Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 4ème Dimanche du temps ordinaire

 

 

 

 

Sommaire 

 

 

 

Actualité: le style de Marc

Evangile: Marc 1/21-28

Contexte des versets retenus par la liturgie : la délicate question des démons

Piste de réflexion: comment faire de l'évangile un enseignement nouveau ayant autorité ?

Actualité

Dimanche dernier, nous pouvions être impressionnés par la rapidité que Marc imprimait au départ des apôtres à la suite de Jésus. Mais il faut reconnaître qu'il ne nous ménage pas aujourd'hui lorsqu'il nous met en prise directe avec le récit du ministère historique de Jésus. Nous risquons d'être submergés par son rythme et surtout nous risquons de nous poser bien des questions sur les faits eux-mêmes. Notre mentalité moderne nous pousse au réalisme et nous aimerions avoir plus de renseignements sur chacun des épisodes.

Il importe donc, sans nous perdre dans la théorie, de préciser quelques tendances de Marc lorsqu'il entreprend, vers l'an 66, de faire une première synthèse présentant qui est Jésus pour un chrétien. Chaque évangéliste a son style, il n'y a pas de contradiction entre eux. Il nous faut simplement les accueillir tels qu'ils sont… Il n'est cependant pas interdit de mieux connaître leurs habitudes de rédaction pour éviter les faux-sens ou les impasses. Ceci est particulièrement indispensable pour réfléchir au texte d'aujourd'hui et ceci nous sera précieux pour les passages qui seront proposés au cours des prochains dimanches.

Evangile

Evangile selon saint Marc 1/21-28

Et ils (Jésus et ses disciples) pénètrent à Capharnaüm

a) c'est par sa Parole que Jésus révèle son autorité

et aussitôt, le jour du sabbat dans la synagogue, il enseignait

et l'on était saisi de surprise à propos de son enseignement car il se trouvait, en enseignant, comme ayant autorité et non pas comme les scribes

b) les méprises possibles concernant cette autorité

et aussitôt se trouvait dans leur synagogue un homme en esprit impur

et il s'écria en disant :

Qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus le Nazaréen ?

Es-tu venu nous perdre ?

Je sais que tu es, toi, le Saint de Dieu

et Jésus le rabroua en disant : "Sois muselé et sors de lui"

Et l'esprit impur, le contractant et vociférant, sortit de lui

c) le vrai sens de l'autorité de Jésus: le recul du mal

Et tous furent stupéfaits, de sorte qu'ils discutaient entre eux en disant :

Qu'est-ce ceci ? un enseignement nouveau, donné d'autorité, il ordonne même aux esprits impurs et ils lui obéissent

Et la rumeur à son sujet sortit aussitôt partout dans le pays d'alentour entier de la Galilée

Contexte des versets retenus par la liturgie 

1°- Le mode de composition familier à Marc

* Désormais nous nous trouvons chez Marc et il faut nous habituer aux particularités du deuxième évangile. Celles-ci concernent en premier son mode de composition à partir de l'interactivité de petits tableaux qui lui servent à exprimer sa pensée.

Nous ne devons donc pas hésiter à "découper" en petits ensembles les passages proposés à la réflexion de chaque dimanche. Ces petits tableaux semblent indépendants et le schématisme de leurs éléments contribue à leur brièveté. C'est pourtant leur continuité qui donne forme et matière à la pensée de l'auteur.

Nous pouvons alors faire intervenir le mode de composition que Marc affectionne. Ce mode de composition a été abandonné par la  littérature moderne. Pourtant, il est relativement simple malgré sa désignation technique de "chiasme". Visuellement il se présente en "enveloppement" ou, pour prendre une image courante, en "sandwich": le plus nourrissant est au centre bien que les deux tranches de pain soient également comestibles. Autrement dit, la pensée est développée en deux versants, le second reprenant les éléments du premier de façon symétrique, A B C D C' B' A'. L'essentiel se trouve en D alors qu'en composition contemporaine nous le chercherions en conclusion A'.

Le passage d'aujourd'hui en est un bon exemple, facile à présenter. (1) La similitude de vocabulaire saute aux yeux entre le début et la fin. Il s'agit de l'autorité qui se dégage de l'enseignement de Jésus et cette autorité provoque la surprise. Cet enveloppement donne de l'importance à (2) la réaction de l'homme en esprit impur; cette réaction ne porte pas sur l'enseignement de Jésus mais sur sa personnalité. Celle-ci est précisée en deux approches : "Jésus le Nazaréen" et " le Saint de Dieu". La disposition symétrique de ces approches fait ressortir l'essentiel, à savoir (3) la finalité que le démon insinue: "Es-tu venu pour nous perdre?" La suite du développement apportera le témoignage de l'efficacité de cette Parole à l'encontre des maladies et autres pesanteurs qui accablent les hommes.

* Cette composition en chiasme est si naturelle au deuxième évangile que nous la retrouvons "à l'échelon supérieur", dans la composition du premier développement auquel appartient le passage de ce dimanche. Il est relativement facile de le "cadrer", car nous trouvons un peu plus loin une nouvelle action de Jésus qui se situe à la synagogue de Capharnaüm et que nous pouvons rapprocher de celle qui retient aujourd'hui notre attention. Entre les deux, Jésus déploie une activité de guérison opérant principalement par sa Parole ou en appelant à son autorité. Les épisodes progressifs comportent des éléments semblables qui permettent de les situer en symétrie. Un chiasme d'ensemble en ressort sans peine.

a) Jésus révèle son autorité par sa Parole: 1/21 - Capharnaüm le jour du sabbat - dans la synagogue - commande même aux démons

b) guérison en cadre communautaire : 1/23 - belle-mère de Simon - le jour du sabbat - elle les servait

c) guérisons collectives en milieu juif : 1/32 - respectent le sabbat donc une des prescriptions de la Loi

d) guérison du lépreux impur: 1/40 - exprime l'autorité "Je le veux" - mais renvoie au prêtre juif

e) l'autorité de la Parole s'étend au pardon des fautes: 2/1 - en vue d'une résurrection : réveille-toi, prend ton grabat et marche

d') repas avec les publicains et les pécheurs (impurs selon la Loi juive) : 2/15 - amplifie la rupture précédente - Jésus se présente en médecin des pécheurs

c') guérison des oeuvres" religieuses personnelles sur lesquelles l'idéal juif basait la "justice" : 2/18 à propos du jeûne - extension : outres nouvelles pour un vin jeune

b') "guérison des lois" religieuses personnelles, concernant le sabbat et les repas : 2/23 - référence à David et à ses compagnons dans le besoin - pain réservé aux prêtres

a') l'autorité de Jésus vise la libération totale de l'homme rendu à son activité : 3/1 - de nouveau dans la synagogue - l'homme à la main paralysée - le jour du sabbat

Le thème de ce développement apparaît alors nettement: Jésus investit sa Parole en service de guérison, et le mouvement de la présentation se présente en extension "de la guérison des corps à la libération des personnes"

2°- La densité du vocabulaire

Chez Marc encore plus que chez Matthieu, il faut prêter attention au vocabulaire. L'évangéliste se fonde sur le sens qui était habituel à ses lecteurs et, sur ce point, nous devons miser sur le sens que leur donnait la civilisation juive du premier siècle de notre ère. Mais l'auteur sélectionne également les mots en rapport au symbolisme dont ils peuvent être chargés et il ne se prive pas pour "intégrer" ce symbolisme dans le sens qu'il donne à l'épisode concerné. C'est ainsi que les mots "Galilée", "sabbat", "synagogue" sont plus que de simples précisions.

Le mot "sabbat" concentre plusieurs résonances. A juste raison, nous pensons à l'ensemble des prescriptions qui réglementaient ce jour. Un tel réflexe est légitime car il nous permet de comprendre les nombreux passages d'évangile où il est reproché à Jésus de ne pas observer les traditions. Mais nous ne pouvons ignorer la spiritualité qui était attachée à ce jour: jour humanitaire de repos, jour de joie, jour de sanctification vécu en communauté, orienté vers la louange au Seigneur et la méditation de sa Loi. En outre nous ne pouvons ignorer le glissement que les chrétiens ont opéré rapidement en transposant l'essentiel de cette spiritualité au dimanche, jour de la résurrection.

Le mot "synagogue" évoque plus que la simple salle où se réunissait l'ensemble du village pour prier et s'instruire. Il symbolise le milieu dans lequel Jésus a amorcé sa première prédication. En complément apparaît la "maison", sans précision de propriétaire mais dont il est évident qu'il ne s'agit pas de celle de Nazareth. Elle préfigure les futurs lieux de communautés chrétiennes lorsqu'elles se sépareront du judaïsme. Selon la présentation de Marc, Jésus se retire peu à peu "au bord de la mer", ce qui paraît correspondre aux rives du lac. Cette prédication "en plein vent" anticipe le ministère des apôtres lorsqu'ils partiront proclamer l'évangile "à toutes les nations".

Nous aurons l'occasion de revenir sur l'omniprésence du symbolisme chez Marc. C'est là sa grande richesse, mais c'est là également son plus grand handicap lorsque les commentaires prétendent rendre compte de son texte. Le genre littéraire symbolique n'a pas encore fait l'objet d'études sérieuses, particulièrement en ce qui concerne son lien original à l'histoire. Ce lien est indéniable, mais sa présentation ne répond pas aux critères qui régissent actuellement les reportages.

3°- La délicate question des démons

Marc souligne à plusieurs reprises l'expulsion des démons comme une activité du ministère de Jésus. Il en fait même l'objectif fixé au premier envoi des apôtres.

Il serait nécessaire de consacrer une étude approfondie à cette question en raison des dérives qui continuent de l'affecter. Nous ne sortons pas d'un méli-mélo qui prétend régir tous les domaines sans intégrer les évolutions, les rectifications ou les "silences" qui s'imposent désormais, quelles qu'aient été les conclusions passées.

Nous sommes incapables de préciser le degré de crédibilité que Marc accordait à l'existence des démons et à leur action dans les maladies. Mais, en "serrant" sa présentation, il nous est facile de dégager les symbolismes qui hantaient sa pensée

Les démons chez Marc… double densité symbolique…

La maladie a mis longtemps avant d'être perçue comme un simple phénomène naturel. Il a fallu le travail inlassable de chercheurs qui voulaient pousser au delà des apparences et qui ont contribué ainsi aux immenses progrès de la médecine.

Auparavant, les croyances populaires personnifiaient volontiers les puissances qu'elles rendaient responsables des maux de l'humanité. Une grande confusion s'ensuivait. Tantôt les maladies étaient attribuées à Dieu comme châtiment expiatoire pour les fautes, tantôt elles étaient attribuées à des êtres invisibles, dont l'existence était censée se révéler dans ces actions nuisibles. Le mot "démon" leur avait été progressivement réservé, il équivalait simplement à "être divin".

Aux environs de notre ère, la pensée juive avait abondamment développé l'imagerie qui évoquait cet affrontement entre deux mondes. Mais, lorsqu'ils parlaient des démons, les anciens procédaient selon un cheminement de pensée très différent du nôtre. L'impact de l'imaginaire n'était pas le même. A la base, ils constataient une maladie ou un handicap. Faute d'instruments, aucune analyse approfondie, physique ou médicale, ne leur était possible. Ce mal témoignait donc de l'irruption du monde inconnu. Le pourquoi de cette irruption ne pouvant être concrètement précisé, son départ était tout aussi aléatoire. Le malade était donc en totale dépendance de la force maléfique; elle le "possédait" de façon absolue, seule sa guérison pouvait être, par la suite, signe de sa "libération".

Cette approche en ce qui concernait le "corporel" de l'homme était passée à ce qui concernait la "pensée". Le transfert était d'autant plus facile que les lois de l'esprit n'étaient pas plus connues que les lois physiologiques. La notion de "possession démoniaque" ne revêtait donc pas nécessairement un caractère de manifestation spectaculaire en dérèglement. Aujourd'hui, elle équivaudrait à certaines expressions moins dramatiques auxquelles nous recourons parfois… ainsi lorsque nous disons de quelqu'un "qu'il a un grain dans la tête"… Il n'empêche que la référence symbolique qui caractérise le style des anciens ne facilite pas la distinction entre matériel et spirituel.

A la lecture de Marc, nous pouvons cependant avancer sur la "piste assurée" qui ne s'égarait pas dans les hypothèses propres à cette époque. La référence au démon en mode symbolique poursuivait un double but.

1. Elle permettait d'indiquer qu'il y avait erreur, particulièrement lorsque la chose n'était pas évidente. Si l'on observe les réflexions que Marc met dans la bouche des démons, elles correspondent assez exactement à celles qui risquaient de venir naturellement à l'esprit des contemporains de Jésus ou de ses lecteurs. Ce n'est pas parce qu'il y a des démons que Jésus les fait taire, c'est parce que les gens disent des erreurs qui nuisent à une foi authentique. Marc tire la sonnette d'alarme: "attention, ici, démon!"

2. Ce symbolisme sert également à dédramatiser les situations. S'il y a démon, la responsabilité du sujet concerné n'est pas totale, la complexité de l'esprit humain et l'influence de l'environnement contribuent si souvent à fausser le jugement ou à brouiller la juste orientation. En outre, il est alors possible d'envisager la fin de cette situation en "chassant le démon" concerné. Rien d'étonnant à ce que l'expulsion de certains démons se confonde avec les guérisons d'handicaps à densité symbolique: aveugles, paralysés, lépreux…

Les textes évangéliques reflètent les mentalités de l'époque. Il est abusif de ne pas en tenir compte et d'y voir quelque "révélation". Beaucoup sont dits "possédés" sans autre précision et le contexte témoigne qu'il s'agit d'une opposition ou d'un risque d'opposition à Jésus. Pierre sera ainsi traité de Satan lorsqu'il réagira à la première annonce de la passion (8/33).

4°- L'importance de la Parole

Il y a beaucoup à réfléchir sur la priorité que Marc donne à l'enseignement de Jésus en tête d'un développement qu'il centre sur les guérisons. Nous pouvons être également étonnés de ce qu'il ne précise pas les thèmes de la prédication à Capharnaüm, il met l'accent sur l'autorité, la puissance qui se dégage de la personne qui proclame. Les protestations de l'homme à l'esprit impur porteront sur la personnalité de Jésus et sur l'objectif que semble poursuivre son engagement

Notre étonnement est encore plus grand lorsque nous poursuivons la lecture de l'évangéliste. La première partie de son œuvre s'organise autour du thème de la Parole. Mais, à la différence de Matthieu, il ne l'exposera pas selon la manière dont on expose habituellement l'enseignement d'un Maître. Il la présentera comme engagée dans la vie des hommes et amenée à remplir trois fonctions: Parole mise en service de guérison… Parole semée pour porter fruit…Parole partagée en nourriture… Ce sont ces trois groupes de "témoignages" qui serviront à "entrer" dans le contenu de l'évangile. Et ce sont eux qui seront présentés comme déterminants pour passer de "Jésus" engagé dans un ministère de prédication en Galilée à "Messie", envoyé par Dieu en vue du salut des hommes.

L'importance de la Parole se comprend en premier lorsqu'on songe aux conditions culturelles de cette civilisation. Même si, en milieu juif, beaucoup savaient lire, l'Ecriture était réservée à une élite surtout religieuse. La plupart des transactions et autres engagements n'étaient pas garantis par des écrits, ils reposaient sur la "parole donnée". En amont, la Parole se trouvait ainsi fortement attachée à son auteur et, en aval, elle était ouverte au dynamisme de sa réalisation. D'une part elle était lumière en raison de sa propre densité, d'autre part elle donnait assurance pour l'avenir.

Les auteurs bibliques avaient spontanément reporté sur Dieu ce modèle de pensée. Le livre de la Genèse soulignait la fonction créatrice de la Parole: "Dieu dit et cela fut". La valeur de la Loi reposait essentiellement sur le fait que Moïse avait mis par écrit ce que Dieu lui avait parlé sur le mont Sinaï. Quelles que soient ses vicissitudes, le cours de l'histoire ne pouvait qu'être fidèle aux "promesses" faites aux ancêtres.

Au temps de Marc, le rôle de la Parole se trouvait renforcé par les conditions dans lesquelles se trouvait la communauté chrétienne pour construire sa foi sur la base du témoignage historique de Jésus. Rares étaient ceux qui avaient "vu et entendu" directement l'enseignement initial. Aucune œuvre d'ensemble n'était alors composée puisque Marc semble être le premier à s'atteler à cette tâche. En outre, il n'est pas certain que le degré de culture des premiers fidèles intégrait la lecture et l'écriture. La prédication des apôtres, lors de leurs visites aux communautés dispersées, se présentait donc en source unique que tous privilégiaient de façon "vitale". Grâce à cet enseignement, la Parole de Jésus pouvait poursuivre son activité de guérison, de réflexion, de nourriture.

5°- Le dialogue avec l'homme possédé par un esprit impur

Il est présenté en chiasme, ce qui témoigne de son importance pour l'évangéliste, mais son interprétation ne va pas de soi, en particulier le centre: "Es-tu venu nous perdre?" Le Christ "musèle" l'esprit, mais, de notre point de vue, une question demeure: s'agit-il d'une bonne réponse dont il faut différer la proclamation ou s'agit-il d'une erreur qu'il faut combattre ?

La suite de l'œuvre "globale" permet d'y répondre, mais il n'est pas facile de faire passer cette référence dans une homélie sans la transformer en cercle évangélique. A titre personnel, en voici les éléments. S'agit-il d'une erreur : oui et non !

Il ne s'agit pas d'une erreur "absolue" car la suite du récit témoigne à l'évidence du recul des forces qui aliènent l'homme, que ce soit la maladie ou le carcan des prescriptions religieuses. Mais l'approche qui en est faite risque d'être faussée et ce "raccourci" en est le meilleur exemple. Nous ne sommes pas témoins d'une "guerre des dieux" qui aurait déplacé sur terre son champ d'opposition. L'action de Jésus ne vise pas essentiellement le recul spectaculaire des forces du mal, il vise d'abord le salut des hommes. Telle est sa priorité, comme le rend manifeste l'enchaînement des autres missions fixées à la Parole : celle-ci doit s'enraciner dans la vie selon la parabole du semeur et elle doit devenir nourriture en mode de partage des pains.

Nous comprenons mieux ce danger d'appréciation si nous nous référons au plan général du deuxième évangile. Marc présente la foi chrétienne en "découverte" de la personnalité de Jésus selon un cheminement précis: en prêtant attention à l'action concrète de Jésus, Jésus de Nazareth, il importe de le découvrir "Messie", c'est-à-dire envoyé de Dieu… cette étape étant acquise, le regard sur son action doit se poursuivre et s'approfondir pour le découvrir "Fils de Dieu", c'est-à-dire nous révélant le vrai visage de Dieu… Le danger est grand de s'arrêter à mi-parcours, ce qui se présentera dans la réaction de Pierre suite à la première annonce de la passion-résurrection. Jésus n'hésitera pas à traiter son ami de "Satan, obstacle sur sa route" (8/33)

En un verset hyper-concentré et hyper-symbolique, nous avons la présentation de ces trois étapes dont une alerte concernant la tentation d'aller trop vite. Pour Marc, découvrir la personne de Jésus exige de l'intelligence et du temps.

Piste possible de réflexion : comment faire de l'évangile un enseignement nouveau ayant autorité ?

1er point : Pour éviter de nombreux contresens, prendre en compte trois particularités du deuxième évangile

Marc écrit en concentré. La meilleure comparaison que nous puissions évoquer avec la littérature moderne est celle de la bande dessinée. L'auteur enchaîne une succession de petits tableaux, soigneusement composés. Ils paraissent indépendants mais ils s'articulent très intelligemment les uns aux autres pour dérouler une histoire en mouvement. Chaque tableau ne prétend pas à la valeur d'un reportage journalistique ou d'une photographie. Quelques détails seulement sont retenus pour traduire l'essentiel que l'auteur tient à nous suggérer, les traits sont schématisés et accentués parfois jusqu'à l'impossible. D'ailleurs, en lecture habituelle d'une bande dessinée, nous ne nous laissons pas prendre à cette caricature, elle nous "parle" plus que tout autre cliché qui se voudrait exact.

Le symbolisme joue également un grand rôle chez Marc. Il lui sert à traduire en quelques esquisses la portée d'un événement ou la profondeur d'une pensée. Souvent nous lui reprochons de compliquer la compréhension immédiate, mais, en conversation habituelle, nous utilisons largement le symbolisme, c'est-à-dire la référence à des images. Cela ne nous crée aucune difficulté car ces images nous sont familières et nous n'y pensons même pas. Marc fait de même avec ses lecteurs, mais, entre temps, les civilisations se sont succédées et les images du passé ne sont plus les mêmes aujourd'hui. Ainsi, lorsque quelqu'un nous paraît émettre une idée farfelue, nous disons qu'il a "un petit grain dans la tête" ou qu'il a "l'esprit dérangé", nous ne disons pas qu'il est possédé par un démon. L'idée est pourtant la même

Un troisième "décalage" risque de nous échapper sans qu'il soit de notre faute, il s'agit du mode de composition adopté pour la majorité de ces petits tableaux. Si nous le précisons, c'est qu'il conditionne le passage d'aujourd'hui. En effet, nous pourrions avoir l'impression que Marc se répète… par deux fois il mentionne que Jésus adresse à ses contemporains un enseignement nouveau et que celui-ci impressionne par l'autorité qui s'en dégage. Notre tendance spontanée serait de simplifier en ne gardant qu'une des phrases et en pensant que l'évangéliste cherche à "enfoncer le clou".

Ce procédé littéraire a été abandonné par la suite. Techniquement, il porte le nom de "chiasme", mais, plus simplement, nous pouvons l'assimiler à un "sandwich": le plus nourrissant est au centre bien que les deux tranches de pain soient également comestibles. Dans le cas présent, Marc tient à nous parler du fait que l'enseignement de Jésus impressionne par son autorité, mais il tient encore plus à nous mettre en garde contre une interprétation trop rapide de cette autorité. D'où la réaction de l'homme en esprit impur. Nous aurions tendance à avoir la même. Marc nous avertit : "attention, ici, démon" autrement dit "sables mouvants"…

2ème point : Pour éviter de nombreux contresens, prendre en compte l'ensemble auquel appartient le texte concerné

C'est là un deuxième conseil qu'il n'est pas facile de tenir, car il suppose que nous ayons la conclusion avant l'exposé. Cette impression vient du fait que le Marc a écrit son œuvre en continu. Il a dans la tête ce qui va suivre et c'est justement pour préparer à ce qu'il explicite qu'il glisse auparavant un résumé. Le découpage des dimanches nous prive souvent de cet éclairage et nous entraîne à survaloriser certains versets.

Ainsi, ne serait-ce qu'en feuilletant la première partie du deuxième évangile, nous percevons la place essentielle que tient la Parole dans le témoignage de Jésus. Nous ne devrions pas en être étonnés. Au cours de son ministère, comment Jésus aurait-il pu exprimer sa pensée et prévenir les fausses interprétations que certains pouvaient donner à ses actions? Il y renverra tout naturellement lors de son procès: "c'est en public que j'ai parlé à la synagogue et au Temple. Je n'ai rien dit en cachette". Nous ne devons pas oublier également l'importance de la prédication des apôtres pour la foi des chrétiens de la deuxième génération. Les communautés pour lesquelles Marc entreprenait d'écrire comportaient de moins en moins de témoins directs. Elles se recrutaient dans des milieux païens peu outillés en lecture. La "parole" assurait le relais indispensable à l'adhésion de foi, l'évangile, même écrit, exigeait en ce temps d'être lu en public pour être connu.

Matthieu cherchera à rassembler les enseignements de Jésus en discours homogènes. En ce souci, il est assez proche de nos modèles de pensée actuels lorsque nous cherchons à convaincre un interlocuteur. Nous visons à souligner l'homogénéité et la valeur "théorique" de la pensée chrétienne. Ce n'est pas la visée essentielle de Marc. Pour lui, il s'agit moins de présenter le contenu du message que d'attirer l'attention sur son impact.

Cet impact est évident lorsqu'on poursuit la lecture des versets proposés en ce dimanche. Huit petits tableaux s'enchaînent. La Parole de Jésus est omniprésente et elle témoigne de son efficacité en un premier service, un "service de guérison". Celui-ci est présenté en un sens très large. Jésus fait plus que guérir les corps, il guérit les exclusions en la personne du lépreux, il guérit la fausse référence aux prescriptions et aux œuvres de la Loi juive, en un mot il opère une "libération totale" de l'homme en lui permettant d'épanouir son activité.

3ème point : Pour éviter de nombreux contresens, "serrer" le texte pour repérer les "éléments essentiels " que Marc sélectionne

1. La première activité de Jésus est d'enseigner. Ne l'oublions pas, le "choc" dont il sera parlé ensuite ressort d'une activité de Parole menée par Jésus. Nous pouvons être étonnés du silence de Marc en ce qui concerne les thèmes de cet enseignement. Il nous renseignera de façon indirecte par la suite. Mais, en priorité il nous situe Jésus en Jésus qui parle.

2. L'évangéliste tient ensuite à souligner l'impression d'autorité qui marque cette activité. Il y revient par deux fois et nous aide à mieux en préciser la source en évoquant le contraste avec la prédication des scribes.

En raison des reproches qui seront adressés par Jésus aux Docteurs de la Loi, nous aurions tendance à situer ce contraste uniquement dans la forme d'expression. Ne nous laissons pas abuser par la différence de civilisation. Effectivement il pouvait parfois être reproché aux scribes une répétition monotone des recommandations de la Loi. Effectivement ils se perdaient parfois dans les détails au détriment de l'essentiel. Mais gardons-nous de penser que les scribes prêchaient mal. Au contraire, la plupart de leurs prédications étaient de très bonne qualité. Appuyés sur la lecture de la Loi, complétant par la lumière des prophètes, ils actualisaient fort bien les Ecritures en donnant à leurs auditeurs des directives pratiques fort judicieuses.

L'originalité de Jésus, celle d'où émerge l'impression d'autorité, est à situer ailleurs. Sans qu'il soit de leur faute, les scribes ne pouvaient en appeler qu'à l'autorité de Moïse, celui auquel Dieu avait parlé sur le Sinaï. C'était tout à leur honneur de ne pas prétendre à plus. A l'écoute de Jésus, il en va tout autrement. L'autorité de Jésus est ressentie "en profondeur" comme attachée à sa personne.

Il est certain que Marc anticipe sur ce qui sera perçu peu à peu, à savoir un "mystère" qui va plus loin que la nouveauté d'un style de prédication. Souvent la question sera posée à Jésus par ses adversaires, mais elle devait venir spontanément à l'esprit de ses auditeurs: "par quelle autorité fais-tu ce que tu fais? ou "qui t'a donné autorité"?… Jamais Jésus ne répondra et ceci est fort compréhensible. Ce qui est impliqué en lui c'est une autorité qui n'a d'autre justification qu'elle-même. On la reconnaît ou on ne la reconnaît pas et, si on ne la reconnaît pas, on ne peut la démontrer et en convaincre un autre.

3. En symétrie, Marc avance un autre aspect de cet enseignement, il est "nouveau". Pas plus que précédemment l'évangéliste nous renseignera d'abord sur ce qui le rend nouveau. Nous devrons nous armer de patience et prolonger notre lecture. Mais nous percevrons alors les "nouveautés" que Jésus apporte et il n'est pas interdit d'en anticiper la mention que ce soit la manière d'aborder le pardon des péchés, l'esprit du jeûne ou la juste finalité des règles du sabbat.

La présentation ultérieure de ces nouveautés rejaillit sur la manière dont Jésus exerce son autorité. Il ne s'agira en rien d'un autoritarisme qui interprèterait une Loi, il ne s'agira pas plus d'une faveur qui tiendrait à la personnalité de celui qui l'accorde. Il s'agira d'un raisonnement très simple, présenté comme "logique" et qui vise toujours à libérer les hommes… Nous avons tous en mémoire la phrase que Jésus présente comme une évidence: "le sabbat a été fait pour l'homme et non pas l'homme pour le sabbat".

4. Tout semble donc clair en ce qui concerne cette autorité de Jésus et la dynamique de son rayonnement. Marc a cependant conscience qu'elle risque d'être victime d'une tragique méprise et c'est ce qu'il traduit dans l'intervention de l'homme possédé d'un esprit impur. Celui-ci ne fait que traduire les confusions permanentes qui brouillent la juste perception de la personne de Jésus et de la mission qu'il s'est fixé. En ce qui concerne la destinée "historique" de Jésus, tous connaissent leurs implications dramatiques, à savoir le rejet jusqu'à la mort, mais, à toute époque, elles ont faussé le vrai visage de la foi chrétienne.

L'évangéliste fait ressortir deux erreurs qui souvent interfèrent.

La première porte sur le point de départ de la foi. Les uns partent de "Jésus de Nazareth" et en restent à Jésus de Nazareth, ce qui ne peut être que décevant à brève échéance… Les autres partent de "Jésus, Fils de Dieu" en plaquant sur lui tout l'imaginaire qui affecte spontanément cette référence et en oubliant que Jésus nous a révélé un "visage de Dieu" fort différent.

Dans un cas comme dans l'autre, il y a méprise sur ce qui concerne son "autorité" au sens précis du mot "ce qui sort de lui-même, ce qui est projeté à partir de son engagement historique". Marc situe la foi chrétienne au terme d'un cheminement qui part de Jésus de Nazareth… en prêtant attention à son action concrète, il importe de le découvrir "Messie", c'est-à-dire envoyé de Dieu… cette étape étant acquise, il nous faut poursuivre pour le découvrir "Fils de Dieu", c'est-à-dire nous révélant le vrai visage de Dieu…

Mais ce cheminement est affecté d'un état d'esprit positif. Il y a maldonne si l'on n'en voit que l'aspect négatif, si l'on donne priorité à une vision désabusée de la situation humaine. Dieu a créé d'abord pour épanouir et Jésus se propose le même objectif. Le recul des pesanteurs n'est pas un but, il n'est qu'un passage obligé qui tire sa valeur de la finalité sur laquelle il débouche, à savoir la vie. Marc ne sait que trop bien le sens pessimiste qui sous-tend la plupart des religions. Nous comprenons pourquoi il tire la sonnette d'alarme au départ du cheminement et avant même d'en présenter le mouvement.

4ème point : conclusion : et aujourd'hui ?

Entre chrétiens, nous aurions tendance à nous étendre sur les causes qui ont engendré l'incroyance actuelle ou la dilution de la foi dans une religiosité qui s'éloigne de plus en plus de la source dont nous vivons.

1. Ne cédons pas à la "psychose démoniaque" qui semble de bon ton en ambiance religieuse. Les uns se lamentent sur les malheurs des temps et en rendent responsables les évolutions qui sapent les fondations supposées des temps anciens. D'autres figent la religion dans un code moral dont l'observance devient le souci majeur des croyants.

2. Priorité doit être donnée à l'enseignement de Jésus, donc à l'évangile. Ceci est loin d'être acquis. Nos contemporains connaissent le témoignage de Jésus par bribes et en esprit moralisateur. La dominante à laquelle il leur est proposé de se référer se limite le plus souvent à la passion, totalement coupée du combat concret qui l'a engendrée. Comment pourraient-ils lui donner "autorité", c'est-à-dire valeur pour leur existence actuelle ?

Nous ne parlerons jamais assez de l'engagement historique de Jésus en adoptant une présentation qui tranche avec ce qui, malheureusement, est devenu "classique". Seule, cette évolution permettra de lui "donner" autorité. Il nous faut remettre en valeur la densité d'humanité qu'éclairent les évangélistes. Il nous faut parler des "lignes de force" que nous en tirons pour animer notre existence concrète. Et, sur cette lancée, nous n'avons pas à craindre d'en faire émerger un sens de Dieu cohérent avec ce témoignage, sens de Dieu nouveau qui ne peut que contraster avec le "déisme" que nous ont légué les siècles passés.

3. C'est de cet enseignement qu'il nous faut remonter à la personne de Jésus. La question de son identité est une question qui est posée avec une insistance nouvelle et, contrairement à ce qui est souvent avancé de façon superficielle, elle est loin d'être abordée avec rigueur. Jésus se présentait en proximité de ses contemporains, il mettait à leur service sa simplicité, sa spontanéité, son efficacité. Il ne peut en être autrement aujourd'hui, ami fidèle accompagnant nos routes au rythme de nos pas.

3. Ces confusions concernant Jésus et l'orientation de notre foi sont renforcées actuellement par le poids des "formules" qui ont marqué une première formation. Au catéchisme, Jésus a été présenté comme "Fils de Dieu" avant qu'il ne soit possible de saisir ce qu'impliquait cette expression. L'adhésion "verbale" a anticipé un cheminement personnel qui ne va pas de soi. Il est délicat de parler de déviation démoniaque en raison des conditions culturelles de l'époque passée, mais il est légitime d'en déplorer les conséquences.

Bien d'autres recommandations pourraient être tirées de ce passage. Un dernier regard sur Jésus et son autorité peut stimuler notre engagement. Car ce qui a concerné son "autorité", et donc son influence, conditionne celle que nous pouvons avoir dans notre milieu de vie. Lorsque Jésus a commencé à parler, rien ne l'accréditait auprès de ses contemporains. Comme tout membre de son peuple, il pouvait prendre la parole dans les célébrations de la synagogue, mais il ne se rattachait à aucune école mystique, ascétique ou monastique. C'est donc dans sa personne humaine, dans sa simplicité, sa transparence, sa clarté qu'il a révélé son autorité.

A chaque chrétien de redécouvrir et de vivre dans le même esprit le potentiel d'autorité que recèle sa foi.

 

 

 

Mise à jour le Samedi, 07 Février 2015 09:11
 
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