Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 3ème Dimanche du temps ordinaire

 

 

 

 Sommaire

 

 Actualité : une métaphore fondatrice

Evangile : Marc 1/14-20

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : "pêcheurs d'hommes" ou "sauveurs des hommes"

Actualité : une métaphore fondatrice

Un appel qui brise la durée du travail tranquille de ces pêcheurs et qui suffit à les en tirer….Un mode de vie coutumier s’achève brusquement, un avenir s’annonce, une nouvelle temporalité s’instaure qui prend la figure de la marche à la suite de quelqu’un….pour devenir non plus pêcheurs de poissons mais pêcheurs d’hommes. Il ne faut pas que nous laissions perdre la force de cette métaphore, elle n’a pas pour but de désigner quelque chose mais bien plutôt elle ouvre un horizon que nos interprétations tendent toujours à refermer. La métaphore garde quelque chose d’une énigme. Vous serez toujours des pêcheurs mais vous ne serez plus des pêcheurs comme avant. Il s’agit de quitter les occupations du rivage, pour aller derrière le Christ, pleine terre, à la rencontre des hommes.

Evangile

Evangile selon saint Marc 1/14-20

"l'entrée" du Royaume approché en Jésus  

Après que Jean eut été livré,

Jésus vint vers la Galilée en proclamant la Bonne Nouvelle de Dieu:

il est accompli le moment et il s'est approché le Royaume de Dieu

convertissez-vous et ayez foi en la Bonne Nouvelle

insertion : Jésus s'associe les futurs apôtres  

1er style d'appel

Et en cheminant le long de la mer de la Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, jetant l'épervier dans la mer, car ils étaient pêcheurs

et Jésus leur dit : venez derrière moi je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes

et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent

2ème style d'appel

Et progressant un peu, il vit Jacques fils de Zébédée et Jean son frère, eux-aussi dans la barque arrangeant les filets

et aussitôt il les appela

et laissant leur père Zébédée dans la barque avec les salariés, ils s'éloignèrent derrière lui

Il importe d'associer un 3ème style d'appel Matthieu-Lévi (2/13) 

Et il sortit de nouveau le long de la mer et toute la foule venait auprès de lui et il les enseignait.

Et en cheminant, il vit Lévi, le fils d'Alphée, assis au bureau de publicain et il lui dit : Suis-moi. Et, se levant, il le suivit

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Ces versets se présentent en deux groupes distincts dont il importe de voir les orientations différentes, même si de nombreux liens justifient leur rapprochement. Le premier esquisse le thème central de la prédication de Jésus… le second évoque la présence des apôtres à ses côtés avant même ce ministère.

Les premiers versets concluent le chiasme qui ouvre l'évangile de Marc. Il s'est agi pour l'auteur de présenter "l'entrée du Royaume approché". Avant ce passage, il a abordé ce qui concerne le ministère de Jean-Baptiste, la prise de conscience par Jésus de sa filiation divine et son séjour au désert. Ici, il termine en esquissant le lieu et le thème du témoignage qui constituera l'essentiel de ce qu'il rapportera ensuite.

Avant d'entrer dans cette présentation "structurée", Marc glisse une insertion évoquant l'appel auquel les apôtres ont répondu en suivant Jésus. La perspective est tout autre. Il est cependant facile d'en percevoir le bien-fondé. La majorité des lecteurs du deuxième évangile n'ont pas été contemporains ni témoins de l'engagement historique de Jésus. Il importe donc de justifier le "sérieux" de ceux qui ont annoncé la "Bonne Nouvelle du Royaume approché en Jésus". Leur présence dès le début du ministère en Galilée souligne la crédibilité de leur prédication, étant donné qu'ils ont été associés à Jésus avant la première prédication.

Nous retrouvons le même souci dans les Actes des Apôtres (10/37) lorsque Pierre s'adresse à Corneille et à ses amis. "Vous savez ce qui s'est passé dans toute la Judée: Jésus de Nazareth, ses débuts en Galilée après la baptême proclamé par Jean… Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu'il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem…"

* La présentation concernant le départ des apôtres à la suite de Jésus est riche de sens.

1. Que penser du texte de Marc? Il n'y a aucune raison de douter des rapports qui ont pu exister entre Jésus et ses amis avant même le début de sa prédication. Capharnaüm était un centre important de commerce local et il suffisait de quelques heures de marche pour rejoindre cette ville depuis Nazareth. Mais, à la lecture de ce passage, chacun devrait convenir qu'il s'agit là d'un exposé schématique qu'il convient d'interpréter comme tel. Les faits rapportés sont difficilement vraisemblables, psychologiquement et historiquement. Les symbolismes du vocabulaire n'en prennent que plus d'importance.

Ce que nous venons de dire sur la place de cette insertion justifie cette brièveté. Plus tard, l'évangéliste abordera le thème de la foi des apôtres et de sa nécessaire évolution. Il ne s'agit ici que de l'étendue et du sérieux de leurs souvenirs. Une référence à l'Ancien Testament a pu également jouer, celle du départ d'Elisée à la suite d'Elie. De même que Matthieu rapproche Jésus de Moïse, Marc le rapproche du grand prophète passé.

"Elie trouva Elisée qui labourait…Il passa près de lui et jeta son manteau sur lui. Elisée abandonna ses bœufs, courut après Elie et lui dit: 'Permets que j'embrasse mon père et ma mère et je te suivrai'. Elie lui dit: 'va, retourne, je n'ai rien fait'. Elisée s'en retourna sans le suivre, prit la paire de bœufs qu'il offrit en sacrifice; avec l'attelage des bœufs, il fit suite leur viande qu'il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Elie et fut à son service." (1Rois 19/19)

2.  Par rapport à la présentation de Jean lue la semaine dernière, on peut réfléchir aux  différences entre les évangélistes. Il ne s’agit pas d'opposer les évangélistes entre eux, mais de bien les situer les uns par rapport aux autres. Les derniers auteurs connaissaient les traditions sur lesquelles s'appuyaient leurs prédécesseurs et surtout les commentaires qui en étaient faits. S'ils corrigent la présentation initiale en un sens qu'il est facile de repérer, c'est pour prévenir toute conclusion "abusive" qui se référerait aux écrits antérieurs. Les études actuelles nous permettent de mieux préciser les dates de rédaction: il est clair que Matthieu adopte telle quelle la présentation de Marc, Luc insinue un autre itinéraire et Jean le complète selon ce que nous avons lu dimanche dernier.

Luc nous fournit donc les éléments les plus vraisemblables au point de vue historique. Après le séjour au désert, "Jésus retourne en Galilée et commence à enseigner dans les synagogues". Il n'est fait aucune mention de disciples ni de compagnons. "Il se rend à la synagogue de Capharnaüm le jour du sabbat" et, après sa prédication, de façon "naturelle", il entre dans la maison de Simon, il y partage le repas après avoir guéri sa belle mère. C'est de cette maison qu'il sort "le jour venu pour annoncer la Bonne Nouvelle aux autres villes".

Nous retrouvons Jésus entouré de la foule au bord du lac de Génésareth. C'est là qu'intervient, pour la première fois, la mention des "barques" dont l'une appartient à Simon. Des compagnons sont avec lui puisque "les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets". "Jésus demande à Simon de s'éloigner un peu de la terre" afin de parler dans de meilleures conditions. "s'étant assis, de la barque, il enseignait les foules".

Contrairement au titre que certaines éditions d'évangile donnent à ce passage, il n'y aura pas d'appel explicite. Luc situe à cette place une pêche abondante et la réaction de Simon dont le nom se double de Pierre pour la première fois. "Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur". Jésus évoque le futur: "Désormais ce sont des hommes que tu prendras".

Alors seulement, l'évangéliste mentionne: "ramenant les barques à terre, laissant tout, ils le suivirent". Auparavant, il a rangé Jacques et Jean, fils de Zébédée, parmi les compagnons de Simon. Après quelques chapitres, André prendra place en deuxième position, dans la liste des douze disciples auxquels Jésus donne le nom d'apôtres (6/13).

La présentation de Jean ne contredit pas celle de Luc. Elle tend à préciser une des deux périodes dont les détails demeureront toujours flous. Il est certain que le Baptiste a eu une grande influence comme en témoigne l'historien Josèphe, mais il est difficile d'en mesurer la portée au niveau des populations juives "ordinaires". Les apôtres ont ils rompu aussi catégoriquement qu'on le commente. Même si les évangiles n'en parlent pas, les problèmes familiaux et économiques n'ont pu manquer d'intervenir au départ.

3. Les "risques" d’un mauvais commentaire de la présentation de Marc ne sont pas négligeables. Les symbolismes y sont nombreux et suggestifs, ils risquent d'être occultés. Par ailleurs, ce texte a donné naissance à un cliché qui a fini par prévaloir dans les esprits, celui d'un départ fulgurant des apôtres en réponse à un appel de Jésus. Or ce cliché n'est pas neutre, l'imaginaire religieux habituel a eu beau jeu de s'en emparer et d'extrapoler en y voyant le modèle de la foi au sens péjoratif du terme, foi aveugle proche du fanatisme que Jésus a souvent dénoncé.

* Dans la présentation de Marc, un point attire notre attention: il est beaucoup question de la profession de pêcheur et des activités qui s'y rapportent. L'évangéliste fait même le lien entre cette profession et la mission future des apôtres. L'expression "pêcheurs d'hommes" a été souvent étendue dans le passé à l'activité missionnaire des chrétiens.

Cette référence trouve moins d'échos aujourd'hui. En effet, l'expression estompe fortement la notion de liberté personnelle, car on ne demande pas leur avis aux poissons avant de les prendre dans les filets. L'utilisation de certaines méthodes pour influencer politique ou commerce illustre ce que la mentalité actuelle reproche au symbolisme de la pêche.

Tout symbolisme est dépendant des modèles de pensée d'une époque. Celui de la pêche chez Marc est sous-exploité en raison des "décalages" de civilisation.

Un premier décalage porte sur l'évocation de la mer. Cette dénomination peut paraître étonnante pour désigner le petit lac de Tibériade, il faut donc y prêter attention. Pour les anciens la mer est plus qu'une simple étendue d'eau, elle est symbole du mal, lieu de puissances chaotiques et dévastatrices. Même si la Bible l'avait réduite au rang de simple créature, elle ne cessait d'être le symbole des forces malfaisantes.

Aujourd'hui, nous ne pensons plus à l'activité de la pêche comme symbolisme de "tirer du mal", nous y pensons exclusivement comme symbolisme de nourriture. Nous donnons au lancer du filet la même finalité que le geste auguste du semeur. Il est donc difficile de percevoir comment l'expression "pêcheurs d'hommes" évoque également une activité de salut. Or, c'est sous cet angle que le deuxième évangéliste présente la mission de Jésus, et donc, par voie de conséquence, la mission des apôtres.

Nous aurons souvent l'occasion de revenir sur ce "fil conducteur". Dans la première partie de son œuvre, Marc invite son lecteur à prêter grande attention à l'activité de "Jésus" pour le découvrir "Messie", c'est-à-dire envoyé par Dieu. Cette découverte se fonde sur les trois renouvellements qu'apporte le Royaume approché dans le monde des hommes. Marc regroupe à leur lumière les paroles et les actions de Jésus. Celui-ci plonge en pleine humanité pour guérir, enseigner et nourrir, en un mot il arrache à la maladie, à l'erreur et à la faim. Ce faisant il entre en lutte avec le règne du mal, le règne du Satan. Le symbolisme de la pêche se présente alors dans une perspective de libération.

Il n'est pas certain que les amis de Jésus vivaient les difficultés de leur premier métier en un esprit aussi spirituel. Mais il est indéniable que l'évangéliste "élève" leur profession première en pensant à la mission qu'ils ont su mener en diffusion universelle prolongeant la mission de Jésus.

* Au deuxième dimanche de l'Avent, nous précisions quelques mots ou expressions repris ici, au sujet de la prédication de Jésus, en raison de la composition en chiasme.

= Le mot "Bonne Nouvelle" est l'équivalent français du mot grec "évangile", mot composé de eu (= bien) et de aggellô (= annoncer). A l'origine il s'agissait surtout d'une annonce de victoire. Le terme a pris une valeur religieuse au 6ème-5ème siècle avant notre ère.

En Isaïe, il exprime nettement une "venue" de Dieu: "Monte sur une haute montagne, toi qui portes à Jérusalem la Bonne Nouvelle: voici votre Dieu, il vient avec puissance… comme un berger, il fera paître son troupeau.". A propos de Jésus, nombre de commentaires estompent facilement l'acte premier qu'évoque ce mot. La "Bonne Nouvelle" résiderait dans le fait que "les aveugles voient, les boiteux marchent… les pauvres sont enseignés…Ces bienfaits ont effectivement rapport à l'évangélisation, mais en tant que conséquences.

= En présentant la prédication de Jésus en Galilée, Marc souligne nettement ce fait premier: Il est accompli le moment et s'est approché le Royaume de Dieu… ayez foi en la Bonne Nouvelle". Cette dernière phrase pourrait tout aussi justement se traduire: "Ayez foi en cette Bonne Nouvelle"

Le mot "Royaume de Dieu" en appelait autrefois à une organisation qui était commune à la plupart des civilisations, il était difficile de penser autrement un mode de gouvernement stable. Nous ne pouvons donc être étonnés de voir les anciens concevoir ainsi le monde divin. Mais l'évangile nuance fortement ce qui a trait à la "royauté" de Jésus. En lui, la proximité du "monde divin" remet en question les clichés habituels. Non seulement elle rectifie la tendance à mettre Dieu "là-haut", quelque part dans le cosmos, mais elle condamne toute "récupération" de pouvoir selon l'imaginaire courant.

= Le mot conversion trouve alors l'orientation beaucoup plus vaste qu'il avait initialement. Lui aussi a subi des restrictions de sens en utilisation courante. Aujourd'hui il se limite ou à un sens moral ou à l'adhésion à un nouveau système. Or, le mot grec (metanoia) est plus intérieur et en appelle à l'intelligence, il s'agit avant tout d'un "changement de regard", d'une "nouvelle orientation de recherche" : Dieu n'est plus à chercher "là-haut" comme le suggère le déisme ou "à l'intérieur de nous-mêmes" comme s'y applique la méditation védantique … Il est "en Jésus", qui l'exprime totalement par ses paroles, ses actions, ses engagements. Le mot "conversion" évoque l'idée d'un "retournement", retournement logique avec le fait que le "Royaume s'est approché".

Piste possible de réflexion: "pêcheurs d'hommes" ou "sauveurs des hommes"

En entendant ce passage d'évangile, nous risquons d'être perturbés dans notre réflexion sur les débuts de la prédication de Jésus. Le texte de dimanche dernier concernait également le départ des apôtres à la suite de Jésus et il est encore présent à l'esprit. Or il paraît difficilement conciliable avec la présentation que nous venons de lire. Jean  présentait cet engagement en ambiance très diversifiée en même temps que respectueuse de la liberté des intéressés. Et voici que nous retrouvons sous la plume de Marc la présentation "classique" qui nous a été commentée depuis notre enfance et que nous connaissons presque par cœur.

Prenons le temps d'aborder les questions légitimes. Nous percevons qu'elles ne portent pas sur des détails. Nous pensons particulièrement à ceux de nos contemporains qui ouvrent l'évangile pour la première fois et se heurtent à ce contraste évident. Le risque est grand que leur approche du témoignage de Jésus ne soit faussé avant même que ne soient perçues son étendue et sa densité d'humanité.

1er point: les questions "historiques" concernant le départ des apôtres à la suite de Jésus

= Il y a en effet un problème mais ce problème réside dans la manière dont ce texte a été majoritairement pris au premier degré. Il y a eu interprétation abusive de la part de certains commentaires qui ont fini par attacher à cette présentation leurs propres à priori concernant la foi chrétienne. Dans cet esprit, ils ont ignoré les compléments qu'apportaient les auteurs postérieurs. Or ce sont eux qui doivent être pris en compte pour lever ce qui peut paraître étrange et même invraisemblable, psychologiquement et historiquement, dans cet épisode.

Lorsqu'un "vieux" couple évoque le temps de ses fiançailles, il est fréquent que soient évoquées les circonstances de la première rencontre. Le raccourci est courant: "c'est à telle occasion que nous nous sommes rencontrés et nous nous sommes mariés". Le plus souvent un certain temps s'est écoulé entre les deux événements et nous l'admettons facilement, nous ne forçons pas une première rencontre qui n'était peut-être pas aussi décisive qu'il y paraît avec le recul des ans.

Pourquoi faudrait-il réagir différemment à la lecture de ces versets et les commenter comme un départ fulgurant des intéressés sur simple appel d'un Jésus qui leur serait inconnu ?… Chacun devrait convenir qu'il s'agit là d'un exposé schématique à interpréter comme tel.

= En ce qui concerne les apôtres, il importe de  préciser la vraie question que pose ce texte. non pas "comment" s'est passé le départ des apôtres à la suite de Jésus, mais pourquoi Marc en parle-t-il à cette place ?… A l'évidence, il ne s'agit pas d'un compte-rendu mais d'un rappel et il est facile d'en percevoir le bien-fondé.

La majorité des lecteurs du deuxième évangile n'avaient pas été contemporains ni témoins de l'engagement historique de Jésus. Celui-ci leur était parvenu en une prédication qui s'appuyait sur la mémoire des premiers témoins. Non seulement il importait de justifier leur "sérieux", mais il était nécessaire de souligner leur présence depuis "les débuts en Galilée après la baptême proclamé par Jean". Dans les Actes des Apôtres, Pierre aura grand soin d'apporter cette précision à Corneille et à ses amis. Il était donc tout à fait justifié que Marc rappelle qu'ils avaient été associés à Jésus avant la première prédication. Mais il s'agit pour lui d'une insertion rapide qui ne doit pas nuire à l'exposé du témoignage essentiel, celui de Jésus.

= Nous devrions nous réjouir de la complémentarité des auteurs. Les études actuelles nous permettent de mieux préciser les dates de rédaction: Marc en premier, Matthieu, Luc et enfin Jean. Il est clair que Matthieu adopte telle quelle la présentation de Marc, mais Luc insinue un itinéraire beaucoup plus lent et Jean le complète selon ce que nous avons lu dimanche dernier.

Luc nous fournit certainement les éléments les plus vraisemblables au point de vue historique. Après le séjour au désert, "Jésus retourne en Galilée et commence à enseigner dans les synagogues". A ce moment, il n'est fait aucune mention de disciples ni de compagnons. Après un échec à Nazareth, "le jour du sabbat, il se rend à la synagogue de Capharnaüm " et, à l'issue de cette réunion, de façon "naturelle", il entre dans la maison de Simon, il y partage le repas après avoir guéri sa belle mère. C'est de cette maison qu'il sort "le jour venu pour annoncer la Bonne Nouvelle aux autres villes"

Nous retrouvons alors Jésus entouré de la foule au bord du lac de Génésareth. C'est là qu'intervient, pour la première fois, la mention des "barques" dont l'une appartient à Simon. Afin de parler dans de meilleures conditions, "Jésus lui demande de s'éloigner un peu de la terre". "s'étant assis, de la barque, il enseignait les foules".

Contrairement au titre que certaines éditions d'évangile donnent à ce passage, il n'y aura pas d'appel explicite. Luc situe à cette place une pêche abondante et la réaction de Simon "Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur". Jésus rectifie d'abord cet état d'esprit: "Ne crains pas!". Puis il anticipe la nouvelle orientation que nous connaissons: "désormais ce sont des hommes que tu prendras." Alors seulement, l'évangéliste mentionne: "ramenant les barques à terre, laissant tout, ils le suivirent".

La présentation de Jean ne contredit pas celle de Luc. Historiquement il nous faut admettre que deux périodes restent assez floues, faute de détails se rapportant aux apôtres. Il est certain que le Baptiste a eu une grande influence comme en témoigne l'historien Josèphe, mais il est difficile d'en mesurer la portée au niveau des populations juives "ordinaires". Par ailleurs, il nous est impossible de dire si les amis de Jésus ont rompu aussi catégoriquement qu'on le commente. Soyons réalistes. Les problèmes familiaux et économiques n'ont pu manquer d'intervenir au départ et il est certain que la Galilée est restée le lieu du rayonnement au cours de la première année.

2ème point : le symbole de la pêche

Ces précisions étant apportées, nous sommes plus à même de prêter attention à la présentation elle-même. Le mot pêcheur revient constamment et définit l'ambiance générale, avant comme après le départ à la suite de Jésus. Les uns jetaient l'épervier, les autres arrangeaient les filets, mais tous sont projetés vers l'avenir en "pêcheurs d'hommes".

Il n'y a aucune raison de douter que la profession de pêcheur ait été celle des apôtres. La mention fréquente de la barque au long des déplacements de Jésus le confirme. Mais on ne prête peut-être pas assez d'attention aux symbolismes qui y sont attachés. Ceci est explicable en raison d'une évolution de civilisation dont Marc n'est pas responsable pas plus que nous ne le sommes. Cette évolution porte sur deux expressions de ce récit : le mot mer et le mot pêche.

Nous pouvons être étonnés de l'appellation "mer de Galilée" que Marc emploie pour désigner le petit lac de Tibériade. Pour nous, le mot mer évoque d'abord une vaste étendue d'eau. Or pour les anciens le mot "mer" était porteur d'un autre symbolisme qui échappe désormais à notre sensibilité, elle était le symbole du mal. Quelles que soient les civilisations, sa profondeur intriguait et portait à y voir le lieu des puissances chaotiques et dévastatrices qui nuisent aux hommes. Les tempêtes soudaines qui agitaient le lac et que nous rapportent les évangiles ajoutaient à ce mystère et contribuaient à entretenir une référence péjorative qui n'est plus la nôtre.

Il s'ensuit que nous ne pensons plus à l'activité de la pêche comme symbolisme de "tirer du mal", nous y pensons exclusivement comme symbolisme de nourriture. Il n'est pas certain qu'au temps de leur activité professionnelle les apôtres la sublimaient comme le fait l'évangéliste. Tout comme nous ils devaient penser au rapport immédiat qu'ils pouvaient en tirer pour faire vivre leur famille. Mais, sous la plume de Marc, nous ne lisons pas un relevé de TVA, nous nous préparons à réfléchir au témoignage de Jésus.

Or, si nous visionnons la suite de son œuvre, c'est sous l'angle d'une activité de salut que le deuxième évangéliste présente la mission de Jésus, et donc, par voie de conséquence, la mission des apôtres. Dans la première partie, il proposera de découvrir Jésus comme "Messie", c'est-à-dire envoyé par Dieu. Pour ce faire, il regroupera paroles et actions en soulignant les trois renouvellements qu'apporte la proximité du Royaume. Jésus a plongé en pleine humanité pour guérir, enseigner et nourrir, en un mot pour arracher à la maladie, à l'erreur et à la faim, trois domaines où le mal règne en maître. Le symbolisme de la pêche prend alors toute sa valeur en perspective de libération.

L'expression "pêcheurs d'hommes" a eu grand succès au temps où l'Action Catholique a pris naissance. Les perturbations de l'histoire contemporaine ont amené à nuancer sa portée. Tout symbolisme est dépendant des modèles de pensée d'une époque. Aujourd'hui, nous sommes soucieux de la liberté personnelle et il est évident qu'il n'est pas demandé leur avis aux poissons avant qu'ils ne prennent place dans les filets. En outre, l'utilisation de certaines méthodes pour influencer politique ou commerce illustre ce que la mentalité actuelle tend à reprocher au symbolisme de la pêche.

En lisant Marc, il est indéniable que l'évangéliste "élève" la profession première des apôtres en pensant à la mission qu'ils ont su mener en diffusion universelle prolongeant la mission de Jésus. Ce faisant, il oriente en ce sens la mission de tout chrétien.

3ème point: le message qui "tire hors de la mer"

Nous sommes ainsi ramenés au premier verset de notre passage. Au deuxième dimanche de l'Avent, nous avions été invités à en approfondir le lien avec Jean-Baptiste. Avant d'entrer plus avant dans le ministère historique de Jésus, il est essentiel de le faire nôtre. Comme le suggère le rapprochement avec le départ des apôtres, la mission n'appartient pas à des "spécialistes", elle est confiée à des hommes et des femmes engagés dans le quotidien habituel. Il s'agit toujours d'un "cheminement au long de la mer", source de difficulté et cette mer est "mer de Galilée", symbole d'un monde où se mêlent des cultures différentes…

En résumé de la "Bonne Nouvelle" proclamée par Jésus, Marc précise trois convictions fondamentales: 1. "il est accompli le moment"… 2. "il s'est approché le Royaume"… 3. "convertissez-vous et ayez foi en cette Bonne Nouvelle"… Marc recourt au vocabulaire de son époque. Il est donc nécessaire de traduire sa présentation en langage compréhensible à nos contemporains.

1. "Les temps sont accomplis"…dans la pensée juive,  le mot "accompli" a un double sens, celui de réalisation des annonces passées et celui de perfection en comparaison de ce qui était promis. Nos contemporains étant peu sensibles aux "promesses" qui constituaient le patrimoine de la nation juive, il est plus avisé d'insister, comme le fait Marc, sur l'universalité de ce qui a été "précisé" en Jésus. Une "richesse" maximale a été vécue, richesse par rapport au passé antérieur à Jésus mais également richesse par rapport aux multiples essais religieux qui ont jailli et jaillissent dans le cadre des différentes civilisations.

Il n'est pas facile de parler de richesse lorsque nous discutons de l'évangile avec ceux qui nous entourent, car cette qualité a été souvent évoquée en "prétention" de détenir la vérité. Il lui a manqué d'être confrontée avec les autres courants de pensée. Il nous faut donc en repenser la présentation comme l'évangéliste le faisait au service de ceux et celles qui n'avaient pas été témoins directs ou n'appartenaient pas au milieu juif initial.

2. "Le Royaume de Dieu s'est approché" … les difficultés qui surgissent pour porter cette annonce ne sont pas moins grandes que les précédentes.

Le mot "Royaume de Dieu" en appelait autrefois à une organisation qui était commune à la plupart des civilisations, les anciens ne concevaient pas d'autres systèmes politiques stables en dehors de cette organisation. Il leur était spontané d'adopter ce modèle de pensée lorsqu'ils "imaginaient" le monde divin. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Il est quasiment impossible de proposer une comparaison avec les nations qui conservent encore une présence monarchique. La permanence de ce vocabulaire suscite même un certain désintérêt.

Mieux vaut parler d'une référence au "monde divin" et insister sur ce que Jésus nous a apporté en proximité à son sujet.

Cette proximité remet en question le '"visage" que lui donne habituellement l'imaginaire religieux. Si facilement le réflexe habituel est de situer Dieu "là-haut", quelque part dans le cosmos. Et, lorsqu'il est question de proximité, il est si fréquent de la voir "récupérée" en total contre sens, pour compenser miraculeusement les faiblesses ou prévenir les malheurs !

Or c'est en Jésus que le monde divin s'est approché, avec un maximum de visibilité et d'efficacité, selon la vraie "nature" de notre création. Et il nous faut avoir conscience du contraste dont il a témoigné, car la manière dont il a vécu cette proximité remet en cause un rêve universel. Notre humanité n'a pas été changée par dispense de nos responsabilités ou modification miraculeuse de nos conditions de vie. Jésus nous accompagne sur un chemin d'Emmaüs dont nous traçons le sens et auquel nous imprimons notre rythme, au risque des événements, de notre intelligence et de nos décisions…

3. "Convertissez-vous et mettez votre foi en cette Bonne Nouvelle" … là aussi, nous devons tenir compte du sens différent qui est donné à certaines expressions en langage courant…

Aujourd'hui, le mot "conversion", lorsqu'il affecte le domaine religieux, implique ou un sens moral ou une adhésion à un nouveau système. Le mot grec (metanoia) est plus intérieur et en appelle à l'intelligence, il s'agit avant tout d'un "changement de regard", d'une "nouvelle orientation de recherche". Il est donc lié au fait que le Royaume s'est "approché en Jésus: Dieu n'est plus à chercher "là-haut" comme le suggère le déisme ou "à l'intérieur de nous-mêmes" comme s'y applique la méditation védantique … Il est "en Jésus", c'est lui qui l'exprime totalement par ses paroles, ses actions, ses engagements.

"Avoir foi" n'est pas remise aveugle à un "gourou", fut-il le meilleur parce qu'il s'appelle Jésus. C'est entrer en dialogue permanent et constructif avec une personne dont la présence à nos côtés s'éclaire du témoignage dont l'évangile nous rend compte.

Les déviations de sens culminent quand il est question de "Bonne Nouvelle" de Dieu. Le mot est l'équivalent français du mot grec "évangile", mot composé de eu (= bien) et de aggellô (= annoncer). A l'origine il s'agissait surtout d'une annonce de victoire. Le terme a pris une valeur religieuse au 6ème-5ème siècle avant notre ère. Marc a du l'emprunter au prophète Isaïe et il ne fait aucun doute qu'il s'agit de l'annonce d'une "venue" de Dieu.

Il n'est pas certain que cette idée première soit assez mise en évidence dans l'emploi fréquent du mot "Evangile" ou du mot "Bonne Nouvelle". Les commentaires n'ont pas tort de souligner les conséquences de cette venue dans le fait que "les aveugles voient, les boiteux marchent… les pauvres sont enseignés". Mais il importe de ne pas estomper l'acte premier qu'évoque ce mot. Car c'est bien lui qui se situe à l'origine et oriente le dynamisme de la foi.

Conclusion

Une dernière remarque concernant ce passage peut soutenir notre engagement. Marc a pris soin de présenter ces départs en groupes de "deux frères" et il y ajoute une diversité d'activité entre ces groupes bien que l'entreprise soit commune. Nous avons là, dès le départ de la réflexion qui précède l'engagement, la figure de toute communauté. Nous ne sommes pas seuls et la fraternité, réelle ou symbolique, nous soutient. 

Mise à jour le Samedi, 24 Janvier 2015 11:30
 
Actualités

Ici, vous avez accès à toutes les actualités de JADE, maison d'édition de musique sacrée.
Le site de JADE est visible ici.

 
 
Contact

Vous pouvez nous contacter en cliquant ici.

 
 
Catéchèse & Pastorale

Vous trouverez ici divers articles concernant la Catéchèse et la Pastorale.
Veuillez suivre ce lien.

 
 
Sites amis

Le site de Monseigneur Thomas : www.thomasjch.fr