Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 6ème Dimanche du Temps ordinaire

 

 

 

Sommaire

Actualité : face à la maladie, les réactions archaïques ont-elles vraiment disparu ?

Evangile : Marc 1/40-45. Guérison d’un lépreux

Contexte des versets retenus par la liturgie : la lèpre

Piste de réflexion : le cheminement "normal" de la foi en Jésus.

Actualité

En entendant le récit de la guérison du lépreux, notre première réaction serait de l'ajouter simplement aux récits de guérison dont Marc nous entretenait dimanche dernier. Dans le cadre de la communauté, il citait la fièvre de la belle-mère de Pierre… puis, "devant la porte", il mentionnait le grand nombre de victimes que l'on portait à Jésus…

Les progrès de la médecine en nos pays ont engendré une sensibilité nouvelle face aux maladies, y compris la lèpre. Nous n'avons pas à les regretter, mais il faut en prendre acte. Or, il n'est pas certain que nous soyons d'emblée sur la même longueur d'onde que les évangélistes lorsqu'ils nous invitent à réfléchir à certains comportements de Jésus et surtout à leur portée symbolique. Tout en étant davantage informées, les mentalités religieuses en restent souvent à une position moyenne très instable. Comme leurs contemporains, beaucoup prennent en compte les progrès en analyses, médicaments et interventions chirurgicales, mais, en arrière-pensée, elles conservent une crédulité assez proche des réactions anciennes.

De ce fait, lorsqu'ils évoquent les évangiles, ils récupèrent certains épisodes et les privent du symbolisme dont les chargeaient les auteurs. Etant donné le contexte de leur époque, ces derniers ne pouvaient orienter la réflexion que dans ce sens. Une lecture attentive de leurs écrits aurait dû d'ailleurs alerter depuis longtemps sur le registre qu'ils adoptaient. Il aurait suffi de comparer avec les "exploits" des guérisseurs dont traitent les textes anciens.

Face au texte de Marc concernant le lépreux, il est donc indispensable: 1. de prendre acte de notre sensibilité actuelle face à la lèpre… 2. de nous transporter dans la mentalité de l'époque, celle-ci réagissait selon un modèle de pensée que nous avons du mal à soupçonner, car la dimension sociale et surtout la dimension religieuse ont "théoriquement" disparu en nos sociétés… 3. Nous pourrons alors saisir le symbolisme dont cet épisode est chargé et la progression que Marc imprime à la foi chrétienne.

Evangile

Evangile selon saint Marc 1/40-45

une Parole en lutte contre les exclusions dites "religieuses"  

1er temps : la foi du lépreux

Et vient auprès de lui un lépreux en le suppliant et en tombant à genoux et en lui disant: "Si tu veux, tu peux me purifier"

ému de compassion, étendant la main il le toucha et lui dit : "Je veux, sois purifié"

et aussitôt la lèpre s'éloigna de lui et il fut purifié.

2ème temps : la volonté de discrétion de la part de Jésus

Et l'ayant rudoyé, aussitôt il le chassa et lui dit : Vois, ne dis rien à personne

mais pars, montre-toi toi-même au prêtre et apporte au sujet de la purification ce qu'a prescrit Moïse en témoignage devant eux.

Fais l'offrande, ce sera le témoignage.

3ème temps : le rayonnement missionnaire de la foi  

Celui-ci, étant sorti, commença à proclamer beaucoup et à divulguer la Parole

de sorte que lui ne pouvait plus entrer manifestement en ville. Mais il se trouvait au-dehors, dans des lieux déserts

et on venait auprès de lui de partout.

Contexte des versets retenus par la liturgie 

* Ce passage est très court. Il appartient au premier développement: "une Parole mise en service de guérison" et représente une nouvelle étape dans la continuité voulue par Marc: "de la guérison des corps à la libération des personnes".

Si nous n'y prenons garde, la brièveté qui caractérise la présentation habituelle de Marc risque d'abuser notre commentaire. S'y ajoutent certaines évolutions de civilisations, particulièrement en ce qui concerne le symbolisme de la lèpre. Il est normal qu'en ce dimanche soient évoquées les actions qui s'imposent pour secourir les lépreux. Malheureusement, ils sont encore très nombreux en certaines régions de notre terre et les   appels que peuvent nous adresser les amis de Raul Follereau ou les Ordres hospitaliers gardent toute leur valeur.

Mais, en ce passage, Marc se situe à un autre plan que celui de la pitié. D'une certaine façon, il se situe même sur un autre plan que celui de la lèpre et c'est ce qu'il faut percevoir.

1er point : la portée "religieuse" de la lèpre en milieu juif.

Bien entendu, la sensibilité de nombreux juifs était la même que la nôtre vis-à-vis des victimes de cette terrible maladie. Leur situation de misère transparaissait dans leur état physique, dans leurs vêtements en lambeaux, dans les taudis qui leur servaient d'habitations hors des lieux habités. Nul doute que par des comportements charitables, beaucoup s'efforçaient de compenser les interdits publics qui ajoutaient à leur détresse.

Nul doute également que Jésus ait participé à cette aide comme il avait communié à ces sentiments au contact des lépreux qui trouvaient refuge aux environs de Nazareth. Il était sans doute le premier à s'insurger contre la rigidité des règlements qui reprenaient les interdits de la Loi. Mais, pour comprendre la portée exacte du passage d'aujourd'hui, il faut abandonner nos catégories habituelles sur la maladie et rejoindre celles du premier siècle. Car, Marc a bien senti qu'en guérissant ce lépreux, Jésus allait beaucoup plus loin que la critique d'un comportement ponctuel, il s'attaquait à un modèle de pensée, courant en religion.

Partons des connaissances que nous avons sur la pensée juive de cette époque. A titre documentaire, en voici l'essentiel :

= La lèpre reste un fléau terrible. Mais, sous ce nom, les anciens rangeaient des maladies très différentes. Outre la maladie que nous connaissons, ils désignaient ainsi toute affection cutanée à forme purulente et même des dermatoses dont nous savons qu'elles sont guérissables. Ils étendaient même cette dénomination aux moisissures des vêtements et des murs. Le livre du Lévitique consacre tout un chapitre (chap. 13) aux symptômes concernant les "maladies du genre lèpre" et un autre chapitre (chap. 14) aux rites de purification. Il est beaucoup plus évasif en ce qui concerne les maladies "ordinaires".

= Le mot lèpre dérive du mot "plaie". Elle se présente sous forme de plaques blanchâtres insensibles et purulentes; les tissus se détruisent peu à peu. Elle se transmet par contact. De ce fait deux parties du corps sont plus exposées, les mains et, par leur intermédiaire, la figure. Outre le mal, les juifs étaient donc sensibles au fait que, rapidement, le lépreux présentait un visage défiguré. C'était donc "la plaie" par excellence pour l'homme créé "à l'image de Dieu".

= La crainte de la contagion entraînait l'exclusion de la communauté. Les lépreux survivaient en se regroupant hors des villages. Ceux qui étaient encore valides aidaient les plus handicapés. Mais, de ce fait, ceux qui auraient pu guérir en raison d'une erreur de diagnostic attrapaient le virus sans espoir de salut. Le "flou" du constat initial aide à comprendre l'éventualité de cas de guérison. Nous savons actuellement qu'à cette époque la vraie lèpre ne pouvait être guérie mais les erreurs étaient nombreuses et, en raison d'une peur collective, l'exclusion intervenait sans autre vérification plus poussée.

= Avant d'envisager la forme des rites qui, aux yeux de tous, ouvraient à une réintégration dans la communauté (Lévitique chap. 14), il importe de saisir leur esprit, car c'est ce point qui risque de nous échapper. Dans notre mentalité moderne, théoriquement, il nous semble "insensé" et pourtant c'est à cet état d'esprit général que Jésus s'attaque, à partir de l'exemple le plus outrancier à son époque.

Les juifs partageaient une opinion courante dans l'Ancien Orient. Ils considéraient le monde comme divisé en deux par rapport à Dieu, il y avait le pur et l'impur, le sacré et le profane, le béni et le maudit. Le lépreux n'était donc pas considéré comme un malade au sens moderne, une "victime" que la contamination avait rejoint par malchance. Son "état" manifestait qu'il était un "excommunié", appartenant au monde du mal et n'ayant donc aucune place dans la société du bien, du sacré.

Il est évident que, fondamentalement, son exclusion de la société procédait de la peur, mais elle se trouvait "justifiée" dans une perspective religieuse. Au nom de la réalité de son handicap, le lépreux appartenait à un "autre monde", le monde mauvais. Il "souillait" tous ceux qui entraient en contact avec lui. Il devait donc avertir de son état en portant des vêtements déchirés et en dénouant ses cheveux. Il devait donner l'alerte aux passants en criant: "impur! impur! Il lui était interdit d'habiter dans les villes et particulièrement à Jérusalem, la ville sainte. Pour espérer "changer de monde", il devait donc reconnaître son état en esprit de conversion et en espérance du "passage" inverse qu'opérerait une grâce de guérison.

Jésus se heurtera au même état d'esprit lorsque les apôtres l'interrogeront au sujet de l'aveugle de naissance: "qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents?" (Jean 9/2). Nous connaissons la réponse: "ni lui, ni ses parents n'ont péché". En notre passage, Marc développe le même thème.

= L'origine des maladies se trouvant attribuée à Dieu, leur repérage revenait donc au prêtre, gardien de la sainteté du peuple. Lui seul pouvait juger du pur et de l'impur… lui seul était également habilité à constater dans la guérison le "pardon" de Dieu. Dans le cas de la lèpre, son rôle était donc plus qu'un rôle administratif. Il l'était effectivement, car, seul spécialiste "médical" à cette époque, il constatait s'il y avait réellement impureté de lèpre ou s'il y avait guérison. Mais, il était également garant que les rites prévus par la Loi avaient été scrupuleusement accomplis.

= Ces rites sont significatifs de l'état d'esprit qui les inspirait. Jésus y renvoie et il peut être intéressant de les connaître. (Lévitique 14/1)

Le rituel prévoyait une première offrande de deux oiseaux, l'un était immolé, l'autre était relâché dans la nature après voir été plongé dans une eau spéciale dont on avait aspergé le lépreux. Il emportait le mal avec lui. Il s'agissait là d'un rite de purification semblable à tant d'autres en liturgie juive.

Sept jours après étaient prévues des mesures d'hygiène, le lépreux guéri devait se raser entièrement et se laver personnellement ainsi que ses vêtements. Le huitième jour, un deuxième sacrifice était offert "en réparation", il s'agissait du sacrifice d'un agneau. Du sang en était repris et appliqué sur l'oreille, le pouce et le gros orteil droits de l'ancien lépreux. S'y ajoutait une onction d'huile sur les mêmes membres et sur la tête du malade. La cérémonie se concluait par un rite d'absolution comportant le sacrifice d'un deuxième agneau, il marquait la réintégration dans la communauté. Les rubriques prévoyaient le cas des sujets trop pauvres, le dernier agneau pouvait être remplacé par deux tourterelles ou deux pigeons.

2ème point : organisation du texte lui-même. Il comporte trois temps.

- Le premier temps insiste sur la foi du lépreux, mais également sur les gestes de Jésus. Ce que nous venons de préciser permet d'en donner toute la portée. Le lépreux "vient auprès de Jésus" alors qu'il lui était interdit de s'approcher de quiconque… non seulement Jésus ne le renvoie pas, mais "il étend la main et il le touche", doublet fréquent chez Marc lorsqu'il veut mettre en relief et préciser un geste ou une parole.

L'attitude du lépreux traduit sa foi. En tombant à genoux, il reconnaît l'appartenance de Jésus au monde de Dieu, le monde du bien dont lui-même semble exclu. Sa demande témoigne de la volonté première qu'il attribue au monde du bien, volonté de purifier, de faire changer de monde.

- La composition du deuxième temps mérite un regain d'attention. Deux idées en ressortent.

Le vocabulaire présente l'ordre de silence comme une expulsion de démon: "l'ayant rudoyé, il le chasse". Marc signale donc le même risque d'ambiguïté, la même "épreuve" que précédemment, à savoir la récupération de la guérison dans son rapport avec la mission de Jésus. C'est en ce sens que le silence s'impose avant d'aller jusqu'au prêtre. Il nous faut noter le "pour eux". Pour l'environnement, ce sont les rites de purification qui doivent servir de témoignage. Selon la technique littéraire du doublet, l'évangéliste insiste d'ailleurs sur leur priorité de "témoignage" public.

Ce faisant, il déplace leur impact. Ils ne sont plus référés à la valeur religieuse que leur donnaient les écrits bibliques ou l'enseignement des rabbins. Ils deviennent des signes relatifs dans le cadre d'une civilisation et en rapport avec la situation sociale qui a été créée au détriment des lépreux.

La consigne de silence s'inscrit logiquement dans une perspective qui parcourt tout l'évangile de Marc et que l'on appelle le "secret messianique". Ce n'est qu'après avoir suivi la totalité de la vie de Jésus, et particulièrement la manière dont il a vécu sa passion, que l'on pourra reconnaître avec le centurion païen: "Vraiment cet homme était fils de Dieu". Mais ce n'est pas pour autant que les mentions perdent leur impact particulier, bien au contraire les éléments sur lesquels porte le "silence" s'accumulent au long du deuxième évangile et donnent tout son poids à la proclamation finale.

- C'est surtout le troisième temps qui risque d'être handicapé par la brièveté de Marc. Chaque phrase doit en être isolée.

Comme nous venons de la préciser, il n'y a pas nécessairement contradiction entre la recommandation: "ne dis rien à personne" et l'attitude ultérieure du lépreux guéri. Il s'agit de deux attitudes successives "compatibles" comme il ressort du vocabulaire.

Deux mots ont leur importance: Marc les avait appliqués à Jésus au verset qui précède notre passage. Alors que la foule menaçait de l'enfermer dans son activité de guérisseur. "Allons ailleurs afin que je proclame, car c'est pour ceci que je suis sorti"… Il les reprend à propos du lépreux guéri. L'évangéliste précise qu'il "est sorti" lui aussi, sorti d'où ? sinon des formalités accomplies près du prêtre, sorti de sa guérison sur laquelle il lui est désormais demandé de ne pas insister.

Et c'est pourquoi il se met à "proclamer la Parole", et non pas le récit de sa guérison. Le mot "Parole" est essentiel. Actuellement lorsque nous pensons "évangile", nous intégrons dans le témoignage de Jésus ses enseignements et ses actions dont les guérisons. Nous n'avons pas tort. Mais, pour Marc, "la Parole" est évoquée en un sens plus absolu. Rappelons-nous les passages précédents. Sans en préciser les thèmes, l'auteur avait évoqué l'autorité qui se dégageait de la prédication à la synagogue, alors qu'aucune guérison n'avait précédé… Au terme de la soirée des guérisons, il avait abordé les risques d'une mauvaise interprétation… Jésus s'était ensuite consacré à "proclamer" dans toutes les synagogues de Galilée. Le lépreux poursuit et étend le mouvement, il lui faut simplement veiller à ne pas réintroduire les ambiguïtés qui pourraient ressortir de sa propre guérison.

Les "étapes" de son itinéraire peuvent être rapprochées des étapes que franchiront les disciples dans leur ministère au lendemain de la Pentecôte. Les Actes des apôtres situent au départ de ce ministère la guérison d'un boiteux, cette guérison jouera un certain rôle puis disparaîtra au profit de l'annonce de Jésus mort et ressuscité. De même cette annonce quittera "la ville", Jérusalem, et sera portée dans le monde païen, "lieux maintenus déserts" par la défection juive concernant la diffusion universelle du salut.

Une autre remarque s'ajoute aux précédentes. Pour la deuxième fois, sont mentionnés les "lieux déserts". Nous les retrouverons lors des deux partages des pains. Chaque fois, ils seront le théâtre d'une "épreuve" pour Jésus. Il n'est pas sans intérêt de rapprocher Matthieu de Marc et de voir dans la présentation des trois "tentations au désert", chez Matthieu, la mise en forme des thèmes que le deuxième évangéliste "distille" dans la première partie de son œuvre.

3ème point : place dans le contexte.

Nous avons déjà parlé de la composition dite "en chiasme" que Marc adopte pour présenter l'activité de Jésus "de la guérison des corps à la libération des personnes". Cette composition éclaire un passage de deux façons : l'enchaînement des épisodes et la symétrie des deux "versants".

"Progression" des thèmes …

La guérison appartient au premier versant. Il s'agit toujours d'une guérison des corps mais il y a "progression" de la pensée concernant la maladie, le malade et l'attitude de Jésus. Il est essentiel de repérer les différences avec les guérisons que présentait le "tableau" précédent, à savoir les guérisons collectives "devant la porte" de la maison.

1. Ici, le nom de la maladie est précisé alors qu'auparavant on parlait globalement de "mal portants"… 2. Le lépreux exprime personnellement sa foi en Jésus et celui-ci relie explicitement la guérison à cette foi… 3. il n'est pas question de démon et pourtant certaines expressions rappellent l'ambiance qui présidait aux expulsions: "Jésus rudoie le lépreux guéri et il le chasse". Tout porte à croire que Marc, lui aussi, a "purifié" la tradition dont il disposait.

L'épisode suivant développera une progression par rapport à celui du lépreux. Nous serons alors au centre du chiasme, donc au terme de la pensée. Il sera question du pardon des fautes, domaine sur lequel s'exerce l'autorité de la Parole par le moyen de son efficacité de résurrection.

Symétrie des thèmes …

Le repas de Jésus avec les publicains et les pécheurs se présente en symétrie de l'épisode du lépreux. Nous ne sommes pas étonnés d'y trouver la même pensée et il est facile de faire jouer la complémentarité habituelle des deux versants. "Publicains et pécheurs" étaient considérés par les scribes comme des "impurs" avec lesquels il importait de ne pas avoir de fréquentation. Jésus fait plus que les guérir, il prend place à leur table.

Le passage parallèle du repas se trouve chez Matthieu (9/10-13) avec quelques nuances. La liturgie le propose au 10ème dimanche ordinaire A. C'est pourquoi nous n'aurons pas l'occasion d'y réfléchir en année B. Marc insiste sur le fait que la maison est celle du publicain Lévi alors que Matthieu suggère la référence à la communauté

Piste possible de réflexion : le cheminement "normal" de la foi en Jésus

1er point : la lèpre aujourd'hui…

* La lèpre est aujourd'hui une maladie comme une autre. Due au bacille de Hansen, on la soigne fort bien avec des médicaments adaptés. Le mot dérive du mot "plaie". Elle se présente sous forme de plaques blanchâtres et purulentes, les tissus se détruisent peu à peu. Elle se transmet par contact. De ce fait, deux parties du corps sont plus exposées, les mains et, par leur intermédiaire, la figure. L'incubation est parfois très longue et, dans les descriptions anciennes, se pose la question de la guérison immédiate.

* La préoccupation actuelle se concentre sur le repérage et sur les soins permettant de stopper son évolution. Après la guerre de 39-40, les appels de Raoul Follereau ont largement contribué à la prise de conscience de l'actualité de ce fléau en certaines parties du monde et ont convaincu de la possibilité de l'arrêter. L'engagement des Ordres Hospitaliers et de nombreux organismes ont permis de rejoindre les lieux géographiques et de changer peu à peu les mentalités locales.

* En France, chaque année, la maladie touche seulement quelques personnes qui la contractent outre-mer. Elle est rapidement stoppée.

* Un retournement s'est produit dans les esprits. Da façon pratique, nous ne risquons guère de la contracter et nous risquons encore moins d'en mourir. Notre sensibilité s'est reportée sur la misère des lépreux, nous sommes surtout impressionnés par les images que nous transmettent la presse et la télévision. Nous sommes facilement révoltés par l'attitude passée qui en faisait des exclus. L'adjectif "lépreux" est devenu surtout descriptif pour caractériser un état de délabrement. Quant à l'action nocive de la lèpre, elle a été relayée par le mécanisme du cancer. Des cellules deviennent perverses et se nourrissent de la vitalité des autres cellules au détriment du fonctionnement équilibré de l'organisme.

* En outre, ce symbolisme est devenu susceptible de traduire sans difficulté les lois complexes que nous percevons à la source des comportements humains. L'actualité nous confirme la contamination des pesanteurs en conservatisme et agressivité au détriment d'une marche pacifique du monde. Quelle que soit la "figure" ou la "portée" qu'on lui donne, le "péché des hommes" se présente en "lèpre de toute époque"…

Encore une fois, cette évolution est bonne, mais il nous faut quelque peu l'oublier pour rejoindre les problèmes auxquels Jésus s'est attelé en souci d'évolution des solutions qui leur étaient affectées. Cette évolution a concerné son époque, mais elle a influé encore plus profondément la foi qui nous est désormais proposée. Marc a bien senti qu'en guérissant ce lépreux, Jésus allait beaucoup plus loin que la critique d'un comportement ponctuel. Il s'attaquait à un modèle de pensée, courant en toute religion.

2ème point: la lèpre autrefois …

Pour saisir l'arrière-plan de la pensée juive, il nous faut démêler un mélange inextricable de réactions personnelles, de réactions sociales et de réactions religieuses.

Réactions personnelles compliquées de réactions sociales.

Bien entendu, la sensibilité de nombreux juifs était la même que la nôtre vis-à-vis des victimes de cette terrible maladie. Leur situation de misère transparaissait dans leur état physique, dans leurs vêtements en lambeaux, dans les taudis qui leur servaient d'habitations hors des lieux habités. Et nul doute que par un comportement charitable, beaucoup s'efforçaient de compenser les interdits publics qui ajoutaient à leur détresse.

Mais la lèpre était mortelle et chacun savait qu'on l'attrapait par contact avec un lépreux. Certes, les progrès de l'analyse médicale ont permis de préciser que les anciens rangeaient sous ce nom des maladies fort différentes dont certaines étaient guérissables par elles-mêmes. Mais ce n'était là qu'une vague espérance, car, exclus des villages, les lépreux se regroupaient pour survivre; les plus valides aidaient les plus handicapés. Ceux qui auraient pu guérir en raison d'une erreur de diagnostic attrapaient ainsi le virus sans espoir de salut. La survie personnelle devenait de plus en plus inhumaine. Outre le handicap qui frappait sa motricité, le lépreux était condamné le plus souvent à mourir de faim.

Réactions religieuses

La loi mosaïque n'était pas la seule à mettre les lépreux au ban de la société. Ces malheureux étaient exclus de toutes les civilisations antiques et resteront longtemps exclus des civilisations de nos propres pays. Nous sommes atterrés par la tournure de pensée qu'adoptaient les anciens. Malheureusement, il n'y a aucun doute à ce sujet en raison des multiples écrits où elle s'est exprimée.

1. Les juifs partageaient une opinion courante dans l'Ancien Orient. Par rapport à Dieu, ils considéraient le monde comme divisé en deux, il y avait le pur et l'impur, le sacré et le profane, le béni et le maudit. Le lépreux n'était donc pas considéré comme un malade au sens moderne, une "victime" que la contamination avait rejoint par malchance. Son "état" manifestait qu'il était un "excommunié", appartenant au monde du mal, au monde des forces hostiles. Il n'avait donc aucune place dans la société du bien, du sacré et il risquait même de la contaminer. Sa guérison éventuelle n'était pas exclue mais elle se présentait comme le "passage" inverse d'un monde à l'autre.

D'ailleurs, les écrivains bibliques hésitaient à donner à la lèpre le nom de maladie. Elle était plus que cela, c'était l'impureté par excellence. On guérissait d'une maladie, mais on était "purifié" de la lèpre.

2. Le repérage revenait donc au prêtre, gardien de la sainteté du peuple. Lui seul pouvait juger du pur et de l'impur… lui seul était également habilité à constater dans la guérison le retour au monde de la pureté, donc au monde de Dieu. Dans le cas de la lèpre, son rôle était donc plus qu'un rôle administratif. Il l'était effectivement, car, seul spécialiste "médical" à cette époque, il constatait s'il y avait réellement impureté de lèpre ou s'il y avait guérison. Mais, il était également garant que les rites prévus par la Loi avaient été scrupuleusement accomplis et donc que le lépreux pouvait désormais être considéré comme pur.

3. Il est évident que, fondamentalement, l'exclusion de la société procédait de la peur, mais elle se trouvait "justifiée" dans une perspective religieuse. Car, bien entendu, selon la pensée ancienne, le châtiment avait été envoyé au malade par Dieu et il ne pouvait que correspondre à une faute qu'il avait commise; consciemment ou inconsciemment. La culpabilité morale s'ajoutait donc à la souffrance physique.

Jésus se heurtera au même état d'esprit lorsque les apôtres l'interrogeront au sujet de l'aveugle de naissance: "qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents?" (Jean 9/2). Nous connaissons la réponse: "ni lui, ni ses parents n'ont péché". En notre passage, Marc développe le même thème.

4. Les rites dont il est parlé auprès du prêtre juif pour témoigner de la guérison étaient significatifs. Ils comportaient trois sacrifices : un sacrifice d'expiation du péché, connu ou inconnu, qui avait motivé la maladie… il était suivi d'un sacrifice de réparation… le dernier sacrifice marquait enfin la réintégration dans la communauté…

3ème point : les trois ruptures soulignées par Marc

Nous pouvons être étonnés de la brièveté de Marc, particulièrement au sujet de la guérison. A la lumière de ce que nous venons de préciser, il est cependant facile de repérer les trois ruptures que soulignent les attitudes convergentes du lépreux et de Jésus.

La première rupture porte sur la foi en Jésus personnel. En tombant à genoux devant Jésus, le lépreux le situe en position divine. Ses paroles le confirment : "tu peux me purifier"… or Dieu seul a pouvoir de faire changer de monde et de tirer quelqu'un du monde du mal. Mais le malade va plus loin dans sa foi. "Si tu veux"… autrement dit, il soupçonne en Jésus une volonté de salut qui annule tous les interdits et invite à "venir auprès".

Jésus acquiesce largement à cette foi. Lui aussi annule les interdits en "étendant la main" et en "touchant le lépreux", geste combien significatif dans le cadre de cette époque. Quant aux paroles qui explicitent ce geste, elles confirment la portée de la profession de foi: "Je le veux".

La deuxième rupture concerne les structures religieuses. Jésus ne les remet pas en question, mais il en réduit fortement la "fonction". Il n'évoque pas les sacrifices dont nous venons de parler. Pourtant, dans l'esprit de ce temps, leur efficacité dépendait du respect minutieux des lois qui en réglaient la célébration. Seule est mentionnée leur valeur de témoignage "pour eux", donc de façon relative motivée par les conditions sociales qui donnaient au jugement du prêtre juif une valeur médicale.

Selon ce que nous avons vu dimanche dernier concernant les ambiguïtés consécutives aux guérisons, Jésus invite à la même prudence de silence. Celle-ci n'empêche pas le lépreux de se sentir investi d'une autre mission.

La troisième rupture intervient après le constat de guérison. Marc tient à préciser que le lépreux est "sorti" de l'ambiance passée et peut désormais pleinement participer à la mission que Jésus commence à étendre, à savoir "proclamer et divulguer la Parole".

4ème point : l'originalité chrétienne selon Marc.

Partant de là, nous comprenons mieux les appels qui justifient, dans la pensée de Marc, la mise en valeur de la guérison du lépreux.

Son symbolisme met tout d'abord en garde contre les pesanteurs qui menacent les pensées religieuses à toute époque. Au long de son histoire, l'Eglise elle-même n'en a pas été dispensée. Des jugements restrictifs engendrés par des peurs collectives ont souvent pesé sur les mentalités, ils ont conditionné l'esprit des institutions ou des rites, ils ont faussé une juste perception des valeurs évangéliques. En un mot, on peut les présenter comme une véritable lèpre dont les plaies ne sont pas totalement guéries …

Heureusement, au nom de leur foi, certains eurent l'audace de croire qu'une autre vision était possible lorsqu'il était parlé de Jésus et de son témoignage. En "touchant notre humanité", celui-ci a remis en question l'image négative qu'il est courant de porter sur l'homme lorsque sont évoqués les rapports de Dieu à son égard. L'affrontement du bien et du mal dans le monde est un fait dont l'origine reste mystérieuse, et il est abusif d'en appeler à notre imaginaire pour le surcharger de culpabilité.

Ce faisant, l'esprit des institutions religieuses doit être changé. Les rites doivent être purifiés de la valeur magique que leur confèrent la plupart des religions. Leur utilité tient au témoignage qu'ils favorisent selon les conditions évolutives des époques, mais ils ne peuvent prétendre à plus. Ils ne sont qu'un service dans lequel il importe de ne pas s'enfermer.

Car l'essentiel demeure la proclamation de la Parole dans les "lieux déserts du monde". Actuellement lorsque nous pensons "évangile", nous intégrons dans le témoignage de Jésus ses enseignements et ses actions dont les guérisons. Nous n'avons pas tort. Mais, pour Marc, "la Parole" est évoquée en un sens plus absolu. Dans les passages précédents, il n'en a pas précisé les thèmes, mais il a évoqué l'autorité qui s'en dégageait lors de la prédication à la synagogue… il a ensuite parlé de son extension à toute la Galilée… le lépreux a compris cet essentiel et participe à son mouvement.

conclusion : les récits complémentaires à la guérison du lépreux

Il suffit de poursuivre la lecture de Marc pour trouver la suite "logique" à laquelle nous préparait l'enchaînement des épisodes depuis la prédication à la synagogue. Nous y reviendrons dimanche prochain, il s'agit du pardon des péchés et de la libération intérieure que Jésus apporte sur ce point comme sur beaucoup d'autres. Nous serons alors au cœur du premier développement. Faut-il se contenter de dire : "Tes péchés sont pardonnés" ou faut-il faciliter la résurrection "ordinaire": "réveille-toi, prends ton grabat et marche"?…

Dans la présentation d'ensemble, nous pouvons également rapprocher le passage symétrique à la guérison du lépreux. Il confirme les ruptures en les étendant à l'ensemble du ministère de Jésus. Il unit l'appel du publicain Lévi et le repas avec les publicains et les pécheurs. Le premier exemple accentue la volonté délibérée de Jésus en vue de concrétiser le salut qu'il apporte… de façon concrète, le partage du repas fixe à toute communauté chrétienne la référence qui doit rester la sienne.

En définitive, le texte nous parle moins de la guérison du lépreux que du bouleversement que Jésus apporte au monde en faveur des hommes et au nom de Dieu. Allons en témoigner dans les déserts d'aujourd'hui pour redonner l'espérance à tous ceux qui s'y trouvent rejetés au nom de peurs et d'égoïsmes injustifiés.

 

Mise à jour le Samedi, 14 Février 2015 11:39
 
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