Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 24ème Dimanche du temps ordinaire

 

 

Actualité

Le passage où Pierre reconnaît explicitement Jésus comme le Christ est proposé chaque année à notre réflexion selon la présentation particulière d'un évangéliste. Cette convergence témoigne de l'importance de l'épisode mais elle nous invite à percevoir ce qu'il apporte au mouvement de composition que chaque auteur imprime à son œuvre.

Evangile 

Evangile selon saint  Marc 8/27-35

Au centre de l'évangile de Marc : Pierre reconnaît en Jésus le Christ

Et Jésus sortit, avec ses disciples, vers les villages de Césarée de Philippe

et en chemin, il interrogeait ses disciples en leur disant : Qui les hommes disent-ils que je suis ?

Ceux-ci répondirent en disant : Jean le Baptiste ; et d'autres : Elie ; or d'autres : l'un des prophètes

Et lui les interrogeait : Or vous, qui dites-vous que je suis ?

Répondant, Pierre lui dit : Toi, tu es le Christ.

Et il les rabroua afin qu'à personne ils ne disent cela à son sujet

Deuxième versant de l'évangile de Marc : la passion-résurrection

Première annonce introduisant une juste conception du "style" messianique de Jésus

Et il commença à leur enseigner

que le Fils de l'homme doit beaucoup souffrir, être exclu par les Anciens et les Grands Prêtres et les Scribes, être tué et après trois jours se lever

et avec assurance il parlait la Parole.

Refus de Pierre

Et Pierre, le prenant auprès de lui, commença à le rabrouer

Celui-ci, se retournant et voyant ses disciples, rabroua Pierre et dit :

Pars derrière-moi, Satan, parce que tu n'as pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes

Enseignement sur le "style" d'engagement du disciple

Et appelant auprès de lui la foule avec les disciples, il leur dit :

Si quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il se renie lui-même et soulève sa croix et me suive

Car qui voudra sauver sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi et de la Bonne Nouvelle la sauvera

suite et fin de cet enseignement - versets non retenus par la liturgie

Car que sert à un homme de gagner le monde entier et d'être ruiné quant à sa vie ? Car que donnerait un homme en échange de sa vie ?

Car qui rougira de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi rougira de lui quand il viendra dans la gloire de son Père avec les anges saints

* Textes parallèles ayant abordé le thème de ce dimanche au cours des autres années.

En Année A = au 21ème ordinaire + 22ème ordinaire : Matthieu 16/13-20 + 16/21-27

En Année C = au 12ème ordinaire : Luc 9/18-24:

* Les emprunts à la tradition sont différents suivant les auteurs. Pour comparaison, en voici une courte présentation:

Marc = enquête… Jésus-Messie… annonce de la passion… réaction de Pierre… réprimande… prendre sa croix…

Matthieu = enquête… Jésus-Messie, Fils du Dieu vivant… révélation du Père et clefs du Royaume… annonce de la passion… réaction de Pierre… réprimande… prendre sa croix…

Luc = enquête… Jésus-Messie de Dieu… annonce de la passion… prendre sa croix…

Jean, en 7/40, mentionne des discussions dans la foule au sujet de l'origine de Jésus (à Jérusalem, lors de la fête des Tentes) "Plusieurs disaient: c'est vraiment lui le prophète. D'autres disaient: c'est le Christ. Mais d'autres disaient: Est-ce de la Galilée que le Christ doit venir? L'Ecriture ne dit-elle pas que c'est de la descendance de David et de Bethléem que doit venir le Christ? Une scission se produisit donc dans la foule, à cause de lui"

Contexte des versets proposés par la liturgie

A partir de ce qui semble être une même tradition, les trois évangélistes synoptiques proposent des réflexions complémentaires. Une tendance spontanée pousse à les "compléter" mutuellement alors que ce sont les "vides" ou les différences de présentation qui permettent de saisir l'orientation particulière de chacun d'eux.

Ceci est particulièrement sensible chez Marc en raison de son style schématique. A propos de Pierre, il passe sous silence les mérites concernant l'origine de son intuition messianique, à savoir "le Père qui est dans les cieux". Il passe également sous silence les conséquences de sa profession de foi pour l'édification de l'Eglise. En ce qui concerne les reproches, il ne situe pas Pierre en "pierre d'achoppement sur la route de Jésus", sens précis du mot "scandale".

Il importe donc d'intégrer les nuances de cet épisode dans le mouvement général de composition propre à chaque auteur. Une difficulté supplémentaire vient du fait que la liturgie le propose chaque année en faisant appel à un évangéliste différent. Certes, tout commentaire est valable. Mais il faut être soucieux de la continuité de la pensée proposée par un évangéliste. D'où la nécessité de rappeler ce mouvement général et de percevoir ce que notre passage lui apporte.

Contraste de deux "mouvements d'idées" au centre de l'évangile de Marc

Au premier verset de son évangile, Marc précise le but et le plan qu'il propose à ses lecteurs. Il ne cherche pas à "raconter" l'engagement historique de Jésus à la manière d'un historien ou même d'un témoin. Il ne cherche pas à exposer son enseignement à la manière moderne, théorique et abstraite. Il cherche à faire découvrir une personne : Jésus. Et il projette de le faire, de façon progressive et concrète, à partir des enseignements et des activités qui ont marqué les courtes années de son ministère en Palestine.

Son but est principalement missionnaire. S'adressant à des lecteurs étrangers au judaïsme, il sait l'influence qu'exercent sur eux les nombreuses doctrines qui circulent dans le Bassin méditerranéen. Passionné de Jésus, Marc tient à présenter la richesse qui s'est exprimée en un témoignage nouveau dont la densité risque d'échapper à beaucoup. Il compte sur les trois qualités qu'il fait "émerger" de l'activité de Jésus: profonde humanité dans la forme comme dans le fond, dynamisme d'efficacité en un sens de résurrection, universalité qui déborde les frontières du cadre initial.

L'évangéliste a conscience des difficultés qui résultent de cette "nouveauté", il a également conscience de l'absolu, humain et divin, auquel aboutit l'accueil de la foi en Jésus. Aussi, de façon très pédagogique, il "organise-" un cheminement en deux temps : passer de Jésus de Nazareth à Messie, puis de Messie à Fils de Dieu.

La première étape lui semble plus facile à présenter universellement. Le premier temps porte donc l'attention sur trois points "positifs" de l'activité de Jésus :   guérir - parler - nourrir… En chacun de ces points, il témoigne de l'engagement effectif de Jésus , mais il lui associe une double lecture "de foi". D'une part cet exemple éclaire le service qu'appelle l'épanouissement du monde contemporain… Et, par ailleurs, la parfaite adaptation de Jésus à notre humanité, en ses besoins comme en son "fonctionnement", révèle une messianité exceptionnelle. Il est donc légitime de proclamer Jésus Messie, c'est-à-dire envoyé de Dieu, témoignant concrètement d'une profonde solidarité avec le Créateur dans le sens de l'épanouissement des hommes.

En deuxième temps, Marc aborde les difficultés que peut rencontrer son lecteur. Il ne remet pas en cause l'adhésion légitime à laquelle aboutit le premier temps de cheminement, mais il a conscience de sa fragilité. Il aborde donc de front trois réalités historiques qui peuvent la remettre en cause après coup : les exigences de l'idéal chrétien, les perturbations d'une histoire dont le cours n'a pas changé, la fin tragique de Jésus. Selon le style que nous lui connaissons, il rebondit sur chacune de ces difficultés et poursuit le cheminement qui mène vers la reconnaissance de Jésus "Fils de Dieu".

Il importe de ne pas dramatiser la place centrale qui est donnée aux hésitations de Pierre. Matthieu "noircira" l'épisode et beaucoup de commentaires semblent ignorer l'originalité de chaque évangéliste. Historiquement, il est hautement probable que Pierre, comme les autres disciples, a été tenté de projeter sur Jésus les rêves messianiques que lui avait inculqués sa première éducation. Mais, nous suivons la présentation de Marc écrit, il prend acte de difficultés beaucoup plus générales et il s'efforce d'y apporter les réponses qui constituent un 2ème temps du cheminement.

Pour l'éclairer, il est nécessaire d'anticiper la deuxième partie de l'œuvre de Marc.  Rappelons-en les deux perspectives.

1. Le deuxième temps invite à "creuser" sous un nouvel angle le messianisme qu'incarne Jésus. Ce qui pouvait être pressenti dans un engagement qui visait le "positif" de l'homme, se trouve confirmé et amplifié lorsque Jésus reprend à son compte le "négatif" de l'homme, à savoir, en de multiples domaines, l'exigence "naturelle" de passer par la passion pour parvenir à la résurrection.

En ce deuxième temps, l'évangéliste inscrit une progression dont l'étape finale donne la clé. En quatrième développement, il aborde les exigences relativement "superficielles" qui s'imposent à tout disciple. En cinquième développement, il élimine toute illusion sur la "marche de l'histoire" après la résurrection de Jésus. Au sixième développement, le "négatif" apparaît dans tout son drame. Mais la manière dont Jésus l'assume en fait une anticipation de la résurrection.

2. Face à la passion vécue concrètement par Jésus, l'évangéliste ne s'arrête pas à un vague sentimentalisme. Il n'exclut pas l'admiration que peut susciter l'engagement de Jésus en notre humanité jusque dans les "mauvais côtés" de l'existence : l'effort, la souffrance et la mort. Il invite à poser de nouveau la question fondamentale : "qui dites-vous que je suis ? "

Car Jésus a vécu ces événements en profonde unité avec le Père, sans distance et en une même "volonté". Il a ainsi révélé Dieu dans son engagement pour l'homme. C'est au cœur de ce drame qu'il a été le plus Messie, c'est-à-dire en solidarité avec Dieu, celui-ci le soutenant "selon ses idées de Dieu" et non selon les "idées spontanées" des hommes". Le mot "Messie" se trouve ainsi dépassé et doit laisser place à une expression plus significative, quoique toujours imparfaite, celle de "Fils de Dieu".

Mais se présente alors une contradiction avec l'imaginaire humain habituel, celui auquel il a été donné crédit en tous temps, sous prétexte qu'il était "naturel" et donc partagé avec facilité par la majorité des esprits humains lorsqu'ils prétendent traiter du monde divin. Pour proclamer Jésus "Fils de Dieu", il faut d'abord changer les "idées sur Dieu". Au regard du témoignage historique de la passion-résurrection, Jésus ne peut pas être "Fils" de ce Dieu-là, car il en est la vivante contestation.

Ce rapide aperçu de la deuxième partie de l'évangile de Marc éclaire le passage de ce dimanche. Le cas personnel de Pierre anticipe le cas personnel de tout homme lorsqu'il se trouve au seuil de la foi. C'est d'ailleurs ce qui en fait l'actualité. Nous avons mission de présenter l'universalité du témoignage de Jésus mais nous ne pouvons ignorer les pesanteurs qui le remettent en cause dans l'esprit de nos contemporains. Il ne suffit pas de les repérer et de les dénoncer, il importe d'y répondre.

A la lumière de la guérison d'un aveugle.

Marc imbrique cet épisode central en tête d'un développement nettement cadré par les deux guérisons d'aveugle, les seules qu'il retient au cours de son évangile. Ce cadre convient parfaitement aux enseignements qu'introduisent les trois annonces de la passion-résurrection, mais il est permis également de faire un rapprochement symbolique entre Pierre et l'aveugle de Bethsaïde.

(8/22) "On amène à Jésus un aveugle et on le supplie de le toucher. Empoignant la main de l'aveugle, il l'emporta en dehors du village et, ayant mis de la salive sur ses yeux, lui ayant imposé les mains, il l'interrogeait: Est-ce que tu aperçois quelque chose? Levant le regard, il disait: J'aperçois les hommes: comme des arbres je les vois marcher.

Ensuite, de nouveau, il imposa les mains sur ses yeux, et il voyait bien et sa vue lui fut restituée et il fixait le regard distinctement sur tout.

Au départ il s'agit de cécité comme celle qui affectait les apôtres avant que Jésus ne les appelle. Les premières "activités" de Jésus leur ont révélé l'efficacité de sa salive, autrement dit de sa Parole, pour guérir, nourrir et rassembler. Ils ont donc perçu les bienfaits de son engagement en constatant les fruits qu'il portait. Ils ont été ainsi confirmés dans une première approche de sa messianité. Mais il leur restait à comprendre la nécessité d'une loi de passion pour accéder à la résurrection. C'est donc en leur "imposant les mains" une deuxième fois, autrement dit en les associant au drame de la croix, que leur foi a pu acquérir sa pleine dimension.

Le contraste des vocabulaires

Le mot "Christ" : Ce mot est la traduction grecque du mot hébreu Mâchiah qui signifie "oint", "consacré par l'onction". Il a donc même sens que Messie, autre traduction fréquente de cette expression. Chez les Anciens, il est appliqué au roi, consacré à la mission que Dieu lui confie en faveur de son peuple ; il est étendu à ceux qui reçoivent mission au service de la communauté, particulièrement les prêtres et certains personnages qui ont favorisé Israël de bienfaits providentiels, tel Cyrus le Perse qui mit fin à l'exil ...

En lui-même, le mot "Christ" a donc un sens précis : personnage par qui Dieu veut accomplir ses desseins à l'égard de son peuple. Il est marqué d'une double référencelien avec Dieu et mission à réaliser en son nom ... Mais, sous cette apparence précise, il peut être appliqué à divers personnages et correspondre à des missions très différentes.

Il est difficile de connaître exactement la pensée messianique des groupes palestiniens au temps de Jésus. Les différentes présentations ne manifestent pas une grande unité et restent indécises sur plus d'un point. Même au sein d'un même milieu, il n'y a pas unanimité. L'enseignement rabbinique semble avoir été tiraillé entre un messianisme de fin des temps et un messianisme de domination politique.

De toutes façons, la pensée juive n'est pas orientée en priorité vers la venue d'un Messie, elle est orientée vers l'application de la Loi et donc vers le commentaire de ses préceptes, or la Torah ne parle pas du Messie. L'attente messianique semble donc ne pas avoir été universelle, sauf parmi le peuple; celui-ci, soumis à de dures conditions d'existence, privilégiait nettement l'orientation nationaliste et, dans l'espoir d'une libération concrète, suivait les prétendus messies qui surgissaient de temps à autre. En dehors des écrits de Qumran, les mentions du messie sont très rares en littérature ; le messianisme n'est pas présenté comme jouant un rôle capital.

Quant à préciser "le portrait" qui pouvait se dégager des textes, c'est une tâche impossible. Nous sommes en présence de divergences fondamentales. Beaucoup d'idées circulaient sans qu'aucune ne s'impose absolument. Il est anachronique de penser les contemporains de Jésus face à des modèles messianiques préfabriqués parmi lesquels il leur aurait suffi de choisir pour y "emboîter" un candidat. La seule constatation que nous puissions faire, c'est qu'aucune évocation du messie ne lui attribuait une origine transcendante.

Le mot "Satan" : en hébreu, ce mot désigne "l'adversaire". Nom commun à l'origine, il a fini par désigner un être personnel, invisible par lui-même, auquel est attribué ce qui s'oppose à Dieu et au salut des hommes. Son action et son influence sont perçues soit dans l'activité explicite d'autres êtres, appelés démons ou esprits impurs, soit dans le piège intérieur de la tentation. La Bible prend au sérieux l'existence de cette puissance du mal et invite à déjouer ses ruses, mais elle ignore les oripeaux dont le Moyen Age a affublé sa prétendue représentation.

Dans l'évangile de Marc, il est question de Satan lors du séjour de Jésus au désert, donc au départ du premier "volet" de son engagement. La mention est globale et l'auteur n'entre pas dans le détail de son action. Il s'agit alors d'une "mise à l'épreuve" concernant Jésus personnellement Au début du deuxième "volet" de l'évangile de Marc, le mot se retrouve appliqué à Pierre en raison de ses hésitations. Auparavant, la parabole du semeur évoquait nommément l'action de Satan qui "enlève la Parole semée en ceux qui sont le long du chemin". Il n'est pas interdit de faire le rapprochement. Faute de s'ouvrir à la vraie dimension du messianisme de Jésus, Pierre joue le rôle de Satan en raison de la notoriété de sa prédication.

L'expression "pars derrière moi" n'est pas nécessairement péjorative puisqu'elle est reprise au verset suivant pour désigner la conduite du disciple.


Piste possible de réflexion : aider à découvrir les pensées de Dieu ?

La visée universaliste de Marc

Nous avons appris à connaître Marc. C'est le moment de nous rappeler qu'il ne cherche pas à "raconter" l'engagement historique de Jésus à la manière d'un historien. Il ne cherche pas plus à exposer son enseignement selon nos présentations modernes, théoriques et abstraites. Il cherche à faire découvrir une personne : Jésus. Et il projette de le faire, de façon progressive et concrète, à partir des enseignements et des activités qui ont marqué les courtes années de son ministère en Palestine.

Il n'ignore pas qu'un premier groupe de disciples a vécu et réussi ce cheminement, sans doute avant que lui-même n'accède à la foi chrétienne. Loin de mépriser leur expérience, il s'appuie sur elle pour convaincre du concret de cette "aventure", mais il le fait sans triomphalisme en dépassant leur cas particulier. Il oriente sa présentation selon le but principalement missionnaire qu'il s'est fixé. Passionné de Jésus, il tient à convaincre de la richesse qui s'est exprimée en ce témoignage nouveau.

Les handicaps sont nombreux. Lorsqu'il écrit, le destin de Jésus est connu globalement de ses lecteurs et a déjà provoqué un certain nombre de réactions. La réflexion chrétienne est en pleine gestation à partir de souvenirs qu'il importe de mûrir. S'adressant à des lecteurs étrangers au judaïsme, l'évangéliste rencontre des sensibilités religieuses différentes. Et, par ailleurs, nombreuses sont les autres doctrines qui circulent dans le Bassin méditerranéen .

Entendons-nous bien. Nul doute que Pierre, comme les autres disciples, a été amené à vivre le "choc" messianique dont il est parlé au centre du deuxième évangile. Issu d'un peuple en attente, ayant suivi Jésus au long du premier temps de son apostolat et de sa prédication, il ne pouvait que confronter à ce témoignage les annonces prophétiques passées. Il n'a pas été simple pour lui de tirer une conclusion de ce rapprochement. Les remises en cause étaient aussi nombreuses que les concordances. Après coup, il est facile d'évoquer ses hésitations.

Pourtant l'objectif premier de l'évangéliste n'est pas de parler de Pierre. Sa présentation vise en priorité le lecteur auquel il s'adresse. Sur ce point, dès le premier verset, il a précisé la "technique" qu'il adoptait. En un premier temps de cheminement, il cherchait à faire passer l'intérêt pour Jésus de l'anonymat de Nazareth à la notion générale de messianité. En un deuxième temps, il s'appuyait sur cet acquis pour l'enraciner plus profondément, dans une initiative divine.

L'interprétation péjorative que l'on donne souvent de ce passage relève donc plutôt du texte de Matthieu. Malgré l'aspect dramatique qui caractérise la toile de fond du deuxième évangile, il est possible de lire Marc beaucoup plus tranquillement et d'éclairer notre actualité des leçons qu'il tirait du passé.

L'ambiance d'un premier temps de présentation

Ce n'est pas en pure information que Marc fait d'abord émerger trois des qualités qui sont susceptibles de "parler" en sensibilité universelle : profonde humanité de l'activité de Jésus dans la forme comme dans le fond, dynamisme d'efficacité en un sens de résurrection, universalité qui repousse les frontières au-delà du cadre initial.

Au long des premiers dimanches de l'année B, nous avons vu le soin qu'il apportait à la présentation des épisodes qu'il choisissait. L'activité de guérison progressait du soulagement des infirmités à la libération des personnes. L'activité de prédication dépassait la simple écoute et préparait à l'extension d'un premier enseignement. Le partage des pains brisait le cadre juif pour répondre aux besoins du monde païen. L'évangéliste ne passait pas sous silence les oppositions que rencontrait cet engagement, mais il invitait à saisir les germes d'une résurrection très concrète, menée dans le cadre habituel de nos existences.

L'enquête qui éclaire le bilan mitigé de ce témoignage ne le remet pas en cause, elle souligne au contraire l'ambiance de liberté qui l'a marqué. Il s'agit toujours de la position prise en rapport à la personne de Jésus. Outre les oppositions, certains ont dévié vers une conception de simple préparation religieuse, à la manière de Jean-Baptiste. D'autres ont rêvé d'une lutte contre l'influence des religions païennes, à la manière d'Elie. D'autres sont sensibles au complément de sagesse que Jésus a apporté par rapport à la Loi, comme l'avaient fait les prophètes autrefois.

Toutes ces amorces de cheminement ont leur valeur, mais elles restent en deçà de la première évolution dont le terme est exprimé par Pierre: "Toi, tu es le Christ". Avec l’essor du christianisme, le mot a pris une densité précise qu'il ne convient pas de reporter sur cette réponse. Il est difficile de connaître exactement la pensée messianique des groupes palestiniens au temps de Jésus. Les différentes présentations ne manifestent pas une grande unité et restent indécises sur plus d'un point.

Il s'agit de la traduction grecque du mot hébreu Messie. Chez les Anciens, celui-ci était marqué d'une double référencelien avec Dieu et mission à réaliser en son nom. Mais, sous cette apparence précise, il n'y avait pas unanimité. L'enseignement rabbinique semble avoir été tiraillé entre un messianisme de fin des temps et un messianisme de domination politique. De toute façon, la pensée juive n'était pas orientée en priorité vers la venue d'un Messie. Il n'en était pas de même parmi le peuple; en raison des dures conditions de son existence. Marc ne fournit pas de précisions. Il semble se référer au sens qu'exprimait l'espérance prophétique.

Il importe de noter la présentation : "toi, tu es le Christ". Reconnaître Jésus comme le Christ implique donc le suivi d'une attente et l'intelligence d'un choix.

Les difficultés du deuxième temps de présentation

La place centrale que Marc donne aux reproches que Jésus adresse à Pierre risque de fausser notre jugement à son égard tout comme elle risque d'estomper leur portée universelle. Il est légitime de parler des menaces qui pesaient sur la fragile adhésion obtenue au terme du premier temps. Mais, très concrètement, on ne voit pas comment l'apôtre aurait pu réagir autrement qu'il ne le fait, alors qu'il disposait d'un éclairage limité. Ces reproches anticipent donc un deuxième temps de cheminement dont il n'a pas encore été parlé.

La disposition littéraire adoptée par Marc selon les habitudes de son époque, n'est plus la nôtre et a de fortes chances de nous piéger. Les vraies difficultés auxquelles il s'attaque ont été assumées depuis longtemps par Pierre et les autres disciples, mais elles sont bien présentes sur le chemin du lecteur. Il suppose connu un futur qui n'est pas encore intervenu quant à son déroulement historique, alors que son impact postérieur est présent au récit qu'il en fait.

Sans nous laisser déconcerter, il nous suffit de poursuivre la présentation de l'évangéliste au-delà de ce passage. Il aborde de front trois difficultés qui peuvent remettre en cause l'apport positif du premier temps de cheminement : les exigences de l'idéal chrétien, les perturbations d'une histoire dont le cours n'a pas changé, la fin tragique de Jésus. Bien entendu, l'auteur se situe à l'époque de sa rédaction, vers 66, et il pense aux contemporains qui ont accueilli favorablement une première annonce des prédicateurs chrétiens.

Au cours des prochains dimanches, nous aurons l'occasion de réfléchir aux développements qui traitent de ces obstacles. Mais il n'est pas inutile d'en esquisser les perspectives communes. L'enseignement qui accompagne la première annonce de la passion est particulièrement révélateur. L'évangéliste ne sous-estime pas les difficultés, particulièrement celles qui concernent les exigences de l'idéal chrétien. Mais, pour les dominer, il invite à "creuser" sous un nouvel angle le messianisme qu'incarne Jésus. Ce qui pouvait être pressenti dans un engagement qui visait le "positif" de l'homme, se trouve confirmé et amplifié lorsque Jésus reprend à son compte le "négatif" de l'homme, à savoir, en de multiples domaines, l'exigence "naturelle" de passer par la passion, mais il la fait déboucher sur la résurrection.

L'auteur parle effectivement de "soulever sa croix" et d'une certaine façon, de "perdre sa vie". Pourtant, en regard, il relie ces exigences à deux remarques "de bon sens" : "Car que sert à un homme de gagner le monde entier et d'être ruiné quant à sa vie ? Car que donnerait un homme en échange de sa vie ?"

Les "pensées de Dieu" à la lumière de la passion…

Reste une difficulté de taille en ce qui concerne les reproches qui sont faits à Pierre. Il ne suffit pas d'opposer "les pensées de Dieu" aux "pensées des hommes". Encore faut-il préciser comment l'apôtre aurait dû connaître les pensées de Dieu ? Certains commentaires sont un peu courts, car il ne suffit pas d'évoquer le sacrifice de Jésus en suggérant l'hypothèse d'un salut moins dramatique.

Marc nous fournit la réponse en présentant la passion vécue concrètement par Jésus. C'est là qu'il nous faut chercher la réponse. Face au drame de la croix, l'évangéliste ne s'arrête pas à un vague sentimentalisme. Il n'exclue pas l'admiration que peut susciter l'engagement de Jésus en notre humanité jusque dans les "mauvais côtés" de l'existence : l'effort, la souffrance et la mort.

Mais il insiste sur le fait que Jésus a vécu ces événements en profonde unité avec le Père, sans distance et en une même "volonté". Nous pouvons ainsi franchir un degré supplémentaire dans la lumière qu'a apporté son témoignage sur l'engagement de Dieu en faveur des hommes. C'est au cœur de ce drame qu'il a été le plus Messie, c'est-à-dire en solidarité avec Dieu, celui-ci le soutenant "selon ses idées de Dieu" et non selon les "idées spontanées" des hommes". En un mot, la passion oblige à dépasser le mot "Messie" et fait accéder à une expression plus significative, quoique toujours imparfaite, celle de "Fils de Dieu".

Mais se présente alors une contradiction avec l'imaginaire humain habituel, celui auquel il a été donné crédit en tous temps, sous prétexte qu'il était "naturel" et donc partagé avec facilité par la majorité des esprits humains lorsqu'ils prétendent traiter du monde divin. Pour proclamer Jésus "Fils de Dieu", il faut d'abord changer les "idées sur Dieu". Au regard du témoignage historique de la passion-résurrection, Jésus ne peut pas être "Fils" de ce Dieu-là, car il en est la vivante contestation.

A la lumière de la guérison d'un aveugle

Marc imbrique cet épisode central en tête d'un développement nettement cadré par les deux guérisons d'aveugle, les seules qu'il retient au cours de son évangile. Ce cadre convient parfaitement aux enseignements qu'introduisent les trois annonces de la passion-résurrection, mais il est permis également de faire un rapprochement symbolique entre Pierre et l'aveugle de Bethsaïde.

(8/22) "On amène à Jésus un aveugle et on le supplie de le toucher. Empoignant la main de l'aveugle, il l'emporta en dehors du village et, ayant mis de la salive sur ses yeux, lui ayant imposé les mains, il l'interrogeait: Est-ce que tu aperçois quelque chose? Levant le regard, il disait: J'aperçois les hommes: comme des arbres je les vois marcher. 

Ensuite, de nouveau, il imposa les mains sur ses yeux, et il voyait bien et sa vue lui fut restituée et il fixait le regard distinctement sur tou. 

Au départ il s'agit de cécité comme celle qui affectait les apôtres avant que Jésus ne les appelle. Les premières "activités" de Jésus leur ont révélé l'efficacité de sa salive, autrement dit de sa Parole, pour guérir, nourrir et rassembler. Ils ont donc perçu les bienfaits de son engagement en constatant les fruits qu'il portait. Ils ont été ainsi confirmés dans une première approche de sa messianité. Mais il leur restait à comprendre la nécessité d'une loi de passion pour accéder à la résurrection. C'est donc en leur "imposant les mains" une deuxième fois, autrement dit en les associant au drame de la croix, que leur foi a pu acquérir sa pleine dimension.

Conclusion 

Il est toujours délicat de préciser l'originalité de chaque évangéliste à partir des présentations diversifiées qu'ils adoptent relativement à un même épisode. Le cas de Marc est particulièrement intéressant lorsqu'on perçoit son dessein missionnaire et qu'on prête attention à la méthode qu'il suggère. Matthieu et Luc nous mettaient en garde contre le "piège" des mots et les pesanteurs imaginatives qui affectent les conceptions religieuses. Leurs remarques gardent toute leur valeur car les mentalités actuelles sont aussi diverses que par le passé et la mission exige une lucidité aussi grande. Marc leur ajoute une note de confiance dans l'humanisme de la messianité de Jésus. C'est là peut-être une lumière susceptible de relancer notre dialogue avec le monde contemporain

Mise à jour le Vendredi, 31 Octobre 2014 10:48
 
Actualités

Ici, vous avez accès à toutes les actualités de JADE, maison d'édition de musique sacrée.
Le site de JADE est visible ici.

 
 
Contact

Vous pouvez nous contacter en cliquant ici.

 
 
Catéchèse & Pastorale

Vous trouverez ici divers articles concernant la Catéchèse et la Pastorale.
Veuillez suivre ce lien.

 
 
Sites amis

Le site de Monseigneur Thomas : www.thomasjch.fr