Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 2ème Dimanche du temps ordinaire

 

Actualité

De façon anecdotique, l'épisode de Cana est connu de nombreux contemporains. La plupart y voient un joli conte qu'ils rangent parmi les jolis contes auxquels ils réduisent la foi chrétienne. A leurs yeux, la matérialité de l'épisode se révèle si impensable qu'ils estiment inutile d'en chercher la signification. D'autres s'y intéressent principalement en raison du dialogue énigmatique entre Jésus et sa mère. Ils tiennent à y trouver confirmation de l'efficacité de leur dévotion à Marie et ne se privent pas d'ajouter aux erreurs des précédents.

Ce passage de Jean mérite mieux et nous pouvons nous réjouir de le voir ouvrir une nouvelle année de réflexion. Encore faut-il l'aborder selon l'esprit positif de notre évangéliste et selon le genre littéraire symbolique qui est le sien.

Evangile

Evangile selon saint Jean 2/1-12

1er temps : lieu et occasion du signe 

Le troisième jour, il y eut des noces à Cana en Galilée

Et Jésus fut invité aux noces et sa mère était là et ses frères.

Or ils n'avaient plus de vin parce que le vin des noces était épuisé.

inclusion : dialogue avec Marie 

La mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont plus de vin."

Jésus lui dit : " que me veux-tu, femme? Mon heure n'est-elle pas encore venue?"

Sa mère dit aux serviteurs : " Tout ce qu'il vous dira, faites-le!"

2ème temps : le signe lui-même  

Or il y avait là six cuves de pierre destinées à la purification des juifs

chacune contenait deux ou trois mesures. (cent litres)

Jésus dit aux serviteurs : "Remplissez d'eau les cuves". Et ils les remplirent jusqu'en haut.

Il leur dit: "Maintenant puisez et portez au maître du repas". Ils lui en portèrent.

3ème temps : constat de la réalité du signe 

Lorsque le maître du repas eut goûté l'eau changée en vin.

Il ne savait pas d'où venait ce vin tandis que les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l'eau.

Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : "Tout le monde offre d'abord le bon vin et, lorsque l'on est ivre, le moins bon.

Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant."

4ème temps : conclusion et répercussion du signe

Tel fut le premier signe que Jésus accomplit. C'était à Cana en Galilée.

Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui

Après cela, il descendit à Capharnaüm, lui et sa mère, ses frères et ses disciples et ils demeurèrent quelques jours.

Rappel de quelques généralités concernant le quatrième évangile

Hormis le discours sur le Pain de Vie (17ème à 21ème dimanches de l'année B), la liturgie ne propose pas de vrais ensembles extraits du quatrième évangile. Quelques précisions sont donc nécessaires lorsqu'il nous est proposé de réfléchir aux passages disséminés au long des trois années.

Méthode générale de composition

= Jean a divisé son évangile en sept sections, chacune étant rédigée comme un "tout autonome" qui contient en lui-même le "thème complet de l'évangile", à savoir le cheminement vers la foi. Chaque section est centrée sur un thème principal que l'auteur approfondit à partir d'un "signe", parfois complété de signes secondaires. Plutôt que de multiplier les récits de miracles, Jean préfère s'arrêter à quelques uns qu'ils jugent plus significatifs. Il le dit explicitement à la fin de son œuvre: "Jésus a fait beaucoup d'autres signes. Ceux-ci ont été mis par écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant, vous ayez la vie en son nom." (20/31).

= La première section, qu'éclaire le premier signe de Cana, est construite en forme de semaine inaugurale, correspondant à la semaine inaugurale de la Création qui ouvre l'Ancien Testament. Grâce au jeu des "lendemains" et des autres indications, il est facile de situer l'épisode au septième jour, jour réservé à Dieu dans le texte ancien.

Le signe de Cana est suivi immédiatement de l'expulsion des marchands du Temple. Sur ce point, la présentation de Jean est donc différente de celles des autres évangélistes. Ceux-ci parlent d'une purification du Temple à la veille de la passion. Historiquement cette place est plus vraisemblable en raison de la cohue du pèlerinage de Pâques et de la suite dramatique des événements. Jean attache à ce geste audacieux un enseignement concernant "le nouveau Temple", autrement dit le "corps de Jésus" après sa résurrection. Cana éclaire ainsi la valeur du témoignage que Jean  rapporte ensuite et qui culminera dans le Discours sur le pain de vie.

Le deuxième signe de Jésus sera également opéré à Cana (4/46). Il s'agira de la guérison du fils d'un fonctionnaire royal. On observe une continuité : Cana, fin des sacrifices, accueil des étrangers…

= Certains commentateurs prennent en compte la composition en semaine inaugurale pour rapprocher l'étrange dialogue avec Marie du troisième chapitre de la Genèse. L'auteur ancien y évoque la "faute des origines", entraînant l'expulsion du paradis. La "femme" y joue un grand rôle puisque c'est elle qui écoute le serpent et prend l'initiative de toucher à "l'arbre de la décision du bien et du mal".

Les derniers siècles ont déséquilibré cet épisode en donnant priorité au dialogue entre Jésus et sa mère. Ils ont "imposé" une interprétation unilatérale de trois phrases énigmatiques au seul bénéfice de la théologie mariale que diffusait largement cette époque, sans grande référence évangélique. Il importe donc de ne pas oublier l'essentiel que souligne l'auteur: le mariage de Cana est lié à un signe, le premier signe posé par Jésus. Il permit aux disciples de percevoir le rapport mystérieux qui liait au monde divin celui qu'ils commençaient à suivre.

Remarquons d’abord que ces trois phrases ne sont pas essentielles au récit. Elles forment une inclusion. De même Il est évident que ces additions ne parlent pas d'elles-mêmes. Leur concision et leur vocabulaire ouvrent  plusieurs possibilités de traduction.

Pour témoigner loyalement de nos difficultés, il suffit d'isoler les éléments de cette inclusion et préciser les orientations possibles. (Vous trouvez plus de précision dans le tome 3 de la Synopse de M-E. Boismard p. 105)

1."Ils n'ont plus de vin" (ou : "ils n'ont pas de vin")… Il s'agit d'un simple constat, celui de la situation délicate des fiancés qui ont invité Marie, Jésus et ses amis.

2. "Que me veux-tu, femme?" … Le texte n'est pas facile à traduire, littéralement "quoi à moi et à toi" autrement dit " Qu'y a-t-il entre toi et moi, femme? En grec courant, il pourrait s'agir d'un reproche: "Que t'ai-je fait?"... Ce qui ne convient pas ici. Il peut également s'agir d'une "distance" entre les intéressés: "Qu'y a-t-il de commun entre moi et toi?" ou : "De quoi te mêles-tu?"... Rien n'oblige à dramatiser. Jésus invite sa mère à ne pas juger selon le plan humain des préoccupations et des craintes. Il estime au contraire le moment idéal en vue de "manifester" en vérité la mission messianique qui est la sienne.

"Ce qu'il vous dira, faites-le!". Marie ne suggère pas une obéissance de foi aveugle. Elle se réfère à la "Parole", autrement dit à l'ensemble du témoignage que Jésus amorce par sa présence aux noces.

Le mot "femme" n'est pas un terme de mépris. Certes, ce n'est pas l'appellation habituelle d'un fils pour sa mère. Mais Jésus l'emploie également de façon plus indistincte à plusieurs occasions pour s'adresser à des disciples féminines. Comme au pied de la croix, il s'agit de dépasser le lien "spontané" qui l'unit à sa mère. Ce lien unique n'est pas contredit, mais, en foi chrétienne, la richesse de cette référence doit être perçue comme étendue à tous. "Qui est ma mère, qui sont mes frères … ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la gardent" (Luc 8/21)

3. "Mon heure n'est-elle pas encore venue ?" Grammaticalement parlant, le sens interrogatif de la phrase oriente la réponse comme un reproche de Jésus à sa mère. Elle oublie que l'heure est venue pour lui de se manifester comme Messie. Les hésitations du commentaire sont légitimes car quelques versets précisent par la suite "l'heure" de Jésus comme devant être située au moment de sa passion : "Ils cherchaient à le saisir mais personne ne porta la main sur lui parce que son heure n'était pas encore venue" (7/30 et 8/20). Cette dualité n'affecte pas le résultat qui est nettement précisé, mais elle affecte la "psychologie" que l'on prête à Jésus. Aurait-il changé d'avis sous la pression de Marie et anticipé  " l’heure" de sa mission.

Un autre passage mérite d'être rapproché des noces de Cana. Au soir du jeudi saint, "sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père" Jésus se met à laver les pieds de ses apôtres". Pour l'évangéliste, cet instant a grande valeur puisqu'il en donne aussitôt la racine profonde : "Maintenant le Fils de l'homme a été glorifié et Dieu a été glorifié en lui". Il s'agit donc également d'un signe, le septième et dernier selon la présentation globale du quatrième évangile. Il semble qu'il y ait eu dualité dans les traditions lorsqu’ était évoquée "l'heure" de Jésus. Il convient également de rappeler la notion juive du temps, unifiant passé, présent et avenir beaucoup plus amplement que nous ne le faisons.

Références aux thèmes bibliques

Ces références sont nombreuses. Pour les lecteurs de Jean, elles étaient familières, donc spontanées. Mais elles ne s'intègrent plus à notre culture. En les repérant, nous pouvons éviter de faux commentaires. Voici un bilan sommaire:

- Nous venons de parler du thème de la création. L'initiative de Jésus rejaillit sur l'ambiance qu'il convient de donner au dimanche, "jour du Seigneur". D'une perspective de purification, il importe de passer à une perspective de résurrection à partir de la réalité "ordinaire" que nous assumons chaque jour.

- Les écrits prophétiques avaient largement développé le thème des noces pour désigner l'alliance entre Dieu et son peuple. Les mariages sacrés se rencontrent dans presque toutes les traditions religieuses mais en des sens différents beaucoup moins personnalisés. Car le Dieu d'Israël était époux, non d'une terre mais d'un peuple. L'histoire était marquée de ses multiples prévenances; malheureusement des infidélités y avaient souvent répondu.

Les fêtes des noces étaient ordinairement célébrées après les récoltes. Elles étaient familiales et ne comportaient pas de rite religieux. Elles consistaient en multiples réjouissances regroupant parents et amis.

- Le thème de l'époux dérivait du thème des noces. Dans les développements prophétiques, le mot est toujours appliqué à Dieu et jamais au Roi-Messie. Dans le récit de Cana, s'opère un transfert sur ce thème. Jésus devient l'époux qui permet aux invités de poursuivre la fête à laquelle ils ont été conviés.

- Le thème du vin doit être abordé selon la pensée juive qui différenciait son symbolisme de celui de la vigne. Le vin était réservé à la fête. Signe et source de joie, il englobait ce que la vie peut avoir d'agréable. Il symbolisait ainsi la révélation faite par Dieu aux hommes, l'intelligence religieuse qui leur avait été donnée par la Sagesse divine et qui leur permettait d'obtenir la vie.

C'est en cette ligne de pensée qu'il convient d'interpréter le vin de Cana. Jean écrit au verset qui précède : "La Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité furent données par Jésus-Christ" (1/17). Le vin symbolise donc l'enseignement donné par la Parole de Jésus, selon l'orientation attribuée à Marie: "Faites ce qu'il vous dira". La révélation donnée en ancienne alliance était bonne, mais la révélation apportée par Jésus est meilleure encore.

- Le thème de la gloire doit également être perçu selon le sens que les anciens donnaient au mot gloire, sens très différent de celui qui nous est familier. Le mot impliquait l'idée de poids, de puissance. Appliqué à Dieu, il cherchait à exprimer sa Toute-Puissance, l'éclat de sa présence, la manifestation de sa présence en un événement ou une Personne. Car seul Dieu est "gloire" et il est source de tout dynamisme comme de toute grandeur. Au cours de l'histoire juive, la gloire de Dieu s'était manifestée notamment dans les prodiges décrits dans l'Exode : libération d'Egypte, révélation du Sinaï.

 

Piste possible de réflexion : le bon vin gardé jusqu'à maintenant …

Prélude à la lecture de Cana : vision optimiste

Parlons d'abord de la vision optimiste qui domine ces versets. Effectivement, nous pourrions nous arrêter à la remarque négative qui ouvre le récit : "Ils n'ont plus de vin!". N'est-ce pas la réflexion spontanée qui nous vient à l'esprit lorsque nous regardons les réactions de nos contemporains face aux perturbations actuelles.

Sans céder à la critique facile, force est de constater chez beaucoup un grand "vide" au niveau du sens qu'ils impriment à leurs existences. Ce vide affecte en premier lieu leur destin personnel. Ils se laissent emporter par un matérialisme très replié sur lui-même : métro-boulot-dodo… L'horizon immédiat se trouve canalisé par l'argent, la nourriture et les loisirs… Il s'ensuit une perte de vitalité dans le rapport aux autres. La famille reste encore un centre d'activité. Mais, au delà, malgré l'expression d'une bonne volonté  passagère, les réactions sont superficielles et fugitives.

L'évangile évoque une situation de pénurie qu'il est facile de rapprocher des circonstances actuelles. Or Jean se souvient du témoignage qui a été vécu historiquement et sur lequel il a beaucoup réfléchi. Plusieurs réactions de Jésus lui apparaissent comme évidentes. Jésus ne s'est pas perdu en lamentations, ni en reproches, Il "n'a pas levé les yeux au ciel" dans l'espoir que les choses soient modifiées "d'en haut". Il n'a pas fait appel à un enseignement passé ou à un espoir biblique pour le plaquer tel quel au nom de son efficacité d'autrefois. Il est resté lucide sur la situation et il y a fait face afin qu'elle continue son apport positif dans le cadre positif qui était le sien.

Premier visage de Cana : présence de Jésus aux joies humaines …

L'évangéliste a privilégié Cana comme un signe, le premier dont ont été témoins les amis de Jésus. Nous pouvons mesurer les a priori qu'ils pouvaient conserver de leur formation juive, tout autant que de l'enseignement assez virulent de Jean-Baptiste. Ils baignaient dans les multiples prescriptions de la Loi et dans la vision punitive qui s’y attachaient. Quant au précurseur, il avait évoqué la menace d'une Colère qui allait intervenir en jugement par le feu.

Très spontanément les futurs apôtres avaient posé à Jésus la question: "Où demeures-tu?". Il leur avait répondu simplement : "Venez et Voyez". Et le premier lieu où il les entraîne est celui d'un mariage. Certes les prophètes passés avaient souvent parlé de l'alliance entre Dieu et son peuple. Parfois en positif, souvent en négatif, ils avaient emprunté les images conjugales. Mais, à côté de cette espérance, pour tous, le lieu idéal du dialogue avec Dieu restait le Temple de Jérusalem.

Or Jésus associe ses disciples à un mariage provincial très ordinaire, célébré non loin de Nazareth. Il y a de fortes chances pour que ce mariage ait été fêté selon la coutume juive, c'est-à-dire en cadre familial sans cérémonie religieuse. Pourtant c'est cette fête là dont Jésus va sauver l'ambiance.

On comprend que l'évangéliste ait conservé ce souvenir en mémoire et qu'il lui soit apparu, comme signe privilégié du nouveau mode de présence de Dieu aux hommes. Car c'est en portée universelle qu'il nous le rapporte. Il tient à rectifier les multiples erreurs que véhicule l'imaginaire religieux de tous les temps. Il a conscience de "l'inversion" que Jésus opère par rapport au mouvement religieux naturel qui travaille tout homme.

La foi chrétienne n'étant pas dispensée de cette contamination, c'est sans doute le premier impact qu'il nous faut donner à ce passage. Avant même la portée bénéfique qui suivra, le lieu du témoignage présente déjà l'orientation que Jésus donne à sa messianité. Il ne suffit pas de pressentir en lui une personnalité plus profonde. Il nous faut accepter son originalité. Avant même toute prédication "officielle", Jésus se présente à la porte de notre réalité humaine en son expression la plus naturelle. Il s'y coule avec aisance pour la partager. "Je me tiens à la porte et je frappe. Celui qui m'ouvre, j'entre chez lui, je prends place à sa table et je partage son repas, moi avec lui et lui avec moi".

Deuxième visage de Cana : l’attention aux infortunes humaines, sans culpabilisation

Le récit aurait pu s'arrêter à la seule mention de la présence de Jésus à une noce, mais il semble que les circonstances le compliquent, lui permettant d'aller encore plus loin dans son témoignage en humanité. "Le vin vient à manquer". Jean fait alors rebondir son récit à l'encontre des réactions négatives auxquelles on donne souvent une connotation religieuse.

Après tout, le manque de vin ne représente pas une catastrophe. Même si la fête en est altérée et si des critiques malveillantes risquent de s'exprimer, le repas peut se poursuivre. Nous pourrions même estimer qu'il en sera plus harmonisé avec les pauvretés du voisinage. Or l'initiative discrète de Jésus vise d'autres valeurs que celles de l'ascèse et du "sacrifice". Elle visera la joie et l'amitié qui spontanément animaient le début du repas. Elles doivent donc se poursuivre; la fête ne doit pas s'éteindre, elle doit ressusciter.

Jésus aurait pu également se réfugier derrière les responsabilités qui sont à la source de cette pénurie de vin, soit défaut de prévision, soit trop grande ambition en invitations. Nous ne serons jamais renseignés car cette liste n'est même pas évoquée. Il ne condamne pas, il sauve et avec quelle discrétion.

Troisième visage de Cana : activité humaine et matériau humain…

Lorsqu'ils entendent le récit de Cana, beaucoup sont tellement obsédés par le résultat final, qu'ils oublient de repérer comment Jésus a procédé pour l'obtenir. Il s'agit pourtant d'une autre qualité qui déborde largement Cana. En même temps et dans la même mesure, l'action de Jésus se conjugue à l'action des hommes. Non seulement elle se retrouvera tout au long du ministère de Jésus, mais elle caractérise à jamais la foi chrétienne.

D'une certaine façon, Jésus n'a rien fait lui-même. Il n'a accompli aucun geste particulier et il n'a eu recours à aucune parole mystérieuse. Il a sollicité les serviteurs pour qu'ils aillent puiser de l'eau, puis pour qu'ils remplissent les cuves. Il les a invités ensuite à se référer au maître du repas pour "goûter l'eau changée en vin". Et sans doute ont-ils repris leur fonction tandis qu'il reprenait sa place au milieu des invités.

Il en est de même du matériel auquel il a eu recours. Les cuves étaient mises à la disposition des convives scrupuleux pour qu'ils puissent observer les nombreuses purifications recommandées par la Loi. Elles étaient vides et donc disponibles. L'eau sera tirée d'un puits ordinaire, sans histoire spéciale le référant au passé. La différence de civilisation nous rend peu sensibles à l'audace que révélait cette simplicité. Et pourtant nous pouvons être assurés d'une réaction indignée que beaucoup devaient partager.

La transposition est facile en foi chrétienne. Cana nous rappelle que rien ne se fait si les hommes n'acceptent pas de se mettre à l'ouvrage en puisant à leurs sources "à eux"… s'ils n'acceptent pas un temps d'approfondissement, de "décantation" en sa présence et sous son influence. On parle beaucoup de "porter l'évangile au monde"… mais le premier effort qui s'impose, c'est de comprendre l'évangile, d'en assimiler les richesses en le purifiant des nombreux a priori ou contaminations qui en faussent l'impact.

Quatrième visage de Cana : priorité à la nourriture sur la purification…

En présentant Cana, l'évangéliste pense sans doute à l'épisode suivant où Jésus jettera hors du Temple les marchands et les animaux des sacrifices. Comme le précisera l'enseignement qu'il donnera à cette occasion, la portée de ce geste dépassera le trafic qui s'était installé dans le Lieu saint. Désormais, le Temple où nous rencontrons Jésus n'est pas un bâtiment, mais le témoignage bien précis de celui qui s'est engagé "historiquement" dans notre monde et demeure sur nos routes par sa résurrection. Cana anticipe ce donné essentiel de notre foi et le confirme concrètement s'il en est besoin.

Il faut cependant admettre que nous héritons d'une présentation passée qui parlait plus de purification que de nourriture. Dans la pensée catholique, la vision pessimiste de Paul l'emportait largement sur la densité d'humanité que nous livrent les évangiles. Nous sortons peu à peu de cette présentation déséquilibrée, mais la liturgie en reste imprégnée et elle demeure encore un écran pour nombre de nos contemporains.

Cana nous invite donc à poursuivre l'évolution initiée par le Concile. Elle ramenait simplement à ce qui aurait dû demeurer évident. Pourquoi scléroser de façon négative le cadre religieux en le centrant sans cesse sur le péché et sa rédemption ? Il est plus facile et plus cohérent avec l'évangile d'utiliser ces instants de façon positive pour mieux vivifier notre existence et celle des autres.

Une autre déformation risque de vider Cana de sa densité humaine et chrétienne. Il est si facile de se dispenser de tout engagement en invoquant la bonté infinie d'un Dieu qui prendrait pitié de ses enfants et les dispenserait de leurs responsabilités.

Cana est donc d'actualité, car le comportement de Jésus condamne à jamais de telles méprises. Ce n'est pas un hasard si l'évangéliste précise l'ancienne destination de ces cuves, à savoir la purification. Ce n'est pas un hasard s'il précise leur nombre, évoquant par le chiffre six les limites du judaïsme à la veille de la plénitude qu'apporte Jésus.

Cinquième visage de Cana : un vin meilleur que le premier…

Nous sommes personnellement persuadés de cette qualité et, à juste raison, nous pensons qu'elle est susceptible d'attirer à la foi nombre de nos contemporains, déçus par la perte d'humanisme de nos civilisations. Pourtant nous aurions tendance à privilégier la discrétion de Jésus. Le reproche d'autosuffisance est si souvent adressé aux chrétiens en rapport avec un ancien discours d'Eglise!…

Il nous faut trouver un juste équilibre. Jésus a été discret, mais il ne s'est pas caché. Nous pouvons ainsi repérer les différents "cercles" de son influence. Les disciples ont été de suite à l'essentiel et ont dépassé le simple étonnement. Le maître du repas s'est quelque peu fourvoyé sur l'origine mais il a contribué à la mise en valeur effective du vin nouveau. L'évangéliste y ajoute la progression de la révélation amorcée à partir de la pensée juive. Il poursuivra en rapportant le dialogue de Jésus avec le pharisien Nicodème et la païenne de Samarie.

Face au brassage d'opinions qui marque notre époque, il importe donc d'adopter l'attitude que nous conseille le dernier verset du quatrième évangile. Il ne suffit plus de prétendre détenir la vérité. Il ne suffit même plus d'en vivre, il importe d'en sélectionner les "signes" afin qu'en croyant en Jésus, Christ, Fils de Dieu, nous ayons la vie en son Nom.

Conclusion

Origène écrivait : "Avant nous, l'Ecriture était de l'eau, mais depuis Jésus, elle est devenue pour nous du vin. C'est vrai aussi de notre vie quotidienne. La conscience de la Présence de Jésus transforme la banalité de nos actions. En elle s'allume le feu de l'amour et l'eau se transfigure en vin généreux. Ce n'est plus comme avant… Jésus est là."

Il tient à épouser notre réalité humaine en sa meilleure expression. Il se tient prêt à en assumer les limites et les difficultés. Il ne s'agit pas pour lui de les accentuer. Il s'agit de les convertir en dynamismes, susceptibles de contribuer à notre épanouissement personnel et à celui des autres.

 
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