culture grecque. Il ne suffisait donc pas de combler le fossé de la langue, il était nécessaire de prendre en compte des "modèles de pensée" différents touchant au sens de Dieu comme au sens de l'homme.

Lorsque Luc se fixe comme objectif de présenter un exposé "suivi", il se fixe donc un objectif de taille. Il doit "repenser" sans le trahir un donné historique. Or, d'une part il a reçu ce donné de façon sans doute  désordonnée, et d'autre part il l'a reçu en une expression qui ne lui était pas spontanée.

En lisant son prologue, nous pouvons rejoindre un autre souci de Luc. Si l'évangéliste parle de renforcer la solidité de la foi des convertis, c'est qu'il craint les déficiences de compréhension concernant "les paroles qui leur sont parvenues et dont ils ont été instruits". Il lui faut donc opérer un retour aux sources plus complet avant que ne disparaissent les derniers témoins oculaires. L'ouverture à une nouvelle culture oblige à plus de précision "historique" car certains points ont pu être laissés dans l'ombre par manque d'intérêt immédiat. Il importe de mieux "asseoir" un "exposé suivi" accessible en pensée universelle.

Enfin nous pouvons admirer la modestie de Luc. Il a conscience de ne pas être le seul à affronter la difficulté de transcription. Il n'en prend pas ombrage, il se glisse parmi d'autres, fidèle à l'admiration qu'il porte à Jésus et à son intuition concernant l'avenir de l'Eglise.

3ème étape : en présentant ainsi la situation de Luc, nous voyons se dessiner la situation actuelle Les points communs sont nombreux.

Certaines pesanteurs accumulées par les siècles sont semblables et nous n'avons pas à nous en étonner. Les premiers chrétiens ont été bouleversés à la fois par les hommes et par les perturbations de leur histoire. Les oppositions, les persécutions, la ruine de l'influence du judaïsme se sont ajoutées aux lenteurs de compréhension, aux déformations et aux exigences d'évolution… Pas plus qu'eux nous ne sommes dispensés de tels bouleversements en foi chrétienne.

Comme au temps de Luc, les "faits" ont été souvent supplantés par des explications théologiques ou des définitions doctrinales voilant le dynamisme "historique" du témoignage de Jésus. Jamais le progrès de nos connaissances ne nous a permis d'approcher aussi près de ces faits et de leurs implications. Et pourtant une majorité de nos contemporains en reste à des légendes merveilleuses qui faussent totalement la référence chrétienne.

Comme au temps de Luc, les écrits fondateurs auraient besoin d'être reçus avec plus d'intérêt pour leurs auteurs et pour ce qu'ils apportent en première réflexion. Ils ont été vidés de leur densité d'humanité au bénéfice d'une vision négative du salut en Jésus. Le genre littéraire symbolique qui est le leur reste méconnu. Et, malgré de profondes évolutions en lecture liturgique, leur complémentarité reste sous-exploitée.

Par ailleurs, la terre continue à tourner et la mondialisation fait apparaître des "modèles de pensée" nouveaux. Pendant des siècles les structures occidentales ont été dominantes. Un certain sens de Dieu et un certain sens de l'homme étaient présentés comme fondements de cette civilisation et monopolisaient un certain "type" de pensée religieuse. Désormais il en est  autrement.

Le Prologue de Luc nous livre alors sa valeur permanente. Certes les écrits n'ont pas manqué par le passé pour rendre compte de la lumière apportée par l'Evangile aux situations concrètes des différentes époques. Et pourtant il y a nécessité de se ré-informer soigneusement de tout, de dépoussiérer l'à peu près des commentaires courants. Le but est identique :  manifester la "solidité" de l'Evangile, mettre en évidence la richesse de ce qui fut témoigné en Jésus et dont nous devenons les témoins.

2ème conseil de Luc : l'intelligence d'une présentation

La liturgie rapproche du prologue le symbole de la prédication de Jésus en milieu juif, à savoir la prédication dans le cadre des synagogues, à Nazareth puis à Capharnaüm. Le soin que Luc apporte à la rédaction de son prologue nous prépare à aborder avec attention la présentation des débuts publics de Jésus. Cependant quelques précisions sont nécessaires.

= La liturgie de ce dimanche propose seulement la première moitié de la prédication à Nazareth. Il faut préciser que cette prédication se soldera par un échec.

= Par ailleurs ce rapprochement doit être pris avec intelligence. Car, au plan pratique du dialogue avec nos contemporains, plusieurs présentations sont possibles. Il  faut donc garder une grande souplesse, au carrefour de notre propre expérience et d'une prise en compte de la situation religieuse de nos amis. Le rapprochement avec Luc garde sa valeur comme une présentation parmi d'autres, en lien étroit avec la situation "fragile" des croyants auxquels il s'adresse et la formation païenne qui marquait la plupart d'entre eux.

= Luc ne se contentera pas de cette présentation relativement "théorique". Dans les Actes des Apôtres, il reprend le même schéma lorsque Pierre arrive chez le centurion Corneille. Cette citation (10/37) permet, non seulement de saisir la continuité de la pensée de l'évangéliste, mais de compenser la brièveté du passage liturgique.

"Vous savez ce qui s'est passé dans toute la Judée: Jésus de Nazareth, ses débuts en Galilée après le baptême proclamé par Jean, comment Dieu l'a oint d'Esprit-Saint et de puissance, lui qui a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. "

Priorité à Jésus enraciné dans notre humanité

Marc et Matthieu situent la présence des apôtres avant l'activité d'enseignement qu'entreprend Jésus en Galilée. Luc au contraire "isole" Jésus en reportant à plus tard leur adhésion. Elle interviendra lorsque Jésus commencera à parler à la foule en dehors des synagogues, sur les bords du lac.

Luc multiplie les références aux origines "humaines" de Jésus. Il "retourne" vers la Galilée. Il vient vers Nazara "où il avait été élevé". Il entre "selon son habitude" dans la synagogue pour y faire la lecture". L'évangéliste va même jusqu'à "inverser" les lieux de prédication pour situer celle de Nazareth avant celle de Capharnaüm. Ceci lui permet de donner priorité à la Parole de Jésus avant d'évoquer son activité de guérison.

Il est certain que toute l'œuvre est sous tendue par l'admiration que l'auteur porte à Jésus. Pourtant cette multiplicité de références répond à une volonté délibérée de situer Jésus dans notre humanité. Sous cet angle, nous retrouvons, en un style différent, la plénitude que souligne Marc lorsqu'il insiste sur la profonde humanité du témoignage. Il est également possible que Luc tienne à bien différencier Jésus des dieux grecs dont il était dit qu'ils prenaient parfois visage humain pour influer sur la destinée des hommes.

Priorité à l'Esprit qui "demeure en Jésus"…

Luc renforce la personnalisation de Jésus en lui appliquant personnellement le passage d'Isaïe concernant le messie. Certes, après le baptême de Jean, l'Esprit était descendu sur Jésus mais Luc avait présenté ce lien comme une prise de conscience discrète "tandis qu'il était en prière". De même l'Esprit avait mené Jésus dans le désert pour réfléchir à la manière dont il devait concevoir son lien de filiation divine. Ici la présence de l'Esprit est nettement affirmée dans l'engagement de Jésus.

Mais elle est affirmée avant même que Jésus ait accompli un quelconque acte de puissance. De même elle est mise en lien avec un passage d'Isaïe qui écarte toute ambiguïté. Dans la masse des écrits bibliques, l'évangéliste aurait pu sélectionner bien d'autres versets, en particulier ceux qui annonçaient le roi davidique, la gloire de Jérusalem. Il choisit ceux qui parlent de libération.

Nous pouvons remarquer qu'il arrête la citation avant la finale menaçante qui évoquait "un jour de vengeance pour notre Dieu". Nous pouvons également remarquer qu'il en dédouble la présentation pour lui donner un écho universel. En effet, percevoir en Jésus une "consécration par l'onction" et définir sa mission comme "l'annonce de la Bonne Nouvelle à des pauvres" suppose une formation judéo-chrétienne. Elle se réfère au sens du mot "Bonne Nouvelle" et à la spiritualité des "pauvres de Yahvé" selon les prophètes. Au contraire, parler de Jésus comme d'un envoyé, souligner son message comme libérateur et source de discernement fait appel à un vocabulaire universel que chacun peut comprendre.

Priorité à la Parole

Le premier temps de l'engagement de Jésus est très unifié par sa géographie qui le concentre en Galilée. Il est également très unifié par l'activité de prédication que Jésus étendra des synagogues à une expression simplifiée en faveur des foules sur les bords du lac. Dans le cadre culturel de ce temps, nous trouvons la chose normale. Mais il n'en était pas de même pour les communautés auxquelles Luc s'adressait un demi-siècle plus tard et à très grande distance de la Palestine.

Non seulement la Parole des prédicateurs permettait de découvrir la personne et le témoignage historique de Jésus, mais elle s'intégrait à la continuité d'action de son Esprit. Enseigner, c'est permettre aux humbles de s'élever, c'est faire accéder les pauvres aux richesses du savoir, c'est rassasier ceux qui ont faim de connaissances.

Actualité de la présentation de Luc

Il est toujours délicat de privilégier une "méthode" pour animer les échanges individuels qui porteront sur la foi chrétienne. Mais, comme pour le prologue, nous ne pouvons manquer d'être sensibles aux trois points que Luc tirait de son expérience pastorale.

Priorité à Jésus, le vrai Jésus, celui qui s'est voulu enraciné dans notre humanité et qui le reste selon le symbolisme des disciples d'Emmaüs. Tant de représentations en font un être étranger, venu d'ailleurs et retourné ailleurs, après un court passage marqué de merveilleux. Tant d'enseignements croient de bon ton d'accentuer sa différence avec le monde tel qu'il est, monde qu'il a aimé avec ses grandeurs et ses pesanteurs, ses joies et ses peines.

Priorité à l'Esprit de Jésus, le vrai Esprit, celui qui rejoint notre intelligence pour renforcer sa lucidité, celui qui rejoint notre volonté pour collaborer à son dynamisme, celui qui nous embauche pour une mission d'épanouissement sans cesse à poursuivre.

Priorité à la Parole de Jésus, la Parole totale, celle qui exige une vraie écoute pour que s'établisse un dialogue entre Jésus et nous avant que nous suscitions un dialogue entre Jésus et nos frères les hommes.

(C) Franck Laurent

Mise à jour le Samedi, 26 Janvier 2013 12:31
 
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