Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 23ème Dimanche du temps ordinaire

 


Actualité

En entendant le texte d'évangile de ce dimanche, il importe de ne pas perdre le fil conducteur de la pensée de Marc. L'évolution des mentalités occidentales contribue à faire d'un problème du passé un problème de notre temps. Autrefois, il s'agissait d'affronter les perturbations qu'engendrait le bouillonnement des cultures païennes autour de la Méditerranée. Aujourd'hui, il s'agit d'affronter la multitude des réactions d'incroyance qui nous entourent et s'expriment dans les médias. Malgré les apparences, les similitudes sont nombreuses et, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, en tant que chrétiens, nous sommes loin d'être démunis.

Evangile

Evangile selon saint Marc 7/31-37

3ème développement : une Parole partagée en nourriture pour tous… du partage de la Parole en milieu juif au partage en milieu païen  

c') Guérison du sourd-bègue = résurrection du monde païen

localisation

Et de nouveau, sortant hors des régions de Tyr, il vint, par Sidon, vers la mer de Galilée, au milieu des régions de Décapole

Et on lui amène un sourd et bègue et on le supplie afin qu'il lui impose la main

guérison

Et l'ayant pris à part de la foule, à l'écart,

il mit ses doigts dans ses oreilles

et ayant pris de la salive, il toucha sa langue

et ayant levé le regard vers le ciel, il soupira et lui dit Ephphata, c'est-à-dire ; Sois rouvert

Et aussitôt s'ouvrirent ses oreilles et le lien de sa langue fut délié et il parlait correctement

consigne de silence

Et il leur recommanda afin qu'ils ne le disent à personne

et autant il le leur recommandait, autant eux, plus excessivement, le proclamaient. Et ils étaient très excessivement saisis de surprise, en disant

Il a bien fait toutes choses : il fait même entendre les sourds et parler les sans-parole. (Isaïe 35/5-6)

Contexte des versets retenus par la liturgie

Marc est le seul évangéliste à mentionner cet épisode.  Pour profiter de sa réflexion, il  suffit de recourir à la méthode en deux temps qui  a déjà servi : insertion et place de l'épisode dans la continuité d'un thème bien précis - style symbolique.

Place du texte dans la continuité de Marc

Le thème du 3ème développement a situé dans leur contexte les critiques de Jésus à l'encontre des traditions. "du partage de la Parole en milieu juif au partage en milieu païen". Il s'agit de l'universalité de la Parole, amorcée par Jésus au temps historique et réalisée concrètement par la mission des apôtres après la résurrection.

Marc dédouble le partage des pains, situant le premier en terre juive et le second en terre païenne. Entre les deux, il présente schématiquement les étapes qu'a du franchir la première communauté pour sortir du cadre juif et construire un "rythme universel" conforme à la volonté du Seigneur.

Il présente sept étapes et selon le modèle littéraire habituel à son époque, il les dispose en chiasme : b = partage des pains en milieu juif… c = juste conception de la résurrection de Jésus selon le symbolisme de la marche sur la mer… d = continuité de l'activité de guérison … centre en e = rupture avec les traditions juives… d' = timide ouverture aux païens symbolisée par les miettes… c' = accueil à part entière du monde païen symbolisé par le sourd-bègue… b' = partage des pains en milieu païen…  L'opposition d'Hérode souligne l’ambiance générale: a = exécution de Jean Baptiste… a' = mise en garde contre le "levain" politique…

Pour éviter un "doublet" avec Matthieu (20ème ordinaire de l'année A), la liturgie passe sous silence l'étape des miettes selon Marc. Il s'agit pourtant là d'une étape importante dont Luc nous livre les multiples difficultés dans les Actes. Malgré l'enseignement antérieur de Jésus, il n'a pas été admis spontanément que les païens trouvent une "vraie" place en communauté chrétienne.

Pour pallier cette déficience, en voici le texte: 7/24

Or se levant de là, il s'éloigna vers les régions de Tyr et étant entré dans une maison, il voulait que personne ne le sache mais il ne put rester caché. Mais aussitôt, ayant entendu parler à son sujet, une femme, dont la fillette avait un esprit impur, étant venue, tomba devant lui à ses pieds.

Or la femme était grecque syro-phénicienne de race. Et elle le questionnait afin qu'il chasse le démon de sa fille .Et il lui disait : Laisse d'abord les enfants se rassasier car il n'est pas beau de prendre pain des enfants et de le jeter aux petits chiens Celle-ci répondit et lui dit : Seigneur, les petits chiens aussi, dessous la table, mangent les miettes des petits enfants.

Et il lui dit : En raison de cette parole, pars, le démon est sorti de ta fille. Et s'étant éloignée vers sa maison, elle y trouva la petite enfant étendue sur son lit et le démon sorti.

Dans les Actes des Apôtres, il est facile de faire correspondre l'étape d'aujourd'hui à l'épisode du centurion Corneille (Actes 10/44) lorsque les païens sourds-bègues s'enthousiasment pour le Christ.

Pierre parlait encore quand l'Esprit Saint tomba sur tous ceux qui écoutaient la parole. Et tous les croyants circoncis qui étaient venus avec Pierre furent stupéfaits de voir que le don du Saint-Esprit avait été répandu aussi sur les païens. Ils les entendaient en effet parler en langues et magnifier Dieu. Alors Pierre déclara : "Peut-on refuser l'eau du baptême à ceux qui ont reçu l'Esprit-Saint aussi bien que nous ?"

Le second partage des pains conclura le développement juste après le passage d'aujourd'hui.

Les symbolismes de présentation

Comme toujours, la pensée de Marc s'exprime par des symbolismes. Un effort d'imagination est donc nécessaire.

= localisation : Marc fait suivre à Jésus un itinéraire très fantaisiste: Il le fait partir de Tyr (vers le Nord) pour Sidon (en plein Nord), pour gagner le lac de Génésareth (au Sud) par la Décapole (bien plus au Sud et à l'Est).

Comme son nom l'indique (deka = dix et polis = ville), il s'agissait d'une fédération de dix villes, situées en Transjordanie à l'exception de Scythopolis. Cette fédération s'était constituée en 63 avant notre ère pour affaiblir les pouvoirs locaux et pour renforcer l'influence grecque, déjà prépondérante dans ces villes. Elle fut dissoute et absorbée dans la province d'Arabie en l'an 106 de notre ère.

Le trait commun à toutes ces localisations est d'être en territoire païen. La Galilée était déjà "Galilée des nations", mais nous sommes au delà de la Galilée, en mélange des multiples influences consécutives aux perturbations de l'histoire. De façon générale, la mentalité juive de Palestine n'était pas marquée par une "aspiration maritime". Lorsque les apôtres seront affrontés à l'universalité, il leur sera spontané de faire référence aux rares incursions de Jésus vers le Nord.

= un sourd-bègue. Marc est le seul à présenter ce cas d'infirmité. Il est possible que Jésus ait eu l'occasion de soulager une victime de ce handicap, mais, à la place où Marc situe cette guérison et à la lumière des Actes des Apôtres, il est indéniable qu'il présente sous une expression symbolique les pesanteurs du monde païen.

Le mot "sourd qui parlait difficilement" (mogi-lalos) ne se retrouve en aucun texte biblique hormis la citation d'Isaïe transcrite à la fin du récit. La mention de cette difficulté est significative du premier temps qui a marqué le rayonnement des apôtres. Le lien avec le judaïsme, malgré ses limites, a été le point de départ de la prédication comme il a été l’un des premiers "thèmes d'influence". Au jour de la Pentecôte (2/1), Pierre s'adressait à une foule majoritairement juive, son discours s'appuie sur les espérances messianiques et en donne la vraie signification à la lumière de la résurrection. Bien que le don des langues ne puisse  manquer d'impressionner son auditoire, il s'attaque d'abord à sa "surdité"…

Quelques années plus tard, le centurion Corneille (10/22) est témoin du même enchaînement des deux guérisons. L'officier romain est un "craignant-Dieu", donc déjà familier de l'écoute juive. Pierre entreprend une longue présentation du ministère de Jésus et de la personnalité qui s'y est révélée. C'est alors que "l'Esprit tombe sur tous ceux qui écoutaient la Parole… ils se mettent à parler en langues et à glorifier Dieu".

= on le supplie afin qu'il lui impose la main, geste religieux traditionnel qui fait appel à une action "d'en haut" pour que son pouvoir s'exerce en faveur d'une personne. Ce n'est pas ainsi que Jésus apporte la guérison. Marc met en évidence trois étapes,  ouvrant chcune à un symbolisme bien précis, relativement facile à décrypter…

1."il prend le sourd-bègue à part de la foule, à l'écart". La séparation d'avec le groupe est soulignée deux fois, ce qui fait ressortir son importance aux yeux de l'évangéliste. Dans les épisodes de guérison, Marc a souvent souligné que la foule pesait par traditionalisme  conservatisme. Il risque d'en être ainsi pour l'ouverture universelle.

2. "il met ses doigts dans ses oreilles"… geste impossible au pluriel, car un doigt a déjà du mal à pénétrer dans le conduit auditif, mais geste expressif en symbolique. Les doigts sont le prolongement actif du bras et de la main. Leur activité "affine" le mouvement et lui permet de réaliser le détail des intentions Il s'agit donc de guérir la surdité non par une "globalité" de la mission de Jésus, mais par une présentation plus affinée de son action concrète.

L'oreille étant perception de la Parole, cette Parole que Dieu adresse à l'homme pour le faire vivre; le symbole va englober la compréhension. "Ouvrir les oreilles" en appelle à une symbolique facile à percevoir en sens d'intelligence, de compréhension, de "sagesse".

3. "il prend de la salive et lui touche la langue". Les historiens discutent beaucoup sur les vertus curatives que les anciennes civilisations attribuaient à la salive. Mais dans le cas présent, le symbolisme semble plus direct. Il ne peut s'agir que de la Parole personnelle de Jésus. Il la transmet à l'infirme et celle-ci "délie le lien de sa langue" en devenant sa nouvelle expression. Avant sa rencontre avec la Parole de Jésus, il "parlait difficilement" mais Jésus lui communique la netteté d'expression dont nous témoignent les évangiles.

A cette place, il faut prendre en compte la mention du "gémissement" de Jésus, de même que le regard qu'il tourne vers le ciel. Mais plusieurs références sont possibles pour déterminer la pensée exacte de Marc. L'expression "Ephphata" est citée en araméen, ce qui suppose l'ancienneté de la tradition sur laquelle l'évangéliste s'appuie. Plusieurs exégètes évoquent le rite baptismal en usage dans la première communauté. Mais la racine du mot "gémissement" se rattache à l'idée de "gêne". Il est donc possible d'évoquer les difficultés rencontrées par Jésus pour vivre son témoignage ou les difficultés rencontrées par les apôtres pour faire évoluer les tendances de la communauté judéo-chrétienne.

Recours aux lois psychologiques humaines

Rien n'empêche de faire le rapprochement avec les conseils éducatifs que développent les sciences humaines. En cette guérison, Jésus recourt à une "bonne" pédagogie. S'il n'y a pas une "vraie" écoute préalable, nous ne pouvons espérer un exposé "sérieux". C'est d'ailleurs le reproche que nous adressons à certains articles ou à certaines émissions. Il ne s'agit pas d'une tendance "moderne", il s'agit d'une exigence fondamentale.

Dans le passé, une fausse spiritualité a entretenu la conception d'une "Parole de Dieu", s'imposant d'elle-même en "révélation externe", sans autre exigence qu'une obéissance aveugle aux "commandements" qui y étaient énoncés… Dans le cadre culturel ancien, les textes bibliques ont souvent adopté ce style. Mais nous savons l'importance que les rabbins juifs accordaient à l'intelligence des Ecritures en préalable de leur mise en œuvre. Par ailleurs, nos connaissances modernes nous mettent en garde contre certains commentaires "primaires".

La "méthode" historique de Jésus reprit l'essentiel de la formation de base qu'avaient rôdée plusieurs siècles d'expérience. Les apôtres furent sans doute reconnaissants d'avoir été formés à cette école lorsqu'ils furent affrontés à l'imprévu de nouvelles cultures. La rédaction des quatre évangiles en est restée marquée. Rappelons-nous les trois "qualités" que Marc soulignait discrètement en présentant la mission de la Parole de Jésus : humanité - efficacité - universalité. Nous n'avons donc pas à entretenir de "complexes", mais à nous réjouir de cette richesse.

Piste possible de réflexion : soigner l'écoute en vue de libérer la Parole

Rappel du fil conducteur de Marc

Le génie de Marc a été de situer entre les deux partages des pains les étapes d'évolution qui ont permis à la jeune Eglise naissante de prendre l'essor qui la menait au large dans la suite de l'histoire. Il ne s'est pas agi d'un recours à des moyens de pression politique, il ne s'est pas agi d'une exploitation du sentiment religieux naturel, il s'est agi d'une nouvelle pensée. Elle remettait en cause une certaine conception de Dieu, une certaine conception de l'homme et, de ce fait, une certaine conception de la religion.

Nous n'avons pas tort de situer Jésus au cœur de ce renouvellement. Mais, comme Marc, il s'agit de prêter attention à la manière effective dont il l'a réalisé. Deux périodes "historiques" sont complémentaires et s'éclairent l'une l'autre. D'une part, rien ne serait crédible, dans la mise en œuvre de cette évolution, s'il n'y avait eu la lumière du témoignage de Jésus. En un court laps de temps, il réussit à présenter l'essentiel de son enseignement, il lui donna une valeur concrète dans le cadre juif du début de notre ère et il en éclaira le "choc"  de façon dramatique par le drame de la croix. Mais, d'autre part - et heureusement pour nous - dès le départ de son engagement, il s'était associé un groupe d'amis. Au regard de l'histoire, ceux-ci furent plus que des témoins, ils furent les artisans privilégiés d'une communauté qu'il importait de construire selon l'Esprit qui leur avait été inculqué. Ceci ne se fit pas sans lenteurs ou hésitations, marquant d'humanité le soutien que Jésus ressuscité avait promis à son Eglise.

Il est fréquent que beaucoup oublient cette double source et "rêvent" d'un prototype "venu d'en haut" ou issu du passé en simple reproduction. Telle n'est pas la présentation de Marc, suivi en cela par Luc dans le récit des Actes des Apôtres. Ils intègrent dans l'action de Jésus les étapes qui ont marqué l'évolution de la première communauté avant qu'elle accède à la pensée "totale" de Jésus : 1. il lui a fallu comprendre le sens de la résurrection comme une présence de Jésus à notre histoire sans en changer les conditions agitées… 2. il lui a fallu rompre avec certaines traditions qui sclérosaient le judaïsme, milieu initial du témoignage… 3. il lui a fallu résister à la tentation d'un clivage où les païens ne recevraient que les miettes du passé… 4. il lui a fallu admettre une universalité totale où chacun trouverait une place "à part entière" dans une communauté de réflexion et de partage… Cet "ensemble" permet de mieux saisir la portée de la guérison du sourd-bègue, dernière étape avant le deuxième partage des pains.

Les trois éléments de la guérison du sourd-bègue

Il s'agit d'un sourd-bègue. Marc est le seul à présenter ce cas d'infirmité. Il est possible que Jésus ait eu l'occasion de soulager une victime de ce handicap, mais, à la place où l'évangéliste situe cette guérison et à la lumière des Actes des Apôtres, il est indéniable qu'il nous présente sous une  expression symbolique les pesanteurs du monde païen. Il le fait en les rapprochant des pesanteurs que Jésus a rencontrées en milieu juif et, de ce fait, suggère une portée universelle à ce qui pourrait paraître un épisode parmi d'autres.

La localisation ne fait d'ailleurs que renforcer cette conviction. Au Nord de la Galilée, la Décapole regroupait une grande diversité de territoires rescapés des  perturbations de l'histoire. Même si l'influence grecque y était devenue majoritaire, leur trait commun émanait des séquelles païenne de leur passé.

Marc nous a habitués à une présentation schématique à portée symbolique. Il suffit donc de suivre son exposé. Il met en évidence trois étapes, ouvrant chacune à un symbolisme bien précis, relativement facile à décrypter : 1."il prend le sourd-bègue à part de la foule… 2. "il met ses doigts dans ses oreilles"…3. "il prend de la salive et lui touche la langue".

Avant de les aborder, il écarte délibérément le geste religieux traditionnel qui consistait à imposer la main, appel à une action intervenant "d'en haut" en vue de solliciter son pouvoir en faveur d'une personne. Ce n'est pas ainsi que Jésus apporte une réponse à la faim des hommes. Non seulement il propose "sa chair et son sang" en nourriture, mais la manière dont il les propose est marquée d'un même souci d'humanité.

1."il prend le sourd-bègue à part de la foule, à l'écart". La séparation d'avec le groupe est soulignée deux fois, ce qui fait ressortir son importance aux yeux de l'évangéliste. Marc a déjà présenté plusieurs exemples de guérison où la foule pesait en traditionalisme et en conservatisme. Il en appelle ici au calme de la réflexion nécessaire à une démarche de vraie liberté.

2. "il met ses doigts dans ses oreilles"… geste impossible au pluriel, car un doigt a déjà du mal à pénétrer dans le conduit auditif, mais geste expressif en symbolique. Les doigts sont le prolongement actif du bras et de la main. Leur activité "affine" le mouvement et lui permet de réaliser le détail des .intentions Il s'agit donc de guérir la surdité native qui handicape tout homme. Ce travail patient ne peut se contenter de la "globalité" de l'exemple de Jésus. Le détail de sa vie sollicite une présentation plus affinée de son action concrète.

Mais, pour en faire vivre, cet exemple a besoin d'être compris. L'oreille étant perception de la Parole, le symbole englobe cette compréhension. A la suite des prophètes, Jésus invitera souvent "ceux qui ont des oreilles" à entendre la Parole. La parabole du semeur soulignera le point commun aux mauvais terrains : "Ils ont entendu la Parole, mais ils ne l'ont pas comprise".

3. "il prend de la salive et lui touche la langue". Les historiens discutent beaucoup sur les vertus curatives que les anciennes civilisations attribuaient à la salive. Mais dans le cas présent, le symbolisme semble plus direct. Il ne peut s'agir que de la Parole personnelle de Jésus. Il la transmet à l'infirme et celle-ci "délie le lien de sa langue" en devenant sa nouvelle expression. Avant sa rencontre avec la Parole de Jésus, il "parlait difficilement" du fait qu'il n'entendait pas. Jésus lui communique la netteté d'expression dont nous témoignent les évangiles

La pédagogie de Jésus à la lumière de Marc

Nous pouvons d'abord remarquer que les trois temps qui marquent cette guérison sont ceux d'une bonne pédagogie. Rien n'empêche de faire le rapprochement avec les conseils éducatifs que développent actuellement les sciences humaines. Dans le passé, une fausse spiritualité a entretenu la conception d'une "Parole de Dieu", s'imposant d'elle-même en "révélation externe", sans autre exigence qu'une obéissance aveugle aux "commandements" qui y étaient énoncés… Marc nous libère de ce complexe en même temps qu'il nous rappelle une richesse d'humanité qui a servi l'universalité bien avant les analyses des publications modernes.

= Nous aurions tendance à sous-estimer la première démarche où Jésus entraîne le malade "à l'écart de la foule". Effectivement il est possible d'y voir une volonté de discrétion. Celle-ci ne sera d'ailleurs pas respectée par la réaction finale de l'entourage. Mais il est tout aussi normal d'y voir le symbole d'une exigence élémentaire : lorsqu'il s'agit de rapports humains qui favorisent l'évolution personnelle, l'ambiance joue un rôle essentiel. Les éducateurs et les enseignants s'y efforcent  et nous-mêmes cherchons ce calme pour aborder certaines questions individuelles.

= La matérialité des "doigts dans les oreilles" est impossible, mais le symbolisme est parlant. Constamment, pour mieux exprimer des sujets de connaissances, nous "affinons" leur approche. Nous ajoutons des "explications" plus précises, susceptibles d'éclairer ou de faire communier aux réactions des personnes concernées. Si un fait ne bénéficie pas d'une bonne présentation ou si un enseignement n'est pas assorti d'une explication suffisante, nous redoutons qu'ils ne puissent être assimilés en applications pratiques. Documentation et méthode s'imposent à un exposé "sérieux". Il ne s'agit pas d'une tendance "moderne", il s'agit d'une exigence fondamentale.

= Quant à la nécessité de "serrer" de près le vocabulaire initial, elle s'impose à plus d'un titre. Initialement la pensée exprimée par Jésus était originale par rapport aux conceptions et aux expressions du passé juif. En outre, pour être compris de ses contemporains, Jésus a du faire appel à un vocabulaire précis, tributaire d'une civilisation et d'une histoire. Ce cadre était nécessaire pour faire de sa Parole une Parole "digne d'être appelé humaine" en raison de son incarnation. C'est là le "terreau" auquel tout enseignement chrétien devra revenir.

Pourtant, deux dangers menaçaient sa transmission et ont lourdement pesé sur elle au fil des siècles. En premier, les commentaires l'ont souvent surchargée à contre sens de son originalité, empruntant aux clichés religieux habituels sans prendre conscience que Jésus les avait mis en cause. Par ailleurs, il n'existe pas de vocabulaire universel, les mots changent de sens selon le donné culturel des différentes civilisations. Leur simple répétition risque de trahir la Parole dont on les tire. Un effort s'impose donc pour sortir celle-ci des définitions ou des dogmes.

Bien entendu, il ne s'agit pas de recourir à la phonétique originelle, elle ne ferait qu'ajouter à l'incompréhension. Il s'agit d'un minimum d'effort pour saisir la pensée de Jésus et, comme les évangélistes, garder sa qualité de Bonne Nouvelle au long de sa diffusion en langue nouvelle.

Lumière sur la formation des apôtres

Au moment où il écrivait, Marc bénéficiait d'un recul suffisant pour constater les bienfaits de cette pédagogie au cours des deux premiers temps de l'aventure chrétienne, à savoir la formation des apôtres et le style qu'ils ont adopté ensuite pour "réussir" la mission qui leur était confiée.

Il est facile de discerner les choix de Jésus en faveur des trois étapes pédagogiques dont nous venons de parler. Certes, à cette époque, il était courant qu'un docteur de la Loi entraîne ses disciples dans une "mission" de village en village. Pourtant les évangiles ne nous cachent pas l'influence profonde de ces instants de vie commune et de partage à l'écart des foules.

Ils ne nous cachent pas plus les lenteurs et les difficultés pour que les enseignements entendus en prédication publique "entrent dans les oreilles" des disciples. Nous en avions l'exemple dimanche dernier au sujet du pur et de l'impur. Marc osait même parler d'une certaine lassitude de Jésus à ce sujet : "Vous aussi, vous êtes à ce point sans intelligence"

Quant à la Parole qu'ils eurent à annoncer, les derniers versets de l'évangile complèteront les directives limitées que Jésus leur avait donné avant sa résurrection. "Allez dans le monde entier, proclamez l'évangile à toute la création". Les paroles de Jésus étaient désormais "leurs" paroles.

Lumière sur l'engagement missionnaire des apôtres

C'est bien ce que réussirent les disciples, mais les Actes des Apôtres nous permettent de mesurer comment ils durent assimiler le symbolisme de la guérison du sourd-bègue en une double application.

Malgré la formation directe reçue de Jésus, nous voyons la première communauté chrétienne "bégayer" lorsqu'il s'agit de s'ouvrir au monde païen. Nous en parlions dimanche dernier: pendant plus de six ans, elle est restée comme paralysée par un judéo-christianisme qui nous étonne. Il fallut un renouveau de mémoire et d'intelligence pour saisir la relativité des traditions et ne pas en surcharger la présentation de la foi. Simultanément apparaissait la nécessité de "mettre sur les lèvres" des prédicateurs "la Parole même de Jésus". C'est alors que furent rédigés les évangiles, selon le style direct que nous leur connaissons…

Mais, nous mesurons principalement l'influence de la méthode pédagogique de Jésus lors de la diffusion de la foi chrétienne. Au lendemain de Pâques, les apôtres se trouvaient concrètement face à une surdité générale, dans une situation proche de celle de Jésus. Leurs auditeurs juifs ne comprenaient pas le messianisme dont ils témoignaient et leurs auditeurs païens avaient peu conscience de son universalité. Il leur parut naturel de s'inspirer de la formation qu'ils avaient reçue.

Ils s'attaquèrent en premier aux incompréhensions ambiantes en se référant "aux doigts du témoignage". Au jour de la Pentecôte (2/1), s'adressant à une foule majoritairement juive, Pierre commencera par rappeler "les signes concrets que Jésus a opérés" au milieu de ses contemporains. Quelques années plus tard, répondant à la demande du centurion Corneille en vue de son baptême, il entreprendra une longue présentation du ministère de Jésus et de la personnalité qui s'y est révélée.

La notion de Parole viendra ensuite. Elle cherchait d'abord à répondre aux conditions pratiques de communautés où beaucoup ne savaient ni lire, ni écrire. Elle se chargea ensuite de la densité que nous lui connaissons en vue de mieux connaître la pensée de Jésus et de mieux y puiser la vitalité qu'elle diffuse. . .

Lumière sur la mission chrétienne actuelle

Un dernier avantage de la présentation de Marc mérite d'être souligné. Il réside dans le fait que la transposition est facile en rapport avec notre actualité. Les trois étapes qui ressortent de cet épisode conservent leur densité tant pour notre dialogue avec le monde incroyant que pour la vie interne de nos communautés.

La mise à l'écart des foules devient aujourd'hui une nécessité pour résister aux pressions collectives. Par influence des médias, il ne s'agit plus seulement de la diversité des goûts, il s'agit des convictions et des orientations de vie. Le risque est grand de se noyer dans une masse sans âme. Encore faut-il que ces temps soient des temps nourrissants de rencontre et de partage.

Il est courant de parler de l'influence de la foi chrétienne dans la civilisation occidentale. C'est là une illusion majeure qui entraîne avec elle nombre d'illusions annexes. Car comment nos contemporains pourraient-ils être sensibles au témoignage de Jésus alors qu'ils en ignorent la densité d'humanité et se contentent d'une référence globale concernant sa pensée comme son action ? Or, cette densité ne peut apparaître que dans le détail de l'engagement de Jésus. Le plus souvent, leur catéchisme les a mis à l’écoute d'une doctrine abstraite et non en attention à un ami personnel. Et que dire de la "surdité involontaire" de ceux et celles qui n'ont eu comme information que les échos d'une rumeur collective.

Malgré la simplicité souhaitée par le dernier Concile, la Parole de Jésus est loin d'avoir acquis la place essentielle qui lui revient. Il s'ensuit la persistance des faux-sens accumulés par les perspectives morales ou sociologiques des siècles passés. Nous sommes souvent loin des conceptions qu'explicitent les évangiles lorsque Jésus parle de Dieu et de son engagement créateur, lorsqu'il parle de l'homme et de son épanouissement, lorsqu'il parle des rapports entre les hommes en amour mutuel et souci des plus pauvres

"Il a bien fait toutes choses, y compris faire entendre les sourds et parler les muets". Encore faut-il dépasser le stade de l'admiration…

Mise à jour le Vendredi, 07 Septembre 2012 08:04
 
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