Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 22ème Dimanche du temps ordinaire

Actualité

Après avoir eu recours aux textes de Jean au long de plusieurs dimanches, nous retrouvons des textes de Marc. De façon générale, les assemblées ne sont pas préparées à des changements d'évangéliste en cours d'année. Ce  handicap est d'autant plus sérieux que le symbole du partage des pains suscite deux réflexions complémentaires selon Marc et selon Jean. L'habitude de penser "l'évangile en un seul" risque d'avoir des conséquences désastreuses au détriment du deuxième évangéliste.

Evangile

Evangile selon saint Marc 7/1-23

3ème développement : une Parole partagée en nourriture pour tous… du partage de la Parole en milieu juif au partage en milieu païen  

e) Enseignement critique du Christ à l’encontre des traditions

en caractères différents, les passages non retenus par la liturgie

reproche d'impureté, au nom de la tradition

Et s'assemblent auprès de lui les pharisiens et quelques-uns des scribes venus de Jérusalem. Et voyant que quelques-uns de ses disciples mangent les pains avec des mains souillées, c'est-à-dire non lavées.

inclusion explicative pour information de lecteurs non juifs

car les pharisiens et tous juifs ne mangent pas s'ils ne se sont pas lavé les mains jusqu'au coude en gardant la Tradition des anciens

et au retour du marché, ils ne mangent pas s'ils ne se sont baignés

et il y a beaucoup d'autres pratiques qu'ils ont reçues à garder : lavages, baptêmes de coupes et de vases, et de plats de cuivre et de nattes

Et donc, les pharisiens et les scribes l'interrogent :

en raison de quoi tes disciples ne marchent-ils pas selon la tradition des anciens, mais mangent le pain avec des mains souillées?

réponse à destination des pharisiens contre les fausses traditions

référence d'Ecriture : Celui-ci leur dit :

Isaïe a bien prophétisé au sujet de vous, les hypocrites, comme il est écrit : "Ce peuple-là m'honorent des lèvres; or leur cœur est éloigné, loin de moi Or vainement ils me vénèrent en enseignant comme enseignements des préceptes d'hommes." (29/13)

Laissant le commandement de Dieu, vous gardez la tradition des hommes

exemple pratique de cette déformation dans l'interprétation de la Loi : Et il leur disait :

Vous repoussez bien le commandement afin de faire tenir votre tradition.

Car Moïse dit : Honore ton père et ta mère et : Celui qui dit du mal de père ou mère, qu'il finisse de mort. Or vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : ce par quoi tu serais aidé de moi est "qorban", c'est-à-dire offrande consacrée, vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou sa mère, annulant la Parole de Dieu pour votre tradition que vous vous êtes livrée.

Et vous faites beaucoup de choses pareilles du même genre.

Complément concernant l'état d'esprit à propos du pur et de l'impur

enseignement à la foule

Et de nouveau appelant auprès de lui la foule, il leur disait :

Entendez-moi tous et comprenez : il n'est rien venant du dehors de l'homme qui pénétrant en lui peut le souiller mais les choses qui s'en vont de l'homme sont celles qui souillent l'homme. Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende !

explication aux disciples

Et lorsqu'il fut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l'interrogeaient sur la parabole

Et il leur dit : Ainsi, vous-aussi, vous êtes sans compréhension ?

Ne réalisez-vous pas que tout ce qui vient du dehors, en pénétrant dans l'homme ne peut le souiller; parce que cela ne pénètre pas dans son cœur, mais dans son ventre et s'en va au lieu d'aisance ?

Il purifiait ainsi tous les aliments

Or il disait : Ce qui s'en va de l'homme, cela souille l'homme, car c'est du dedans, hors du cœur des hommes que s'en vont les desseins mauvais, inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudence, œil méchant, blasphème, vanité, déraison. Toutes ces choses méchantes s'en vont du dedans et elles souillent l'homme.

Retrouver le fil conducteur de Marc

En première partie de son œuvre, Marc invite son lecteur à passer de "Jésus de Nazareth" à "Jésus Messie", en regardant son engagement historique sous trois angles : une Parole mise en service de guérison… une Parole appelée à être semée pour porter fruit… une Parole partagée en nourriture pour tous… Trois qualités se dégagent : humanité - efficacité - universalité.

L'auteur construit son troisième développement, celui qui développe le caractère nourrissant de la Parole, sur un dédoublement du partage des pains. Le premier, sur la rive Ouest du lac, symbolise le rayonnement de la Parole en milieu juif. Le second, sur la rive Est, symbolise le rayonnement en milieu païen. Celui-ci sera principalement le fruit de l'activité des apôtres, mais Marc tient à souligner son enracinement et la similitude étroite qui permettra au dynamisme "nourrissant" de la Parole d'atteindre "toute la création".

Au moment où il écrit, Marc sait que ce "passage à l'universel" ne s'est pas fait sans ruptures par rapport au milieu juif. De façon très habile dans sa présentation, il inscrit dans la volonté du Seigneur ce que nous pouvons lire dans les Actes des Apôtres comme étapes de l'évolution qui s'est imposée à la primitive église. Il est facile de lire à cette lumière les différents enseignements ou épisodes qui constituent le petit ensemble intermédiaire présenté entre les deux partages des pains.

Il est important de saisir cette "clé" de composition. Le découpage liturgique risque d'estomper "l'organisation" de l'évangéliste, d'autant plus qu'il passe sous silence le deuxième partage. Les commentaires dispersent souvent la réflexion en ne parlant pas du lien qui existe entre les différents thèmes abordés. Or, d'une part, nous y retrouvons les trois qualités: humanité - efficacité - universalité. Mais d'autre part, leur "enchaînement" invite à réfléchir au travail d'évolution qui s'impose à l'Eglise de tous les temps. En continuité, après la critique des traditions, Marc évoquera la timide ouverture aux païens avant qu'il ne leur soit donné une place "à part entière".

Intégrer les éléments historiques sans se laisser enfermer par eux

Deux "tentations" guettent les commentaires. A proprement parler, il ne s'agit pas de tentations, mais du risque habituel d'en "rester à la forme" alors que l'évangéliste, discrètement, nous fournit des éléments de réflexion beaucoup plus universels.

La tentation d'actualité est légitime. Les "ouvertures" du Concile Vatican 2 avaient ouvert de nombreuses espérances. Or, il faut reconnaître qu'une stagnation est intervenue dans les évolutions. Sans aller jusqu'à l'intégrisme, nombre de chrétiens sont actuellement contaminés par un "traditionalisme" fort dommageable. Cette réaction, plus spontanée que réfléchie, pose des question par rapport à l'incroyance ambiante mais elle devrait également en poser quant à la référence chrétienne que l'on invoque fréquemment.

Il est donc légitime de s’appuyer sur le passage de ce dimanche pour dénoncer les faux arguments qui tentent d'excuser la passivité. L'exemple de Jésus face au traditionalisme des pharisiens condamne à jamais une telle attitude.

La tentation historique est également légitime, car, tout en la dépassant, Marc appuie sa réflexion sur l'expérience de l'Eglise primitive. En arrière-plan, nous constatons une parfaite concordance avec ce que nous livrent les Actes des apôtres. Selon son habitude, l'évangéliste fait donc le lien entre les décisions qui ont été prises sous la pression d'une nouvelle "actualité" et la tournure d'esprit que Jésus avait inculqué à ses amis au long des années de vie commune.

Il peut être intéressant, à titre personnel, de mesurer comment cette critique des traditions a pris un singulier relief au deuxième temps de l'histoire de l'Eglise. Elle est alors passée du stade d'enseignement au stade concret de lumière pour résoudre les problèmes "historiques" que les apôtres avaient à résoudre.

1ére étape : Lors de son ministère, Jésus a adressé de nombreuses critiques aux dérives qui marquaient certaines traditions et surtout à la tournure d'esprit pharisienne qui en faisait un absolu. Les reproches qui lui sont adressés par ses adversaires étaient justifiés, car il manifestait une grande liberté à l'encontre de la minutie avec laquelle la Loi était interprétée. Sous prétexte que la "Loi écrite" correspondait à une ancienne civilisation, la "Loi orale "ou "tradition des anciens" l'avait supplantée et avait fini par imposer une somme de prescriptions inimaginable.

Mais, en formulant ces critiques, apparemment, Jésus restait dans une "ambiance juive". Avant lui, les prophètes avaient dénoncé un tel état d'esprit et d'autres rabbins s'exprimaient en termes équivalents. Il n'était pas le seul à rappeler que "le sabbat a été fait pour l'homme et non pas l'homme pour le sabbat". "L'humanisme" qu'il mettait en valeur était présent dans la pensée israélite malgré les restrictions qui l'étouffaient.

2ème étape : Au lendemain de la résurrection, un nouveau "rythme" s'imposa au groupe des disciples. Nous les imaginons souvent comme "libérés" des structures juives. C'est oublier l'ambiance progressive que Jésus avait respectée pour soutenir le premier temps de leur évolution et c'est oublier les conditions réelles de leur nouvelle situation. Les souvenirs tout comme les mentalités étaient empreintes de judaïsme. Matériellement Jésus n'était pas sorti des frontières de Palestine. Pour se faire comprendre de ses contemporains il s'était exprimé en araméen, s'était appuyé sur le patrimoine religieux passé et avait fait appel aux modèles de pensée sémites. Ce judaïsme avait d'ailleurs facilité sa prédication tout comme l'adhésion de nombreux disciples. Après Pâques, même le "scandale" de la croix se trouvait éclairé d'une ligne de pensée juive, celle du serviteur souffrant selon Isaïe.

N'attribuons pas aux apôtres un "calcul" en vue de rester juif pour bénéficier d'une plus grande audience. Bien entendu, le recul nous permet de mesurer les "points de rupture" qui deviendront des "points d'ouverture" vers l'universel. Mais, en toute sincérité, les apôtres restaient juifs avec tout ce que cela comportait comme incidences culturelles, religieuses et sociales. Le "capital chrétien" dont les avait nourris la vie avec le Maître cohabitait avec la majeure partie du matériau juif dont ils avaient hérité dans leur enfance.

Pour s'en convaincre, il suffit de voir les réactions de Pierre et des autres apôtres lorsque la demande du centurion Corneille, vers l'an 36, oblige à remette en cause les habitudes judéo-chrétiennes.

"Pierre monta sur la terrasse,… Il sentit la faim et voulut quelque chose. Or, pendant qu'on lui préparait à manger, il tomba en extase. Il voit le ciel ouvert et un objet semblable à une grande nappe nouée aux quatre coins en descendre vers la terre. Et dedans il y avait tous les quadrupèdes et les reptiles, et tous les oiseaux du ciel.

Une voix lui dit alors : " Allons, Pierre, immole et mange." Mais Pierre répondit : " Oh non ! Seigneur, car je n'ai jamais rien mangé de souillé ni d'impur! " De nouveau, une seconde fois, la voix lui parle : " Ce que Dieu a purifié, toi, ne le dis pas souillé ! " Cela se répéta par trois fois et aussitôt l'objet fut remporté au ciel."

En arrivant chez Corneille, Pierre s'adresse '"aux gens qui se sont réunis en grand nombre. Vous le savez, il est absolument interdit pour un juif d'avoir des relations suivies avec un étranger ou même d'entrer chez lui. Mais Dieu vient de me montrer, à moi, qu'il ne faut appeler aucun homme souillé ou impur. Aussi n'ai-je fait aucune difficulté pour me rendre à votre appel."

Cette évolution était loin d'être admise puisque, lorsque Pierre monte ensuite à Jérusalem, il est pris à partie par quelques membres de la communauté chrétienne. "Pourquoi es-tu entré chez des incirconcis et as-tu mangé avec eux?" Le raisonnement était simple : pouvait-on comprendre le message et le témoignage de Jésus sans un minimum de "formation juive" ? La chose paraissait possible en faveur des samaritains qui restaient attachés à la Loi mosaïque, étudiaient des livres sacrés proches de ceux de Jérusalem et pratiquaient la circoncision. Cette ouverture pouvait être étendue aux "craignant-Dieu", païens admis dans les communautés juives après un temps de formation et soumis à des exigences juives restreintes portant sur le sabbat, les règles alimentaires et les pèlerinages.

Mais elle paraissait dangereuse au delà de ces cercles restreints. Beaucoup estimaient que le message de Jésus exigeait une culture juive et que les exigences qui découlaient de la foi chrétienne étaient menacées sous la pression des mœurs dissolues des païens. Paul n'écrit-il pas aux Galates vers 56 : "Nous sommes, nous, des juifs de naissance et non de ces pécheurs de païens."

3ème étape : Il était inévitable que plusieurs influences se conjuguent pour créer une situation confuse qui mettait en péril la survie de la jeune pensée chrétienne.

Le judaïsme était loin d'être unitaire. Du fait de la "Dispersion" d'un grand nombre de ses fidèles, un clivage le marquait. Une tendance dite "grecque" était favorable à une relative ouverture et à une adaptation aux conditions contemporaines. Une tendance dite "hébreu" tenait pour un attachement strict au passé et aux prescriptions de la Loi.

A l'intérieur des communautés chrétiennes, la réflexion se poursuivait. L'enseignement que nous lisons aujourd'hui travaillait les esprits et l'universalité qui se lisait dans la pensée de certains prophètes temporisait une lecture "idéalisée" de la situation passée.

Nous devons à la sagesse des responsables d'avoir perçu les enjeux de cette crise et d'avoir eu recours à un premier "Concile" pour préciser de nouvelles orientations (48-49). Le compte-rendu qu'en livre Luc est révélateur d'un mûrissement de la pensée chrétienne. Le discours de Pierre traduit particulièrement un double cheminement d'une part le passé est relativisé quant au "joug que ni nos pères, ni nous-mêmes n'avons eu la force de porter", d'autre part la décision est prise de n'imposer qu'un minimum concernant les règles alimentaires.

Par la suite, quelques tentatives furent menées pour un retour en arrière et perturbèrent certaines communautés. Ceci explique sans doute l'importance que Marc donne à cette question de l'accès à une véritable universalité. Mais nous ne pouvons oublier la perspective générale de son œuvre, plus qu'une question d'organisation, c'est la foi au Christ qui est en jeu: passer de "Jésus de Nazareth à Messie" implique une attention spéciale à ce "signe".

Quelques remarques concernant le texte de Marc

= Le texte se compose de deux parties différentes :

La première concerne les traditions pharisaïques. Matthieu mettra en cause l'état d'esprit qui "utilise" et "contamine" l'obéissance aux prescriptions de la Loi en donnant bonne conscience. Marc les aborde "de front" en leur adressant un reproche essentiel : ce ne sont que des "préceptes humains", il importe de ne pas les auréoler d'un caractère divin. Leur but essentiel est celui d'un épanouissement concret en faveur des fidèles.

Marc y ajoute un enseignement sur le pur et l'impur. En disposition littéraire, il est évident qu'il s'agit d'un supplément. Ce point de réflexion apparaît donc à l'auteur comme lié à la question des traditions en "fausse justification". Effectivement, la liste des "interdits juifs" que dresse la quatrième section du livre du Lévitique est présentée comme un "code de sainteté", elle envisage tout ce qui fait obstacle à une communion vitale avec Dieu. Elle prend place après les règles liturgiques et la référence au "sang" y tient une grande place selon les conceptions de l'époque. L'évangéliste n'a donc pas tort de situer cette distinction pur-impur comme base de nombreuses traditions, mais il ramène également à un authentique service de l'homme, car, dans le passé, l'impureté était indépendante qu'une quelconque volonté personnelle.

= L'ensemble est construit principalement sur les questions de purification relatives aux repas. Nous pouvons être étonnés de ne pas voir figurer des ruptures qui nous paraissent plus importantes comme celle de la circoncision. A la lumière des Actes des Apôtres et des lettres de Paul, il semble que cette question ait été résolue rapidement dans les premières communautés chrétiennes. En 48-49, le Concile de Jérusalem ne l'aborde même pas. Par contre, la lettre aux Galates (2/11), écrite vers 56, témoigne d'une dualité de repas dans la communauté d'Antioche. Les "circoncis" se réunissent à part des "païens". Sans doute, cette séparation affectait les repas eucharistiques, d'où les protestations de Paul.

Dans sa critique des traditions, Marc s'attache donc aux critiques "juives" concernant les préludes aux repas. Bien entendu, pour les opposants, le "repas du Seigneur" était assimilé aux formes quotidiennes de nourriture.

= Sous prétexte de brièveté, la liturgie passe sous silence l'exemple qui met en cause la dérive des traditions. Il était admis que l'on pouvait faire offrande au trésor du Temple des ressources qui pouvaient servir à assister père et mère dans leur vieillesse. Jésus accentue ainsi sa critique des traditions en signalant un cas flagrant de "déviation" de la Loi.

Un autre nom, la "Loi orale", servait à désigner la "tradition des anciens". Il permet de mieux comprendre ce qui était en jeu dans les discussions. La Torah écrite jouissait d'une autorité indiscutable. Elle avait été dictée par Dieu à Moïse, elle réglait la vie du peuple dans tous les domaines et se présentait comme une alliance qui faisait de la nation juive une nation choisie de préférence à toutes les autres. Mais les textes écrits ne contenaient souvent que des dispositions générales. Des conditions concrètes nouvelles soulevaient des questions que les réponses anciennes n'éclairaient pas directement. Or la Loi visait la vie actuelle du peuple telle que Dieu désirait la conduire.

D'où un travail sans cesse renouvelé de réinterprétation et d'adaptation, régi par des règles précises qu'observaient les Docteurs de la Loi formés spécialement à cette responsabilité. Hormis pour les sadducéens, la même valeur et la même force contraignante étaient attachées aux deux formes de la Torah, il s'agissait de l'expression unique de la volonté de Dieu.

Dès lors, il est facile de comprendre la portée de la citation d'Isaïe lorsque Jésus émet des doutes sur la caution divine dont les pharisiens se réclament. Leurs enseignements ne sont que "des préceptes d'hommes".

 

Piste possible de réflexion : "l'illusion" des traditions …

Après avoir bénéficié, pendant plusieurs dimanches, de la réflexion de Jean sur Jésus-Pain de vie, nous retrouvons l'évangile de Marc. Il serait artificiel de chercher à "amortir" ce retour. La complémentarité des évangiles est une des richesses de notre foi, mais elle implique de tenir compte de l'optique de réflexion que chaque auteur propose. Le témoignage de Jésus n'est pas en cause. Mais, Marc n'est pas Jean et il serait appauvrissant de l'ignorer.

Retrouver le fil conducteur de Marc

Une apparence de lien pourrait être présentée dans le signe commun du partage des pains. Autant signaler sa faiblesse. Jean méditait sur la densité de la nourriture que Jésus nous offre, il insistait sur le fait que sa présence ressuscitée activait l'épanouissement réaliste de notre humanité. Marc partage la même conviction mais il s'attarde sur la réalisation concrète de ce rayonnement à partir de la Parole que Jésus nous a confiée.

Il l'intègre dans le cheminement qui nous invite à passer de "Jésus de Nazareth" à "Jésus Messie". Il nous proposait de lire l'engagement historique de Jésus sous trois angles progressifs: une Parole mise en service de guérison… une Parole appelée à être semée pour porter fruit… une Parole partagée en nourriture pour tous… Nous en étions restés au troisième regard. Marc en poursuit la présentation en dédoublant le partage des pains. Le premier partage, sur la rive Ouest du lac, symbolise le rayonnement de la Parole en milieu juif. Le second partage, sur la rive Est, symbolise le rayonnement en milieu païen. Il est certain que celui-ci sera principalement le fruit de l'activité des apôtres, mais l'évangéliste tient à souligner son enracinement et la similitude étroite qui permettra au dynamisme "nourrissant" de la Parole d'atteindre "toute la création".

Entre les deux partages, l'évangéliste présente les différentes étapes de l'évolution qu'il estime nécessaire pour atteindre l'universalité. En lisant les Actes des Apôtres, nous pouvons constater qu'elles correspondent globalement aux étapes qui se sont imposées à la première communauté chrétienne : juste conception de la résurrection de Jésus, poursuite d'une activité de guérison, rupture avec les traditions juives, accueil des païens à part entière, libération d'une nouvelle parole de leur part, partage d'une même vie de foi.

Il est important de saisir cette "clé" de composition. Marc ne cherche pas à faire œuvre d'historien. Il réfléchit à un "enchaînement" qui a réussi au moment où il écrit et cela sans trahir la source à laquelle il puisait. Il pressent que ce travail d'évolution s'imposera à l'Eglise de tous les temps lors des mutations qui jalonneront son parcours.

La triple "expérience" de Marc

Il nous est relativement facile de percevoir les trois éléments "historiques" sous-jacents à la réflexion de l'auteur.

Le premier concerne l'attitude très libre de Jésus vis-à-vis des traditions. Marc évoque les remarques des scribes lorsque Jésus prend place à la table des pécheurs. Une ambiance de suspicion entoure la guérison de l'homme à la main desséchée le jour du sabbat. Le désaccord est explicite en ce qui concerne le jeûne. Autant de bouleversements qui contrastaient avec l'ordre religieux sur lequel les pharisiens exerçaient leur influence.

Le deuxième élément était intervenu après Pâques. Les disciples avaient dû faire face à une nouvelle organisation de leur groupe, car il ne semble pas que Jésus leur ait laissé de directives précises. Tout naturellement ils avaient intégré la plupart des traditions pratiques qui rythmaient la vie juive, ils restaient fidèles à la prière du Temple et y ajoutaient de façon spontanée le repas du Seigneur. En toute sincérité, ils demeuraient juifs avec ce que cela comportait comme incidences culturelles et sociales. Le capital chrétien dont les avait nourris la vie avec leur Maître cohabitait avec la majeure partie du matériau juif de leur première formation.

Mais tous étaient convaincus que ce capital chrétien était porteur d'un dynamisme vers l'universel. Cette conviction engendra leur rayonnement au delà des milieux juifs, mais elle posa en même temps la question des traditions. Ce qui avait servi à mieux comprendre la messianité de Jésus devenait pesanteur pour l'insertion de la foi chrétienne en de nouvelles civilisations. C'est alors que fut vraiment assimilé l'enseignement qui avait été développé sur ce sujet. Marc se souvenait que les réticences n'avaient pas manqué. D'où la place importante qu'il donne aux "ruptures" qui conduisent au deuxième partage des pains.

Un troisième élément était intervenu dans la réflexion de l'évangéliste. Les lettres de Paul témoignent d'un certain relâchement. A Corinthe, le repas du Seigneur ne bénéficie plus du respect religieux que maintenaient les traditions juives. Il ne suffit donc pas de dénoncer les déviations d'autrefois. Il importe de garder l'équilibre pour nourrir une nouvelle actualité.

La naissance des traditions = les exigences d'un" présent"

Nous pouvons remarquer que Marc, à la différence de Matthieu, invite à réfléchir aux "traditions" en elles-mêmes avant d'en souligner les dérives possibles. L'expérience de la première communauté chrétienne était là pour lui rappeler l'origine et la relativité des traditions. Contrairement à ce qui est souvent avancé, elles ne tombent pas du ciel. Elles répondent à la nécessité d'une organisation. Une vie en groupe nécessite un cadre et lorsque ce groupe se veut porteur d'un idéal ce cadre en est forcément imprégné. Il joue un rôle interne pour entretenir le respect des valeurs auxquelles tous adhèrent et il joue également un rôle externe pour en témoigner. L'anarchie aboutit nécessairement à l'éclatement de toute communauté.

En rappelant que les traditions sont des "préceptes d'hommes", Marc ne dénigre pas leur efficacité première. Il sait qu'à l'origine nombre de traditions juives correspondaient à des traditions du monde sémitique nomade. Elles n'ont pas été "empruntées" à cette civilisation, elles en faisaient partie et elles rappellent un donné historique d'origine, à savoir que le peuple juif a été fédération de tribus nomades et a donc été marqué d'une différence commune avec les traditions sédentaires.

Plus tard, les aléas des occupations assyrienne et babylonienne entraîneront le rapprochement des traditions en vue de la survie du peuple juif. Les grandes fêtes adopteront alors un double visage, insufflant dans la référence agraire le souvenir nomade de l'Exode.

Les règles de pureté que précise le livre du Lévitique reposaient sur une conception commune aux religions anciennes lorsqu’étaient évoqués les rapports entre le monde divin et les hommes. Elles se concentrent sur des rites et non sur des actes moraux. La pureté est perdue par des contacts matériels, indépendamment de toute responsabilité morale. Mais il est certain que dans la foi biblique, la notion de pureté a facilité la montée progressive vers un idéal religieux et moral.

Les "dangers" des traditions

= Le premier danger tient au fait que les traditions sont beaucoup moins "traditionnelles" qu'on ne le prétend ou qu'on ne le pense. Marc ne bénéficiait pas des connaissances historiques dont nous disposons actuellement mais il en soupçonnait les conclusions. L'ancienneté d'une tradition paraît relative lorsqu'on connaît mieux celles dont elle a pris la place à un moment donné de l'histoire. Aujourd'hui, il n'est plus hasardeux d'avancer que toute tradition est bien le produit d'une réflexion humaine. L'analyse des mutations de l'environnement ou des fluctuations des événements nous aide à comprendre à la fois l'origine et le visage de toute tradition.

= Et pourtant, l'illusion de l'ancienneté demeure incrustée dans les esprits. C'est que le deuxième danger des traditions vient de leur prétention à l'absolu. Cette prétention répond au désir de sécurité que chacun porte en soi, mais que beaucoup font dériver en passivité et conservatisme. On finit par s'habituer au cadre de vie, même si, oralement, on proteste contre certaines de ses exigences. Les traditions ont pris naissance dans un cadre culturel passé, elles le reflètent et risquent d'entretenir l'illusion d'une efficacité universelle. Or leur parfaite adaptation à une époque n'entraîne pas nécessairement leur adaptation à toute époque. Elles ont toujours besoin d'être "décantées".

= Le troisième danger vient d'une survalorisation des détails au point d'en oublier l'essentiel qui les justifie. En raison du vocabulaire, nous risquons de mal percevoir ce que représentait la "tradition des anciens", une autre expression est plus suggestive, elle était souvent appelée "Loi orale" pour la distinguer de la "Loi écrite".

Pour un juif, l'obéissance à la "Loi écrite" était au cœur de sa foi. Cette Loi avait été dictée par Dieu à Moïse, elle réglait la vie du peuple dans tous les domaines et se présentait comme une alliance qui faisait de la nation juive une nation choisie de préférence à toutes les autres. Mais cette Loi visait la vie actuelle du peuple telle que Dieu désirait la conduire. Or les textes écrits ne contenaient souvent que des dispositions générales. Des conditions nouvelles soulevaient des questions que les réponses anciennes n'éclairaient pas directement.

Ce "décalage" pratique permet de mieux comprendre ce qui était en jeu dans les discussions. La Torah écrite gardait une autorité indiscutable mais sa "sainteté concrète" exigeait un travail sans cesse renouvelé de réinterprétation et d'adaptation. Celui-ci était régi par des règles précises qu'observaient les Docteurs de la Loi formés spécialement à cette responsabilité. Hormis pour les sadducéens, la même valeur et la même force contraignante étaient attachées aux deux formes de la Torah, il s'agissait de l'expression unique de la volonté de Dieu.

= La liturgie de ce dimanche omet l'exemple flagrant du quatrième danger que Jésus dénonçait, celui des aménagements. A son époque, la tradition des anciens dispensait du devoir d'assister père et mère si l'on donnait au trésor du Temple les biens nécessaires pour les assister. La contradiction était flagrante avec le verset de la Loi qui recommandait "d'honorer son père et sa mère". Sur ce point, Matthieu soulignera plus que Marc le danger d'hypocrisie qui guette les pharisiens à la fois dans leur interprétation et dans leur prétention à suivre scrupuleusement les multiples détails qu'ils tiraient des textes passés.

= En glissant à cette place l'enseignement de Jésus sur le pur et l'impur, le deuxième évangéliste ajoute un autre danger, plus sournois, la référence à Dieu ou plus exactement la   référence au visage de Dieu que suggère à toute époque l'imaginaire humain. Il est possible de parler du virus religieux qui contamine ce domaine comme il en contamine tant d'autres. Une fausse conception du monde divin engendre une fausse conception de l'homme et un durcissement de ses rapports avec ce monde.

La lutte de Jésus contre cette déshumanisation marquait la première partie de notre passage. Elle se trouve accentuée dans ces versets. Pourtant, la demande d'explication qui émane des disciples en dit long sur la persistance des déviations communes.

= Marc ne fait que suggérer un dernier danger sur lequel Luc donnera davantage de détails, à savoir le "retard d'universalité". Nous avons décelé combien ce danger était sous-jacent à son esprit. Les traditions prennent naissance dans un cadre culturel marqué de traits spécifiques : modèles de pensée, symbolismes, vocabulaire... Aux premiers temps, ils facilitent la foi et, de ce fait, ces traits prennent de l'importance. Mais aux yeux des observateurs "extérieurs", ils conditionnent un premier jugement. Parfois celui-ci est positif, mais il risque également d'être négatif et de bloquer la recherche nécessaire à une adhésion plus franche.

Quelles leçons tirer pour aujourd'hui ?

Nous vivons à une époque où il semblerait que les traditions n'ont pas bonne presse en de multiples domaines. Gardons-nous cependant de diminuer notre vigilance sur la nécessité de leur évolution, car le domaine religieux est souvent le "refuge" de nombreux conservatismes. Cela était vrai au temps de Jésus face à la suprématie romaine et à la montée de l'influence de la pensée grecque. Cela reste vrai aujourd'hui.

Veiller aux évolutions concernant le cadre…

La foi chrétienne implique un cadre matériel et communautaire pour s'épanouir. Il est légitime que chaque époque construise le cadre qui lui paraît le plus apte à favoriser le "rapport individuel de nourriture" en fonction des mentalités et des sensibilités contemporaines. Mais la force de l'habitude peut masquer le "décalage" qui risque de s'instaurer peu à peu en raison des évolutions de mentalités. Les "instruments" perdent de leur adaptation au but qui avait motivé leur choix; on se repose sur leur efficacité d'autrefois et on en arrive à perdre de vue la mission essentielle de leur emploi. La "forme" l'emporte sur le "fond" et finit par le trahir…

Cette déperdition est favorisée par la manière subtile dont les traditions et les interdits se faufilent à l'intérieur de ce cadre. Les deux pesanteurs se conjuguent et s'engendrent l'une l'autre de façon assez naturelle. En estimation rapide, il n'est pas évident qu'elles bloquent le rapport de nourriture voulu fondamentalement. Souvent, à leur sujet, on ne parle même plus de justification; celle-ci finit par résider essentiellement dans le fait que le "système" semble admis par tous et que toute remise en question se situerait en marge du groupe. Et malheur à celui qui en appelle à une réflexion personnelle à ce sujet, il ne peut être que rejeté!

Travailler à la justification des évolutions au nom de l'évangile…

Il est certain que certaines évolutions, comme celles concernant le pur et l'impur, ont été intégrées par nos contemporains. Mais leur état d'esprit les porte davantage vers une lecture "conservatrice" de la foi chrétienne. Ils trouvent justification de cette passivité dans certains épisodes de l'histoire de l'Eglise et dans le visage qu'elle continue de donner en célébrations liturgiques. Nous ne sommes pas gâtés à ce sujet et les querelles de doctrines ont entraîné un désintérêt pour l'évangile.

C'est pourtant à ce point central qu'il nous faut revenir en exigeant une "pensée correcte" à son sujet. Il ne suffit pas d'une vague référence ou d'un tour d'horizon général. Il s'agit d'une activité précise qui ose s'attaquer aux problèmes de son temps. C'est en serrant au plus près ce témoignage que pourront mûrir des présentations et des engagements évitant  les écueils actuels. Certes, le "salut du monde" nous paraîtra toujours bien mystérieux "du côté de Dieu"… mais il s'inscrit de façon plus précise "du côté des hommes", y compris dans l'évolution religieuse qui l'a marqué dès l'origine.

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