Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 17ème Dimanche du temps ordinaire

Année B : 17ème Dimanche du temps ordinaire  

 

Actualité

Dans la continuité de l'évangile de Marc, nous en arrivions dimanche dernier au grand rassemblement que suscita la prédication de Jésus en Galilée. Les évangélistes le mentionnent au terme d'une année et l'événement est fort vraisemblable en rapport avec ce que nous connaissons de l'attente messianique du peuple juif.

C'est généralement à cette place de leur œuvre que les auteurs situent le passage que beaucoup de chrétiens connaissent sous le nom de "multiplication des pains". Il serait plus exact d'évoquer un "partage des pains", car le mot "multiplier" ne figure pas dans les textes. Il ressort de l'habitude et de la tendance à "matérialiser" les chiffres auxquels les auteurs recourent en portée symbolique. Les quatre évangélistes en parlent et il est donc normal que cette convergence suscite une réflexion.

Celle-ci n'est pas facile. Première difficulté : Marc et Matthieu dédoublent ces versets et évoquent en un deuxième partage des pains la prédication que mèneront les apôtres en territoire païen après la résurrection. Deuxième difficulté : la présentation de chaque auteur  confirme qu'il s'agit là d'un point essentiel de notre foi. Pourtant il est évident que, sans se contredire, ils ont approfondi personnellement la densité d'un même symbolisme. Loin de les opposer il faut donc les situer en complémentarité à partir d'une analyse précise concernant la pensée que développe chacun d'eux.

Or, très souvent, nous héritons de commentaires qui se sont limités à une "approche globale". Celle-ci présente deux défauts. Elle inscrit le "partage des pains" dans la liste des belles histoires qui concernent Jésus. L'imaginaire collectif se donne libre cours dans le sens "merveilleux" qui est habituellement le sien et il n'est pas question d'aborder l'évaluation "historique" propre au genre littéraire adopté par les évangélistes. Par ailleurs, l'enseignement courant en a tiré une pensée "minimale" qui se soucie peu des nuances de pensée dont témoignent ceux qui furent les authentiques témoins. On pense simplement trouver chez l'un les détails qu'on ne trouve pas chez un autre et on prend soin de taire les divergences.

Cette année nous donne l'occasion d'éviter cette dérive. Nous commençons aujourd'hui une série de cinq dimanches dont les textes sont extraits d'un ensemble cohérent du quatrième évangile. Par commodité, il est appelé "discours sur le pain de vie". Par la suite, nous reviendrons sur sa composition, mais arrêtons-nous simplement sur les versets que nous venons de lire. Ils constituent la présentation que saint Jean situe en tête de ce discours, indépendamment des développements qui exprimeront ensuite sa pensée. Oublions les souvenirs qui peuvent nous revenir en mémoire. Laissons parler saint Jean, ce qu'il dit, tout ce qu'il dit, rien que ce qu'il dit.

Evangile

Evangile selon saint Jean 6/1-15

Jésus s'en alla de l'autre côté de la mer de Galilée, vers la région de Tibériade

(premier signe : la foule à la recherche de Jésus)

Or une foule nombreuse le suivait, parce qu'ils voyaient les signes qu'il faisait sur les malades

(deuxième signe : le partage des pains)

a) - Jésus gravit la montagne et il s'y assit avec ses disciples, or était proche la
Pâque, la fête des juifs.

Jésus donc, ayant levé les yeux et ayant vu qu'une foule nombreuse venait vers lui,

b) - dit à Philippe :"D'où achèterons-nous des pains pour qu'ils mangent ?". Il disait cela pour le mettre à l'épreuve, car lui-même savait ce qu'il allait faire.

Philippe lui répondit : " Deux cents deniers de pain ne leur suffirait pas pour que chacun en reçoive un petit morceau. "

c) - Un de ses disciples, André, le frère de Simon Pierre, lui dit : " Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons, mais qu'est-ce que cela pour tant de gens? "

d) - Jésus dit : " Faites s'allonger les gens! ". Il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu. Ils s'allongèrent donc, au nombre d'environ cinq mille hommes.

c') - Jésus prit donc les pains et, ayant rendu grâce, il les distribua aux convives et de même des poissons, autant qu'ils voulaient.

b') - Quand ils furent repus, il dit à ses disciples : " Ramassez les morceaux qui restent afin que rien ne soit perdu ".

Ils les ramassèrent donc et ils remplirent douze couffins avec les morceaux des cinq pains d'orge qui étaient restés à ceux qui avaient mangé.

a') - Les hommes donc, en voyant le signe qu'il avait fait, disaient : " C'est lui vraiment le Prophète, qui vient dans le monde ".

Jésus donc, sachant qu'ils allaient venir et s'emparer de lui afin de le faire roi, s'enfuit de nouveau dans la montagne, lui seul.


Contexte des versets retenus par la liturgie

Un long chapitre de Jean va retenir notre attention durant les cinq prochains dimanches; il s'agit du chapitre 6 que l'on désigne habituellement par "discours sur le Christ-Pain de vie".

Ceux qui assument habituellement une mission d'animation ne peuvent manquer d'être saisis d'un sentiment de "panique" lorsqu'ils considèrent les différents passages  extraits de cet ensemble... En lecture rapide, il en ressort de nombreuses "redites"... des affirmations "concentrées" se succèdent... leurs formulations sont proches les unes des autres, mais les nuances de l'une à l'autre sont difficiles à percevoir... En outre, il y a beaucoup à redire au sujet du "découpage" adopté par les liturgistes

Ce peut être l'occasion de rassembler quelques généralités concernant l'évangile de Jean. Hormis les prochains dimanches, la liturgie ne propose pas "d'ensembles" extraits de son œuvre. Quelques passages se trouvent effectivement répartis au long des trois années - comme le dialogue avec la samaritaine, le bon pasteur ou l'allégorie de la vigne - mais leur commentaire ne nécessite pas une présentation élargie. Ce regroupement pourra cependant se révéler utile lors de leur préparation. Nous ne manquerons pas d'y renvoyer.

Quelques clés concernant l'esprit et la composition du quatrième évangile

1ère clé : l'esprit du quatrième évangile

= Pour présenter le témoignage de Jésus, Jean a adopté une méthode différente des autres évangélistes. Plutôt que de multiplier le nombre de faits, d'actes de puissance, de paroles, il a préféré s'arrêter à quelques-uns, plus significatifs à ses yeux.

= Il a ainsi opéré des regroupements d'enseignements portant sur certains thèmes : il ne prétendait pas faire la transcription "mot à mot" d'un discours que Jésus aurait prononcé d'un trait, il cherchait à révéler une pensée, telle qu'elle lui apparaissait à la lumière de la foi.

Car, tout en l'annonçant, l'évangéliste avait médité le message durant de longues années. Il avait mené cette réflexion au souffle de l'Esprit, en intimité avec le Seigneur ressuscité. Il avait été également affronté à des événements ultérieurs non sans conséquences sur la compréhension et l'interprétation des "souvenirs". Nous le savons par ses Lettres, dans sa propre communauté, il était affronté à des interprétations fausses ou hasardeuses...

= En lisant le quatrième évangile, nos esprits modernes doivent donc renoncer à distinguer "ce qui a vraiment été dit" et "ce que cela veut dire". Jean livre les paroles de Jésus telles qu'elles se sont développées et approfondies en sa propre foi ; pour lui, ce développement fait partie de l'authentique témoignage. Autrement dit, ce que les circonstances et le temps n'avaient pas permis à Jésus de dire autrefois clairement, ce qu'il n'avait pu que suggérer... Jean le présente dans une lumière qui permet désormais à tout croyant d'en percevoir le sens.

2ème clé : la méthode de composition qui ressort habituellement lorsqu'on étudie les sections d'ensemble.

= Jean a divisé son évangile en sept sections qui s'enchaînent étroitement l'une à l'autre. Pour chacune, il adopte un même mode de composition : il centre sur un thème principal qu'il se propose d'éclairer en rassemblant quelques enseignements. Il approfondit ce thème à partir d'un ou plusieurs "signes", globalement historiques, soigneusement choisis et porteurs d'une forte symbolique.

= Il constitue ainsi des "ensembles" assez complets. Si nous avions à aborder un même passage dans les autres évangélistes, il nous faudrait compléter par d'autres textes pour obtenir une vision globale qui ne se fourvoie pas en commentaire restrictif. Chez Jean, il suffit de s'arrêter sur la section concernée. Les autres sections n'apportent rien de neuf, elles ne font que confirmer ce que révèle une étude serrée et approfondie du passage.

= Ainsi, nous commençons aujourd'hui un nouvel ensemble... Au regard des titres, nous sommes informés que l'auteur va traiter le thème "Jésus-Pain de vie". Mais, nous n'avons pas tout perçu à ce seul énoncé. Trois "signes" ouvrent la section. A leur lumière, il est facile de discerner la répartition des discours qui suivront : la recherche de Jésus par la foule, le partage des pains et la marche sur la mer.

= Il nous faut donc ajouter au passage de ce dimanche le troisième signe : la marche sur la mer

" Or, lorsque le soir fut venu, ses disciples descendirent à la mer. Montant dans une barque, ils allaient de l'autre côté de la mer, vers Capharnaüm L'obscurité était déjà venue et Jésus n'était pas encore venu à eux et la mer se soulevait, un vent violent soufflait.

Ayant ramé environ vingt ou trente stades, ils voient Jésus marchant sur la mer et arrivant près du bateau. Et ils eurent peur. Mais lui leur dit : " C'est moi, n'ayez pas peur." Ils voulaient le prendre dans la barque, mais aussitôt la barque arriva à la terre où ils se rendaient ".

3ème clé : la méthode de composition qui ressort habituellement lorsqu'on étudie le détail des discours ou des enseignements.

= Elle se retrouve en plusieurs passages du quatrième évangile. C'est pourquoi nous pouvons parler de "méthode" et ceci nous rend grand service pour démêler l'écheveau qui nous panique lorsque nous sommes confrontés à de longs chapitres d'enseignement.

Le développement se présente en forme de dialogue : 1. Jésus prononce une phrase quelque peu mystérieuse... 2. elle suscite chez ses auditeurs une interrogation... 3. Jésus réaffirme la même idée de façon plus précise... 4. avant de l'expliciter plus longuement... 5. une nouvelle question des auditeurs, souvent dubitative, relance le débat ... 6. une nouvelle réponse de Jésus précise l'état d'esprit qui aide à comprendre...

= Appliqués aux discours du chapitre 6, ces quelques points de repères déterminent trois discours parfaitement cohérents avec les trois signes d'introduction.

Premier discours : le vrai sens de la recherche chrétienne : 27-32

- parole mystérieuse : "Oeuvrez, non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vie"...

- question : "que faut-il faire ?" ... réponse : "Croire Celui que le Père envoie."

- question double : " Montre-nous que tu es Celui que Dieu envoie ... et en quoi consiste ton pain de vie ? pour nous (juifs) la manne est la référence" ...

cette double question commande les deux discours qui suivront

- réponse précisant l'état d'esprit pour comprendre : " toute recherche en comparaison trop étroite avec la manne, mène à une impasse. Il s'agit d'un autre projet de Dieu, le voici ...

Deuxième discours : la vraie nature de la foi chrétienne 33-50

- parole mystérieuse : "Le pain de Dieu est Celui qui descend du ciel et donne la vie au monde."

- question : "Donne-le nous ?"... réponse nette : "Je suis le Pain de vie"...

- explicitation : du côté de Dieu, l'incarnation comporte un double mouvement : le Père envoie le Pain de vie en donnant son Fils qui réalise sa présence... le Père invite les hommes à aller vers Celui à qui il les a donnés... du côté des hommes, correspond une réponse en double mouvement également : voir le Fils et croire en lui...

- question dubitative: comment le charpentier peut-il être descendu du ciel ?

- réponse précisant l'état d'esprit pour comprendre : la foi en l'incarnation est la seule route pour rejoindre le mystère de Dieu ... il importe de ne pas se laisser déconcerter par la rupture avec la tradition.

Troisième discours : le lien essentiel entre foi chrétienne et messe. 51-65

- parole mystérieuse : "Je suis le pain de Vie... le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde."

- question : "Cela ne tient pas debout !"... réaffirmation précise : "Si vous ne mangez ma chair, si vous ne buvez mon sang "

- explicitation : du côté de Dieu, le rite sacramentel amorce un double mouvement : l'habitation du Christ en nous correspond à la volonté de Jésus et du Père de nous rejoindre... en demeurant en nous, le Christ nous fait vivre...

- question dubitative: c'est incompréhensible, c'est absurde

- réponse précisant l'état d'esprit pour comprendre : la foi en la résurrection-ascension et son corollaire, l'envoi de l'Esprit, ouvre à l'accueil de ce qui reste fondamentalement don du Père.

= Ainsi se clarifie l'ensemble du chapitre 6 :

Trois signes "progressifs" : 1. la recherche de Jésus par la foule... 2. le partage des pains... 3. la marche sur la mer.

Trois discours "progressifs" : 1. le vrai sens de la recherche chrétienne... 2. la vraie nature de la foi chrétienne... 3. le lien essentiel entre foi chrétienne et messe...

Tel est le cheminement de la réflexion que nous poursuivrons au long de ces prochains dimanches sous la conduite de Jean. En courte présentation, nous pourrions le résumer ainsi :

* à la lumière du "signe de la recherche", Jean nous rappelle que la foi chrétienne exige un choix préalable. Deux messianismes se proposent à nous ... nous rêvons souvent d'un salut venant "d'en-haut" à la manière de la manne... il mène à une impasse... Jésus nous invite à une démarche plus simple et accessible à toute recherche ... "partir d'en-bas", accepter de vivre la rencontre avec lui en partage et amitié.

* à la lumière du "signe du partage des pains", Jean accentue les bienfaits qui émanent de ce choix tout en soulignant la participation qu'il sollicite. Le mouvement d'incarnation nous met au contact d'un témoignage d'humanité que nous devons situer au centre de notre foi. Il nous revient de "reconnaître" ainsi Jésus comme un pain venant du ciel en vue de nourrir l'existence de celui qui "voit et croit". Selon un thème que l'évangéliste affectionne, s'engager dans ce cheminement "voir-croire" est essentiel à la naissance de la foi.

* à la lumière du "signe de la marche sur la mer", Jean insiste sur le "fonctionnement concret" de la foi chrétienne. L'eucharistie n'intervient pas en "élévation mystique", elle réalise un lien privilégié qui nourrit le chrétien de façon permanente. Jésus nous rejoint dans le cadre de la communauté; l'eucharistie actualise l'exercice de la foi et la foi protège l'eucharistie de toute déformation magique.

Piste possible de réflexion : l'originalité de Jean lorsqu'il présente le partage des pains

1er point : le partage des pains = un signe central

En finale de son évangile (20/30), l'auteur  donne plusieurs clés pour comprendre son œuvre. Il parle d'abord de sa composition. On reproche parfois à Jean l'abondance et la difficulté des discours qu'il rapporte. Mais telle n'était pas son intention première.

D'avance, il nous ramène au concret de son adhésion de foi. "Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre". Ce qui intéresse notre auteur, c'est d'abord la réalité concrète vécue par Jésus et avec Jésus. Lorsqu'il écrit, sans doute vers l'an 90, il y a longtemps réfléchi. Il  a dépassé une vision anecdotique et  perçu la profondeur de certains faits, devenus des "signes". Comme il est naturel en toute pensée réfléchie, appliquée au passé, symbolisme et réalité vont de pair dans la présentation, mais la réalité commande.

= Parmi ces signes, Jean en privilégie globalement sept. Parfois il les fait ressortir explicitement, parfois il joue du mot "glorifier" selon le sens religieux que lui donnait son époque, à savoir manifester la présence divine. En voici la liste : les noces de Cana, la guérison du fils d'un officier païen, la guérison du vieux paralytique à Jérusalem, le partage des pains, la guérison de l'aveugle de naissance, la réanimation de Lazare, le lavement des pieds. Selon la disposition symétrique habituelle en chiasme, nous pouvons remarquer que le partage des pains se situe au centre des "signes" concernant l'activité de Jésus. Par ailleurs, il est nettement précisé en "signe" vis-à-vis de la foule", "à la vue du signe que Jésus venait de faire".

Les "signes" donnent le ton aux sept sections qui s'enchaînent étroitement l'une à l'autre au long du quatrième évangile. Ainsi se constituent des "ensembles" assez complets. Ici, le fait et la manière dont Jésus propose de nourrir notre vie. Il importe de donner priorité au "signe" sur le "discours". Ce réflexe n’est pas familier à nos mentalités modernes en raison de l'abondante place que l'écrit a prise. De même, si nous avions à aborder un même passage chez les autres évangélistes, il  faudrait compléter par d'autres textes pour obtenir une vision globale qui ne se fourvoie pas en commentaire restrictif.

Chez Jean, l'étendue du signe est à prendre en un sens large. Ainsi le thème de "Jésus-Pain de vie" est référé à un groupe de trois "signes", porteurs d'une forte symbolique qui les unifie dans la pensée de l'auteur: la recherche de Jésus par la foule, le partage des pains et la marche sur la mer. Il est certain que, spontanément, nous ne penserions pas à la "marche sur la mer" comme référence complémentaire au partage des pains… Pourtant il  faut intégrer ce signe si nous ne voulons pas restreindre la réflexion proposée. Ce lien n'étant pas évident, nous y reviendrons au dimanche correspondant.

2ème point : le partage des pains = un signe voulu et orienté par Jésus 

Les derniers versets du quatrième évangile nous éclairent également sur la double orientation que l'auteur donne aux signes qu'il mentionne au long de son œuvre: "ces signes ont été mis pas écrit, afin que… 1. vous croyiez, c'est-à-dire que vous discerniez, que Jésus est Messie et Fils de Dieu… et 2. afin qu'en croyant, vous ayez la vie en son Nom."

Nous retrouvons l'itinéraire de foi dont nous avons déjà parlé à propos de Marc. Un premier cheminement conduit à reconnaître Jésus de Nazareth comme le Messie espéré par la foi juive et par l’aspiration humaine. Un deuxième cheminement poursuit sur cette lancée en discernant le lien unique dont vit Jésus et le "visage de Dieu" dont il témoigne.

A cette lumière, nous comprenons la place centrale que l'auteur donne à Jésus dans le signe des pains. C'est lui qui prend l'initiative "à la vue de la foule nombreuse qui venait vers lui". La fausse question qu'il adresse à Philippe contribue à souligner que "lui-même savait ce qu'il allait faire". Jésus donne l'ordre de faire asseoir les convives de cette soirée et il assure lui-même le service, ce qui apparaît impossible matériellement en raison du grand nombre. C'est lui qui donne ensuite l'ordre de "ramasser les morceaux". Enfin c'est lui qui devine les intentions de la foule à son sujet et coupe court aux perspectives politiques que suggéraient les conceptions messianiques habituelles.

Il est évident que cette place centrale de Jésus ne correspond pas uniquement à une position "historique" qui ne fait aucun doute. L'évangéliste insiste sur la place centrale que Jésus doit occuper dans l'équivalent actuel de ce signe symbolique.

3ème point : le partage des pains = un signe symbolique

Car le texte aborde la manière dont Jésus apporte la vie. En raison des différences de civilisations, nous risquons de ne pas percevoir les orientations que suggère l'évangéliste.

Il importe donc de préciser que ses lecteurs, tout comme lui-même, ne réduisaient pas cette soirée à une initiative généreuse en faveur des malheureux de Galilée. Ils savaient que Jésus n'avait pas changé le cours matériel des choses. Familiers des commentaires bibliques, ils faisaient spontanément le rapprochement avec certaines initiatives prophétiques comme celle d'Elisée nourrissant 100 personnes avec vingt pains d'orge (2 Rois 4/42). Loin de crier au miracle, ils s'arrêtaient sur les symbolismes du vocabulaire.

- Jean est le seul à parler de cinq pains d'orge apportés par un jeune garçon. L'orge et le blé étaient semés à chaque automne, mais le blé occupait les parcelles les plus fertiles, car sa valeur marchande rapportait trois fois plus que l'orge. Celui-ci présentait cependant l'avantage de mieux résister à la sécheresse et de mûrir plus rapidement. La moisson de l'orge se faisait donc avant la moisson de blé comme le précise l'offrande d'une gerbe d'orge au début des festivités pascales. Bien que destinée principalement aux animaux, l'orge entrait souvent dans la nourriture des humains et était assimilé au pain des pauvres.

- Nous devons y ajouter le symbolisme du pain. Pour les anciens, le pain était symbole de nourriture essentielle dont dépendait la survie de chacun et de tous. En raison des habitudes orientales, il était également symbole de partage dans le cadre de l'hospitalité. Celle-ci était occasion d'échanges entre convives. Ceux-ci ne disposaient pas des moyeux modernes d'information. En civilisation orale, le repas était ainsi un lieu naturel de réflexion spirituelle. Les prophètes l'avaient souligné en rapprochant le partage du pain et la transmission de la Parole de Dieu.

- N'oublions pas les deux poissons. Jean semble leur conférer le même symbolisme que les autres évangélistes, à savoir l'action historique de Jésus auprès de ses contemporains. Leur nombre complète le chiffre de la prédication pour aboutir à la plénitude du chiffre 7. Nous pouvons remarquer qu'ils disparaissent lorsqu'il est parlé des restes qu'il faut ramasser.

Ceci est très explicable au temps où l'évangéliste écrit. Les effets de l'action ponctuelle du Christ sont de plus en plus atténués alors que sa Parole, symbolisée par le pain, est de mieux en mieux comprise et devient le cœur de l'apostolat.

= Jean est également le seul évangéliste à préciser l'issue déconcertante du partage des pains: "voyant le signe qu'il avait fait, les hommes disaient: c'est lui vraiment le Prophète, qui vient dans le monde"

Les écrits juifs nous témoignent que l'attente d'un "prophète des derniers temps" était présente parmi les multiples formes qu'avaient prises les espérances messianiques. Certains auteurs évoquaient le retour d'Elie pour un ultime appel à la conversion. D'autres s'appuyaient sur une annonce faite par Moïse avant sa mort: "c'est un prophète comme moi que le Seigneur te suscitera, du milieu de toi, d'entre tes frères" (Deutéronome 18/15. Le résultat était le même sous forme d'une dérive permanente vers un messianisme politique.

 

4ème point : le partage des pains = un signe concernant la vie humaine ordinaire

Les symbolismes que nous venons d'évoquer n'estompent pas le cadre très simple dans lequel l'évangéliste développe sa présentation. Rien que de très ordinaire selon la vie de tous les jours dans la région de Tibériade. C'est le printemps, il y a beaucoup d'herbe en cet endroit et la fête de pâque est proche. Sur la mer de Galilée les pécheurs s'activent dans leurs barques au milieu des couffins. Ce petit peuple a l'habitude de compter en deniers, autrement dit en journée de travail. La moisson d'orge a débuté et cinq pains ont déjà été pétris et cuits.

Jésus entre dans ce rythme familier. Malgré le caractère exceptionnel du signe dont il veut rendre compte, Jean reste fidèle au symbolisme très sobre qui marquait le début de son récit. L'heure du repas approche. Les convives s'allongent comme à l'habitude et partagent un menu qui devait souvent constituer leur ordinaire. Le gâchis n'est pas de mise et il est normal que les restes soient recueillis comme à l'accoutumé.

L'événement est situé à propos des hommes, à partir de ce qu'ils apportent. Il est accompli par un homme, pour des hommes, quelle que soit leur perception et quand bien même elle serait décevante. Il est symbolique de la richesse d'humanité que Jésus apporte en sa vie historique et dont il prolongera l'efficacité en sa présence ressuscité. Le signe des pains symbolise les multiples facettes de son témoignage, sa Parole, ses engagements, son rayonnement. La croix n'est pas exclue, mais la totalité du partage la déborde en nourriture de notre vie courante.

5ème point : partage des pains et eucharistie

Une dernière question peut naître dans notre esprit. En entendant le récit du partage des pains, nous pensons spontanément à l'eucharistie instituée par Jésus au soir du jeudi-saint. Qu'en est-il du rapport entre les deux événements ?

Nous n'avons pas tort de les rapprocher. Selon son habitude, Jean fera suivre de plusieurs enseignements sa présentation des signes et le dernier enseignement portera sans conteste sur l'eucharistie. Celle-ci est donc en filigrane de notre récit. Pourtant un lien trop rapide risque d'estomper la portée du signe des pains et des poissons, signe d'une foi chrétienne qui ne doit être ni abusivement matérielle, ni abusivement spirituelle.

- Lors du dernier repas de Jésus avec ses amis, à la différence des autres évangélistes et de Paul, Jean ne dit rien de la dimension cultuelle que Jésus donne aux signes du pain et du vin. Certains commentateurs expliquent ce silence en évoquant le "Discours sur le pain de vie" dont nous avons commencé la lecture aujourd'hui. Cette hypothèse est possible, mais rien ne l'impose, car nous pouvons tenir pour acquis que l'auteur connaissait parfaitement le temps et la forme d'institution d'un "signe" qu'il vivait en communauté, chaque dimanche, depuis cinquante ans. Or il n'en parle pas.

- Dans le discours qui vise à éclairer le passage que nous venons de lire, Jean rattachera l'eucharistie au signe de "la marche sur la mer", évoquant la présence de Jésus à ses amis après la résurrection.

- Certes, au début du récit, un lien est suggéré avec la pâque juive. Mais il est difficile d'assimiler paroles et gestes du premier récit à ceux qui caractérisent l'eucharistie. Nous l'avons noté : l'origine du pain est nettement précisée en rapport avec l'activité humaine habituelle. Jésus ne fait ensuite que reprendre les bénédictions ordinaires qui précédaient tout repas juif. Enfin la présence des poissons accentue la participation laborieuse. Quant au vin et à la coupe, ils sont totalement absents.

Conclusion

Il nous faut donc lire le signe des pains selon le poids d'humanité dont l'évangéliste le charge comme il en charge les autres signes qu'il choisit, que ce soient les noces de Cana, le vieux paralysé de Jérusalem, l'aveugle de naissance, la réanimation de Lazare ou le lavement des pieds de ses apôtres… Jean ne cherche pas à atténuer la valeur du sacrifice ultime de Jésus au nom de l'accompagnement quotidien qu'il vit avec nous. Il l'intègre dans cette réalité concrète.

Sans doute était-il lucide sur les tendances à la ritualisation qui menaçaient la jeune foi chrétienne comme elles avaient contaminé la liturgie du Temple. Dimanche dernier, nous parlions des pesanteurs que Paul dénonçait explicitement en 56 et qui permettaient de comprendre la simplicité de Marc, en 66, lorsqu'il esquisse l'institution de l'eucharistie. En 90, les communautés de Jean devaient être exposées aux mêmes déviations.

Dans ses lettres, nous relevons une forte critique de ce que nous appelons la tendance gnostique. Celle-ci introduisait une coupure radicale entre la matière dans lequel l'homme était embourbé et les cieux, demeure idéale qu'il importait de rejoindre pour bénéficier de la vie de Dieu. Or, pour Jean comme pour tous les disciples, cette coupure était inacceptable au nom même de l'expérience passée. Les années historiques avaient été vécues en communauté étroite avec Jésus et il importait de rappeler cette base vitale pour la foi chrétienne. Jésus ne s'était pas servi de notre humanité pour correspondre à un projet éternel extérieur. En lui, le Verbe s'était fait chair au sens le plus fondamental de ce mot, il avait habité parmi nous de façon visible, nous proposant un "visage de l'homme" cohérent avec le "visage" de Dieu.

Actuellement, un grand flou a envahi le domaine religieux, hors de l'Eglise comme dans l'Eglise. Nous ne sommes donc pas loin de partager les appréhensions du quatrième évangéliste. C'est dire l'intérêt de la longue réflexion qui va nous être proposée au cours des prochains dimanches. Elle s'appuiera sur trois discours progressifs :

*  La foi chrétienne exige un choix préalable : deux approches différentes se présentent spontanément à chacun lorsqu'il se pose la question "religieuse". La foi chrétienne ne peut être réduite au "sentiment déiste " naturel à tout homme.

*  Le Christ est au centre de la foi chrétienne par son humanité; c'est elle qui lui permet de nourrir notre existence selon le jeu naturel de la communication entre deux personnes.

*  L'eucharistie est le lieu où se vit cet échange ; sans ce renouvellement permanent, la foi chrétienne se dévalorise et se déshumanise en type religieux habituel.

 
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