Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

 

Année B : 20ème Dimanche du temps ordinaire

 

Actualité

Depuis plusieurs dimanches, nous sommes invités à réfléchir sur un même thème, celui de Jésus Pain de vie. L'évangéliste Jean y a consacré un long chapitre, mais, il faut le reconnaître, l'aspect répétitif de son vocabulaire et le style théologique de sa présentation risquent de diminuer notre attention. Il n'est donc pas inutile de rappeler l'actualité de cette question sous la forme qu'elle prend aujourd'hui dans le rapport entre foi chrétienne et messe.

Evangile

Evangile selon saint  Jean 6/51-58

Deuxième développement : au cœur de la foi chrétienne, Jésus-Pain de la Vie

première source de cette vitalité : le lien de Jésus au monde divin créateur (conclusion en rapport aux temps universels) 

Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel ; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra pour toujours.

Troisième développement : au cœur de la foi chrétienne, Jésus-Pain de la Vie

deuxième source de cette vitalité : l'humanité de Jésus "communiée" par ceux qui "voient et croient 

D'autre part, le pain que moi je donnerai est ma chair, pour la vie du monde

(question "logique")

Les juifs disputaient entre eux, disant : "Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger?"

(affirmation plus précise insistant de façon "théorique" sur le rapport de nourriture) 

Jésus leur dit donc : "En vérité, en vérité, je vous le dis,

si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous.

Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle (dernier auteur) et je le ressusciterai au dernier jour 

(explication : le lien intime avec le Christ crée un courant de vie selon la dynamique habituelle manger-vivre)

= insistance sur l'aspect concret de la référence au Christ

car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage

= premier effet de cette référence : présence réciproque

Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.

= deuxième temps : influx de vie

Comme le Père, vivant, m'a envoyé et que je vis par le Père, celui qui me mange, celui-là vivra aussi par moi;

= nouvelle insistance sur la rupture avec la tradition

Tel est le pain qui est descendu du ciel : non comme ont mangé les Pères et ils sont morts. Qui mange ce pain vivra pour toujours."

Contexte des versets retenus par la liturgie

Ces versets terminent les développements que Jean a consacrés au thème de Jésus-Pain de vie pour ceux qui "voient et croient". Le verset suivant marquera nettement cette coupure : "Il dit cela, enseignant dans une synagogue, à Capharnaüm. Viendra ensuite un nouveau développement, précisant les réactions diverses des auditeurs. La défection d'un premier groupe prétendra se justifier en estimant que "dure est cette parole, qui peut l'entendre?". A l'opposé, Pierre y adhèrera de toute sa foi : " à qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie."

Rappel de "l'enchaînement" de réflexion voulu par Jean

Il n'est pas inutile de rappeler la présentation détaillée que Jean juge utile d'affecter à sa pensée globale pour nous éviter une dispersion de réflexion. Nous l'avons déjà signalé : le "découpage" liturgique rend difficile l'étude des développements qui composent le chapitre 6 et le vocabulaire répétitif de l'auteur ne simplifie pas l'analyse. Pourtant "l'organisation" est plus rationnelle qu'il y paraît et il suffit de mettre en valeur quelques phrases pour la repérer.

= En un premier développement, Jean a "balisé" l'orientation générale de la foi chrétienne. Pour accueillir le "pain vivant", il est nécessaire d'adopter une attitude différente de celle des juifs face à "la manne" qui tombait miraculeusement du ciel… Par là, se trouve condamnée l'attitude qu'adoptent la plupart des religions lorsqu'elles évoquent leurs rapports au monde divin.

= En un deuxième développement, l'évangéliste a précisé cette rupture fondamentale. A la différence de la manne, le cœur de la foi chrétienne se situe en Jésus et son témoignage historique. "Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous". Cette visibilité a été reçue par un groupe de "témoins" qui ont nettement perçu ce que cet engagement remettait en question quant au sens de Dieu, au sens de l'homme et au sens des rapports entre Dieu et l'homme.

= Au temps de sa diffusion universelle, la foi chrétienne risque d'être affectée de nouvelles méprises en ce qui concerne son originalité. C'est pourquoi, très "logiquement", Jean lui consacré un troisième développement. L'ampleur du sujet l'amène Jean à présenter en deux "volets" la réflexion qu'il tire de sa propre expérience. Jésus doit être accueilli en double référence : 1. "envoyé par le Père, il est descendu du ciel"… 2. son engagement vise à apporter la vie au monde…

Le 1er volet insiste sur le lien unique que Jésus entretient avec le monde divin. Dans l'incarnation, ce lien s'exprime par une  activité créatrice. Jésus doit donc être situé plus profondément qu'un simple leader qui chercherait à regrouper les hommes pour les orienter vers leur épanouissement. Il doit être situé plus profondément qu'un simple maître de sagesse révélant les virtualités dont nous disposons par nature et nous enseignant à faire fructifier ces "talents". Jésus a vécu sa mission en union étroite avec le Père. Et sa présence ressuscitée ne le situe pas autrement.

= Mais, cette activité créatrice en appelle à une activité humaine. D'où le deuxième volet que nous lisons aujourd'hui. Il enchaîne précisions et questions "pratiques". 1. "le pain que je donnerai, c'est ma chair"… autrement dit le pain qui nous est donné n'est autre que le témoignage historique de Jésus (sa "chair" et son "sang" selon le sens que les juifs donnaient à ces deux expressions). C'est ce témoignage qui devra être assimilé au long des fluctuations de l'histoire… 2. il faudra en faire une nourriture permanente, concrète et personnelle… autrement dit la manière dont Jésus propose aux hommes de les nourrir adopte les lois habituelles de l'influence réciproque entre les personnes. Une réponse humaine s'impose. Elle devra être créatrice. Remise à l'intelligence et à la liberté de chacun, elle permet à l'évangile d'être source de lumière, de vérité et de vii.

Il est évident que nous nous exprimerions autrement et il n'est pas certain que Jésus ait tenu ce discours mot à mot dans la synagogue de Capharnaüm, car ses contemporains, pas plus que ses disciples, ne l'auraient alors compris. Nous lisons le fruit d'une longue réflexion de l'évangéliste et il faut prendre cet ensemble comme tel. Dans toute la "profondeur du réel" vécu par un témoin des plus autorisés.

 La "vision globale" de Jean

Comme toujours lorsqu'il s'agit d'un mûrissement de pensée, il est difficile de préciser les étapes qui ont conduit à la pensée finale dont Jean nous enrichit. Il est probable que les échanges directs avec Jésus amorçaient déjà les perspectives universelles qui en font la richesse. Jean n'a pas "inventé" Jésus et son mystère. Nous pouvons donc donner valeur aux "points sensibles" sur lesquels la réflexion que nous livre le quatrième évangéliste se fait plus "fine" que celle de ses prédécesseurs.

= S'il est besoin, rappelons le verset du prologue : "Le verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire", autrement dit la portée divine autant qu'humaine de ses engagements. Il  témoigne de la densité "concrète" de la pensée de l'auteur. "Ce que nous avons vu et entendu, nous l'annonçons".

= Comme tous les évangélistes, Jean attache une grande importance au ministère historique de Jésus mais il insiste sur les lignes de force qui orientent cet engagement. Il use d'une grande liberté de présentation. Il semble souvent renvoyer la connaissance des détails aux récits de ses prédécesseurs. Il signalera lui-même la sélection qu'il a opérée parmi les "signes" pour que ressorte davantage la vie que Jésus apportait. Ainsi fait-il apparaître très clairement le triple combat qui unifie la diversité des enseignements et des initiatives de Jésus : combat au niveau religieux, combat au niveau des relations mutuelles, combat au niveau des pesanteurs humaines.

= La réflexion qu'il a poursuivie en méditant les événements de la passion est particulièrement révélatrice du sens qu'il nous faut donner à ce qui a précédé. Pour Jean, la mort de Jésus résulte de sa parole et de son comportement. Jésus ne l'a pas cherché du dehors, il a laissé se déployer contre lui les facteurs universels de péché dont il dénonçait la contamination en milieu juif. De ce fait, elle éclaire ce qui a été vécu et enseigné de façon spontanée au milieu des foules de Palestine.

Mais Jean fait plus que présenter, à cette occasion, la convergence des trois courants contre lesquels Jésus s'est insurgé. Il analyse leur fonctionnement perverti et le bien-fondé des critiques que Jésus leur adressait. Surtout, il présente l'attitude, intelligente et résolue, de Jésus à leur encontre. Il est bien délicat de décider qui juge l'autre, de Jésus ou du Grand prêtre et du gouverneur romain. Quant à la foule, son revirement ne trouve aucune excuse.

= La résurrection ne fait que souligner cette continuité. "Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie". L'Esprit que les apôtres reçoivent est le propre "souffle" de Jésus. Autrement dit, le combat continue "jusqu'à ce que le Seigneur revienne".

Chez Jean, la foi chrétienne apparaît donc comme un dynamisme orienté, une poursuite du combat que Jésus a amorcé. Il revient à chacun de l'actualiser selon les temps et les lieux. Car les facteurs universels de péché poursuivent leur action "sournoise". Etre chrétien n'a rien à voir avec une doctrine qui fixerait la conduite idéale à tenir pour bénéficier de la bienveillance divine. Il ne s'agit pas d'une imitation purement extérieure et naïve de ce qui a été vécu. Il s'agit d'un engagement continu en sens et en action.

Le "travail chrétien" est  double. 1. Il consiste à saisir par le dedans l'expérience que Jésus a menée dans une nature humaine, en poussant à fond les virtualités de cette nature et en rapport aux conditions de son temps… 2. Il invite à s'en nourrir pour construire en lien étroit avec Jésus ressuscité une même expérience en rapport aux conditions de notre temps, semblables mais jamais identiques aux conditions du passé.

Les deux perspectives s'appellent l'une l'autre, mais leurs orientations engendrent une certaine diversité dans la réflexion du chrétien. Considérer que Jésus est pain implique de mieux analyser la réalité historique, autrement dit la "chair et le sang" que Jésus a engagé dans le passé. Encore faut-il "le manger", autrement dit en assimiler les lignes de force pour les insuffler dans l'engagement présent. Tout naturellement Jean voit cette complémentarité affecter le temps privilégié où se déploie le fonctionnement "pratique" du Pain de vie : la messe.

L'évangéliste a sans doute longuement médité cette vision globale. L'extension de l'Eglise ne pouvait que renforcer la conviction de son universalité tandis que la séparation d'avec le judaïsme clarifiait les ruptures. S'y ajoutaient la diversité des dérives religieuses qui ont marqué les premiers temps de l'Eglise comme elles continuent de marquer notre époque. Dans le passage que nous lisons, l'évangéliste sait donc où il veut aller : Jésus apporte aux hommes la vie, mais il ne l'apporte pas n'importe comment.

Les questions de vocabulaire

Au soir du jeudi-saint, Jean ne parle pas de l'institution de l'eucharistie. Beaucoup de commentateurs ont donc reporté sur le passage que nous venons de lire la réflexion théologique concernant la portée sacrificielle des signes du pain et du vin. Nul doute que l'évangéliste ne pouvait ignorer le "repas du Seigneur" que les disciples inscrivirent en expression liturgique dès les premiers temps de l'Eglise. Mais quelques précisions littéraires invitent à introduire plusieurs nuances.

"chair et sang"

Jésus réfère le pain que Jésus donne aux croyants à sa "chair". Le mot "chair" est une expression juive. Le terme araméen "basar" a également donné naissance au mot "corps", mais il se veut plus concret. Il ne définit pas une catégorie physiologique, car les sémites ignorent la notion de composé humain, il cherche à traduire ce que l'on aperçoit de l'homme vivant, son aspect extérieur, corporel, terrestre. Jean choisit intentionnellement le mot "chair" en écho au Verbe qui s'est fait chair. A propos du Christ, il n'emploiera jamais l'expression en dehors de ce développement.

Mais il pressent un double risque. La mentalité juive établissait un lien très étroit entre "la chair" et "le souffle" que Dieu envoie pour l'animer. Lorsque la mort intervient, le souffle remonte vers Dieu tandis que, privée de ce lien, la chair se détruit et devient cadavre. Pour les lecteurs de l'évangile, la "chair" de Jésus appartenait au passé et risquait d'être ainsi assimilée à un "cadavre", autrement dit à un simple souvenir parmi les multiples aléas de l'histoire. En outre, beaucoup de nouveaux chrétiens n'étaient pas issus de milieux juifs, la notion de "souffle" risquait d'être peu significative pour eux. Jean fait donc appel à la notion plus universelle de sang, véhicule de la vie. Le pain qui nous est donné est bien concrétisé par cette "chair", autrement dit l'activité visible de Jésus au milieu de ses amis de Palestine, mais il s'agit d'une chair vivante et non d'un cadavre issu du souvenir.

Les commentaires tombent souvent dans le piège des rapprochements abusifs quant à la portée du mot "sang". Nous sommes tellement habitués à la notion de "sang versé", "sang de l'alliance" que nous risquons de fausser la portée des textes en pensant exclusivement à la mort de Jésus dès que figure le mot "sang". Or; à cette place, la vision de Jean est beaucoup plus large et beaucoup moins dramatique. Chair et sang constituent une "humanité" vivante qui rejoint notre propre humanité.

dualité de l'expression "donné pour la vie du monde"

Plusieurs passages du quatrième évangile témoignent d'une autre particularité concernant le vocabulaire choisi par l'auteur. Il choisit certains mots auxquels il est possible d'affecter une double résonance et il semble que ce soit intentionnellement. Ainsi en est-il de l'expression "élevé" en 12/32. "quand j'airai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes". Sans doute possible, un même mot évoque la mise en croix et la résurrection.

Gardons-nous donc de certaines lectures rapides. Ainsi l'interprétation du verset : "le pain que, moi, je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde". Certaines traductions ajoutent le mot "livré" pour la vie du monde. Cette précision ne figure pas dans le texte grec et il est facile de comprendre pourquoi. C'est le témoignage que Jésus a exprimé dans la chair qui suscite la vie. Ceci n'élimine pas l'idée que Jésus a vécu son engagement jusqu'au sacrifice mais cet engagement mérite une lecture plus vaste et tout aussi "nourrissante". Il témoigne du combat que Jésus a engagé et que chaque chrétien est appelé à poursuivre, très concrètement, dans le cadre contemporain. D'ailleurs, en langage courant, l'expression "donner la vie" admet nombre d'interprétations pacifiques pour exprimer une influence entre personnes.

Cette dualité peut être appliquée à l'ensemble du développement. En recourant aux mots "manger" le pain et "boire" le sang, l'évangéliste évoque l'eucharistie, instituée au soir du jeudi-saint et renouvelée lors du "repas du Seigneur". Il est effectivement légitime de rapprocher le texte de Jean des paroles prononcées par Jésus. Dans sa lettre aux Corinthiens (11/23), Paul en rapporte la teneur originelle : "ceci est mon corps, pour vous". Marc conservera cette sobriété avant que les commentaires et certaines adjonctions n'en restreignent la portée. Mais le quatrième évangéliste englobe l'eucharistie dans un mouvement plus vaste qui évite toute fausse divinisation des signes. En un mot, Jean assume la pensée de Paul en la situant avec plus d'exactitude.

Piste possible de réflexion : humanité et densité de la "nourriture" chrétienne

Le problème de Jean = un problème actuel

Nous imaginons souvent les évangélistes comme composant leurs œuvres dans un cadre tranquille, à la manière des professeurs de religion dont nous avons pu entendre les enseignements au cours de notre enfance. Il n'en est rien. Les textes que nous avons lus sont des textes souvent "angoissés" par les dérives que les auteurs constatent lors de l'extension de la foi chrétienne. Ils avaient été témoins de la première heure, ils étaient conscients de ce qui leur avait été apporté au long de deux années de vie commune, ils aspiraient à annoncer la richesse de vie qu'ils puisaient dans une vision nouvelle, et ils voyaient ce capital altéré sous diverses pressions.

Nous pouvons être étonnés de l'insistance que déploie l'évangéliste au sujet du Pain de vie. Lorsqu'on remet le texte dans le cadre de sa rédaction, il ne s'agit pas d'une exhortation spirituelle, il s'agit une mise au point qui ne va pas de soi. Elle n'allait pas de soi au temps de l'évangéliste, donc vers 90, et il y a de fortes chances pour qu'elle n'aille pas de soi aujourd'hui.

Car la situation actuelle des chrétiens convaincus est assez semblable. Elle est paradoxale. Ils vivent plus qu'ils ne disent, mais ils ont du mal à dire ce qu'ils vivent. Les raisons de ce décalage sont diverses. Elles tiennent à un environnement difficile, mais elles tiennent aussi à un "passé d'Eglise". Tant de querelles théologiques ont parsemé la vie de l'Eglise au long des siècles; tant de débats ont opposé les chrétiens à propos de la présence réelle, la notion de sacrifice, la valeur de salut pour les vivants et pour les morts. Aujourd'hui encore, les structures d'enseignement et d'expression sont restées dépendantes d'un mode social et culturel ancien. Par ailleurs, depuis le 18ème siècle, le déisme a faussé la plupart des expressions de vie chrétiennes.

Malgré son style et son vocabulaire, Jean répond peut-être assez directement à notre attente.

1er point : admettre l'humanité de la foi chrétienne…

Inlassablement Jean revient au témoignage historique de Jésus. Nous aurions tendance à trouver la chose normale en pensant à la longue aventure sur laquelle il réfléchit au terme de sa vie. Pour les compagnons de Jésus, la réalité ne s'était pas présentée sous forme de définitions dogmatiques. Un témoignage très concret avait bouleversé leur vie tout en bouleversant leur intelligence. Pendant plus de deux ans, quotidiennement, Jésus leur avait suggéré les bases d'une nouvelle orientation religieuse. Certes, le "mystère" de sa personnalité avait souvent hanté leur esprit, mais la densité des échanges avait emprunté aux lois habituelles des rapports humains.

Il est facile de repérer comment cette loi d'humanité demeure fondamentale pour Jean en lien étroit avec l'incarnation de Jésus. Il suffit de donner toute leur densité aux premiers versets du prologue. "Le Verbe était Dieu depuis le commencement"… et pourtant "il s'est fait chair et il a habité parmi nous". Cinquante ans après, Jean n'en revient toujours pas. Simples apôtres, lui et ses compagnons ont été "amenés à contempler visiblement la gloire de Jésus", c'est-à-dire le lien exceptionnel qui le situait, dans le monde divin, en Fils du Père.. Et ils l'ont contemplé de la façon la plus simple qui soit: une humanité individuelle, autrement dit, en langage juif, l'aspect "charnel" d'une personne. Dans sa première lettre, l'évangéliste témoignera de la même référence: "Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l'annonçons, car la Vie s'est manifestée" (1/1)

Cette réalité personnelle a suscité chez l'évangéliste une vision tout aussi personnelle de la manière dont la "vitalité" chrétienne se propose à la succession des temps et à la diversité des lieux. Lorsqu'il est parlé de nos liens avec Jésus, il est courant de les situer hors humanité, dans un ordre "spirituel" particulier. Or, pour Jean , les choses sont plus simples. Même si nous n'employons pas les mêmes expressions, nous "vivons" tous de l'influence de personnes qui nous marquent de leur exemple ou de leur enseignement… et nous continuons souvent d'en bénéficier malgré le temps ou la distance qui les ont apparemment éloignées. Pourquoi faudrait-il qu'il en soit autrement lorsqu'il s'agit du Dieu créateur et de celui qui a constamment mis son activité au service de ce dynamisme de création ?… Nous situons en lui l'origine des richesses d'initiative, de volonté, de liberté que nous repérons en toute activité humaine… et nous serions étonnés de les voir s'appliquer dans nos rapports avec Jésus !

Jean a conscience de l'orientation différente qu'adopte l'imaginaire religieux habituel. Aussi n'hésite-t-il pas à "casser" tout faux religieux" en recourant au vocabulaire le plus concret. "Le pain que nous donne Jésus, c'est sa chair".

Le mot "chair" est une expression juive. Le terme araméen "basar" a également donné naissance au mot "corps", mais il se veut plus concret. A la différence de son emploi actuel, il ne définit pas une catégorie physiologique, car les sémites ignorent la notion de composé humain, il cherche à traduire ce que l'on aperçoit de l'homme vivant, son aspect extérieur, corporel, terrestre. Jean n'a pas hésité à le choisir comme résumant la démarche initiale de Jésus. "Le Verbe s'est fait chair".

En mentalité sémite, un lien très étroit était établi entre "la chair" et "le souffle" que Dieu envoie pour l'animer. Lorsque la mort intervenait, le souffle remontait vers Dieu tandis que, privée de ce lien, la chair se détruisait et devenait cadavre. Pour les lecteurs de l'évangile, après le drame de Pâques, la "chair" de Jésus appartenait au passé et risquait d'être ainsi assimilée à un "cadavre", autrement dit à un simple souvenir . En outre, beaucoup de nouveaux chrétiens n'étaient pas issus de milieux juifs et la notion de "souffle" risquait d'être peu significative pour eux.

Pour éviter ce double risque, Jean fait donc appel à la notion plus universelle de sang, véhicule de la vie. Le pain qui nous est donné est bien concrétisé par cette "chair", autrement dit l'activité visible de Jésus au milieu de ses amis de Palestine… mais il s'agit d'une chair vivante et non d'un cadavre issu du souvenir. De ce fait, l'évangéliste établit un lien indéniable avec les signes eucharistiques.

Oui mais… il importe de situer l'humanité de Jésus en humanité "de chair et de sang"

Après vingt siècles de christianisme, le rapport du croyant avec Jésus a beaucoup changé et, hormis quelques exceptions, il nous fait déplorer une "pauvreté en humanité" dans la lecture que font nombre de chrétiens. Il ne s'agit pas d'une négation absolue de l'existence concrète de Jésus de Nazareth. Cette théorie existe par ailleurs, elle est plus franche et il est plus facile d'y répondre. Il s'agit d'une coupure entre sa vie ressuscitée actuelle et sa vie historique, d'un manque d'intérêt pratique pour son expérience humaine. "Il fallait bien qu'il soit homme pour pouvoir sauver les hommes", il n'est pas besoin de chercher plus loin…

La référence à l'humanité de Jésus se trouve ainsi enlisée dans le moralisme et le dogmatisme. Il est admis qu'il est bien la source de la pensée chrétienne. Mais, il n'y a plus, de façon spontanée, le désir "d'une découverte en profondeur de toute la substance de vie dont est porteuse l'humanité du Maître", en un mot il ne s'agit plus d'une humanité "de chair et de sang". La perte du sens symbolique qui marquait la rédaction des premiers écrits a facilité cette sclérose et l'absence de textes facilement accessibles avant l'invention de l'imprimerie a fait le reste. Quelques épisodes ont émergé et donnent une esquisse bien vague sur laquelle chacun se construit une "représentation" harmonisée à sa sensibilité.

2ème point : Percevoir le "sens" de l'humanité de la foi chrétienne…

Initialement l'insistance de Jean sur l'humanité de Jésus devait correspondre à la densité du souvenir. Les exigences de la prédication ont sans doute contribué à une meilleure présentation de ce qui avait été vécu dans la spontanéité du partage et la forme très souple que Jésus avait donné à son ministère. Mais le quatrième évangile nous témoigne d'un souci d'approfondissement dont l'auteur tient à partager les conclusions. Les années partagées avec Jésus restaient gravées dans la mémoire de l'auteur, non comme de pieux "clichés" mais comme des réalités "existentielles".

Dans sa présentation, Jean use d'une grande liberté. Il semble souvent renvoyer la connaissance des détails aux récits de ses prédécesseurs Car, pour lui, il importe d'aller au delà, jusqu'au niveau des lignes de force qui ont orienté l'engagement de Jésus. En finale, il signalera lui-même la sélection qu'il a opérée parmi les "signes" pour que ressorte davantage la vie qui a été apportée. Ainsi fait-il apparaître très clairement le triple combat qui unifie la diversité des enseignements et des initiatives de Jésus : combat au niveau religieux, combat au niveau des relations mutuelles, combat au niveau des pesanteurs humaines

"La chair" dont parle le chapitre 6 n'est donc pas un pieux exemple. Elle a un visage précis qui fait ressortir son originalité tout en précisant le plan d'humanité sur lequel elle engage son dynamisme de "nourriture". La présentation des événements de la passion est particulièrement révélatrice du sens qu'il nous faut lui donner. Pour Jean, la mort de Jésus est "parlante" à plus d'un titre.. Jésus ne l'a pas cherchée du dehors, elle résulte de sa parole et de son comportement. Il a laissé se déployer contre lui les facteurs universels de péché dont il dénonçait la contamination en milieu juif. Mais, ce faisant, s'est trouvé éclairé ce qui avait été vécu et enseigné de façon spontanée au milieu des foules de Palestine.

Qui plus est, cette occasion a éclairé la convergence des trois courants contre lesquels Jésus s'est insurgé. L'évangéliste analyse ainsi leur fonctionnement perverti et le bien-fondé des critiques qui leur ont été adressées. Surtout, il présente l'attitude, intelligente et résolue, de Jésus à leur encontre. Il est bien délicat de décider qui juge l'autre, de Jésus ou du Grand prêtre et du gouverneur romain. Quant à la foule, son revirement ne trouve aucune excuse.

La résurrection ne fait que souligner cette continuité de perspective. "Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie". L'Esprit que les apôtres reçoivent est le propre "souffle" de Jésus. Autrement dit, le combat continue "jusqu'à ce que le Seigneur revienne".

oui mais il importe d'approfondir les "lignes de force" de cette humanité

C'est en prenant notre nature humaine et en l'incarnant dans la plénitude d'une expérience particulière que Jésus a mené la mission dont il se sentait investi et à laquelle il associait ses amis. Il n'a pas "triché" avec une "chair" dont il a respecté les limitations, tout comme il en a engagé les possibilités. Ce faisant, il a éclairé les multiples facettes de nos personnalités et il en a révélé toutes les virtualités. Certes, il a jeté quelque lueur sur les secrets "du ciel", mais il a surtout éclairé notre réalité individuelle terrestre en la vivant "autrement".

Cette lumière optimiste sur nous-mêmes échappe à la plupart de nos contemporains. L'enseignement passé a inscrit dans les esprits la conception pessimiste que suscite la pensée religieuse habituelle. Le péché reste la référence dominante et le salut continue d'être présenté en intervention compensatrice. Or, telle n'est pas l'ambiance "historique" que nous rapporte l'évangile.

De façon immédiate, les foules de Palestine ont bénéficié des conséquences immédiates de l'état d'esprit de Jésus en amitié, activités bienfaisantes, joie communicative. Mais, en son enseignement comme en ses actions, Jésus a voulu convaincre de la richesse que chacun porte "en profondeur". Il n'a pas nié les pesanteurs et il n'a pas caché les exigences pour mettre en œuvre ces dynamismes. Mais il a insinué avec persévérance qu'une voie nouvelle était possible à tout disciple à la lumière d'une vision plus positive de son témoignage. .

Le style des évangiles est différent d'un exposé systématique selon nos habitudes modernes. Pourtant, en regroupant quelques épisodes et quelques enseignements, il est facile de mettre en évidence un capital psychologique dont les "lignes de force" conservent leur actualité. Pourquoi chercher ailleurs ce qui peut "nourrir" les rapports des hommes entre eux et à l'intérieur de la communauté des croyants ? Cette synthèse ne contredit en rien ce que nous précisent les sciences humaines modernes. Elle y ajoute le poids du témoignage qui l'a réalisée concrètement et elle introduit le souci de sa mise en œuvre dans la dynamique de notre foi.

3ème point : Faire jouer l'efficacité de la foi chrétienne…

Chez Jean, la foi chrétienne apparaît donc comme un dynamisme orienté, en poursuite du combat que Jésus a amorcé. Son engagement n'a pas changé miraculeusement le cours du monde. Les facteurs universels de péché poursuivent leur action "sournoise". Pourtant, une brèche a été ouverte à l'encontre de leur action et constitue un tournant dans l'histoire des hommes. Il revient aux chrétiens d'actualiser cette brèche selon les temps et les lieux.

Etre chrétien n'a donc rien à voir avec une doctrine qui fixerait la conduite idéale à tenir pour bénéficier de la bienveillance divine. Il ne peut s'agir d'une imitation purement extérieure et naïve de ce qui a été vécu. Il s'agit d'un engagement continu en sens et en action. Cet engagement se veut service de Dieu, car celui-ci tient à venir aux hommes en suscitant l'action d'autres hommes. Et il se veut service des hommes car le mystère de l'histoire se tisse quotidiennement par le jeu des libertés, individuelles et collectives.

Le "travail chrétien" est donc double. 1. Il consiste à saisir par le dedans l'expérience que Jésus a menée dans une nature humaine, en poussant à fond les virtualités de cette nature et en rapport aux conditions de son temps… 2. Il invite à s'en nourrir pour construire en lien étroit avec Jésus ressuscité une même expérience en rapport aux conditions de notre temps, semblables mais jamais identiques aux conditions du passé.

Les deux perspectives s'appellent l'une l'autre, mais leurs orientations engendrent une certaine diversité dans la réflexion personnelle. Considérer que Jésus est pain implique donc de mieux analyser la réalité historique, autrement dit la "chair et le sang" que Jésus a engagé dans le passé. Et, de façon indissociable, cette référence implique de "le manger", autrement dit d'en assimiler les lignes de force pour les insuffler dans l'engagement présent. Tout naturellement Jean voit cette complémentarité affecter le temps privilégié où se déploie le fonctionnement "pratique" du Pain de vie : la messe

oui mais il importe de "prendre à bord" Jésus ressuscité

Lorsque nous lisons l'ensemble du chapitre 6 de Jean, deux choses peuvent nous étonner.

= La première concerne la manière discrète dont l'auteur évoque la messe comme lieu privilégié de "nourriture". En rapportant le repas du jeudi-saint, il ne mentionne pas l'institution de l'eucharistie, mais il ne pouvait l'ignorer puisque, dès les origines, les chrétiens avaient inséré "le repas du Seigneur" en première place de leur vie commune. Si nous prêtons attention au vocabulaire, la messe est présente en arrière-plan du discours sur le Pain de vie. Il est parlé en priorité de la chair de Jésus et, au verset suivant, le geste de "boire le sang" lui est associé. Sans aller à l'encontre de la notion de sacrifice que Paul développe dans ses écrits, Jean "recentre" l'approche prioritaire qu'il nous faut donner à l'assemblée chrétienne.

= C'est dans ce sens que nous oriente le "signe" que Jean ajoute au signe du partage des pains, celui de Jésus "marchant sur la mer", donc dominant le mal pour rejoindre ses amis. Faute d'être sensibles à la symbolique des textes évangéliques, nous risquons de réduire ce signe à une simple "manifestation miraculeuse". Or il ne s'agit pas d'un supplément facultatif, il nous rappelle une autre richesse du Pain de vie, sa proximité et sa permanence en Jésus ressuscité

* La fuite de Jésus dans la montagne a correspondu à sa mort et son exaltation auprès de Dieu… Incompris et refusé par les hommes, il a disparu aux yeux du monde aveugle. D'une certaine façon, ceci l'a concerné "lui-seul" et nous risquons "d'imaginer" en terme de rupture les rapports que crée cette nouvelle situation …

* Par sa résurrection, Jésus nous a rejoint. Il l'a fait, non selon les lois de la matière, mais dans un ordre de réalité qui les transcende; désormais, il domine la mer, symbole de tout ce qui peut engloutir l'homme

* Notre première réaction pourrait être un sentiment de peur, au sens de crainte religieuse. Jean accumule les symbolismes : l'obscurité où ils se trouvent , la mer qui se soulève, le vent qui est contraire… autant de conditions qui ne facilitent pas la mission. Mais l'évangéliste insiste aussi sur l'importance de la barque-communauté en navigation vers "l'autre côté de la mer"

* La parole de Jésus suffit pour affirmer sa présence. Il "arrive près du bateau", mais ne paraît pas monter à bord… autrement dit il ne nous dispense pas de la responsabilité de conduire notre engagement. Pourtant, du simple fait qu'il soit là, l'embarcation "arrive à la terre où ils se rendaient". la formule est suffisamment vague pour suggérer que rien n'est tracé d'avance, la liberté et l'intelligence de l'homme sont engagées dans un travail permanent selon les conditions des temps et des lieux…

Telles sont bien les conditions pour qu'une nourriture soit efficace. Il importe qu'elle soit proche et permanente.

Conclusion : une approche renouvelée de la messe

Peu de chrétiens ont conscience qu'une complémentarité est inscrite dans l'Ecriture elle-même entre plusieurs modèles de pensée concernant la messe. Le rapprochement avec les paroles que les trois premiers évangélistes mentionnent au cours du dernier repas doit donc être assimilé positivement….

En théorie, il n'y a pas opposition entre ces diverses approches… pourtant, en raison des réactions "religieuses" différentes qu'elles engendrent, il n'est guère possible de les harmoniser dans l'esprit des participants… Ainsi, dans sa première lettre aux Corinthiens (12/26) Paul se réfère au sacrifice de la croix : "chaque fois qu vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne" Il invite chacun à "s'éprouver" pour éviter toute condamnation … Pour sa part, l'auteur du livre de l'Apocalypse (3/20) adopte un autre ton: "je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entre chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi"…

Deux  phrases-clés dominent la présentation de Jean.

La première est un "rappel d'évidence" lorsque nous l'entendons en "symbolique. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui"… Il n'y a rien de magique dans les liens entre Jésus et le croyant. La multiplicité des activités quotidiennes risquent de disperser l'attention et de dissoudre les meilleures bonnes volontés. La messe permet une ambiance de proximité, d'intimité avec Jésus…

La seconde phrase évite toute passivité et toute illusion en ces instants privilégiés. "Comme le Père, vivant, m'a envoyé et que je vis par le Père, celui qui me mange, celui-là vivra aussi par moi"… Le croyant ne peut parler de vie en Jésus que s'il reprend la même orientation et la même animation qui ont sous-tendu l'activité du Christ … Il lui revient d'actualiser cet engagement en fonction des conditions contemporaines, semblables mais jamais identiques aux conditions du passé…

Mise à jour le Vendredi, 31 Octobre 2014 10:47
 
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