Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 15ème Dimanche ordinaire


 

Sommaire

Actualité

Evangile : Marc 6/7-13

Contexte du passage retenu par la liturgie : trois façons d’aborder ces versets

Piste de réflexion : être apôtre, une belle aventure 

Actualité

Un passage qui éclaire la réflexion complexe sur la place des fidèles et la place des prêtres dans l’Eglise.

Evangile

Evangile selon saint Marc 6/7-13  

a') Envoi des Douze

Et il appelle auprès de lui les Douze et il commença à les envoyer deux par deux

et il leur donnait autorité sur les esprits impurs

Et il leur donna ses directives

grande disponibilité

afin qu'ils n'emportent rien pour le chemin, sinon un bâton seulement

pas de pain, pas de besace, pas de monnaie de bronze pour la ceinture

mais chaussés de sandales et ne pas revêtir deux tuniques.

organisation réaliste

Et il leur disait :

Là où vous entrerez dans une maison, demeurez là jusqu'à ce que vous sortiez de là

Et si un lieu ne vous accueillait pas et on ne vous écoutait pas, en vous en allant de là, secouez la poussière de dessous vos pieds en témoignage devant eux.

Et étant sortis, ils proclamèrent afin qu'on se convertit.

et ils chassaient de nombreux démons

et ils oignaient d'huile de nombreux infirmes et les soignaient.

Contexte du passage retenu par la liturgie

= Il convient de rappeler la composition d'ensemble du deuxième développement de l’évangile de Marc où ces versets prennent place en finale.

L'évangéliste tient à souligner que "la Parole est appelée à être semée pour porter fruit". Après le temps d'activité historique de Jésus, il reviendra aux apôtres de réaliser son rayonnement universel. Marc compose plusieurs cadres concentriques autour de l'affirmation : "c'est la Parole qui est semée". L'enseignement en paraboles constitue le premier cadre immédiat... les difficultés rencontrées par Jésus dans son activité de prédication élargissent en un deuxième cadre... le choix et l'envoi des Douze se présentent en troisième cadre...

= Il est donc nécessaire de tenir compte du texte symétrique que nous trouvons en tête du chiasme d'ensemble propre au deuxième développement. (3/13)

Et il monte vers la montagne, et il appelle auprès ceux que lui voulait et ils s'éloignèrent auprès de lui. Et il en désigne Douze qu'il nomma aussi apôtres afin qu'ils soient avec lui et afin qu'il les envoie proclamer et avoir autorité pour chasser les démons

Et il désigna les Douze et il imposa son nom à Simon : Pierre; et Jacques le fils de Zébédée et Jean, le frère de Jacques, et il leur imposa comme noms : Boanergués, c'est-à-dire fils du tonnerre; et André et Philippe et Barthélemy et Matthieu et Thomas et Jacques le fils d'Alphée et Thaddée et Simon le Zélote et Judas lskarioth, celui aussi qui le livra.

Tout aussitôt après, "il vient vers la maison et une foule se réunit de nouveau de sorte qu'ils ne pouvaient pas même manger de pain.

= Au long du deuxième développement, les apôtres ne joueront aucun rôle précis. Ceci semble contredire l'appellation première d'apôtre, c'est-à-dire "celui qui est envoyé en charge d'une mission". Mais, en réfléchissant à une présentation qui bouleverse la rationalité apparente de nos catégories modernes, nous percevons l'importance que Marc accorde à trois faits: les apôtres n'auront pas à porter leur propre enseignement, ils seront au service de l'enseignement de Jésus… Jésus lui-même s'est investi dans une première prédication "historique" qui n'était pas dispensée des aléas et des oppositions de ce ministère… les apôtres ont eu le temps d'assimiler le message dans des conditions relativement favorables de calme.

L'évangéliste glisse d'ailleurs entre la parabole du semeur et les autres paraboles quelques versets concernant la formation particulière de "ceux qui étaient autour de lui avec les Douze". "Il leur disait: "à vous, le mystère du Royaume de Dieu est donné". La même précision conclura le discours en paraboles : "à l'écart, à ses propres disciples il expliquait tout".

= Le rapprochement avec le premier temps d'activité de Jésus selon Marc nous permet de préciser ce que la similitude de vocabulaire nous faisait soupçonner.

1/15. Après que Jean eut été livré, Jésus vint vers la Galilée en proclamant la Bonne Nouvelle de Dieu et en disant : "Il est accompli le moment, il s'est approché le Royaume de Dieu, convertissez-vous et ayez foi en la Bonne Nouvelle."

1/22. A la suite de la première prédication de Jésus à la synagogue de Capharnaüm, on était saisi de surprise à propos de son enseignement, car il se trouvait en les enseignant comme ayant autorité et non pas comme les scribes.

1/27.Tous étaient stupéfaits. Qu'est-ce que ceci ? un enseignement nouveau, donné d'autorité; il ordonne même aux esprits impurs et ils lui obéissent.

1/32. On amenait auprès de lui tous les mal portants et les démoniaques... et il soigna de nombreux mal portants atteints de maladies variées et il chassa de nombreux démons.

= Le texte concernant le retour de mission 6/30 apparaît comme un complément indispensable. Nous pouvons comparer avec le résumé qui servait de conclusion aux premières recommandations. Entre temps Marc a traité de l'opinion du roi Hérode sur Jésus et du martyre de Jean-Baptiste.

Et les apôtres s'assemblèrent auprès de Jésus et ils lui annoncèrent tout autant qu'ils avaient fait et autant qu'ils avaient enseigné.

Et il leur dit : Venez vous-mêmes à l'écart vers un lieu désert et reposez-vous un peu. Car ceux qui venaient et ceux qui partaient étaient nombreux et ils n'avaient pas même un moment pour manger. Et ils s'éloignèrent dans la barque vers un lieu désert, à l'écart.

Le premier partage des pains ouvre alors le troisième développement.

On peut aborder ces versets de plusieurs façons.

Première manière d'aborder ces versets : la place "hiérarchique" des apôtres

Au lendemain du Concile, une question a été vivement débattue à propos de ce que l'on appelait les "ministères" dans l'Eglise. Il s'agissait de définir plus exactement la place des fidèles et la place des prêtres dans l'Eglise. Dans cette optique, les différents témoignages du Nouveau Testament ont été particulièrement analysés et commentés. Les premières années de la jeune communauté chrétienne furent en effet décisives pour son développement et la mise en place de ce qu’on peut appeler sans trop d'anachronismes des "organes ministériels".

On peut  tenter un commentaire "hiérarchique" à partir de l'envoi des apôtres et des recommandations que Jésus leur donne. En 1973, un livre Le ministère et les ministères dans le Nouveau Testament a regroupé les études qui étaient menées depuis plusieurs années. Le chapitre écrit par Jean Delorme en étude de saint Marc décourage à tout jamais de s'appuyer sur le deuxième évangéliste pour résoudre une question qu'il ne se posait pas.

"Les deux expressions "les Douze" (12 fois) et "les disciples" (44 fois) se suivent curieusement dans les textes, tantôt se référant à deux groupes différenciés, tantôt se substituant l'une à l'autre pour désigner les mêmes personnages". "La différence d'appellation ne coïncide pas parfaitement avec une différence de rôles… Il est possible de les distinguer ou de les identifier sans que leur rôle change". Le mot "apôtre" apparaît au deuxième développement au moment du choix des Douze, le fait qu'il "encadre" les paraboles du semeur et de la croissance suggère un lien étroit avec la mission d'enseignement et son extension ultérieure, d'ailleurs les deux éléments du mot le suggère : apô = au loin, stellô = envoyer… Mais, par la suite, le mot disparaît. Seul le chiffre "Douze", puis "Onze", désignera le groupe.

La question "théorique" des ministères implique donc l'apport d'autres textes que ceux de Marc. Mais nous aurions tort de nous priver de la spontanéité de notre auteur pour parler de l'apostolat au sens où il en parle, associant tous ceux que Jésus a fait participer à son œuvre en faveur des hommes.

Deuxième manière d'aborder ces versets : les recommandations

Il est certain que Marc ne fait qu'amorcer le sujet. Si nous poursuivons la lecture de son évangile, nous pouvons ajouter d'autres recommandations, sur la vie fraternelle de la communauté. L'évangéliste les mentionnera à leur place. Ici, il se concentre sur la poursuite de la mission de prédication dans le cadre de la communauté à laquelle il s'adresse. Déjà, les conditions n'étaient plus les mêmes qu'aux temps du ministère en Palestine et l'auteur est le premier à en tenir compte.

recommandations "faciles"…

* l'envoi deux par deux correspond à l'organisation adoptée par la première communauté. Il est fort possible qu'elle ait été recommandée par Jésus, l'expérience courante en confirme les bienfaits psychologiques : soutien mutuel, lutte contre la solitude dans des circonstances difficiles, mise en commun des souvenirs au temps où le message ne bénéficiait d'aucun support écrit, cohérence et force d'un double témoignage.

* les consignes données aux apôtres peuvent être regroupées autour de deux thèmes : dépouillement pour une plus grande disponibilité et organisation pour une efficacité pratique.

Pour interpréter la première recommandation, point besoin de grandes dissertations sur un témoignage de pauvreté, il est évident qu'il s'agit de disponibilité et de mobilité. A son propos, il serait tentant d'évoquer Exode 12/11, il est prescrit de manger l'agneau pascal "sandales aux pieds, le bâton à la main". De par sa formation juive, il est possible que ce rapprochement soit venu spontanément à l'esprit de Marc, mais il ne devait pas en être de même pour ses lecteurs païens.

A la place où Marc situe cette recommandation, elle paraît superflue car les Douze avaient déjà abandonné bien des choses pour vivre sur les traces de Jésus; sous cet angle, leur route missionnaire ne sera que la continuation de ce qu'ils vivaient déjà. Il est cependant compréhensible que l'évangéliste regroupe, au nom de Jésus, des conseils dont il percevait la portée pour les nouveaux missionnaires…

* "secouer la poussière de dessous les pieds". Dans le monde antique, le geste de secouer la poussière des sandales était un geste symbolique courant... il manifeste la rupture absolue. Sans doute, l'évangéliste précise-t-il ce dernier point pour éviter d'y mêler les questions juives d'impureté lorsqu'on entrait chez un païen (Actes 11/3). En écho à la liberté des destinataires, Marc met également en avant la liberté des apôtres et le souci de ne pas perdre de temps….

* les onctions d'huile. Marc est le seul évangéliste à mentionner ce geste en un sens à la fois médical et religieux. Dans la parabole du bon samaritain, Luc fera référence à l'huile comme remède pour calmer la douleur en complément du vin pour désinfecter les plaies. L'épître de Jacques (5/14) confirme l'habitude qui avait été adoptée par les premiers chrétiens, de faire une onction d'huile "au nom du Seigneur", après avoir prié.

recommandations plus délicates

* le symbolisme des démons

Il faut noter la tendance de Marc à multiplier dans son évangile la mention des démons. Il est bon de rappeler l'essentiel de la symbolique que les anciens accordaient à cette mention. Il s'agissait d'un modèle de pensée "ajusté" à la civilisation de l'époque.

Il est donc possible d'admettre que Marc s'exprime simplement comme ses contemporains s'exprimaient. Ceux-ci se posaient nombre de questions sur l'origine des maladies graves. Certaines étaient présentées comme envoyées par Dieu en punition ou en épreuve, d'autres étaient attribuées à l'activité néfaste des démons. Les avis sur les "guérisseurs" étaient ainsi partagés; chacun reconnaissait leur action bénéfique mais beaucoup hésitaient sur l'origine de leur pouvoir comme sur l'orientation de leur activité. En parlant de l'activité de Jésus, Marc a senti le danger d'en faire un simple guérisseur. Pour lui son action bénéfique allait jusqu'au cœur de toutes les pesanteurs du monde : le péché et, derrière, le principe du mal.

Le risque était aussi grand lors de l'action postérieure des apôtres en milieu païen. Peut-être le recours à des onctions d'huile suggérait-elle une origine plus "naturelle" concernant la guérison !

Par ailleurs, il nous faut distinguer une autre approche légèrement différente sous la plume de notre auteur. Comme toujours, en raison de la concision de son style, il est difficile de la distinguer de la précédente. Lors du premier épisode à la synagogue de Capharnaüm, Marc exprime dans la réaction de "l'homme possédé par un esprit impur" les obstacles que Jésus va rencontrer tout au long de son ministère historique : pesanteurs religieuses, tensions sociales, conceptions négatives concernant la personne humaine.

Il s'agit moins d'oppositions que de déformations beaucoup plus sournoises, souvent spontanées dans la pensée de beaucoup. Aussi, par avance, il leur met l'étiquette "démon", autrement dit "pièges" qui bloquent tout accueil en esprit de "vérité". Marc sait très bien que les apôtres risquent d'affronter les mêmes pièges. Au terme de leur premier temps d'enseignement, ils sont désormais capables de percevoir ces déviations sournoises et de les neutraliser.

* l'autorité donnée par Jésus aux apôtres

Remarquons tout d'abord que cette autorité est donnée "en vue de chasser les démons", Nous pouvons être surpris qu'elle ne soit pas transmise au niveau de l'enseignement. Cette précision est facile à comprendre. Il était normal que Jésus soit mentionné comme s'exprimant avec autorité dès le début de sa prédication. Il savait ce qu'il avait à dire, avant même son engagement en Galilée.

Il n'en était pas de même des apôtres. Avant l'épreuve de la passion-résurrection, leur connaissance du message ne pouvait être que partielle. Rappelons-nous la progression qui domine l'évangile de Marc : en regardant Jésus historique, il s'est agi pour eux de le découvrir Messie... en regardant quel Messie il voulait être, particulièrement au cœur du combat de la passion, il s'est agi de le découvrir Fils de Dieu... Cette perception n'a pu être complète qu'après Pâques. Alors ils disposaient d'une totale autorité, autre ment dit d'une pleine connaissance .de sa Parole: parole dont ils avaient vu comment elle dominait.

Troisième manière d'aborder ces versets 

Les renseignements précédents apparaissent comme nécessaires pour combler les différences de civilisation. Mais cette nécessité même tend à relativiser le thème plus profond que Marc cherche à éclairer, à savoir la diffusion universelle de la Parole. N'oublions pas que la parabole de la semence est au centre du développement qui se conclue par l'envoi des apôtres. Ceux-ci sont à la fois le bon terrain dont il est parlé à propos de Jésus-semeur et les nouveaux semeurs qui poursuivront cette mission dans des conditions nécessairement différentes.

Il faut donc éviter les transpositions hasardeuses ou anachroniques, et favoriser la transposition au cadre actuel sans casser le dynamisme que portaient les textes anciens. C'est pourquoi, nous proposons de regarder les "personnes" sous l'angle de l'immense travail dont nous leur sommes redevables…

Piste possible de réflexion : être apôtre = une belle aventure !

Nous ne sommes plus étonnés de voir Jésus choisir des apôtres parmi ses premiers compagnons et leur confier le soin de porter au loin son message. Nous sommes bien conscients que, sans eux, il manquerait une dimension essentielle à notre foi. Mais il est plus rare que nous nous glissions dans leur personnalité et que nous prenions le temps de communier à leur aventure.

Nous aimerions avoir davantage de renseignements sur chacun d'eux. Fort heureusement l’ambiance actuelle nous met en garde contre les légendes qui les ont caricaturés et déshumanisés. Nous sommes plus capables de percevoir les milieux et les conditions qui furent concrètement les leurs. Et surtout vingt siècles d'histoire de l'Eglise nous autorisent à mesurer la solidité de ce qu'ils ont construit.

Une aventure …

Le mot "aventure" convient parfaitement à l'enchaînement des différents événements auxquels les apôtres furent intimement mêlés. Certes il importe de respecter la discrétion des évangiles et de ne pas céder à un faux sentimentalisme. Pourtant, on ne peut manquer de réfléchir au destin de ces douze hommes, unis au destin de Jésus de la façon la plus intime, hormis le cas de la vierge Marie et de Joseph.

= Pour quatre d'entre eux, Marc situe le départ de l’aventure au bord du lac de Tibériade, vers l'an 28… Pierre et André, Jacques et Jean... Quatre routes jusque-là bien tracées et unifiées en une même activité professionnelle : la pêche… Quatre personnalités dont nous ignorons quels pouvaient être à ce moment les convictions et les projets. Leurs situations familiales personnelles nous échappent. On peut simplement miser sur quatre vies ordinaires, totalement insérées dans le milieu galiléen…

= De même, nous ignorons ce qui les rapprocha d'un jeune charpentier de Nazareth, un certain Jésus qu'ils connaissaient peut-être mais que rien, jusque-là, n'accréditait au plan religieux. Ce qui est certain, c'est qu'ils mirent alors leur confiance en lui, adhérant au renouveau qu'apportaient ses idées et s'associant au projet de les diffuser dans le cadre habituel des synagogues.

A cette époque, leur comportement n'avait rien d'original. Le judaïsme était parcouru de multiples courants spirituels. Par ailleurs, l'exercice d'une profession s'alliait avec tout ministère à portée religieuse. Il est donc probable que la rupture avec leur passé se fit de façon progressive. Et c'est ainsi que leur vie habituelle se doubla d'une orientation imprévue…

= On imagine mal ce que furent les deux années de vie commune qu'ils partagèrent  avec Jésus et avec les compagnons associés à leur groupe. Elles contribuèrent au nouveau cours de leur destin, mais surtout, elles marquèrent à jamais leurs personnalités. Passant de village en village, ils s'imprégnaient d'une pensée imprévue qui remettait en question nombre d'opinions habituelles. Au hasard des rencontres, ils étaient amenés à aborder une grande diversité de sujets et à en débattre selon le mode oriental des discussions familières. Il ne leur suffisait pas d'apporter leur bonne volonté, il s'agissait d'élargir leur intelligence à de nouvelles références.

L'imprévu se concentrait surtout sur la personne de Jésus. L'époque bouillonnait d'espérances messianiques. Celles-ci étant très imprécises, il était spontané de faire le lien avec Jésus. L'écoute de son enseignement et son activité en faveur des pauvres les orientaient dans ce sens et leur conviction se fit assez rapidement sur ce premier point. Mais, le contact quotidien qu'ils entretenaient avec lui suscitait en eux une autre question, plus "mystérieuse", celle de la personnalité de leur ami. Malgré sa discrétion et sa simplicité, ils avaient perçu son lien tout particulier avec le monde divin. Tous étaient affrontés à la même interrogation : Qui était-il donc dans son rapport à Dieu et où menait la nouvelle route messianique qu'il traçait ?

= Fort heureusement pour eux, l'aventure de la passion fut rapide. Quel qu'ait été le souci de Jésus en vue de les préparer à ce drame, celui-ci les dépassa. Mais ses aspects destructeurs eurent à peine le temps de les atteindre que déjà ils se trouvaient intégrés à "l'aventure de la résurrection".

Il nous faut bien peser la portée concrète de cet événement, car c'est alors que les apôtres donnèrent la pleine mesure de leurs personnalités. Nous n'avons pas tort de situer la résurrection comme  donnée essentielle de la foi qu'ils nous ont transmise. Nous n'avons pas tort de privilégier la joie qui les envahit au matin de Pâques alors que la richesse des dernières années semblait remise en cause. Cette joie fut sans doute encore plus intense que nous ne pouvons l'imaginer. Mais le recul nous permet surtout de mesurer l'amplitude des questions auxquelles il leur a fallu apporter des réponses qui n'allaient pas de soi. Désormais ils ne bénéficiaient plus des explications, claires et directes, que fournissait Jésus en paroles ou en actes. Le "chantier chrétien du salut était remis à leurs soins et il était de taille.

1. De façon pratique, les ruptures qui concernaient leur ancienne profession ou leurs liens familiaux revêtaient un caractère définitif. De ce fait, s'imposait l'organisation d'une vie communautaire qui restait jusque-là assez floue en raison de sa spontanéité et du nombre limité des participants.

2. Au plan personnel, l'enchaînement de la passion et de la résurrection désorientait leur foi autant qu'elle l'affermissait. Le drame du Vendredi Saint avait bousculé l'équilibre fragile auquel ils étaient parvenus dans leurs convictions. Il est certain que la résurrection apportait la stabilité mais elle invitait à poursuivre un approfondissement loin d'être achevé. Un nouvel éclairage était apporté sur la vraie personnalité de Jésus et sur la continuité de sa présence. Il impliquait une rupture encore plus grande avec les conceptions habituelles concernant le monde divin et ses rapports aux hommes.

3. Par ailleurs, le caractère public de l'exécution de Jésus s'était trouvé renforcé par le rassemblement des foules à l'occasion des fêtes. Selon les écrits prophétiques, la condamnation coupait court à toute référence messianique. Inévitablement le groupe qui émergeait de cette épreuve ne pouvait manquer d'être interpellé sur des questions qu'il se posait lui-même lorsqu’étaient évoquées les Ecritures.

4. Quant aux souvenirs concernant le témoignage visible de Jésus, ils constituaient un vaste chantier dont les éléments exigeaient d'être sélectionnés et regroupés en une  présentation plus rationnelle. Leur nombre et leur spontanéité nuisaient présentement à la réflexion qu'appelait leur densité. Il fallait assimiler les "nouveautés" qu'avaient distillées les enseignements et les engagements historiques de Jésus. La double lumière de la passion et de la résurrection ne les rejetait pas dans l'ombre, elle en précisait le sens.

5. Rapidement, des problèmes inattendus s'ajouteront aux exigences des premiers jours. L'idéal d'une communauté de biens sera mis à mal et des disputes stupides exigeront la création des diacres. L'affluence des païens convertis posera la question de leur admission directe sans circoncision. Les questions alimentaires surgiront en sujets de tensions. Les oppositions, puis les persécutions, amèneront à revoir des perspectives prophétiques centrées sur Jérusalem.

Lorsqu'il écrira les Actes des Apôtres, Luc esquissera ce que furent les premières années de la communauté apostolique. Il saura garder à ce temps d'accélération un visage profondément humain, valorisant le meilleur des générosités sans cacher les hésitations légitimes et les pesanteurs inévitables. L'Esprit de Jésus n'engageait pas ses amis sur les rails d'un dessein divin minutieusement préétabli. Il se livrait avec eux aux risques d'une aventure digne d'être appelée humaine.

= La suite des siècles verra l'éclatement de cette aventure en une multitude de "visages" selon les temps et les lieux. Mais cette pluralité ramène toujours aux années qui furent marquées de façon indélébile et par l'incarnation de Jésus, et par l'aventure des apôtres.

Une aventure marquée d'humanité, d'efficacité et d'universalité…

En abordant cette aventure dans l'ambiance qui ressort de l'évangile de Marc, on ne peut s'empêcher de se référer aux trois qualités que l'auteur met souvent en évidence lorsqu'il présente l'engagement de Jésus : humanité, efficacité, universalité. Jésus a "déteint" sur les apôtres et on peut souligner la cohérence des deux engagements.

* Cette aventure a baigné dans une ambiance de profonde amitié mutuelle. Il est logique de donner priorité à l'amitié de Jésus pour ses amis. Il a fallu une grande confiance de sa part pour rassembler des tempéraments aussi divers que ceux des apôtres. Ce ne fut pas une amitié intéressée en vue d'un futur incertain. Ce ne fut pas une confiance béate ni un pari insensé. Ce ne fut pas une amitié purement "spirituelle" selon le style que nous prêtons habituellement à l'engagement divin. Ce fut une vraie amitié, respectant leur liberté, lucide sur leur limites mais consciente des "talents" qu'ils étaient susceptibles de mettre en œuvre. Ils y furent plongés et ils en demeurèrent nostalgiques jusqu'à la fin de leur vie. Car elle s'exprima très concrètement.

Quelques traits marquants renforcent ce qui pourrait n'être qu'une impression. Face aux critiques des pharisiens, Jésus prend bien souvent leur défense. Dans la discrétion de la communauté, il aborde leurs questions et comble les aléas de leur formation antérieure. Lors de leur premier envoi en mission, nous venons de le lire, il multiplie les conditions favorables qui pourront leur donner confiance …

Réciproquement, les apôtres surent répondre à cette amitié bien avant qu'ils ne se consacrent à l'œuvre entreprise. Il a fallu une grande confiance aux pécheurs de Tibériade pour se laisser convaincre par le jeune charpentier de Nazareth. Le cas de Juda reste mystérieux, mais il ne doit pas fausser les années de vie commune. A l'amitié concrète de Jésus a répondu l'amitié concrète des apôtres. L'exemple de Pierre éclaire particulièrement  ce point. Certes, sa spontanéité s'est parfois traduite dans le mauvais sens, que ce soit lors de l'annonce de la passion ou au cours de la passion. Mais la même spontanéité lui fait exprimer un attachement indéfectible: "A qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie?".

Cette amitié personnelle de chaque apôtre pour Jésus ne pouvait manquer d'engendrer une amitié communautaire. Les évangiles se gardent de la présenter comme une amitié "automatique" en raison de la présence de Jésus. Ils nous parlent de ses ombres et de ses grandeurs, ils ne cachent pas les ambitions sous-jacentes et ils évoquent les remarques de Jésus à leur encontre. Nous percevons cependant la cohésion du groupe, que ce soit au cours du ministère itinérant en Palestine puis à la naissance de l'Eglise.

*  En s’appuyant sur les Actes des Apôtres, il  est également possible de mettre en évidence nombre de qualités qui jusque-là se trouvaient naturellement estompées par l'activité de Jésus et qui ont pris leur relief par la suite. Deux d'entre elles semblent correspondre à la situation actuelle.

Face aux événements, s'appuyant sur une amitié mutuelle, les apôtres ont su insuffler à leur aventure un esprit de responsabilité. L'existence de la première communauté doit beaucoup à Pierre, il osa prendre le relais malgré les risques qui planaient au lendemain de l'exécution en croix. Par la suite, son bon sens et son esprit de décision évitèrent bien des heurts. Sa simplicité et son ouverture facilitèrent grandement les contacts avec des convertis comme Paul ou des païens comme le centurion Corneille.

Nous pourrions également parler de "l'aventure des apôtres" comme d'une aventure d'intelligence. A la différence des rabbins, Jésus n'avait pas entraîné ses amis dans des attendus et des commentaires, il les avait mis à l'écoute de la vie et des hommes, les aidant à porter un regard lucide sur la complexité du monde pour en dégager le positif et contribuer à son épanouissement. Il n'est pas interdit de souligner l'investissement pédagogique de cette formation du côté de Jésus. Mais nous sommes plus à même de mesurer les "mutations" qui en résultèrent dans l'esprit des apôtres: intelligence religieuse, élargissement des relations mutuelles, reconnaissance et intégration de la valeur personnelle de chacun. Certes leur milieu d'origine était en avance culturelle sur les civilisations environnantes. Mais les évangiles témoignent de l'effort qu'ils surent déployer pour dégager l'essentiel d'une pensée dont nous continuons de vivre.

L'aventure des apôtres = notre aventure

Il nous est toujours possible d'en rester à l'admiration pour ces hommes qui surent mettre leur diversité d'hommes au service d'une cause historique dont nous percevons la dimension d'éternité. Il est dommage que les récits des premiers siècles aient souvent dénaturé les souvenirs dont ils disposaient en les enrobant de merveilleux. En manquant de rigueur historique, ils ont enfoui les dynamismes d'humanité qui furent ceux des apôtres. Heureusement nous disposons maintenant de connaissances renouvelées sur les mentalités qu'ils affrontèrent.

Face à nos contemporains, il nous est donc possible de mettre en valeur les qualités humaines qui structurent à tout jamais la foi chrétienne.

= La première lecture nous fournit un bon éclairage sur les envoyés de tous les temps, en nous référant au prophète Amos. Ce berger-prophète accomplit sa mission en Samarie et Galilée au temps de Jéroboam II (878-747), Son originalité a tenu dans la présentation de sa vocation, en un temps où existaient des "écoles de prophètes" au sein de chaque groupe religieux : "je n'étais pas prophète, mais le Seigneur m'a saisi et m'a dit : va, tu seras prophète pour mon peuple". Amos demandait à être cru sur parole, ce qui est bien peu.

Les apôtres se sont trouvés dans les mêmes conditions. Ils n'étaient pas plus préparés que le prophète à être des prédicateurs. Quant à leur message, il s'articulait sur celui du Christ sans autre justification qu'un enseignement diffusé pendant une courte période dans le cadre restreint de la Palestine. Notre situation est-elle si différente ?

= En ce dimanche, les recommandations de Jésus visent surtout l'activité "d'enseignement" dans la mission des apôtres... La concision de l’évangéliste peut faire regretter qu'il ne  précise pas le contenu de cet enseignement. Mais, comme pour la prédication de Jésus, Marc s'est exprimé nettement en 1/15 : " les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu s'est approché, convertissez-vous et croyez à cette Bonne Nouvelle. "

La résurrection n'a rien changé, elle a confirmé ce cœur du message et nous charge de l'étendre aux dimensions du monde et de l'histoire. Cette mission ne dispose pas d'un pouvoir miraculeux; elle ne confère pas une "auréole divine" à ceux qui le transmettent, elle s'opère selon l'incarnation vraie qui a été choisie, dès le départ, pour témoigner que "le royaume était "approché" des hommes.

Ne demandons pas aux apôtres d'intercéder pour nous. Accrochons notre aventure chrétienne à la leur. Leur "anneau" a été solide, qu'il en soit de même de celui que nous forgeons aujourd'hui…

  

Mise à jour le Dimanche, 12 Juillet 2015 12:10
 
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