Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 28ème Dimanche du temps ordinaire

 

 

Actualité

Tout comme les questions concernant le mariage, les questions concernant l'argent sont devenues des sujets "épidermiques" lorsque nous cherchons à discuter  avec nos contemporains. Au 8ème dimanche ordinaire de l'année A, Matthieu nous a aidés à réfléchir à son emprise. L'argent s'impose comme un nouveau dieu auquel beaucoup sacrifient leur temps, leurs forces, en un mot leur humanité. Le passage d'aujourd'hui aborde la même question sous un angle plus personnel relatif à la foi.

Nous savons par expérience que les commentaires oscillent souvent entre deux positions extrêmes. Les uns insistent sur l'absolu du renoncement et culpabilisent, alors que s'imposent les conditions concrètes de la vie ordinaire. D'autres cherchent à en tenir compte mais n'éclairent pas davantage notre souci de lutter contre les méfaits d'un matérialisme grandissant. Le texte de Marc vaut donc la peine d'être examiné avec attention.

Evangile 

Evangile selon saint Marc 10/17-3

Quatrième développement : la passion-résurrection éclaire la vie du disciple - 2ème annonce - c3- Troisième secteur : le rapport aux richesses 

A. les hésitations de l'homme riche

Et comme il s'en allait sur le chemin, un homme, accourant auprès de lui et tombant à genoux devant lui, l'interrogeait :

a) Bon Maître, que ferai-je afin d'avoir en héritage la Vie éternelle ? 

(ambiguïtés)

b) Or Jésus lui dit : 

Pourquoi me dis-tu bon ? Personne n'est bon sinon l'unique Dieu.

Tu sais les commandements : ne tue pas, ne sois pas adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignages, ne fais pas de tort, honore ton père et ta mère (Exode 20/12 Deutéronome 5/16) 

Celui-ci déclara : Maître, tout ceci, je l'ai observé depuis ma jeunesse.

(nouvel horizon)

c) Jésus, ayant fixé son regard sur lui, l'aima et il lui dit : une chose te manque: 

pars ; autant que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ;

et viens, suis-moi

Celui-ci, s'assombrissant à la parole, s'éloigna attristé, car il se trouvait ayant de nombreuses possessions.

B. entretien sur le danger des richesses

d) Et, ayant regardé autour de lui, Jésus dit aux disciples : 

"combien malaisément ceux qui ont des richesses entreront dans le Royaume de Dieu

e) Or les disciples étaient stupéfiés à propos de ses paroles 

f) Or Jésus, répondant de nouveau, leur dit : 

Enfants, combien il est malaisé d'entrer dans le Royaume de Dieu. Il est plus facile à un chameau de traverser le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu.

e') Ceux-ci étaient excessivement saisis de surprise en se disant à eux-mêmes : et qui peut être sauvé ?" 

Ayant fixé son regard sur eux, Jésus dit : Pour des hommes, c'est impossible, mais non pour Dieu, car tout est possible pour Dieu (Genèse 8/14)

A'. entretien sur les véritables richesses

d') Pierre commença à lui dire : Voici, nous, nous avons tout laissé et nous t'avons suivi.

c') Jésus déclara : En vérité je vous dis : il n'est personne qui aura laissé maison ou frères ou sœurs  ou mère ou père ou enfants ou champs

à cause de moi et de la Bonne Nouvelle

b') qui ne reçoive le centuple maintenant en ce moment : maisons et frères et soeurs, mères et enfants et champs,

avec des persécutions

a') et dans le siècle qui vient : la Vie éternelle.

 

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Il est "logique" d'ajouter le verset qui sert de conclusion à cet ensemble sur les richesses:

Or de nombreux premiers seront derniers et les derniers premiers

A cette place, le sens est évident : aujourd'hui encore nombre de chrétiens savent ce qu'il en coûte de donner sa vie au Christ. Au temps de Marc la situation était encore plus dramatique. Les persécutions mettaient les chrétiens au dernier rang de la société. L'évangéliste évoque la place "éternelle" qu'ils occuperont au terme de leur épreuve.

* Au cours des trois années, la liturgie ne propose pas d'autres dimanches de réflexion sur ce thème. Seul, l'évangile du 8ème dimanche ordinaire A (Matthieu 6/24-34) pourrait en être rapproché sous l'angle des soucis créés par les préoccupations matérielles : "Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent".

Le texte de Matthieu (19/16-22) est totalement parallèle au texte de Marc. Il est intégré au 4ème développement : la vie communautaire du Royaume. Le texte de Luc prend place dans la deuxième partie du 3ème évangile, regroupant les enseignements de Jésus concernant "le temps de l'Eglise". La question de l'homme riche fait doublet avec une question antérieure d'un légiste (10/25-28), celle-ci introduisait la parabole du bon samaritain.

* Ce qui a été dit des enseignements rassemblés par l'auteur à la lumière de la deuxième annonce de la passion-résurrection est toujours susceptible d'éclairer ce passage. Rappelons leur "organisation". L'auteur aborde les questions qui peuvent affecter la vie du disciple en raison de sa foi. Il retient trois secteurs d'activité : la vie de la communauté, la vie familiale et le rapport aux richesses. Pour unifier l'enseignement qui éclaire chacun d'eux, il rassemble des éléments qui, historiquement, ont dû appartenir à plusieurs traditions.

De ce fait, certains thèmes "croisent" le thème principal. Le thème principal ressort de l'ossature littéraire et se trouve développé de façon "logique" sur la base des réactions de l'homme riche. Il s'agit de la pesanteur qu'introduisent les biens matériels personnels. Même si le texte les évoque indirectement, les thèmes concernant "la bonté de Dieu" et "l'impossibilité du salut lorsque l'homme est livré à ses seules forces" ne bénéficient pas dans ce passage des éléments suffisants pour être abordés de la façon nuancée qu'ils exigent.

Il est facile de percevoir la disposition en chiasme qu'adopte l'auteur. En première partie, il est évident qu'il ne rapporte pas une conversation, mais qu'il concentre sur un cas particulier des hésitations dont la portée générale ne peut échapper au lecteur. En troisième partie, lui correspondent l'exemple des apôtres et les conditions "positives" qui ont épanoui la première communauté. Les Actes des Apôtres (4/32) témoignent de cette "réussite" en fidélité à l'esprit que Jésus avait imprimé au groupe de ses amis avant Pâques. Au centre, l'entretien est plus composite mais il se trouve unifié par la mise en garde contre le danger des richesses.

* Marc reste fidèle à sa conception de la passion-résurrection. Nous l'avons signalée pour les autres secteurs de vie qu'il abordait au cours des dimanches précédents. Son originalité vient du fait qu'il unifie chaque groupe d'enseignements en lui insufflant un dynamisme qui le fait passer de la passion à la résurrection. Ici, il mentionne la densité de la vie communautaire telle que les premiers chrétiens se sont efforcés de la vivre. Elle équilibre l'impression de "passion" qui peut affecter, aux yeux de certains, le renoncement à un certain confort matériel. Bien entendu, l'évangéliste exclut du centuple l'unique Père qu'honorent les chrétiens et il n'aborde pas la question des épouses.

Attention particulière aux "précisions" concernant l'homme riche

La concision de Marc risque de jouer un tour aux commentaires rapides. Non sans raison, les mentalités chrétiennes occidentales sont sensibles aux conséquences néfastes du matérialisme ambiant. Par ailleurs, l'histoire de l'Eglise en Europe a été fortement marquée par l'intrusion abusive du politique et de l'économique. De ce fait, toute mise en garde de l'évangile contre l'argent et les biens matériels est objet d'une opinion favorable sans, pour autant, bénéficier d'une analyse approfondie.

Il n'est pas contestable que ce passage aborde cette question, pourtant la réponse de Marc ne se réduit pas à une simple mise en garde.

= les aspirations de l'homme riche sont précises. Il soulève une question universelle, celle du salut éternel. Mais l'ambiance dans laquelle il la formule ne diffère pas de l'attitude religieuse habituelle : "il tombe à genoux"et il sollicite Jésus comme un "bon maître" assimilable aux rabbins du monde juif ou aux maitres de sagesse du monde grec. Jésus ne conteste pas qu'il est "enseignant", mais il déplace la référence de la question, celle-ci concerne un monde qui nous échappe, celui de Dieu et de sa bonté.

= Jésus ne mentionne qu'une partie des commandements, ceux qui se présentent en prescriptions négatives. Ce faisant il isole un "noyau" qui se retrouve en toute religion. Ce n'est pas étonnant puisque Marc s'adressait à des lecteurs issus du paganisme et qu'à cette place il tient à dénoncer des tendances universelles. La Loi juive exprimait deux orientations fondamentales : l'amour de Dieu et l'amour du prochain. En rapport à la question, Jésus n'évoque que l'amour du prochain, mais il le restreint singulièrement, malgré la formule de grande amplitude qu'il ajoute au texte biblique : "ne fais pas de tort". Cette restriction est d'importance et correspond parfaitement à la critique explicite que rapporteront d'autres versets. L'amour du prochain doit s'exprimer de façon positive, il s'agit d'un amour effectif qui dépasse le simple fait de ne pas lui causer de dommage.

= Marc est seul auteur à noter un "regard de bienveillance" de la part de Jésus. En raison de sa concision littéraire habituelle, ce regard peut être relié à ce qui précède ou à ce qui suit. Dans le premier cas, il s'agirait de la valeur positive qui peut être tirée du "minimum" que l'homme "a observé depuis sa jeunesse". Mais nous pouvons rapprocher de ce passage la présentation du départ des apôtres à la suite de Jésus. Pour Pierre et André, pour Jacques et Jean comme pour Lévi, Jésus "voit" les intéressés dans leur situation première, puis il leur adresse un appel tout aussi lapidaire : "Venez derrière moi et je vous ferai devenir pécheurs d'hommes". Nous connaissons la suite : "Laissant" les uns leurs filets, les autres leur père avec les salariés, le dernier son bureau de publicain, "ils le suivirent".Dans notre passage, à trois reprises, Marc utilise une même expression pour traduire le regard de Jésus, vis-à-vis de l'homme riche, de façon indéterminé, puis de façon plus précise en faveur des disciples dont l'exemple témoigne "qu'il est possible d'être sauvé en laissant tout pour suivre Jésus."

= "Une chose te manque, pars…" c'est là que les commentaires se révèlent souvent limitatifs pour définir de quelle chose il s'agit. Car ce départ unique est immédiatement présenté comme orienté vers deux objectifs différents. Le premier concerne la vente des biens et son "efficacité" répond à la question initiale, "donne ce que tu as aux pauvres…et tu auras un trésor au ciel". Le second concerne l'engagement à la suite de Jésus :"viens, suis-moi" et oriente vers un lien plus personnel. A cette place, l'évangéliste laisse ouvert l'avenir puisque toute son œuvre est consacrée à cette deuxième perspective.

Pour bien saisir cette dualité, il suffit de se rappeler les hésitations messianiques de Pierre. En un premier temps, il avait découvert le "trésor" du nouveau messianisme dont Jésus témoignait… Mais il lui restait à progresser en le suivant jusqu'à la mort résurrection, lui révélant alors son identité de "Fils de Dieu". Le dialogue vigoureux qui accompagnait la première annonce de la passion résurrection illustre parfaitement l'indépendance des deux temps malgré de multiples points communs.

Une même séparation se retrouve en conclusion. La mise en œuvre d'une vie communautaire exige un engagement matériel concret, allant jusqu'à assumer les persécutions. Le don de la vie éternelle lui est lié mais il se situe dans un autre ordre, celui du "siècle à venir". Cependant l'esprit du premier temps va beaucoup plus loin que la poursuite d'un idéal, il doit rester centré sur Jésus et la Bonne Nouvelle qu'il a incarnée, à savoir la"proximité du Royaume".

Détails de présentation

* Jésus ne renvoie pas l'homme riche aux commandements en général. Il semble emprunter à la seconde table du Décalogue les devoirs qui concernent le prochain. Il y ajoute une expression de plus grande amplitude; "ne fais pas de tort".

* L'image du chameau a été diversement interprétée par les commentateurs des siècles passés. Il est impossible de la prendre à la lettre, mais en la réduisant à une simple exagération orientale, on risque de lui faire perdre son impact concret. Au contraire, elle s'applique parfaitement au contexte s'il s'est agi d'une porte étroite de Jérusalem, appelée "trou de l'aiguille"; il fallait débâter les chameaux pour les faire passer, avant de les recharger à l'intérieur ou à l'extérieur de la ville.

Elle éclaire ce qui précède : "autant que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres". Elle éclaire également ce qui suit : "vous qui avez tout laissé pour me suivre, vous recevrez le centuple en vie de soutien communautaire". Marc a donc raison quand il rappelle que la loi de passion-résurrection s'applique en ce domaine, comme en bien d'autres. Mais il l'oriente simultanément vers la résurrection comme vers une possibilité actuelle en faveur de la communauté.

* Le verset concernant "l'impossibilité pour les hommes d'être sauvé" a été souvent repris hors de son contexte et a conforté le sens pessimiste que certains croient devoir tirer de l'expérience courante. Il suffit de lire l'ensemble du deuxième évangile pour discerner qu'il s'agit d'une interprétation abusive. Nous n'avons pas à présenter le fait que "tout est possible pour Dieu" en cédant à notre imaginaire, depuis que Jésus a exprimé historiquement la "manière d'agir" de Dieu en faveur des hommes. Son activité visible a tracé un chemin qui a levé toute ambiguïté sur le style de cette "possibilité". Elle en appelle à l'engagement volontaire, éclairé par la foi. C'est d'ailleurs ce qui ressort de l'engagement de Pierre : "nous, nous avons tout laissé et nous t'avons suivi". Jésus n'émet aucune suspicion sur le fait que les apôtres ont bien tout laissé.

Riches et pauvres en Palestine au début de notre ère

Les conditions économiques dans lesquelles vivaient les juifs de Palestine ont toujours été très modestes. On peut assimiler à une classe supérieure les petits groupes de responsables religieux et d'enseignants qui résidaient à Jérusalem. Quoique moins influents, s'y ajoutaient les grands propriétaires terriens de Galilée. La population était majoritairement rurale et fournissait un rude labeur pour un revenu modeste. Dans chaque village, des artisans indépendants exerçaient les professions d'entretien: charpentier, forgeron, potier, teinturier. Ils échangeaient leurs services contre des denrées de première nécessité. Avec les commerçants, ils constituaient une classe moyenne.

Pour leurs contemporains, Jésus et ses amis appartenaient à cette classe moyenne. Ils se distinguaient nettement de la classe dominante. Leur situation était plus stable que celle des paysans, soumis aux aléas climatiques. Le lac de Tibériade abondait en poissons comestibles très variés. Quelques entreprises de pêche s'étaient installées sur ses rives. C'est ainsi que Pierre et André, fils de Jonas étaient associés avec Jacques et Jean, fils de Zébédée. Le fait qu'ils aient disposé de deux barques et qu'ils aient employé quelques ouvriers permet de les ranger à un niveau social relativement aisé.

Piste possible de réflexion : le partage des richesses au service de la résurrection …

Le texte de Marc se situe dans l'ambiance originale qui caractérise les trois annonces de la passion-résurrection. L'évangéliste ne craint pas d'aborder les activités très pratiques qui ressortent de notre quotidien : la vie en communauté, la vie familiale et, en ce dimanche, le cadre ordinaire des biens matériels. Ce faisant, il nous rappelle deux choses. Il nous rappelle d'abord que Jésus, en son exemple, a assumé loyalement notre condition humaine en son positif comme en ses pesanteurs. Il n'a pas choisi d'être l'homme du désert, comme Jean-Baptiste. Il a choisi d'être le charpentier de Nazareth, assurant la marche ordinaire d'une entreprise, les rapports multiples avec les amis d'un village, engageant comme nous sa personnalité au quotidien.

Certains y verront un premier aspect de passion et il est difficile de leur donner tort. Pourtant, l'originalité de Marc vient du fait qu'il ne se laisse pas enfermer dans ce jugement. Il invite à aborder chaque secteur en décelant le dynamisme qui fait passer de la passion à la résurrection, dès maintenant. Ici, la chose est nette lorsqu'il mentionne en finale la densité de la vie communautaire telle que les premiers chrétiens se sont efforcés de la vivre. Mais, dès le départ de sa présentation, il est porté par ce souci. La concision de son style risque d'estomper les "points de résurrection" qu'il suggère. C'est pourquoi, nous pouvons prendre le temps de les préciser un à un en "serrant de près" leur présentation.

1er "point de résurrection" : sortir d'une religion "étriquée"

Il est évident que Marc ne rapporte pas l'enregistrement d'une conversation passée. Il concentre et schématise en un exemple des traits "religieux" qui sont universels. Il tient à en dénoncer la perspective "étriquée" et, surtout, il tient à casser l'illusion qu'ils entretiennent. sur la route de la foi chrétienne. Contrairement à ce qui est souvent avancé, il ne s'agit pas là d'une chance pour la foi mais d'un obstacle majeur qui en brouille le vrai dynamisme. Nous n'avons d'ailleurs pas grand effort à faire pour retrouver dans sa présentation la religiosité passe-partout dont se satisfont beaucoup de nos contemporains. L'épisode doit donc être entendu comme une présentation de déficiences qui se retrouvent effectivement à toute époque, y compris la nôtre.

= Malgré leur vocabulaire spirituel, les aspirations de l'homme riche ne sont pas originales. La question de la destinée après la mort travaille spontanément tous les esprits. Tôt ou tard, chacun est amené à se poser la même interrogation : "que faut-il faire pour avoir en héritage la vie éternelle?". Faute d'éléments de réponse tangibles, l'inconnu final demeure. Ce pourrait être une simple ignorance mais ce "mystère" menace de déstabiliser notre activité actuelle en renvoyant au sens que nous lui donnons. C'est alors qu'apparaît le plus souvent la "curiosité" religieuse. Loin d'être guidée vers la recherche d'un idéal, elle ne décolle pas de l'anxiété qui l'a fait naître.

= Marc n'est pas tendre avec ses manifestations. En mentionnant l'attitude initiale de l'intéressé, il dénonce le caractère superficiel des attitudes qu'elle engendre. L'homme "tombe à genoux devant Jésus". Il serait préférable qu'il aille simplement s'asseoir en disciple soucieux d'entendre l'enseignement d'un "maître". L'homme joue également du thème de la bonté comme d'une bouée de sauvetage. Il est si facile d'imaginer les réactions divines "à notre manière". Jésus remet les choses au point, il sait que, concrètement, sa réponse sera ressentie comme une exigence fort éloignée de toute concession.

= Gardons-nous d'interpréter la référence aux commandements comme un enseignement sur un minimum qui concernerait les exigences de la Loi. Il s'agit au contraire d'une sévère critique à l'encontre de la manière limitative dont étaient souvent reçues ses prescriptions. La Loi juive exprimait deux orientations fondamentales : l'amour de Dieu et l'amour du prochain. En rapport à la question, Jésus n'évoque que l'amour du prochain, et encore le restreint-il singulièrement. Il ne mentionne que des recommandations négatives et il accentue ce caractère en ajoutant au texte biblique une formule négative de grande amplitude : "ne fais pas de tort". Ce faisant il isole un "noyau" qui se retrouve en toute religion.

= Le fait que l'homme a observé "depuis sa jeunesse" ce minimum valorise la bonne volonté de l'intéressé, mais ne cautionne pas les déficiences de cette référence. Par contraste le jugement de Jésus n'en résonne que plus fortement: "une chose te manque".

Nous pouvons être étonnés de ne voir intervenir qu'en finale la mention des biens matériels et des pesanteurs que leur possession risque d'engendrer. Pourtant, en réfléchissant à certains comportements, nous percevons le cercle vicieux que dénonce l'évangéliste. Les "racines" de tout matérialisme sont profondes et leurs liens avec le terreau religieux sont plus étroits qu'il y paraît. Une religion étriquée ne peut que favoriser l'individualisme et l'attachement spontané aux richesses en les assimilant à des récompenses divines. Réciproquement, matérialisme et égoïsme étouffent dès le départ toute inquiétude spirituelle ou la réduisent à une religiosité minimale sans dynamisme.

2ème "point de résurrection" : témoigner de la double richesse du Royaume

* Il est important de rattacher aux recommandations de Jésus le regard affectueux qui les introduit. A cette place, l'amitié de Jésus ne peut porter sur une conduite antérieure qu'il vient de dénoncer, elle traduit nécessairement la confiance et l'espérance en une nouvelle orientation. Marc étend ainsi à tout chrétien l'ambiance qui avait marqué l'engagement des apôtres. Pour Pierre et André, pour Jacques et Jean comme pour Lévi, il avait noté l'intensité du regard qui précédait leur appel. Dans notre passage, à trois reprises, il utilise une expression aussi dense, "ayant fixé sur eux son regard", que ce soit en faveur de l'homme riche auquel il propose un nouvel avenir, ou que ce soit en faveur des disciples dont l'exemple témoigne "qu'il est possible d'être sauvé en laissant tout pour le suivre".

* Au centre de notre passage, l'évangéliste cherche à résumer les enseignements qui mettaient en garde contre l'attrait des richesses et orientaient leur bon emploi. Nous pouvons lui reprocher gentiment de vouloir nous en dire trop en quelques versets. Nous comprenons son souci de nous préciser l'amplitude de perspective que nous ouvrent l'exemple et la Parole de Jésus, mais il nous contraint à disséquer son texte. C'est ainsi qu'il précise à l'homme riche : "Une chose te manque" et il oriente de suite vers deux objectifs différents pour compenser ce vide.

Il règle d'abord son affaire au souci universel de salut dont il a parlé en première partie : "donne ce que tu as aux pauvres…et tu auras un trésor au ciel". Cette certitude évite les interrogations stériles et donne priorité à l'engagement effectif. Mais l'expérience montre que celui-ci peut prendre des orientations variées, il reste exposé aux pesanteurs humaines. Il est donc nécessaire qu'une référence lui soit proposée. Dans la foi chrétienne, cette référence est proposée sous forme d'un lien personnel à Jésus : "viens, suis-moi". Marc n'a donc pas tort de lier les deux objectifs.

La chose paraissait évidente lorsqu'il s'agissait des apôtres. Répondant à l'appel de Jésus, "les uns laissent leurs filets, les autres leur père avec les salariés, le dernier son bureau de publicain et ils le suivent". Marc étend à tout chrétien la richesse d'intimité dont ils ont bénéficié en même temps qu'il valorise la vie courante en l'intégrant à la mission.

Pour bien saisir l'utilité de cette dualité, il suffit de rappeler les hésitations messianiques de Pierre. En un premier temps, il avait découvert le "trésor" du nouveau messianisme dont Jésus témoignait. Mais il lui restait à progresser en le suivant jusqu'à la mort-résurrection, lui révélant alors son identité de "Fils de Dieu". Le dialogue vigoureux qui accompagnait la première annonce de la passion résurrection illustre parfaitement l'indépendance des deux temps malgré de multiples points communs.

* Cet enseignement se présente comme un tout et il importe de ne pas forcer certaines de ses expressions. Ainsi, l'image du chameau a été abusivement tirée en un sens d'impossibilité. Effectivement c'est ce qu'elle suggère si nous la prenons au sens littéral. Mais elle se situe alors en contradiction avec les derniers versets, car lorsque Pierre évoque son départ à la suite de Jésus, celui-ci ne conteste pas le fait qu'il ait tout quitté et que le Royaume lui est ouvert. L'image du chameau s'applique au contraire parfaitement s'il s'est agi d'une porte étroite de Jérusalem, appelée "trou de l'aiguille"; il fallait débâter les chameaux pour les faire passer, avant de les recharger à l'intérieur de la ville. Symboliquement, c'est exactement ce qui est demandé à tout chrétien : "autant que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres".

* Il en est de même du verset concernant "l'impossibilité pour les hommes d'être sauvé". Il a été souvent repris hors de son contexte et a conforté le sens pessimiste que beaucoup croient devoir tirer de l'expérience courante. Or, il suffit de lire l'ensemble du deuxième évangile pour discerner qu'il s'agit d'une interprétation abusive.

Il n'est pas contestable que, théoriquement, "tout est possible pour Dieu", mais ceci ne cautionne pas tous les rêves que suggère notre imaginaire. L'évangile n'autorise pas n'importe quel commentaire parmi les possibilités concevables. Jésus a exprimé historiquement la "manière d'agir" de Dieu en faveur des hommes. Son activité visible a tracé un chemin qui a levé toute ambiguïté sur le style de cette "possibilité". Il ne s'agit pas d'une "illumination" qui viendrait d'en haut. Il ne s'agit pas plus d'une "grâce" qui nous ferait bénéficier d'un coup de pouce. D'une part Jésus a affronté les problèmes très concrets qui se posent à nous et, de ce fait, nous éclaire d'un témoignage réussi. D'autre part, il nous invite à brancher sur lui une réflexion permanente.

* Une autre référence risque de nous échapper, celle de l'entrée dans le Royaume. Au centre de ce passage, le mot est évoqué par trois fois. Du fait de la composition d'ensemble, il cohabite avec le thème de la vie éternelle et, en raison de notre formation, nous risquons de le réduire à la vision céleste habituelle.

C'est oublier "l'actualité" que Jésus conférait à cette expression. Marc la précise dès le début de son évangile : "en Jésus, le Royaume de Dieu s'est approché" et a révélé son vrai visage. La foi nous rend solidaire de cette dimension "historique" du Royaume comme le rappellent les derniers versets de ce passage.

3ème "point de résurrection" : la vitalité d'une communauté

Bien entendu l'évangéliste voit dans l'appartenance à une communauté l'atténuation de la passion que peut comporter l'abandon des richesses personnelles. Mais, en évoquant l'exemple des premiers témoins, il glisse quelques précisions.

En priorité, il rappelle discrètement la densité de l'exemple historique, celui des apôtres sous entendant celui de Jésus. Le partage mutuel, le soutien fraternel, le sens d'une responsabilité concrète envers le groupe : voici le milieu où est née la foi chrétienne et le cadre où elle s'est structurée. Les Actes des Apôtres nous témoignent de ce souci dans la première communauté chrétienne. "La multitude des croyants n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun…Parmi eux nul n'était dans le besoin; car ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient , apportaient le prix de la vente et le déposaient aux pieds des apôtres. On distribuait alors à chacun suivant ses besoins." (4/32)

Ce tableau idéal pourrait être situé comme une banale nécessité concernant l'organisation du groupe après la résurrection. Marc insiste donc sur son état d'esprit et sa valeur effective. La précision "à cause de moi et de l'évangile" ne vise pas à faire de l'abandon des biens en faveur des pauvres une exclusivité chrétienne. Elle prend acte d'un état de fait en le stimulant. L'auteur a volonté d'équilibrer passion et résurrection. La réalité l'oblige cependant à faire mention des persécutions. Il annonce ainsi le développement suivant sur l'éventualité du martyre.

Le dernier verset rejoint la question qui ouvrait notre passage, celle de l'admission dans le siècle qui vient. Entre les deux, Marc a proposé la nouveauté du cheminement chrétien. Car, nous pouvons le remarquer, il n'a pas cherché à exposer une théorie sur l'argent, il a parlé des personnes.

Conclusion

Certains pourront être déçus du niveau où s'est cantonné l'évangéliste. Il ne nous fournit apparemment aucune grille pour régler les problèmes concernant la vie économique et sociale de notre temps. Pourtant, ce serait trahir sa pensée que d'y voir une fuite vers les hauteurs ou vers l'ultime étape de notre destinée. Il s'adressait à des lecteurs païens qui affrontaient un contexte tout aussi pesant que le nôtre.

Il ne cherchait pas à mettre fin à leur réflexion, il invitait à la poursuivre avec lucidité selon les particularités sociales de toute époque. La conscience chrétienne aura toujours à les regarder en face et à les prendre positivement en compte, sans se cacher les différents accommodements qui menacent les meilleurs engagements.

Mise à jour le Samedi, 13 Octobre 2012 11:22
 
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