Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 18ème Dimanche du temps ordinaire

Année B : 18ème Dimanche du temps ordinaire


Sommaire 

 

 Actualité

Evangile : Jean 6/24-35

Contexte des versets retenus par la liturgie : précisions concernant la manne.

Piste possible de réflexion : la recherche qui ouvre à la foi chrétienne…

Actualité

Durant plusieurs dimanches, nous allons bénéficier de la réflexion de saint Jean au sujet de la foi chrétienne et de son lien avec la messe. En certains passages, le style qu'il adopte pourra nous paraître compliqué. Souvenons-nous qu'il s'agit d'une longue réflexion, menée par un témoin de la première heure, à partir d'un enseignement qui l'avait profondément marqué. Son but n'est pas de  répéter quelques paroles de Jésus, il tient à nous faire communier à une pensée dont il perçoit, avec le recul, la densité.

Souvenons-nous également qu'il a poursuivi cette réflexion dans des conditions difficiles. Par ses lettres, nous connaissons les déviations et les mauvaises interprétations contre lesquelles il a du lutter. En raison de la date tardive de ses écrits, il affrontait les problèmes inévitables que crée la diversité de culture des membres d'une communauté. Les événements de 70 avaient modifié l'influence du judaïsme en tant que milieu natif de la pensée chrétienne. Les "signes" restaient les mêmes, mais les enseignements devaient en tenir compte. L'évangéliste pressent qu'une telle exigence s'imposera au long de l'histoire de l'Eglise. Cette intuition donne un poids supplémentaire aux enseignements qu'il regroupe.

Au plan littéraire, il est certain que la clarté de Jean n'apparaît pas nécessairement à la première lecture. Cependant le schéma qu'il est possible d'en dégager est souvent très simple. Pour mieux le percevoir, il suffit d'isoler les différents discours selon les thèmes qu'ils abordent. Ainsi en est-il des trois discours qui vont être développés durant ces trois dimanches. A la lumière des trois signes qui ouvrent le chapitre 6 du quatrième évangile, leurs particularités apparaissent : le premier parle de la recherche personnelle préalable à la foi ; le deuxième souligne la place centrale qu'occupe Jésus en tant que "pain de vie" ; le troisième insiste sur la messe comme source vitale où s'actualise un échange permanent.

Evangile

Evangile selon saint  Jean 6/24-35

Premier développement : la recherche qui conduit au seuil de la foi chrétienne 

(Le "signe" de la recherche de Jésus par la foule après la résurrection)

Le lendemain, la foule qui se tenait de l'autre côté de la mer vit que Jésus n'était pas là, ni ses disciples.

D'autres barques vinrent de Tibériade, qui était près du lieu où ils avaient mangé le pain. Ils montèrent donc eux-mêmes dans les barques et vinrent à Capharnaüm, cherchant Jésus.

Et l'ayant trouvé de l'autre côté de la mer, ils lui dirent : "Rabbi, quand es-tu venu ici ?"

(Parole mystérieuse de Jésus)

Jésus leur répondit et dit : "En vérité, en vérité, je vous le dis :

vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés.

Oeuvrez, non la nourriture qui périt, mais la nourriture qui demeure pour la vie éternelle, celle que le Fils de l'homme vous donne, car celui-là, le Père, Dieu, l'a marqué de son sceau."

(Question "logique")

Ils lui dirent donc : "Que ferons-nous, afin d'œuvrer les œuvres de Dieu?"

(Réponse)

Jésus répondit et leur dit : "Telle est l'œuvre de Dieu, que vous croyiez en celui qu'il a envoyé."

(Cette réponse suscite une double question, celle qui concerne celui qui est envoyé et celle qui prouve qu'il est envoyé)

Ils lui dirent donc :

Quel signe fais-tu donc que nous voyions et croyions en toi ? (autrement dit, montre-nous que tu es Celui que Dieu envoie…) 

Quelle œuvre fais-tu ? (autrement dit, en quoi consiste ton Pain de vie ?…)

Nos Pères ont mangé la manne dans le désert, comme il est écrit : "Il leur a donné à manger un pain du ciel " (autrement dit, pour nous, juifs, la manne est la référence principale…)

(Réponse précisant l'état d'esprit pour comprendre : la référence à la manne mène à une impasse, en Jésus il s'agit d'un autre projet de Dieu)

Jésus leur dit donc :

"En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne le pain du ciel, le véritable.

Deuxième développement : au cœur de la foi chrétienne, Jésus-Pain de la Vie

(parole mystérieuse de Jésus)

Car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde."

(question "logique")

Ils lui dirent donc : "Seigneur, donne-nous toujours ce pain."

(affirmation plus précise)

Jésus leur dit : " Je suis le pain de la vie : celui qui vient à moi n'aura pas faim, celui qui croit en moi n'aura pas soif, jamais.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Nous l'avons signalé dimanche dernier : le "découpage" liturgique ne facilite pas la perception de l'organisation du chapitre 6 de Jean. En effet, les trois éléments qui constituent le "Discours sur le pain de vie" s'enchaînent de façon cohérente : l'évangéliste aborde successivement le vrai sens de la recherche chrétienne, la vraie nature de la foi chrétienne centrée sur Jésus-Pain de vie et le lien essentiel entre foi chrétienne et messe. Or les derniers versets que nous venons de lire doivent être rattachés au deuxième discours alors que les premiers traitent de l'ambiguïté de la recherche de la foule.

* Précisions géographiques

Ne cherchez pas à démêler l'écheveau historico-symbolique du récit de Jean. C'est à titre personnel que ces quelques précisions peuvent vous intéresser. A gauche du lac, donc côté Galilée, du Nord au Sud, se succèdent Capharnaüm, Gennésareth, Magdala et Tibériade. En face, donc côté Trachonitide-Décapole, du Nord au Sud, se succèdent Bethsaïde et Gérasa.

L'évangéliste parle d'un déplacement "des environs de Tibériade" à Capharnaüm. Il ne peut donc s'agir d'une traversée du lac dans sa largeur; il faut donner à l'expression "l'autre côté de la mer" une portée symbolique. Le fait que la "marche sur la mer" corresponde à la résurrection invite à situer ce symbolisme au niveau du temps : il y eut le temps historique du ministère de Jésus et il y eut le temps apostolique amorcé par les disciples. Plusieurs foules se sont ainsi rejointes "en recherche de Jésus". Mais, Jean avait conscience que les ambiguïtés étaient restées les mêmes, avant comme après la résurrection … D'où l'universalité du premier discours concernant la "recherche de Jésus".

Deux précisions, fournies par le texte, restent "insolubles" si l'on veut trop les matérialiser : avant le partage des pains, l'évangéliste situait Jésus à Jérusalem; il n'avait donc pas besoin de traverser le lac pour rejoindre la région de Tibériade… Par ailleurs est évoquée la  proximité de la pâque, celle-ci exigeait une présence à Jérusalem. En portée symbolique, ces précisions ne posent aucun problème et livrent leur vrai sens.

Il paraît vraisemblable que le texte initial a été repris par un auteur postérieur; peut-être celui qui a rédigé l'appendice du chapitre 21 : il situe "au bord de la mer de Tibériade" le double épisode de la pêche abondante et du repas partagé avec Jésus ressuscité, "troisième fois" où celui-ci s'est manifesté à ses disciples après pâques…

* Précisions bibliques concernant la manne

Exode chapitre 16, première étape dans le désert après le passage de la mer des roseaux :

"La communauté d'Israël murmura contre Moïse et Aaron: "Ah! si nous étions morts de la main du Seigneur au pays d'Egypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée.

Le Seigneur dit à Moïse: "Du haut du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour la ration quotidienne… Le sixième jour, quand ils prépareront ce qu'ils auront rapporté, ils en auront deux fois plus qque la récolte de chaque jour…

Le matin, une couche de rosée entourait le camp. La couche de rosée se leva : alors, sur la surface du désert, il y avait quelque chose de fin, de crissant, tel du givre. Les fils d'Israël regardèrent et se dirent l'un à l'autre: "Mân hou" ("qu'est-ce que c'est?") car ils ne savaient pas ce que c'était. Moïse leur dit: "c'est le pain que le Seigneur vous donne à manger… Recueillez-en autant que chacun peut manger"… Ils en recueillaient matin après matin, autant que chacun pouvait en manger. Quand le soleil chauffait, cela fondait.".

Nombres chapitre 11, précise le caractère naturel de la manne.

"La manne ressemblait à la graine de coriandre, elle avait l'aspect du bdellium (résine d'un arbre d'Arabie"). Le peuple se dispersait pour la ramasser; ensuite on l'écrasait à la meule ou on la pilait dans un mortier; on la faisait cuire dans des marmites et on en faisait des galettes. Elle avait le goût de gâteau à l'huile.

La manne est présentée de différentes façons dans les Ecritures et dans la tradition juive. Les commentaires oscillent entre la mise à l'épreuve et le bienfait d'une nourriture qui a soutenu la marche dans le désert.

Deutéronome 8/23 "Dieu t'a mis à l'épreuve dans la pauvreté, il t'a fait avoir faim et il t'a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais qu'il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur."

Sagesse 16/20 "Tu as distribué à ton peuple une nourriture d'anges, tu lui as procuré du ciel, sans effort de sa part, un pain tout préparé, ayant la capacité de toute saveur et adapté à tous les goûts. La substance que tu donnais manifestait ta douceur pour tes enfants."

* L'évangéliste harmonise deux préoccupations : il tient à enraciner le témoignage de Jésus dans le terreau "historique" concret qui fut le sien, à savoir l'histoire agitée de la Palestine au premier siècle de notre ère… les "signes" qu'il évoque sont marqués de cette situation. Mais il tient aussi à ne pas enfermer le témoignage de Jésus dans un cadre limité ou dépassé. Lorsqu'il écrit, l'Eglise est désormais tournée vers l'extérieur et elle s'est déjà adressée à des milieux très divers, nullement concernés par les drames politiques passés. L'évangéliste est amené ainsi à "universaliser" le donné historique.

Il s'ensuit que les perspectives qu'il propose sont parfois proches des conclusions auxquelles nous ont habitués les sciences humaines modernes. Il n'y a là rien d'étonnant, sinon l'originalité de cette pensée au début de notre ère. Nous n'avons pas à craindre ce rapprochement, il oblige à purifier les "idées religieuses spontanées" auxquelles on réduit souvent la foi chrétienne.

Piste possible de réflexion : la recherche qui ouvre à la foi chrétienne…

 Premier point : se mettre en recherche…

Jean donne une grande importance au mouvement de recherche comme préambule à la foi. Nous avions déjà perçu cette présentation dans le cas des premiers disciples. André et Jean s'étaient détachés du Baptiste et Jésus les avait accueillis par une phrase porteuse d'avenir: "Venez et voyez". Philippe avait adressé la même invitation à Nathanaël: "Viens et vois". Par la suite, avec beaucoup de discrétion, Nicodème était venu trouver Jésus. Et les samaritains l'avaient retenu quelques jours pour mieux connaître sa Parole.

Au long du chapitre 6, l'évangéliste étend à tous le dynamisme initial. Ce n'est pas Jésus qui va vers les foules, ce sont les foules qui viennent à lui : "une grande foule le suivait" ; "il vit qu'une foule nombreuse venait vers lui" ; "ils vinrent à Capharnaüm en le cherchant"…

De façon symbolique, l'auteur ne craint pas "d'additionner" les foules. "Le lendemain, d'autres barques vinrent de Tibériade" et tout le monde se met à naviguer vers "l'autre côté de la mer". Les foules d'avant la résurrection rejoignent les foules que les apôtres réuniront après la résurrection. Les conditions culturelles de la recherche chrétienne évolueront mais il s'agira toujours de "rejoindre Jésus".

Deuxième point : accepter les choix qui s'imposent à toute recherche chrétienne

Mais cette recherche risque d'être contaminée. Les réactions que Jean prête à Jésus et qu'il concentre dans notre passage, peuvent être abordées selon deux approches différentes. Nous pouvons les réserver aux foules de Galilée et les accentuer en critiques qui annoncent le drame de la croix, ou bien nous pouvons accueillir leur lucidité à destination de tous les temps.

= Avant cet épisode, l'évangéliste avait déjà mentionné les multiples confusions et discussions qui opposaient Jésus à ses contemporains à propos des conceptions messianiques héritées du passé. Il était inévitable qu'à plus ou moins longue échéance, ces idées imprègnent l'esprit des foules et le début du chapitre 6 semble bien correspondre à la progression effective des événements. Déjà la première recherche des foules appelait quelque réserve : "elles le suivaient parce qu'elles voyaient les signes qu'il faisait sur les malades", mais il était encore difficile d'en tirer des conclusions définitives. Après le partage des pains, le malentendu éclate au grand jour : Jésus a le pressentiment "qu'ils allaient s'emparer de lui afin de le faire roi", c'est-à-dire le mettre à la tête d'un mouvement politique de libération nationale.

= L'auteur rebondit sur un cas ponctuel pour élargir la réflexion. Prenant un peu de hauteur, il précise comment les mêmes dérives guettent la marche de ceux qui se sentent attirés vers le Christ. En quelques versets, il dresse une liste des pesanteurs susceptibles de "bloquer" ou de "détourner" le mouvement qui oriente vers la foi chrétienne. Il suffit d'un minimum d'expérience pour constater que ces réactions "touchent juste" aujourd'hui encore.

La raison en est simple. A la source de tout mouvement de recherche religieuse, nous trouvons les interrogations que chacun se pose "naturellement" face à lui-même, face à sa destinée, face à ses conditions de vie. A ces questions, il est proposé communément une grande variété de réponses. La générosité ne suffit pas pour sortir de ce flou et contrer les ambiguïtés qui menacent de conduire à des impasses. Il en a été ainsi au "temps historique" du ministère de Jésus, il en sera toujours ainsi, les pesanteurs universelles qui les ont suscitées à ce moment sont toujours au travail et ne peuvent manquer d'engendrer des dérives de même nature sous des visages différents.

Troisième point : les choix "préliminaires"

*  Nous venons de parler du premier choix qui s'impose, celui d'un cheminement. Il est loin d'être acquis par avance. Le poids de l'éducation s'ajoute le plus souvent au poids de la tradition pour faire de la religion un donné social propre à la civilisation de naissance ou d'adoption. Or la foi chrétienne n'est pas "naturelle" à l'homme. Jésus a bien répondu aux aspirations de vie que chacun porte en soi, mais il a ouvert une voie de liberté qui en appelle à notre intelligence avant même de susciter notre activité. Jean y reviendra longuement en un deuxième "discours".

*  Une série de choix interviennent ensuite quant aux motivations de cette recherche. Certaines dérives, même inconscientes, peuvent stopper net tout élan en le fixant à un stade intermédiaire ou en le détournant vers les sables mouvants d'une religiosité sans vitalité. L'évangéliste en dresse la liste de façon rapide, car il en appelle à la totalité de l'enseignement de Jésus. Il n'est pas une de ces pesanteurs qui n'ait été abordée plus longuement et plus précisément à telle ou telle occasion.

1. La dérive "utilitaire" est la plus fréquente : "Vous me cherchez parce que vous avez mangé des pains et vous avez été rassasiés". Nombre d'éléments sociologiques poussent à cette récupération, particulièrement les conditions difficiles qui pèsent parfois sur nos vies humaines. Pourtant, en nous déchargeant à bon compte de nos propres responsabilités, nous "caricaturons" l'apport de Jésus à nos vies.

"Oeuvrez, non la nourriture qui périt, mais la nourriture qui demeure". Jésus ne remet pas en cause l'importance de nos activités habituelles. Il les a lui-même assumées en un exemple qui ouvre le champ d'un équilibre et évite les égarements.

2. La dérive religieuse morale est plus subtile: " que faire en vue d'œuvrer les œuvres de Dieu?"… c'est-à-dire en vue d'accomplir les actions qui sont conformes à la volonté de Dieu. L'intention est bonne, mais Jésus dénoncera souvent, à propos des pharisiens, l'égocentrisme et la suffisance à laquelle aboutit cette tournure d'esprit.

3. La dérive des preuves guette nos esprits modernes nourris de rationalité : " quel signe fais-tu donc que nous voyions et croyions en toi ?" L'évangéliste souligne la perversion que révèle cette question. Car, auparavant, il a beaucoup parlé des "signes" qui ont été opérés devant les foules. Mais il en est des signes comme des autres pièces du témoignage: encore faut-il y prêter attention et accepter de "lire" les interrogations qu'ils posent.

4. La dérive de la "tradition" est permanente : "nos pères ont mangé la manne dans le désert… c'était déjà un pain du ciel"… A toute époque, nombreux sont ceux qui se contentent de la répétition d'un soi-disant passé. Cette référence cache très souvent une grande paresse de recherche, car il devrait apparaître que l'énergie de cet "âge d'or" s'est épuisée depuis fort longtemps.

Ce tableau rapide rejoint l'essentiel des pesanteurs religieuses qui marquent toute époque, y compris la nôtre. Nombre d'articles ou de commentaires ne manquent pas d'entrer dans le détail de ces influences et leurs analyses ne sont pas inutiles en réflexion pastorale. Pourtant, nous courons le risque de nous y arrêter et l'évangéliste n'a pas tort de nous inviter à poursuivre notre réflexion en évoquant un choix essentiel, largement sous-estimé aujourd'hui.

Quatrième point : un choix "essentiel" entre deux "styles" messianiques

Pour nous, l'évocation de la manne n'est pas un symbolisme "parlant". Cet épisode d'Ancien Testament nous paraît appartenir à la nuit des temps. Il est cependant facile de discerner le symbolisme plus général qui poussait les juifs à évoquer cet épisode pour l'objecter à l'enseignement de Jésus. Nous sommes en présence de deux messianismes, radicalement différents, bien que se référant à une même origine divine.

Le don de la manne se rattachait à l'Exode du peuple juif lors de la libération d'Egypte. Les problèmes d'intendance avaient suscité de vives protestations. Pratiquement, les fugitifs avaient pu subsister grâce aux nourritures du désert, particulièrement les graines volantes de coriandre. Inconnues jusqu'alors, ils les avaient désignées par une interrogation : "mân hou = qu'est-ce que c'est ?".

Peu à peu, ce nom s'était chargé d'un symbolisme religieux. L'auteur du livre de la Sagesse exprime l'interprétation qui en était donnée au temps de Jésus : "Tu as distribué à ton peuple une nourriture d'anges, tu lui as procuré du ciel, sans effort de sa part, un pain tout préparé, ayant la capacité de toute saveur et adapté à tous les goûts. La substance que tu donnais manifestait ta douceur pour tes enfants.". Evoquer la manne équivalait donc à rappeler la présence efficace du Dieu d'Israël à l'histoire de son peuple.

Mais le succès de cette image venait également du fait qu'elle s'harmonisait avec les conceptions communes aux anciens. D'une part, l'intervention divine se présentait selon le schéma "d'en haut" conforme à ce que l'imagination humaine suggère spontanément. Par ailleurs, en rendant grâce pour ce don "extérieur", il suffisait de le recueillir et de se conformer aux ordonnances qui affectaient son utilisation. En résumé, la manne symbolisait un messianisme direct, engageant la puissance du monde divin dans l'histoire des hommes.

Or Jésus donnait un tout autre visage au messianisme qu'il incarnait et dont il esquissait les principaux traits dans quelques "signes" susceptibles d'éclairer ses contemporains. Il ne cachait pas qu'il se situait en envoyé de Dieu, il prétendait tout autant nourrir ceux qui mettaient leur foi en lui, mais, il témoignait d'un autre "style" d'engagement divin. Inséré discrètement dans le monde des hommes, il suggérait en un "exemple historique" une autre approche de l'apport divin à l'épanouissement de chacun. Mais il intégrait également dans sa mise en œuvre l'adhésion personnelle sur une base d'intelligence et de liberté.

C'est bien ce qui posait problème à ses contemporains et c'est bien ce qui pose problème aujourd'hui, alors que l'influence déiste du XVIIIe siècle a estompé l'humanisme qui ressort de tous les évangiles. Il demeure évident que le messianisme de Jésus touche au "nerf" des conceptions religieuses habituelles, telles que les ont émises et continuent de les émettre les différentes civilisations.

Cinquième point : s'ouvrir à l'originalité de la foi chrétienne …

En un deuxième discours l'évangéliste reviendra longuement sur cette originalité. Les derniers versets du passage de ce dimanche nous permettent cependant de discerner l'essentiel.

= A la question: "que faire pour œuvrer les œuvres de Dieu ?", Jean apporte une réponse à la fois très claire et déconcertante : "l'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé".

Il n'est pas question d'adhésion à une doctrine, de mise en application de règlements ou de commandements. Il n'est pas question de recettes miraculeuses pour faciliter notre existence.  Il n'est pas fait appel à notre imaginaire sur Dieu en vue d'élévations mystiques. La foi chrétienne est centrée sur une personne : Jésus. Et pour caractériser le rapport qu'il convient d'entretenir avec cette personne, Jean emploie le mot "œuvrer" qui, en grec, introduit un complément direct. La foi chrétienne est un "travail", une construction permanente en activité de dialogue avec Jésus.

= L'évangéliste ne se contente pas de cette affirmation, il l'enracine au plus profond des "deux partis en présence".

1. Jésus est "celui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau". L'incarnation est donc une œuvre de création. Au soir du partage des pains, les foules en restaient à "Jésus prophète", elles n'avaient pas compris qu'il était Celui dont Dieu-Père authentifie le témoignage comme une "œuvre définitive de création".

2. Cette création - ou affinement de la première création - nous concerne donc au premier chef dans la perspective de notre vie actuelle, de notre épanouissement actuel. En raison de sa densité, l'humanité que Jésus a rayonnée visiblement, a fait de lui le "Fils de l'homme", "l'homme parfait", celui que nous pouvons être. Et c'est en ce sens qu'il nous propose d'y puiser selon les lois habituelles d'influence et de partage, afin de la faire fonctionner en nourriture de vie.

Conclusion-résumé

L'expérience du dialogue avec notre entourage nous révèle la difficulté pour sortir d'un religieux critiquable de plus en plus dévalorisé. De ce premier développement, nous pouvons faire émerger trois idées susceptibles d'ouvrir les vrais horizons de la foi chrétienne.

1. La foi chrétienne porte son attention sur les valeurs profondes, les valeurs vitales de l'existence. Elle s'égare lorsqu'elle dégénère en demandes sur les biens matériels au hasard des difficultés de nos existences.

2. La route chrétienne n'invite pas à un repos paresseux qui s'appuierait sur un passé faussement idéalisé et tranquillisant. Elle est réflexion permanente pour construire une réalité de vie actuelle. Et, pour ce faire, elle suscite initiative, réflexion et approfondissement de notre part.

3. L'apport de la foi chrétienne n'est pas à concevoir comme une "manne" descendue du ciel. Nous croyons à une initiative divine, mais ce nouveau mode de présence a un visage précis et humain : Jésus-Christ historique ; c'est son témoignage qu'il nous faut travailler à partir des évangiles, lus et relus, c'est en lui que nous pouvons puiser la densité d'humanité dont il est porteur et qui en fait une nourriture accessible en tous temps et en tous lieux.

Mise à jour le Dimanche, 02 Août 2015 11:05
 
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