Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B  : 27ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire 

 Actualité : ouverture du synode sur la famille

Evangile : Marc 10/ 2-16

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste possible de réflexion : Oser parler "résurrection" à propos du mariage

Actualité

Aujourd'hui s'ouvre le synode sur la famille. Il est facile de repérer que l'évangéliste en ce dimanche aborde deux sujets relatifs à la vie familiale: l'unité conjugale et l'accueil des enfants. 

 

En entendant ce passage, on ne peut manquer d'avoir en mémoire les multiples conversationsqui portent fréquemment sur le sujet du mariage, que ce soit en famille ou entre amis. On pense  aux points névralgiques qui  mettent si souvent dans l'embarras. On aimerait parler de l'apport positif que l’on puise dans votre foi et voici qu’on nous entraîne sur le terrain délicat de la cohabitation, du divorce, des interdits de l'Eglise concernant le remariage et la participation à la communion… En quelques générations, les problèmes qui touchent au mariage, surtout les problèmes "négatifs", sont devenus des problèmes "épidermiques" pour nos contemporains. Il est certain que leurs réactions sont conditionnées par un environnement fluctuent et véhiculent un grand nombre d'à priori. Il est non moins évident qu'au regard de certaines situations personnelles, la discrétion est de rigueur. Comment  susciter en eux un jugement plus positif…

Prions tout particulièrement en ce jour d’ouverture du synode, pour que les réflexions des pères synodaux nous donnent des lumières pour faire passer ces questions de la passion à la résurrection.

Evangile

Evangile selon saint Marc 10/2-16

Quatrième développement : la passion-résurrection éclaire la vie du disciple - 2ème annonce - c2- Deuxième secteur : la vie familiale 

Et s'étant levé de là, il vient dans les régions de la Judée et vers l'autre rive du Jourdain et de nouveau les foules s'amassent auprès de lui et comme il en avait coutume, de nouveau il les enseignait.

1. la vie conjugale : question des pharisiens

Et, étant venus auprès de lui des pharisiens l'interrogeaient en le mettant à l'épreuve : Est-ce qu'il est permis à un homme de renvoyer sa femme ?

réponse en chiasme

a) Celui-ci, répondant, leur dit : Que vous a commandé Moïse ? 

Ceux-ci dirent : Moïse a concédé d'écrire un acte de divorce et de renvoyer

Or Jésus leur dit : c'est pour votre dureté de cœur qu'il a écrit pour vous ce commandement

b) Or, depuis le commencement de la création, 

Dieu les fit mâle et femelle (Genèse 1/27 et 5/2) 

A cause de ceci,

un homme (ish) abandonnera son père et sa mère et il s'attachera à sa femme (isha) et ils seront les deux en une unique chair (Genèse 2/24) 

c) de sorte qu'ils ne sont plus deux mais une unique chair 

b') Donc, ce que Dieu a conjugué, qu'un homme ne le sépare pas 

a') A la maison, de nouveau, les disciples l'interrogeaient au sujet de ceci. Et il leur dit : 

Qui renverra sa femme et épousera une autre, commet l'adultère avec elle

et si elle, ayant renvoyé son mari, épouse un autre, elle commet l'adultère

2. les enfants

Et on lui apportait des petits enfants afin qu'il les touche or les disciples les rabrouèrent

Or ayant vu cela, Jésus s'indigna et leur dit :

Laissez les petits enfants venir auprès de moi ; ne les empêchez pas, car à leurs pareils est le Royaume de Dieu

En vérité je vous dis : Qui n'accueillera pas le Royaume comme un petit enfant, n'y entrera pas

Et les ayant serrés dans ses bras, il les bénit avec louange, ayant posé les mains sur eux

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Au cours des trois années, la liturgie ne propose pas d'autres dimanches de réflexion sur ce thème. Il est donc  utile de rappeler l'apport des autres évangélistes. Contrairement à ce qui est souvent avancé, il est fort maigre.

Luc n'a qu'un verset (16/18) parmi les sentences diverses qui définissent la position de Jésus face au judaïsme et à la Loi. Il porte exclusivement sur la répudiation.

Matthieu comporte un doublet (5/31 et 19/9) relatif à la répudiation. En deuxième mention, il le fait précéder d'un texte semblable à celui de Marc et il le fait suivre d'une référence à la situation nouvelle déterminée par la venue du Royaume. Il ne s'agit en aucun cas d'une critique du mariage.

La pensée de Paul doit être prise selon les réserves qui s'imposent à son étude. Dans sa 1ère lettre aux Corinthiens (7/25-31) il précise lui-même qu'il s'agit d'un avis personnel. Il apparaît également que celui-ci est commandé par la perspective d'une fin des temps que beaucoup, y compris l'apôtre, tenaient pour imminente.

* Selon le style que nous lui connaissons, la présentation de Marc est très sobre. Elle comporte deux groupes de versets. Les premiers portent sur le divorce et démarquent la pensée chrétienne de la tradition juive en ce qui concerne sa justification … les seconds rappellent et justifient l'enseignement de Jésus sur le mariage, enseignement qui dépasse le cadre légaliste…

Ne nous laissons pas abuser par cette sobriété. D'une part, le fait que les pharisiens cherchent à "mettre Jésus à l'épreuve" oblige à connaître plus exactement leur pensée… Par ailleurs, n'oublions pas la position du deuxième évangéliste : 1. Il écrit à des païens formés en culture non juive, donc sensibles à d'autres habitudes en rapport avec des modèles de pensée étrangers aux Ecritures bibliques… 2. Il fonde cependant sa présentation sur une pensée qui se réfère à ces Ecritures selon la valeur typiquement juive qui leur était donnée au premier siècle. En un mot, Marc s'efforce d'exprimer en grec la richesse qui ressort d'une pensée née en réflexion juive. Il nous faut donc rejoindre cette pensée "à la manière juive" avant d'en tirer des conclusions grecques.

Le divorce en milieu juif et en milieu païen au début de notre ère

Nulle part dans la Bible la répudiation n'était l'objet d'une loi explicite. Les pharisiens parlent justement d'une "concession" attribuée à Moïse, donc en lien avec la Loi qui, dans leurs commentaires, se présentait en "commandement".

Le seul texte sur lequel les rabbins pouvaient s'appuyer se lisait au Deutéronome 24/1: "Lorsqu'un homme aura pris une femme et l'aura épousée, si elle vient à ne pas trouver grâce à ses yeux parce qu'il a découvert en elle quelque chose de repoussant, il écrira pour elle une lettre de divorce et, après la lui avoir remise en main, il la renverra de sa maison. Une fois sortie de chez lui, elle s'en ira et pourra devenir la femme d'un autre homme."

Deux grandes écoles rabbiniques (un peu antérieures à Jésus) étaient divisées au sujet du divorce; celle de Hillel l'admettait facilement, interprétant largement le "déplaisir du mari"… celle de Shammaï était plus restrictive, protégeant davantage le droit de la femme contre l'arbitraire du mari. La situation de la femme était en effet loin d'être égale à celle de l'homme. Mariée très jeune (entre 12 et 14 ans) elle restait juridiquement dépendante de son mari. Elle ne pouvait participer activement au culte. Chargée des durs travaux domestiques, la considération lui venait du nombre de ses enfants et de l'efficacité de son travail. La Loi juive (Deutéronome chap. 21-22) protégeait la femme contre les abus éventuels, mais elle envisageait surtout les conflits entre hommes à son sujet.

De nombreuses civilisations païennes, dont la loi romaine, reconnaissaient à la femme le droit de rompre son mariage. Marc évoque donc les usages gréco-romains lorsqu'il parle de cette éventualité. Ce n'est pas pour autant que la femme était présentée sous un jour plus favorable. Platon (429-347 avant notre ère) parle de la punition qui attend une âme coupable: elle se réincarnera d'abord dans une femme et ensuite dans une bête. La femme apparaît donc, dans l'ordre des êtres, comme intermédiaire entre l'homme et l'animal.

Jésus reproche aux pharisiens leur "dureté de cœur". Pour un juif, le cœur est le siège de l'intelligence. Jésus parle donc d'un manque de réflexion ou d'une non-réflexion par peur des conséquences logiques qui en découlent. Le mot "dur" est "scleros", facile à rapprocher de "sclérose", expression sous-entendant stagnation, vieillissement. Isaïe l'employait déjà (6/10) "le cœur de ce peuple s'est épaissi… ils se sont bouché les oreilles de peur que leur cœur ne comprenne".

La réponse de Jésus à la lumière des deux récits de la création

Marc traduit en langage universel une réponse exprimée initialement de façon typiquement juive. La "technique" de composition qui affecte cette réponse antérieure risque de nous échapper, pourtant c'est en comprenant son fonctionnement que nous pouvons percevoir les nuances de la pensée.

* Les pharisiens évoquaient Moïse et donc la Loi dont l'autorité était, pour eux, incontestable. Jésus ne sort pas de la Loi. Il y ramène au contraire et de façon plus étroite puisqu'il évoque les premiers versets du premier livre de la Loi, à savoir le livre de la Genèse. Il importe de rappeler que les deux récits de la création faisaient partie de la Torah, mot que nous traduisons habituellement par Loi juive. L'enseignement donné au Sinaï était présenté comme la réponse qui s'imposait au regard des bienfaits de Dieu au départ de l'histoire des hommes et particulièrement au départ de l'histoire de son peuple.

Jésus n'oppose pas un Moïse laxiste à un Dieu intransigeant, il oppose un "légiste" à un "Créateur". Il n'en appelle pas à l'autorité de Dieu, mais à ce qu'il a réalisé en sa création. Or, pour tout juif, celle-ci devait être située comme une œuvre d'amour ayant visé l'épanouissement de l'homme.

* Jésus recourt à un procédé rabbinique, à savoir le rapprochement de deux passages d'Ecriture. En effet, la Genèse ne présente pas un récit de création, mais deux récits dont les compositions différentes posaient bien des questions aux commentateurs d'autrefois. La réponse de Jésus ne cherche pas à harmoniser les deux traditions, elle les met en rapport étroit pour orienter vers une synthèse des deux perspectives.

Bien qu'il soit le plus connu, le premier récit, dit "récit sacerdotal", n'est pas le plus ancien et emprunte beaucoup aux traditions babyloniennes. Il se présente en forme de poème répartissant sur sept jours les différents éléments qui constituent le monde créé. L'homme et la femme apparaissent simultanément au sixième jour sans détail sur leur conception. Le texte donne au mot "homme" un sens collectif comprenant les deux sexes, il joue sur l'emploi successif du singulier et du pluriel. Il conviendrait de traduire : "Quand Dieu fit l'humanité, il la fit homme et femme".

Le deuxième récit, dit "récit yahviste" en raison du nom qu'il donne à Dieu, est souvent taxé de primitif en raison des multiples symbolismes qui émaillent sa présentation. L'homme est créé en priorité sur les autres éléments. Il est créé directement par Dieu avec de la poussière mouillée. Un jeu de mots traduit sa nature: son nom "Adam" dérive de "Adamo = le sol". Après que Dieu lui ait donné son souffle, signe de la vie, l'homme devient un être intelligent et donne un nom à tous les éléments de la création. L'auteur note ensuite qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. Dieu crée alors les animaux en les façonnant avec de la terre, l'homme leur "donne un nom" selon le symbolisme d'une domination et d'un pouvoir sur eux. Mais il ne trouve pas "d'aide semblable à lui."

Le texte concernant la création de la femme accumule les symboles. Le plus important concerne l'identité de nature entre homme et femme : "Dieu prend une des côtes de l'homme et il en forme une femme". Cette identité est soulignée de deux façons. Adam l'exprime en s'exclamant: "Celle-ci est os de mes os et chair de ma chair!" Mais il l'exprime également par un jeu de mots intraduisible : "celle-ci sera appelée Femme parce qu'elle a été prise de l'homme". En hébreu, le féminin de 'ich = homme est 'ichchâh = femme.

Chaque récit se termine par une ouverture sur l'avenir. La conclusion du premier évoque une mission commune: "soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la". La conclusion du second précise les "ruptures sociales" qui s'imposent "par nature": "l'homme abandonnera son père et sa mère et il s'attachera à sa femme". Il ne s'agit pas simplement d'un changement de lieu mais de l'émergence d'un nouveau "type de famille".

* Le texte d'évangile reprend l'idée de rupture qui sous-tendait la deuxième conclusion. Mais nous sommes en droit de nous poser question quant à la portée qu'il faut conférer à l'expression "à cause de ceci". Généralement, les commentaires en font le début de la citation d'Ancien Testament. Effectivement la création de la femme revêt une portée qui est loin d'être négligeable, il s'agit de l'exigence nouvelle qui s'impose à l'homme en faveur de son épouse. Il est incontestable que cette portée était présente à l'esprit de Jésus malgré le caractère "explosif" qu'elle représentait à son époque. En effet, les structures sociales et familiales juives étaient loin d'avoir mis en œuvre cette conception du couple.

Mais, en pensant à l'orientation universelle familière à Marc, il est possible d'aller plus loin dans la lecture de ce passage. Littérairement, rien n'empêche d'isoler l'expression "à cause de ceci" et de la situer comme liaison de deux citations différentes. Elle devient alors un centre de réflexion qui part des deux citations et en intègre les perspectives. L'évangéliste nous invite à prendre en compte une évidence : la "nature humaine" n'existe pas en elle-même, elle n'existe qu'en des hommes et des femmes qui y participent selon des modes différents et complémentaires. Au nom de cette loi fondamentale, chaque couple est donc amené à construire en faveur des personnes une pleine participation aux richesses communes. Ces richesses ne sont pas à découvrir comme venant d'abord "du dehors", elles sont présentes "au dedans" du couple. Celui-ci est donc un lieu privilégié pour favoriser leur exercice mais, à la manière d'un être vivant, il revient de le faire vivre par le jeu des personnes concernées et dans le cadre d'une époque.

Le mariage à la lumière de la passion-résurrection

Nous n'avons pas à être étonnés de repérer la fidélité de Marc à sa conception de la passion-résurrection. Il est vrai que certains jugeront qu'il n'aborde pas assez les difficultés du couple et que ces versets paraissent étrangers aux discussions actuelles. Il est possible d'en convenir car l'histoire "vogue" au hasard de perturbations qui n'affectent pas seulement le cadre de vie, mais les mentalités. Pourtant la grande qualité de l'évangile vient du fait que les auteurs n'ont pas conçu l'universalité comme l'application d'un modèle standard, mais comme une construction faite de l'intelligence des personnes et soumise à leur libre initiative.

Nous l'avons signalé pour les autres secteurs de vie que Marc abordait au cours des dimanches précédents. Son originalité vient du fait qu'il unifie chaque groupe d'enseignements en lui insufflant un dynamisme qui le fait passer de la passion à la résurrection. Ainsi, le deuxième récit de la création mentionnait la joie de l'homme lorsque Dieu lui présente une "aide semblable à lui". Par ailleurs, les versets empruntés sont antérieurs au récit de la chute et aux pesanteurs qui en résulteront. De ce fait, la conception du mariage se trouve libérée des contraintes sociales dont nous savons qu'elles pèseront ensuite aussi bien en coutumes juives qu'en mentalités païennes.


Piste possible de réflexion : Oser parler "résurrection" à propos du mariage 

 

Marc face à la diversité des mariages selon les civilisations de son temps

Il est normal de revenir à l'évangile pour sortir de discussions stériles, mais sans  oublier l'orientation que l'auteur donne à sa pensée. Elle est plus que précieuse. En effet, Marc a en tête l'enseignement de Jésus. Une première réflexion en communauté lui a permis d'en discerner les "lignes de force" concernant le mariage, en contraste avec l'enseignement courant des rabbins Mais il lui faut maintenant traduire cette originalité, encore teintée de judaïsme, pour en convaincre des païens formés en culture non juive, donc sensibles à d'autres habitudes. Sa présentation est donc une présentation réfléchie, consciente à la fois de la diversité des nouveaux chrétiens et des enjeux pour leur foi.

Ce n'est donc pas par tradition ou par fidélité qu'il reprend le schéma de pensée qui semble avoir été celui de Jésus. C'est par conviction en son universalité. Face aux multiples manières dont l'idéal conjugal est amené à être vécu, il est convaincu que la construction ne peut être solide que si elle s'édifie sur les bases qu'a rappelées Jésus. En citant des textes de la Genèse, il n'en appelle pas à leur ancienneté, il en appelle aux valeurs communes qui se retrouvent en tout être humain.

Le schéma de composition adopté par Marc, à l'exemple de Jésus

Malgré la brièveté de Marc, il est possible de discerner les options qui guident sa présentation. Il reste très discret sur la manière dont le Dieu créateur a réalisé l'ordre du monde. En outre, bien que l'attitude de Jésus soit sans ambiguïté, l'ambiance vise à convaincre plus qu'à imposer une exigence strictement liée à la foi chrétienne.

Deux traits ressortent ainsi.

1. A propos du divorce, l'évangéliste ne s'attarde pas sur les règlements fluctuants que déterminent des conditions locales particulières, ce qui ne l'empêche pas de dénoncer les conséquences néfastes.

Il a une manière bien à lui de rappeler que le divorce a été une concession de Moïse. Le seul texte sur lequel les rabbins pouvaient s'appuyer se lisait au livre du Deutéronome 24/1: "Lorsqu'un homme aura pris une femme et l'aura épousée, si elle vient à ne pas trouver grâce à ses yeux parce qu'il a découvert en elle quelque chose de repoussant, il écrira pour elle une lettre de divorce et, après la lui avoir remise en main, il la renverra de sa maison. Une fois sortie de chez lui, elle s'en ira et pourra devenir la femme d'un autre homme."

Deux grandes écoles rabbiniques (un peu antérieures à Jésus) étaient divisées au sujet de cette question. Celle de Hillel l'admettait facilement, interprétant largement le "déplaisir du mari"… celle de Shammaï était plus restrictive, protégeant davantage le droit de la femme contre l'arbitraire de son époux. En civilisation juive, la situation de la femme était en effet loin d'être égale à celle de l'homme. Mariée très jeune (entre 12 et 14 ans) elle restait juridiquement dépendante de celui que ses parents avaient choisi pour elle.

De nombreuses civilisations païennes, dont la loi romaine, peuvent nous paraître plus évoluées car elles reconnaissaient à la femme le droit de rompre son mariage. Marc évoque donc les usages gréco-romains lorsqu'il parle de cette éventualité. Ce n'est pas pour autant que la femme était présentée sous un jour plus favorable.

Jésus reproche aux pharisiens leur "dureté de cœur". Il faut bien comprendre cette expression. Pour un juif, le cœur est le siège de l'intelligence. Jésus parle donc d'un manque de réflexion ou d'une non-réflexion par peur des conséquences qui en découlent. Le mot "dur" est "scleros", facile à rapprocher de "sclérose".

Une disposition en chiasme permet à l'auteur d'évoquer les effets négatifs de cette concession. Il y a adultère lors d'un remariage après divorce. Les mœurs actuelles ont fortement atténué les conséquences sociales et religieuses de l'adultère. Il n'en était pas de même en Palestine. En raison de l'humanisme qu'ils proposaient à leur peuple, les prophètes avaient sévèrement dénoncé cette pratique

2Au cœur de sa présentation, Marc invite à creuser la nature du mariage pour en percevoir les dynamismes en deçà de ses difficultés et de ses pesanteurs. Il le fait en remontant au-delà de la Loi de Moïse comme au-delà de toute loi imposée par une civilisation. Il rapproche deux versets empruntés aux deux récits de création qui ouvrent le premier livre de la Bible, le livre de la Genèse. Selon le style qui est le sien, s'adressant à des non-juifs, l'évangéliste en détache les idées qui lui paraissent essentielles.

Le premier récit n'est pas le plus ancien et emprunte beaucoup aux traditions babyloniennes. Il se présente sous la forme d'un poème répartissant sur sept jours les différents éléments qui constituent le monde créé. L'homme et la femme apparaissent simultanément au sixième jour sans détail sur leur conception. Le texte donne au mot "homme" un sens collectif comprenant les deux sexes, il conviendrait de traduire : "quand Dieu fit l'humanité, il la fit homme et femme".

Le deuxième récit est souvent taxé de primitif en raison des multiples symbolismes qui émaillent sa présentation. L'homme est créé en priorité sur les autres éléments. Il est créé directement par Dieu avec de la poussière mouillée. Après que Dieu lui a donné son souffle, signe de la vie, l'homme devient un être intelligent et donne un nom à tous les éléments de la création. L'auteur note ensuite qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. Dieu crée alors les animaux en les façonnant avec de la terre, l'homme leur "donne un nom" selon le symbolisme d'une domination et d'un pouvoir sur eux. Mais il ne trouve pas "d'aide semblable à lui."

Alors intervient la création de la femme. Le texte accumule les symboles. Le plus important concerne la manière dont est présentée l'identité de nature entre homme et femme : "Dieu prend une des côtes de l'homme et il en forme une femme". Par deux fois, l'auteur renforce cette identité. Adam l'exprime en s'exclamant: "Celle-ci est os de mes os et chair de ma chair!" Mais il l'exprime également par un jeu de mots intraduisible : "celle-ci sera appelée Femme parce qu'elle a été prise de l'homme". En hébreu, le féminin de 'ich = homme est 'ichchâh = femme.

Chaque récit se termine par une ouverture sur l'avenir. La conclusion du premier évoque une mission commune: "soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la". La conclusion du second précise les "ruptures sociales" qui s'imposent "par nature": "l'homme abandonnera son père et sa mère et il s'attachera à sa femme et ils deviendront une seule chair". Le mot "chair" est à prendre selon la signification que lui donnaient les anciens, il ne se réfère pas à l'anatomie, il caractérise un état repérable par son aspect extérieur corporel, ce qui lui permet de s'activer et de s'exprimer. Le texte n'envisage donc pas un simple changement de lieu, il évoque l'émergence d'un nouveau "type de famille".

Marc sélectionne donc dans le premier récit le verset qui situe l'homme et la femme à égalité de "nature". La "nature humaine" n'existe pas en elle-même, elle n'existe qu'en des hommes et des femmes qui y participent selon des modes différents et complémentaires. Par ailleurs, il sélectionne dans le second récit l'idée de rupture pour le plein épanouissement du couple ; une exigence nouvelle s'impose à l'homme en faveur de son épouse, il ne peut se satisfaire d'un modèle standard hérité du passé. Enfin, l'évangéliste met en lien les deux idées grâce à l'expression "à cause de ceci", expression qui rejaillit sur les deux citations et invite à un troisième sujet de réflexion.

Les apports de la pensée évangélique pour la mentalité actuelle

Nous pouvons d'abord remarquer que la vision chrétienne du mariage selon Marc bénéficie des trois qualités qui nous sont devenues familières en lisant son œuvre: humanité, efficacité, universalité. N'hésitons pas à faire ce rapprochement, dans nos conversations courantes. Il nous permet de présenter positivement l'état d'esprit que nous décelons en arrière-plan des enseignements du Christ. Dans sa réponse, Jésus se réfère à la création… En langage moderne, il vaudrait mieux parler de référence à la "nature" psychologique, affective, sociologique du mariage… Il est possible de nous référer à la parabole des talents (Mt 25/14), elle rassemble les éléments d'un humanisme tout à fait actuel: richesse de notre humanité personnelle…confiance en nos possibilités de réalisation… respect de l'initiative et de la liberté de chacun… appel au sens des responsabilités, particulièrement responsabilités communautaires. Même s'il est l'objet d'un choix, rien n'interdit de ranger le mariage parmi les talents dont beaucoup disposent.

Nous pouvons également remarquer que cette vision chrétienne surgit là où les commentaires oublient le plus souvent de la situer. Elle ne rétrécit pas les perspectives en les enserrant dans des considérations morales. Elle ne les justifie pas au nom d'une volonté autoritaire qui émanerait du "souverain Maître de toutes choses". Elle ne les assortit pas de sanction.

Sa présentation est relativement simple lorsqu'on la ramène à l'essentiel. Jésus n'a pas inventé le mariage, il l'a rejoint. Son désir a été et reste de soutenir chaque couple dans son effort pour construire en faveur des personnes une pleine participation aux richesses qui leur sont communes. Ces richesses ne sont pas à chercher d'abord "au dehors", elles sont à découvrir comme présentes "au dedans" du couple. Celui-ci est donc un lieu privilégié pour favoriser leur exercice. A la manière d'un être vivant, il revient de le faire vivre par l'activité des intéressés et dans le cadre d'une époque. C'est à ce plan que le dynamisme de passion-résurrection est amené à remplir pleinement sa mission.

Premier "regard chrétien" sur le mariage : "quand Dieu fit l'humanité, il la fit homme et femme". "Par nature, l'humanité est homme et femme"… phrase intraduisible qui met en relation étroite un singulier et un pluriel, lui-même composé de deux éléments égaux !

Il est pourtant facile de l'expliquer. "L'humanité" n'existe pas en elle-même… ceux qui existent, ce sont l'homme et la femme qui la réalisent en conjuguant le "potentiel" personnel dont ils héritent par nature… Non pas l'homme seulement comme modèle sur lequel devrait s'aligner l'idéal féminin… l'homme est appelé à être homme dans ses richesses particulières… la femme est appelée à être femme dans ses richesses particulières… l'homme doit aider sa femme à être pleinement femme… la femme doit aider l'homme à être pleinement homme…

Lorsqu'elles sont menées avec rigueur, les sciences humaines ne disent pas autre chose. Elles explicitent ce que Jésus s'est efforcé d'enseigner pour éclairer un monde juif déjà évolué et ce que les apôtres ont transmis sans toujours trouver d'écho favorable.

Deuxième "regard chrétien" sur le mariage : "l'homme abandonnera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme et ils ne feront plus qu'un".

L'évangéliste précise le plan sur lequel il nous faut rester ou auquel il faut revenir sous peine de discussions stériles, à savoir le plan humain des personnes et de leur épanouissement. Les polémiques sur les règlements finissent par réduire le mariage à un acte légal. Il est certain que les mentalités actuelles prennent davantage en compte la priorité des sentiments personnels, mais, l'expérience témoigne que le risque est grand de l'oublier dès que sont évoquées les situations de divorce. On objecte immédiatement les règlements de l'Eglise avant même de parler d'un échec d'abord humain et de déplorer ses conséquences psychologiques.

Troisième "regard chrétien" sur le mariage : "A cause de cela, il faut quitter les modèles anciens" pour recréer sans cesse des modèles nouveaux qui aideront à l'épanouissement des personnes en favorisant l'épanouissement du couple. Chaque être est unique… chaque couple est donc unique ! Chaque être est en devenir, chaque couple est en devenir ! Chaque époque impose au couple un contexte différent.

En nos sociétés modernes, l'idée d'une construction personnalisée marque de plus en plus les esprits au sujet de l'éducation des enfants, mais elle reste en deçà lorsqu'on aborde la vie de couple. Beaucoup pensent facilement que l'amour se suffit à lui-même alors que le choix qu'il inclut en appelle à la libre intelligence et à une réflexion constructive.

Conclusion : invitation à passer de la "priorité du social" à la "priorité du personnel"

Aujourd'hui, il n'est pas facile de se référer à l'évangile au cours des discussions que nous pouvons avoir avec nos contemporains à propos du mariage. Les raisons en sont multiples. Au niveau des cas concrets, nous ignorons le plus souvent des impondérables qui échappent souvent aux intéressés eux-mêmes. Ce n'est pas par lâcheté que nous préférons la discrétion… Il est également certain que la montée de l'incroyance contribue à la suspicion qui se manifeste à l'égard de la pensée chrétienne. Malheureusement, il convient d'y ajouter l'enseignement qui a souvent été inculqué par l'environnement passé. Il a fallu attendre les progrès actuels concernant la condition féminine pour que les valeurs sous-jacentes à l'évangile effectuent une timide percée en pensée religieuse.

Nous pouvons donc retenir en priorité le mouvement de ce passage d'évangile. Face aux soubresauts de notre société, est-il pertinent de parler d'une "crise du mariage". Ne convient-il pas de reconnaître que, d'une certaine façon, le mariage est enfin rendu à lui-même selon sa nature,  peut-être pour la première fois depuis des millénaires. L'habitude avait été prise de regarder du côté de la société avec ses lois, ses règlements… et l'évangile nous oblige à regarder du côté de la vie.

Il n'est pas besoin d'une longue réflexion pour y retrouver le rythme et les exigences qui conditionnent l'existence et le développement de tout être vivant. En restant au plan symbolique et en fidélité à l'évangile, il est possible de comparer le mariage à l'enfant.

= Il est issu de la rencontre de deux richesses de vie. Cette conjonction est bien mystérieuse et pourtant il en résulte une "synthèse unique", assimilant des valeurs dont chacun est porteur en patrimoine génétique…

= Dès sa conception, l'enfant est abrité et nourri "par l'intérieur", de façon spontanée, en attendant que d'autres modes de nourriture s'adaptent à de nouvelles conditions d'être…

= L'enfant est lui-même, dès le début de sa conception, et pourtant il est appelé à "devenir ce qu'il est". L'éducation sera au service de son épanouissement, elle ne pourra en changer radicalement le sens. Là aussi, c'est un progrès de l'éducation moderne lorsqu'elle cherche à personnaliser et ne se contente pas d'adapter à un cadre social.

Le reste trouve sa juste place... La vigilance permet de limiter les handicaps inévitables venant de l'intérieur comme de l'extérieur… Il n'est pas interdit de chercher la nourriture la plus adéquate et la plus équilibrée… Enfin il est recommandé de permettre aux dynamismes de vie de s'exercer harmonieusement au fil des ans.

 

Mise à jour le Dimanche, 04 Octobre 2015 12:13
 
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