Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 16ème Dimanche du temps ordinaire


 

Sommaire

Actualité

Evangile : Marc 6, 30/34

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : Jésus et les foules

Actualité

Dimanche dernier, nous avons beaucoup parlé des apôtres, de ce qui fut "l'aventure" de leur destin. Il était normal que nous leur donnions priorité, car ils furent pour Jésus les amis de la première heure, témoins attentifs des multiples facettes de son engagement.

Le texte d'aujourd'hui nous rappelle l'importance que Marc donne à un autre groupe, celui des foules. Celles-ci furent également présentes depuis la première prédication à la synagogue de Capharnaüm jusqu'à la crucifixion. De ce fait, un grand nombre de détails émaillent les récits où elles interviennent. Dans la continuité des premiers dimanches, il était normal que notre attention se concentre en priorité sur Jésus et son engagement, mais l'insistance de l'évangéliste nous invite à dépasser le plan anecdotique et à cerner plus précisément l'enseignement qu'il cherche à nous livrer.

Ceci revêt d'autant plus d'intérêt que notre situation actuelle de "chrétiens au milieu du monde" présente de grandes similitudes avec celle que Jésus dut affronter et avec celle que rencontrèrent les apôtres lorsqu'ils portèrent le message à des civilisations nouvelles. En son évangile, Marc n’expose pas une théorie, il invite à réfléchir sur une suite d'expériences très concrètes.

Evangile

Evangile selon saint Marc 6/30-34

conclusion du deuxième développement : "la Parole est appelée à être semée pour porter fruit

Les apôtres s'assemblent auprès de Jésus et ils lui annoncèrent tout autant qu'ils avaient fait et tout autant qu'ils avaient enseigné.

Et il leur dit : Venez vous-mêmes à l'écart vers un lieu désert et reposez-vous un peu

Car ceux qui venaient et ceux qui partaient étaient nombreux et ils n'avaient pas même un moment pour manger

Et ils s'éloignèrent dans la barque vers un lieu désert, à l'écart

introduction au troisième développement : "la Parole doit être partagée en nourriture pour tous"

Et on les vit partir et beaucoup le reconnurent et à pied, de toutes les villes, on accourut là, et on les devança

Et débarquant, il vit une foule nombreuse

Et il fut ému de compassion sur eux, parce qu'ils se trouvaient comme des brebis qui n'ont pas de pasteur

Et il commença à leur enseigner beaucoup de choses

Contexte des versets retenus par la liturgie

= Un très mauvais découpage liturgique oblige à prendre quelque distance avec l'ensemble du texte et à bien préciser l'orientation du commentaire. Pour diverses raisons, il est impossible de "serrer" le texte selon notre souci habituel.

1. Le passage retenu se situe entre deux développements concernant des sujets bien précis. Les premiers versets terminent le deuxième développement, celui-ci présentait en un vaste chiasme l'activité de prédication : "La Parole est appelée à être semée pour porter fruit". La mission des apôtres "enveloppait" le premier engagement de Jésus. Leur envoi limité au temps historique préfigurait donc l'activité qui sera la leur après la résurrection. Nous en lisons la conclusion qui invite au repos et à la réflexion sur les conditions qui ont marqué ces contacts. Il importe de se ressourcer en raison de la diversité des auditoires.

Commence alors le troisième développement. La perspective est différente. "La Parole doit être partagée en nourriture pour tous". Il est à craindre que le lien avec le développement précédent ne soit pas perçu par les chrétiens actuels, car il fait appel à un modèle de pensée qui n'est plus le nôtre. La pensée occidentale moderne introduit une "différence de nature" entre la Parole et le pain. Il n'en était pas de même chez les anciens : comme en témoignent les auteurs bibliques, ils unissaient de façon spontanée les deux symbolismes. Toute Parole se devait d'être nourrissante pour qu'elle mérite attention.

Or, la coupure liturgique ne tient pas compte de ce handicap. Elle le renforce au contraire puisqu'elle arrête la réflexion alors que Jésus "enseigne" la foule. Comme l'écrit JP Charlier: "Marc aurait sursauté s'il avait prévu que, bien des siècles plus tard, on dirait aux chrétiens qu'ils satisfont à la messe dominicale en arrivant à l'offertoire. Et il n'aurait pas cru ceux qui lui auraient prédit qu'un jour les "foules" arriveraient en retard pour écouter la Parole de Jésus".

2. A cette difficulté s'en ajoute une autre concernant la suite des textes. Très logiquement, le thème précis du partage des pains sera proposé dimanche prochain mais il ne s'enchaînera pas de façon "rationnelle" avec les textes que nous parcourons depuis quelques dimanches. Il est utile de signaler les deux "ruptures principales".

- Au long de cinq dimanches, le thème de la Parole-nourriture sera emprunté au quatrième évangéliste. Nous reviendrons sur la présentation développée et très cohérente qui nous sera ainsi proposée. Il s'agit d'un tout, appelé "Discours sur le pain de vie". Mais Jean le présente selon un enchaînement qui se suffit à lui-même et n'emboîte pas systématiquement le rythme de Marc.

- Nous rejoindrons celui-ci au 22ème dimanche ordinaire dans des conditions qui mettent à mal le développement concernant la Parole-nourriture. Pour mieux exprimer son universalité, le deuxième évangéliste "dédouble" le partage des pains. Le premier partage symbolise la mission historique de Jésus en terre juive, le second partage symbolise la mission apostolique en terre païenne. Entre les deux partages, l'évangéliste résume les étapes qui ont permis, peu à peu, d'accorder aux païens une place " à part entière " dans la communauté primitive.

C'est là une originalité de sa composition. L'auteur veut ainsi exprimer une exigence essentielle. La Parole ne doit pas être réduite à une "théorie"; une évolution permanente dans sa présentation doit la rendre accessible à tous. Cette exigence s'est imposée dès l'origine. Les étapes qui ont marqué l'histoire de la première prédication peuvent guider la réflexion. Marc exprime discrètement cette exigence en dédoublant le partage des pains et en schématisant ces étapes dans les passages intermédiaires.

Les versets retenus pour les dimanches qui suivront le 22ème dimanche "picoreront" dans ces étapes. De ce fait, ils rendront très difficile la perception d'une évolution qu'illustrent les Actes des Apôtres. La similitude entre les deux partages donne la portée de cette évolution.

= Pour la réflexion de ce dimanche, il ne nous reste plus que le thème des rapports entre Jésus "bon berger" et les foules "sans pasteur". Au 4ème dimanche de Pâques, Jean 10/11-18 ouvrait .déjà une réflexion générale sur le métier de berger et sa mise en œuvre symbolique par Jésus.

La question des rapports entre Jésus et les foules

Dans les développements  déjà parcourus, celui des guérisons et celui de la prédication, nous avons pu repérer les observations de Marc à ce sujet : activité de Jésus et  révélation progressive de sa messianité. Dans le cadre de ce dimanche, nous pouvons ouvrir, à propos des foules, une parenthèse de réflexion semblable à celle ouverte dimanche dernier à propos des apôtres.

Et rejoindre ainsi la préoccupation que portent nos communautés chrétiennes. Le Concile a renforcé le souci missionnaire né dans le cadre des grandes cités au siècle dernier. Il a rappelé la nécessité d'évangéliser la masse incroyante au milieu de laquelle nous vivons. Une majorité de fidèles se sont engagés dans cette voie et le visage de l'Eglise a bénéficié ainsi d'un renouveau certain. Mais, en toute lucidité, il faut admettre que nombre d'espérances se heurtent actuellement à des désillusions pratiques.

Comme toujours, il apparaît nécessaire de ne pas réduire l'évangile à quelques "slogans". Trois certitudes doivent nous inciter à ne pas "survoler" les textes et à les aborder avec intelligence. Jésus a été affronté au contact de foules importantes et ses amis ont été témoins d'un comportement "historique" précis. Lorsqu'ils sont partis annoncer le message en des civilisations nouvelles, ils ont été affrontés au même problème. Leur réaction a été alors de "se souvenir" et d'attacher à cette mémoire une "intelligence". Aujourd'hui, leurs écrits nous font bénéficier de cette densité de réflexion concrète. Il nous revient d'en éclairer notre actualité.

Or, si l'ont veut rejoindre l'exacte présentation des évangélistes, la question des rapports entre Jésus et les foules n'est pas simple. Elle manifeste une alternance entre deux comportements. Il serait facile de l'illustrer en parlant des deux bouts d'une même chaîne qu'il faut tenir malgré des tensions inverses.

Il serait absurde de rendre les auteurs responsables de cette tension. Elle dépasse le cadre littéraire. Il faut au contraire la prendre en compte pour la comprendre en profondeur. Elle  apparaît alors comme plus éclairante que n'importe quel enseignement même si elle implique de cheminer sur une "ligne de crête" délicate.

Deux groupes de versets doivent être mis en évidence 

1er groupe : Jésus a exercé sur les foules une force d'attraction indubitable. Il a donné à son influence une orientation précise de service et d'épanouissement à l'encontre des multiples facteurs négatifs qui marquent spontanément la plupart des civilisations.

En rapport avec le partage des pains, deux textes complémentaires sont explicites. (cités in extenso pour économiser votre temps de recherche)

1. suite immédiate du texte de Marc : (6/35) "Comme déjà une heure tardive était arrivé, ses disciples, s'avançant vers lui, disaient : renvoie-les afin que, s'éloignant vers les campagnes et les villages à la ronde, ils achètent pour eux-mêmes de quoi manger. Celui-ci répondant leur dit: Donnez-leur, vous, à manger. Et ils lui disent : Nous étant éloignés, achèterons-nous des pains pour deux cents deniers et leur donnerons-nous à manger ?

2. introduction au deuxième partage des pains selon Marc : (8/1) "Sortant hors des régions de Tyr, il vint, par Sidon, vers la mer de Galilée, au milieu des régions de Décapole. En ces jours-là, comme de nouveau la foule était nombreuse et qu'ils n'avaient pas de quoi manger, ayant appelé auprès de lui ses disciples, il leur dit : Je suis ému de compassion sur la foule parce que voici déjà trois jours qu'ils demeurent auprès de moi et ils n'ont pas de quoi manger. Et si je les renvoie à jeun dans leur maison ils défailliront en chemin et quelques-uns d'entre eux sont parvenus de loin."

2ème groupe : plusieurs épisodes introduisent cependant un correctif qui met en garde contre une vision "simpliste" du comportement de Jésus.

1. Au lendemain des guérisons à Capharnaüm (1/35), "se levant, Jésus sortit et s'éloigna vers un lieu désert, et là il priait". Souvent les foules seront ainsi amenées à le rejoindre à part des lieux habituels de prédication.

2. Surtout en seconde partie du deuxième évangile, le comportement de Jésus est celui de la discrétion. "Parti dans le territoire de Tyr, il ne voulait pas que personne le sache, mais il ne put rester ignoré" (7/24) Jésus guérit le sourd-bègue hors de la foule et il lui recommande de ne dire la chose à personne (7/35) "Mais plus il le leur recommandait, plus ils le proclamaient"

3. L'attitude de Jésus paraît curieuse au soir des deux partages des pains. La coupure avec la foule est nette (6/45): "Aussitôt il contraignit ses disciples à monter dans la barque et à le précéder vers l'autre rive jusqu'à ce qu'il renvoie la foule. Et les ayant congédiés, il s'éloigna vers la montagne pour prier". 8/9 : "Il les renvoya et aussitôt, montant dans la barque avec ses disciples, il vint dans les territoires de Dalmanoutha".

Marc et Matthieu restent discrets sur ce comportement. Jean donne la portée du drame qui se jouait entre Jésus et les foules à l'issue de ce partage. (6/15) " Les hommes donc, en voyant le signe qu'il avait fait, disaient : C'est lui vraiment le prophète qui vient dans le monde. Se rendant compte qu'ils allaient venir s'emparer de lui pour le faire roi, Jésus s'enfuit dans la montagne tout seul". La rupture ne sera pas définitive puisque, dès le lendemain, "les gens s'embarquèrent et vinrent à Capharnaüm à la recherche de Jésus.

4. Par la suite, les oppositions "officielles" à Jésus introduisirent des divisions dans cette foule, mais elles n'eurent jamais totalement raison de cette attirance. Lors de la dernière montée à Jérusalem, (10/46), "la foule considérable" qui accompagne le groupe des disciples est sans doute constituée de pèlerins qui viennent célébrer la fête. Mais son attitude incertaine suscite la crainte des grands prêtres et des scribes (14/1): "Ils cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer, Mais ils se disaient: pas en pleine fête, de peur qu'il n'y ait du tumulte parmi le peuple"…

Marc exprime ces fluctuations en mentionnant l'influence des grands prêtres lorsque Pilate pose la question de la grâce accordée à un condamné à l'occasion de la fête. (10/11) "ils excitèrent la foule à demander qu'il leur relâche plutôt Barabbas"…

5. En vue de la formation de ses disciples, Jésus n'entretient aucune illusion sur les difficultés de compréhension concernant son message. (4/12) : "en regardant, ils ne voient pas, en entendant ils ne comprennent pas"… C'est pourquoi, "à l'écart, il explique tout à ses propres disciples"…

Piste possible de réflexion : Jésus et les foules

Jésus n'a pas vécu, comme Jean-Baptiste, dans la solitude du désert. En quittant Nazareth et son métier de charpentier, il a rejoint les lieux où il savait rencontrer la plupart de ses contemporains. Il s'est trouvé rapidement au contact de foules et ses amis ont été témoins d'un comportement "historique" précis. Lorsqu'ils sont ensuite partis vers les nations païennes, eux aussi ont été affrontés au même problème. Leur réaction a été de "se souvenir" et d'attacher à cette mémoire "l'intelligence" d'un approfondissement. A notre tour, nous sommes plongés au cœur de l'incroyance. Pas plus que les apôtres, nous ne disposons de recettes mais, tout comme les apôtres, nous disposons des éléments nécessaires pour réfléchir à un engagement qu'il nous faut construire au présent.

Au risque d'aller à l'encontre de certains slogans réducteurs, il importe de préciser que l'analyse des rapports entre Jésus et les foules n'est pas simple. Elle manifeste une alternance entre deux comportements très différents. Il serait facile d'illustrer cette dualité en parlant des deux bouts d'une même chaîne qu'il faut tenir malgré des tensions inverses. Ni Marc, ni Jésus n'en sont la cause. Il s'agit là de la complexité qui caractérise les comportements humains et se retrouve à toute époque. Le grand mérite des évangiles est de nous aider à la lucidité. Le témoignage de Jésus nous évite les fausses espérances tout comme la lassitude face aux échecs apparents.

Mais il s'agit d'en saisir les nuances. Pour ce faire, il semble préférable de partir d'un regard global pour entrer ensuite de façon plus affinée dans les différents secteurs d'activité de Jésus.

1er point : regard global sur les rapports entre Jésus et les foules

= Même si Marc amplifie ce trait, il est indéniable que Jésus a exercé sur les foules une grande force d'attraction. L'évangéliste présente habituellement les foules sous un jour sympathique. Même leur réaction décisive en condamnation à mort est tempérée par allusion aux grands prêtres.

Tout commence lors de la première prédication de Jésus à la synagogue de Capharnaüm. Son autorité en impose autant que son aptitude à réduire au silence certains de ses opposants. L'espérance d'une guérison pousse ensuite "la ville entière" à se rassembler près de la maison où il a été accueilli. Par la suite, lorsque l'ex-lépreux, enthousiaste, s'en va clamer sa guérison et bien que Jésus cherche la discrétion dans "des lieux déserts", "on vient auprès de lui de partout". C'est ainsi que les porteurs qui amènent le paralytique ne peuvent l'approcher de Jésus en raison de la foule et sont contraints à le glisser par le toit.

Lors de son enseignement "au bord de la mer", les auditeurs viennent non seulement de Galilée, mais de toutes les régions de Palestine. Jésus est obligé de "monter en barque" afin de parler plus librement. Par deux fois, Marc signale que l'affluence empêche même le groupe des disciples de "manger". Et lorsque Jésus cherche un endroit tranquille pour que ses amis se reposent, les foules n'hésitent pas à contourner le lac et à le cueillir à son débarquement.

Par la suite, les oppositions "officielles" introduiront des divisions dans la foule, mais elles n'auront jamais totalement raison de cette attirance. Lors de la dernière montée à Jérusalem, "la foule considérable" qui accompagne le groupe des disciples est sans doute constituée de pèlerins qui viennent célébrer la fête. Son importance et son attitude incertaine suscitent cependant la crainte des grands prêtres et des scribes "Ils cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer, Mais ils se disaient: pas en pleine fête, de peur qu'il n'y ait du tumulte parmi le peuple".

= Du côté de Jésus, les réactions sont plus nuancées.

1. Bien entendu, un grand nombre d'épisodes  témoignent de son engagement positif à l'encontre des détresses humaines. Nous avons déjà noté trois des qualités qu'il y déploie: humanité, efficacité, universalité. Le passage de ce dimanche y ajoute la pitié qui le saisit tout comme la colère l'envahissait face à certains comportements d'exclusion.

2. D'autres épisodes vont dans un sens de retenue vis-à-vis des réactions spontanées des témoins. Nous comprenons alors l'intention de Jésus. Il se garde de récupérer l'enthousiasme populaire. Il serait si facile de concentrer sur lui les aspirations messianiques à la manière dont les rêvent les foules.

Ainsi en est-il à l'issue du partage des pains. Jésus oblige "ses disciples à monter dans la barque et à le précéder vers l'autre rive jusqu'à ce qu'il renvoie la foule". Marc et Matthieu restent discrets sur ce comportement. Jean en donne la portée en précisant le drame qui se jouait entre Jésus et les foules. "Voyant le signe qu'il avait fait, plusieurs disaient : C'est lui vraiment le prophète qui vient dans le monde. Se rendant compte qu'ils allaient venir s'emparer de lui pour le faire roi, Jésus s'enfuit dans la montagne tout seul".

3. Cependant, d'autres passages invitent à analyser plus profondément l'esprit qui guide Jésus dans ses relations avec les foules. Ainsi, au lendemain des guérisons à Capharnaüm, Jésus coupe court à toute mauvaise interprétation de son engagement. "Allons ailleurs, dans les bourgades voisines afin que, là aussi, je parle car c'est pour cela que je suis sorti".

De même, en entendant le passage de ce dimanche, nous pouvons être étonnés de l'orientation que Jésus donne à la pitié qu'il éprouve pour "un troupeau sans pasteur". "Il commença à leur enseigner beaucoup de choses". Ensuite seulement il prête attention au souci des disciples en vue de nourrir la foule.

Il importe donc que nous n'en restions pas à une simple vision globale et que nous portions un regard plus affiné sur la relation que Jésus a entretenue avec les foules. Les trois activités sur lesquelles nous avons réfléchi en lisant la première partie du deuxième évangile sont particulièrement significatives: activité de guérison, activité d'enseignement, activité de nourriture.

2ème point : regard plus affiné lors des différentes activités de Jésus

Un schéma commun guide la présentation de Marc. Il ne revient pas sur l'aspect positif des premiers contacts, il ne revient pas sur l'esprit que Jésus y a insufflé et qu'il convient de conserver. Mais, en rapport avec ces trois sujets, il nous invite à percevoir l'analyse qui a guidé l'engagement de Jésus. 1. Face aux déficiences qui pèsent sur les hommes, une action immédiate s'impose, il en va de la vérité des sentiments et du désir d'efficacité… 2. Mais les racines de ces déficiences sont souvent profondes et pernicieuses. Il est donc nécessaire de les détecter pour mieux s'y attaquer en continuité de la première initiative… 3. Pourtant cette action en profondeur se révèle plus ingrate, car elle bouscule la stabilité trompeuse de certaines apparences. C'est alors qu'elle se heurte aux pesanteurs, individuelles ou collectives, qui "somnolent" en tout groupe humain, sous des formes différentes.

Les fluctuations des rapports de Jésus avec les foules ne se présentent pas en "accidents" dus aux circonstances ou aux oppositions. Du côté de Jésus, elles sont révélatrices de "l'intelligence" qu'il apportait au salut des hommes. Du côté des foules, elles sont révélatrices des pesanteurs qui contaminent les foules de tous les temps.

a) les pesanteurs liées à l'activité de guérison : "une Parole mise en service de guérison".

Nous avions noté la progression des épisodes qui étendaient l'engagement de Jésus "de la guérison des corps à la libération des personnes. Nous pouvons compléter notre réflexion en remarquant que, du côté des foules, Marc envisage deux temps à résonances différentes

1. Il est évident que les premiers succès de Jésus peuvent être assimilés aux succès que rencontre habituellement tout nouveau leader auprès des foules. Ses contemporains galiléens étaient sensibles à l'autorité qui ressortait de son engagement personnel et au pouvoir de guérison qu'il mettait gratuitement au service des détresses. Le soulagement des souffrances s'imposait au départ de cette progression. Jésus l'a accompli tout comme il l'a recommandé ensuite à ses apôtres. La réaction des foules ne pouvait être que positive, et l'évangéliste est loin de la condamner.

Les commentaires n'ont pas tort de souligner que Jésus a esquivé le succès facile qu'il pouvait en tirer, mais ils risquent d'estomper le vrai danger qui émanait de ce premier temps d'engagement. Le but de Jésus était d'aller au delà des cas personnels, d'attaquer des comportements collectifs, admis par tous malgré les injustices ou les exclusions ponctuelles qu'ils entraînaient. A ses yeux, d'autres démons, plus sournois, devaient être contrés, y compris dans le domaine religieux.

2. Le premier effort qui s'imposait était de les repérer. D'où une attention plus grande à la Parole pour faire admettre la sclérose des esprits et des institutions. Un changement de mentalité devait intervenir vis-à-vis des lépreux comme vis-à-vis des pécheurs. Selon le symbolisme que Jésus donne à cette orientation, il fallait "aller ailleurs", dans des secteurs voisins du premier temps de guérison, et il fallait "parler" pour éclairer en vue de "convertir".

3. C'est alors que la foule n'a pas suivi. La dernière mention qui la concerne est négative puisqu'elle retarde la guérison du paralysé. Après quoi, scribes et pharisiens absorbent toute réaction. Indirectement, c'est la foule qui se trouve concernée par la réaction de Jésus: "navré de l'endurcissement de leur cœur".

b) les pesanteurs liées à l'activité d'enseignement : "une Parole appelée à prendre racine pour porter fruit"…

La composition de l'évangéliste est assez complexe. Il situe cependant au centre l'échec de la prédication de Jésus auprès des foules. Il prend le temps de présenter ce contraste. En positif, il note que les foules sont rassemblées en grand nombre puisque Jésus doit emprunter une barque pour pouvoir s'exprimer plus aisément. Et pourtant, un jugement décisif remet tout en cause "en regardant, ils regardent et ne voient pas, en entendant, ils entendent et ne comprennent pas".

En raison de l'évolution des civilisations, nous risquons de ne pas saisir la juste portée de ce jugement. Les foules juives avaient l'habitude d'une prédication en paraboles, les rabbins utilisaient abondamment ce genre littéraire et ils étaient compris de leurs auditoires. Il nous est même possible de comparer la clarté de Jésus avec la composition confuse de leurs récits. N'assimilons pas l'incompréhension des foules à nos difficultés modernes. D'autant plus que la parabole du semeur, de même que les paraboles de croissance nous paraissent claires en illustration de la prédication de Jésus.

Les foules ont très bien compris les perspectives que Jésus éclairaient. En foi juive, la Parole divine est efficace par elle-même, elle manifeste infailliblement la puissance qui est en elle, elle ne peut être sujette à fluctuation ou à erreur. Il est donc impossible d'admettre qu'une Parole messianique, Parole venue d'en haut, soumette son efficacité aux terrains qui la reçoivent. Par là même elle se déconsidère en tant que parole divine mais par là même elle accentue la responsabilité du terrain.

Les paraboles de Jésus sont donc plus que des images. Elles ne remettent pas en cause la "nature" de la semence, il s'agit bien de la Parole créatrice. Mais elles illustrent un autre visage de Dieu, un autre visage de l'homme et un autre visage du Messie, autrement dit le "mystère du Royaume de Dieu" lorsqu'il s'approche de notre monde en Jésus. Les remises en cause qu'appellerait leur juste compréhension affectent les bases mêmes de l'imaginaire religieux.

C'est cette mutation de conception que refusent les foules. Jésus en limite les conséquences au niveau de ses disciples, "il leur explique tout, à l'écart". Mais cette mention de Marc confirme une difficulté qui fut réelle et le demeure. Il ne s'agit pas d'assimiler l'enseignement de Jésus à un rébus. Il s'agit de ressentir un appel à communier à sa pensée profonde.

c) les pesanteurs liées à l'activité de nourriture : "une Parole partagée en nourriture"

Deux précisions sont nécessaires pour donner leur portée aux deux partages des pains selon Marc

= Il nous faut prendre en compte le symbolisme très large que les civilisations anciennes donnaient au pain. Encore aujourd'hui le mot résume la nourriture matérielle, ne parle-t-on pas de "gagner son pain". Dans le cadre de l'hospitalité habituelle des civilisations orientales, le pain constituait une base essentielle pour le repas, c'est ainsi qu'il évoquait le partage. Mais, tout naturellement, il était également devenu symbole de la nourriture spirituelle. Faute de supports écrits, l'apport intellectuel était assuré principalement par l'enseignement oral...d'où l'assimilation du pain et de la Parole. Le prophète Amos est le premier témoin biblique à mentionner "la faim de la Parole de Dieu" (8/11) mais, à sa suite, prophètes et sages avaient développé ce thème en parlant explicitement du pain pour désigner la Parole vivante de Dieu...

Il apparaît donc tout à fait naturel que "face à des brebis sans pasteur", "Jésus commence à leur enseigner beaucoup de choses". L'office du berger est de nourrir le troupeau.

= En raison de leur présentation, les partages des pains peuvent être rapprochés l'un de l'autre. Ils se différencient par le lieu où ils sont situés, le premier est localisé en rive ouest du lac, donc en région juive, le second est localisé en rive est, donc en territoire païen. L'examen attentif des épisodes intermédiaires permet de les rapprocher des renseignements que fournissent les Actes des Apôtres sur la nécessaire évolution de la première communauté. Les premiers disciples étaient juifs, l'accueil des païens ne se fit pas sans rupture des traditions héritées du passé. Il apparaît donc que Marc unifie la troisième activité de Jésus en rapprochant le rayonnement de la Parole mené personnellement par Jésus en milieu juif et le rayonnement de la même Parole menée ensuite par les apôtres.

Pour Marc, le premier partage ne se suffit pas à lui-même. Il lui manque la note d'universalité que lui apportera le second. Un enseignement est donc nécessaire avant même son déroulement. Non seulement les disciples n'ont pas besoin de "renvoyer vers les campagnes et les villages du judaïsme" pour que "les foules achètent de quoi manger", mais ils disposeront des restes du premier repas pour organiser un nouveau partage qui soit authentiquement un "partage pour tous".

Conclusion : qu'en est-il des foules d'aujourd'hui ?

Il est évident que les conditions sont différentes. Nous pouvons envier la situation ancienne où le désir de rencontrer Jésus amenait à faire des kilomètres et à le devancer sur les bords du lac. Il n'en reste pas moins que certains traits de ce passage peuvent retenir notre attention.

Depuis le Concile, la réaction des chrétiens face au monde de leur temps a bien changé. L'Eglise est sortie d'une ambiance qui l'avait repliée sur elle-même et qui l'avait durcie en raison des attaques dont elle était l'objet. La majorité des fidèles portent le souci de mieux connaître la diversité de leurs contemporains, même lointains. Certes, ils se sentent souvent impuissants devant certaines misères mais il ne peut leur être reproché de "manquer de compassion"…

L'image du troupeau privé de pasteur s'impose de plus en plus pour caractériser nos sociétés contemporaines. Il est vrai que les mauvais bergers ont été influents à la source de conflits qui ont fait des millions de victimes. Il est vrai que les grands maîtres à penser comme Nietzsche, Marx ou Freud ont perdu leur auréole d'infaillibilité. Mais le résultat en est un grand vide idéologique qui rejaillit à tous les niveaux, y compris en relations amicales ou familiales.

Notre position de chrétiens est délicate. Elle l'est par elle-même en raison de notre petit nombre. S'y ajoutent les tensions "pastorales" qui naissent d'analyses différentes concernant les rapports avec la masse incroyante. Certains rêvent d'un renouveau à la manière dont le christianisme a parfois influencé positivement les structures dans le passé. Au nom même du passé, d'autres soulignent l'inefficacité et les dangers de cette nostalgie.

L'analyse que nous venons de faire n'est donc pas superflue. Elle ne permet pas de trancher entre optimisme ou pessimisme. Cependant, le texte de ce dimanche nous suggère une autre direction, plus modeste mais tout aussi positive à longue échéance: "Il commença à les enseigner".

Il est normal que nous soyons timides pour nous lancer dans une telle mission. Chaque jour, les médias déversent un flot de paroles sur nos contemporains. Par ailleurs, les "habitudes religieuses" prônent davantage l'écoute que la prise de parole. Quant aux commentaires "autorisés", ils semblent actuellement partir dans le flou spirituel.

Et pourtant, la réaction de Jésus face à la détresse des foules a bien été celle de la réflexion. Avec le recul, il ne nous viendrait pas à l'idée de le lui reprocher, au titre d'une perte de temps ou d'un aspect trop "intellectuel". Bien au contraire, cette réaction nous aide à prendre conscience des valeurs qu'un échange est susceptible de porter à longue échéance. Même si la chose est délicate, il n'est pas impossible de créer une ambiance qui respecte la liberté et l'initiative de l'interlocuteur. Rien n'oblige à se poser en leader. Jésus a su former ses amis avec patience, sans fébrilité, les rendant peu à peu capables de voir eux-mêmes où ils devaient aller.

Nous sommes dépositaires de cette Parole. Marc a le grand mérite de nous fournir une présentation relativement indépendante de son époque. Pour lui l'essentiel réside dans les qualités d'humanité, d'efficacité et d'universalité qui permette à la Parole du passé d'être "nourriture" de la pensée de chacun. A nous donc de la semer, quels que soient les aléas de sa croissance actuelle.

 

Mise à jour le Dimanche, 19 Juillet 2015 10:31
 
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