Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 12ème Dimanche ordinaire

 

Actualité

Ce dimanche marque la reprise d'une lecture (à peu près) continue de l'évangile de Marc. Au début du carême, nous avons été amenés à interrompre notre familiarité avec cet auteur pour prêter attention à d'autres modes d'expression et de composition. Il nous faut donc prendre le temps de nous réinsérer dans la "dynamique" du deuxième évangéliste.

Dernière minute: Oups! Au moment où je mets en ligne ce commentaire, je m'aperçois que j'ai fait recommencer le temps ordinaire au 12ème Dimanche....Or cette année, cela tombe le 11ème Dimanche. Veuillez m'en excuser...

Evangile

Evangile selon saint Marc 4/35-41

les difficultés pour étendre la semence de la Parole - inclusion concernant les apôtres  

1er temps : "vers le monde païen" - difficultés

Et il leur dit, en ce jour-là, comme le soir était arrivé : passons sur l'autre rive, et laissant la foule, ils le prennent avec eux, comme il se trouvait, dans la barque et d'autres barques se trouvaient avec lui.

Et il arrive un grand tourbillon de vent et les vagues se jetaient dans la barque de sorte que déjà la barque se remplissait

2ème temps : soutien discret de Jésus  

Et lui se trouvait à la poupe, en dormant sur le coussin

Et ils le réveillent et lui disent : Maître, tu ne te soucies pas de ce que nous sommes perdus ?

Et s'étant réveillé, il rabroua le vent et dit à la mer : Tais-toi ! Sois muselée ! Et le vent s'apaisa et arriva un grand calme

3ème temps ; appel à la foi

Et il leur dit : Pourquoi êtes-vous peureux ? N'avez-vous pas encore de foi ?

Et ils craignirent d'une grande crainte et ils se disaient les uns aux autres : Qui, de fait, est celui-ci que même le vent et la mer lui obéissent ?

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Le passage de la tempête apaisée se présente en inclusion dans un développement assez complexe au premier abord. Pour clarifier la pensée de ce développement, il nous faut abandonner toute référence aux modes de composition "linéaires" qui nous sont habituels et admettre une autre tournure de présentation. Moyennant quoi, le sujet abordé se précise.

Marc regroupe en un deuxième développement ce qui concerne l'activité de prédication menée par Jésus : "la Parole est appelée à être semée pour porter fruit". Il reste fidèle à son habitude de composition en chiasme (symétrie de deux versants convergeant vers un centre qui représente le cœur de la pensée). Mais, pour l'activité de semence de la Parole, il "emboîte" plusieurs chiasmes:

1. il situe au centre le contenu de la prédication, à savoir l'enseignement en paraboles, cinq paraboles illustrent la diffusion du message mais la parabole du semeur revêt une importance particulière en raison de la diversité des terrains et des croissances.

2. un premier enveloppement répartit en symétrie les difficultés rencontrées personnellement par Jésus dans sa prédication: d'une part, l'incompréhension des siens et les suspicions "démoniaques" émanant des scribes ; d'autre part, l'échec "sur l'autre rive" au pays des Géraséniens puis, après le retour en des régions plus favorables, l'accueil mitigé des foules et le refus de Nazareth. L'épisode de la tempête apaisée est "glissé" en préambule à ce deuxième versant.

3. un enveloppement général mentionne en tête le choix des apôtres et, en finale, leur envoi pour une première mission de prédication.

* Nous sommes habitués au "chambardement historique" qui caractérise la composition du deuxième évangile au bénéfice d'une meilleure compréhension du témoignage "vraiment historique" selon notre conception actuelle.

Nous assistons ici à un "changement de rive" par rapport au lieu où était situé le discours en paraboles. Nous naviguons donc vers le territoire païen. Sans mettre en doute les multiples traversées que Jésus dut opérer avec ses amis, il importe de saisir le symbolisme de celles sur lesquelles l'auteur porte notre attention. Pratiquement, ce sont les apôtres qui mèneront, après la résurrection du Christ, une activité d'évangélisation en ouverture universelle. Cependant, l'évangéliste tient à préfigurer les conditions qui seront les leurs ou - plus exactement - les conditions qui sont les leurs au moment où il écrit. Pour lui, la référence au passé n'est pas simple souvenir, elle eclaire un présent.

La suite du deuxième évangile et le livre des Actes des Apôtres  fournissent de nombreux renseignements sur les conditions dans lesquelles s'opéra le relais entre Jésus et ceux qui devinrent les prédicateurs de son message. Marc choisit de les suggérer à cette place en raison de leur lien avec les propres difficultés de Jésus. Il les dédramatise tout en suggérant l'esprit qui a permis de les surmonter.

* Deux rapprochements s'avèrent indispensables.

=  En ce qui concerne le sommeil de Jésus, le vocabulaire se reporte aux deux dernières paraboles présentées antérieurement :

"Le Royaume de Dieu est comme un homme qui jetterait la semence sur la terre. Qu'il dorme ou qu'il soit réveillé, de nuit et de jour, la semence germe et grandit. Lui, il ne sait comment: de son propres mouvement la terre porte du fruit, d'abord herbe, puis épi, puis pleine de blé dans l'épi; et quand le fruit le permet, aussitôt il envoie la faucille, parce que la moisson est à point" (4/26)

"Le Royaume est comme un grain de moutarde qui, lorsqu'il est semé sur la terre, est la plus petite de toutes les semences sur la terre. Quand il est semé, il monte et devient la plus grande de toutes les plantes potagères et il fait de grandes branches de sorte que les oiseaux du ciel peuvent s'abriter sous son ombre" (4/31)

La foi dont il est question ensuite ne peut donc pas être assimilée à n'importe quelle foi. Il ne s'agit pas de l'adhésion aveugle à une personne ou de l'appel à une intervention miraculeuse. Même si elle les dépasse, elle repose sur des bases intelligentes qui ouvrent à la confiance.

= En ce qui concerne le vent, les vagues et la foi, l'épisode suivant ne peut être séparé du passage que nous lisons ce dimanche. La liturgie ne le proposera pas à notre réflexion, c’est  dommage. Nous pouvons compenser de façon personnelle.

Dès son arrivée sur l'autre rive", au pays des Géraséniens, donc en terre païenne, Jésus se trouve en milieu hostile :

"vint à sa rencontre, sortant des tombeaux, un homme en esprit impur qui avait son habitation dans les tombeaux. Il ne pouvait pas être lié même avec des chaînes. Souvent il avait été lié avec entraves et chaînes; il avait cassé les chaînes et brisé les entraves et personne ne pouvait le maîtriser. Nuit et jour, il errait dans les tombeaux et les montagnes, criant et se meurtrissant avec des pierres.

Voyant Jésus de loin, il accourut et se prosterna devant lui en criant: "Qu'y a-t-il entre moi et toi, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut. Je t'adjure par Dieu: ne me tourmente pas. Car il disait: Sors de l'homme. Il l'interrogeait: Quel est ton Nom ? Il lui dit: légion est mon nom car nous sommes nombreux. Et il le suppliait de ne pas être envoyé hors du pays.

Or se trouvait là, auprès de la montagne, un grand troupeau de porcs qui paissaient. Ils le supplièrent en disant: Expédie-nous dans les porcs afin que nous entrions en eux. Il leur concéda. Et étant sortis, les esprits impurs entrèrent dans les porcs et le troupeau s'élança du haut de la falaise dans la mer et ils s'étouffèrent dans la mer.

Le signe est loin d'opérer une conversion et de faciliter l'accueil. Bien au contraire, Jésus doit rembarquer et revenir "vers la première rive", en milieu symboliquement juif. L'échec est flagrant et laisse présager des difficultés que les apôtres rencontreront par la suite pour affronter le monde païen.

Ceux qui les faisaient paître s'enfuirent et annoncèrent cela en ville et dans les campagnes. On vint voir ce qui était arrivé. Ils viennent auprès de Jésus et ils voient le démoniaque assis, habillé, et dans son bon sens, lui qui avait eu la légion. Et ils craignirent. Et ceux qui avaient vu leur racontèrent comment c'était arrivé au démoniaque et au sujet des porcs .Et ils commencèrent à le supplier de s'éloigner de leur région.

Pourtant, Jésus laisse derrière lui un "missionnaire". On peut penser que son travail fut efficace puisqu'au moment du siège de Jérusalem le groupe chrétien fut accueilli à Pella en Décapole.

Et comme il montait dans la barque, celui qui fut démoniaque le suppliait afin qu'il soit avec lui. Et il ne le laissa pas, mais il lui dit: Pars dans ta maison auprès des tiens, et annonce-leur ce que le Seigneur a fait pour toi et a eu pitié de toi. Et il s'éloigna et commença à proclamer dans la Décapole ce que Jésus fit pour lui."

Cet épisode est intéressant. La diffusion universelle de la Parole comporta effectivement des "temps de sommeil". Pourtant, en maintenant cette direction, les apôtres finirent par dominer les vagues du paganisme et la tempête des persécutions.

* Les symbolismes sont faciles à décrypter. Il n'est pas inutile de les repérer pour les traduire et les rapprocher de notre actualité : "le soir est arrivé"… "passer sur l'autre rive"… "le vent, les vagues" mais pas de mer au début… "le sommeil de Jésus à la poupe" donc à l'arrière, en place du pilote, contredisant "le coussin" place d'honneur au milieu de la barque…"réveillé" = même mot que "ressuscité"… apparition de "la mer"… évocation de "la foi", mais quelle foi? selon ce que nous venons de préciser.

Inévitablement, les deux références mentionnées ci dessus s'imposent sous une forme ou sous une autre.

 

Piste possible de réflexion : tempêtes ou épreuves de croissance…

Le carême, puis le temps de Pâques ont centré notre réflexion commune sur les événements essentiels de notre foi, à savoir la passion et la résurrection de Jésus. Il était normal que nous dépassions la diversité des témoignages évangéliques qui nous en rappelaient l'essentiel. En ce 12ème dimanche du temps ordinaire, nous retrouvons notre ami Marc pour une lecture à peu près continue de la suite de son oeuvre. Pour nous réhabituer à lui, le passage de ce dimanche convient parfaitement car il nous met directement au contact de son style et des perspectives que suggère sa composition.

Il importe cependant de surmonter le handicap des versets omis entre temps par la liturgie et de retrouver le fil d'une pensée qui nous était devenue familière en début d'année. Rappelons-nous donc que Marc consacre la première moitié de son œuvre à la messianité de Jésus; nous sommes toujours en cette première partie. Il cherche moins à nous convaincre de cette messianité qu'à nous en présenter l'originalité. Comme Pierre, comme les apôtres, il nous faut passer de notre intérêt pour Jésus de Nazareth à notre foi en Jésus Messie. Pour cela l'auteur regroupe les actions et les paroles qui illustrent trois activités "historiques" de Jésus : activité de guérison, activité de prédication et activité de nourriture. Il nous propose d'en dégager les principales qualités : leur simplicité humaine, leur efficacité et leur universalité.

Les premiers dimanches du temps ordinaire nous ont permis de réfléchir à l'essentiel du premier secteur, le secteur des guérisons. En notre absence, Marc a abordé la deuxième activité qui éclaire la messianité de Jésus, à savoir sa prédication. Nous y sommes. Avant notre passage, il a esquissé le cœur du message en regroupant quelques paraboles. Il aborde maintenant son rayonnement ou plus exactement les difficultés de son rayonnement.

1er point : "passons sur l'autre rive" = portée universelle de la Parole

Nous en avons également l'habitude : grâce au symbolisme, Marc élargit notre regard vers une continuité historique. L'activité de prédication ne déroge pas à cette présentation. Bien entendu, le cœur de la Parole reste le même et la parabole du semeur lui a conféré son énergie dynamique. Mais son extension a eu une histoire qui se prolonge dans le temps de l'Eglise. Marc la présente en concentrant les trois temps dont nous sommes bénéficiaires lorsque nous l'entendons aujourd'hui, au terme de plusieurs siècles de transmission.

Il lui a fallu "passer sur l'autre rive", autrement dit sortir du cadre juif pour aborder le monde païen. Le symbolisme des rives du Lac est commun à tous les évangélistes. Il suffit de regarder une carte pour en saisir de façon très simple la portée. La dépression de la Araba coupe le pays en deux bandes longitudinales. Cette dépression part des montagnes du Liban et suit le cours du Jourdain à partir du lac de Tibériade jusqu'à la mer Morte. Elle se perd ensuite en forme désertique jusqu'à la mer Rouge. Globalement, aux alentours de notre ère, elle avait engendré deux civilisations différentes. Du coté de la Méditerranée, l'histoire d'Israël s'était concentrée dans les provinces fertiles de la Galilée, de la Samarie et de la Judée. De l'autre côté, la proximité du Grand Désert oriental maintenait une civilisation différente, proche des ancêtres nomades.

1er stade :  Jésus a vécu son activité "historique" en se consacrant à la seule Palestine. Nous nous interrogeons souvent sur les raisons qui ont ainsi restreint la proclamation d'un message qui se voulait universel. Nous évoquons assez facilement les limites de temps; effectivement Jésus bénéficia seulement de deux années pour présenter un message si nouveau et si nuancé par rapport à la tradition de son peuple. Mais, il nous faut y ajouter une deuxième raison qui s'éclaire lorsque nous lisons la suite de ces versets.

Au terme de la traversée, le groupe va débarquer en territoire païen. Dès son arrivée sur l'autre rive", au pays des Géraséniens, donc en terre païenne, Jésus se trouve interpellé par un homme en esprit impur qui avait son habitation dans les tombeaux. Jésus le guérit, mais l'influence démoniaque s'étend à un troupeau de porcs qui s'élance du haut de la falaise et se noie dans le lac. Ce signe est loin d'opérer une conversion et de faciliter l'accueil. Bien au contraire, Jésus devra rembarquer et revenir en milieu juif.

L'échec est flagrant. Lorsque nous lisons l'adhésion de quelques païens mêlés aux foules de Galilée, celle-ci ne doit pas faire illusion. Elle témoigne d'une volonté effective de Jésus, mais, personnellement, il n'a pas réussi à lui donner l'ampleur concrète qu'il souhaitait. Jésus n'a pas été aux païens parce que les païens l'ont refusé.

2ème stade : L'universalité de la Parole a été assurée par le relais des apôtres, plusieurs années après la résurrection. Mais Marc tient à préciser qu'il ne s'est pas agi pour eux d'une soudaine prise de conscience qui compensait le refus des autorités juives. Il en situe l'origine dans le cadre de la pensée forgée au long des années de vie commune. Il ne s'attarde pas sur la nouveauté de pensée que cette évolution imposait à des disciples marqués par leur formation juive. Il évoque surtout les difficultés qui n'ont pas manqué d'apparaître plus tard.

Il suffit de lire ce que les Actes des apôtres décrivent les tensions et les hésitations qui secouèrent la première communauté chrétienne. L'épisode de la "tempête apaisée" livre alors le symbolisme dont l'évangéliste le charge. Effectivement, " les vagues s'étaient souvent jetées dans la barque". Marc en avait été témoin. Pour les apôtres, il ne s'était pas agi de "merveilleux", il s'était agi de perturbations dues à des évolutions très concrètes. La mention du vent n'est pas nécessairement négative. Au jour de Pentecôte, l'Esprit avait soufflé "comme un vent" qui avait rempli toute la maison". L'exigence de mémoire s'était alors doublée d'un travail d'approfondissement en vue de présenter l'essentiel du message. Jésus l'avait exprimé sous un modèle de pensée juive et il importait de traduire son "souffle" dans une mentalité différente. Le tout s'était compliqué d'évolutions imprévues. Luc ne cache pas les "tempêtes" qui intervinrent sur la question du baptême des païens et sur les obligations alimentaires prévues par la Loi.

3ème stade: Et pourtant la dynamique d'universalité fut maintenue. Nous sommes bien placés depuis le Concile Vatican 2 pour mesurer le lien indéfectible qu'elle conserve avec le message initial. Mais nos connaissances hitoriques nous renseignent également sur les épreuves mouvementées qui menacèrent si souvent son élan. D'ailleurs, notre siècle n'en est pas dispensé, rappelons-nous les divisions que nous évoquions entre chrétiens, au dimanche qui a précédé la Pentecôte.

2ème point : la place et le "sommeil" de Jésus…

Pour justifier le sommeil de Jésus, il est toujours possible d'évoquer sa fatigue après des heures de prédication. Effectivement, les conditions de diffusion ne bénéficiaient pas de nos techniques modernes et la spontanéité des foules orientales ne contribuait pas à la tranquillité de l'orateur. Mais, là aussi, c'est passer à côté des symbolismes dont l'évangéliste a émaillé sa présentation pour lui donner une perspective universelle.

"En ce jour-là, le soir était arrivé". Dans la présentation de Marc, le jour dont il est question englobait le discours en paraboles, cœur de l'enseignement de Jésus. Pour les apôtres, ce jour avait également comporté un soir, celui de l'après résurrection. Celle-ci renforçait la foi mais, désormais, bien des questions ne bénéficiaient plus de l'éclairage que leur donnaient les rapports directs antérieurs. Or, " le soir était tombé bien vite". Sur certains points, il leur faudra du temps pour comprendre tout le sens et percevoir toutes les dimensions de l'aventure dans laquelle ils s'étaient embarqués.

Par la suite, la réflexion se fera plus coordonnée. Mais, au soir de Pâques, ils emportaient Jésus, "tel qu'il était", selon les souvenirs spontanés de la communauté.

"Jésus se trouvait à la poupe, en dormant sur le coussin"… Dans toute embarcation, la poupe correspond à l'arrière. Il s'agit donc de la place du pilote, de celui qui tient la barre. Cette mention fait plus que rappeler l'ordre qui était donné de "changer de rive". Non seulement Jésus avait donné une telle orientation, mais sa présence ressuscité la maintenait et l'accompagnait dans l'Eglise. Sa mort pouvait être évoquée en sommeil…sa résurrection pouvait être envisagée comme un éloignement… la direction de la barque ne devait pas en être changée. Le symbolisme de Marc devient d'ailleurs évident lorsqu'on apprend que le "coussin", correspondant à la place d'honneur, se trouvait au centre de l'embarcation.

En raison des coupures liturgiques, la signification que l'évangéliste donne à ce sommeil risque de nous échapper. Dans l'enseignement qui a précédé, deux paraboles ont suggéré le sens fructueux qu'il importait de lui donner. La parabole du grain qui pousse tout seul parlait d'un homme qui a jeté la semence sur la terre. Qu'il dorme ou qu'il soit réveillé, de nuit et de jour, la semence germe et grandit. Lui ne sait comment. Pourtant de son propres mouvement la terre porte du fruit, d'abord herbe, puis épi, puis plein de blé dans l'épi; et quand le fruit le permet, aussitôt il envoie la faucille, parce que la moisson est à point" (4/26).

La parabole du grain de moutarde amplifiait cette efficacité interne. C'est la plus petite de toutes les semences sur la terre. Quand il est semé, il monte et devient la plus grande de toutes les plantes potagères et il fait de grandes branches de sorte que les oiseaux du ciel peuvent s'abriter sous son ombre" (4/31).

Le recul que nous donne l'histoire de l'Eglise nous permet de mesurer la justesse de ces deux paraboles. Il en a bien été ainsi de la Parole de Jésus au regard de la multiplicité des terrains où elle s'est épanouie. Il convient donc de bien interpréter la foi dont il est question ensuite. Elle ne peut être assimilée au sens courant qui lui est souvent donné. Elle ne se réduit pas à une adhésion aveugle à la personne de Jésus. Elle ne se perd pas en appels à une intervention miraculeuse. Elle repose sur la valeur dynamique de ce qui a été confié en dépôt et se trouve revivifié au temps de nouvelles semailles.

D'ailleurs, un petit mot risque également de nous échapper : le mot "encore". Jésus reproche à ses amis de ne pas avoir encore foi. Ceci correspond à la révélation progressive qui rythme le deuxième évangile. Il ne s'agit pas nécessairement d'une condamnation, car il fallait déjà une foi solide pour suivre Jésus jusque là. Cependant, il reste toujours à enrichir notre dialogue avec lui au regard de la multiplicité des sources qui jaillissent de la mission.

3ème point : le calme de la mer…

Dans la mentalité juive, la mer n'était pas présentée comme elle l'était dans la mythologie mésopotamienne. Celle-ci en faisait une bête monstrueuse qui abritait les puissances chaotiques et dévastatrices qui déséquilibrent le cosmos. La pensée biblique la réduisait au rang de créature, mais elle lui conservait son caractère de force mauvaise et désordonnée, la mer suggérait le milieu naturel des démons qui en "remontaient" pour exercer leur action malfaisante.

Le symbolisme se retrouvera dans un épisode que nous pouvons rapprocher, à savoir Jésus "marchant sur la mer" pour rejoindre la barque de ses amis, également affrontée à un vent contraire. Nous l'avons lu, chez Matthieu, au 19ème dimanche du temps ordinaire.

Marc décrit la réaction de Jésus comme il décrivait sa réaction face aux esprits impurs. Jésus s'adresse au vent comme à un être vivant, en des termes semblables à ceux qui avaient "muselé" le possédé de la synagogue à Capharnaüm. Alors, "le vent s'apaisa et il se fit un grand calme". L'auteur situe tout naturellement cet exorcisme dans le cadre de la résurrection mais sans insister outre mesure sur une nouvelle situation. C'est surtout par sa Parole que Jésus commande au vent.

Lorsque Marc écrivait, en 66, le calme "extérieur" était très relatif pour les communautés chrétiennes soumises aux persécutions romaines. Mais la diffusion rapide de la prédication en milieu païen confirmait la nature du message initial. Il s'agissait bien d'une semence qui, grâce à sa densité d'humanité, paraissait susceptible d'affronter bien d'autres intempéries au long de l'histoire des hommes.

L'évangéliste traduit d'ailleurs son espérance lors de l'échec de Jésus auprès des païens de "l'autre rive". Ceux-ci obligent Jésus à rembarquer vers le judaïsme et, spontanément le démoniaque manifeste le désir de le suivre dans cette direction. Jésus l'oriente alors vers une mission qui pouvait paraître insensée en raison du refus général. "Pars dans ta maison auprès des tiens, et annonce-leur ce que le Seigneur a fait pour toi…" Le démoniaque guéri s'éloigna et commença à proclamer dans la Décapole ce que Jésus avait fait pour lui."

Il est possible de penser que le travail de ce "missionnaire" imprévu fut efficace. Au moment du siège de Jérusalem le groupe chrétien fut accueilli à Pella en Décapole, ce qui laisse supposer un terrain favorable sinon une communauté chrétienne déjà établie.

Conclusion : face aux tempêtes actuelles…

Marc nous invite en premier à relativiser ce qui concerne vent et tempête lors de la mission. Sans doute, certaines évolutions secouent fortement l'embarcation au cours de la traversée vers d'autres rives, mais il s'agit souvent de contrastes avec des calmes plats qui sont tout aussi préjudiciables à la navigation. Ils entretiennent l'illusion que la traversée doit se présenter en forme paisible, ce qui est rarement le cas dans la marche de l'Eglise en prise avec la marche du monde.

L'évangéliste ne se perd pas en analyse sur l'origine des vents et des tempêtes. Il estime sans doute avec sagesse que, dans la plupart des cas, la source des dépressions nous échappe. Toute discussion à leur sujet ne fait qu'ajouter aux pesanteurs qui alourdissent le navire. Marc préfère nous mettre en garde contre certaines erreurs de navigation.

La première serait de changer de cap et de revenir immédiatement au port. Or, dès le départ, la direction ne doit faire aucun doute. Il nous faut "passer sur l'autre rive" quel que soit l'accueil qui nous attend. Le succès ne sera peut-être pas au rendez-vous et l'essentiel de notre activité devra peut-être revenir en terrain habituel. Mais l'état d'esprit doit rester tourné "vers le large". Qui sait ? L'histoire nous apprend le rôle de certains "pionniers" qui, comme le démoniaque guéri, défrichèrent isolément des terres nouvelles. Elle nous confirme également la vitalité discrète du grain qui s'adapte sans bruit au terrain pour en percer l'écorce au temps favorable.

La seconde erreur serait de douter de Celui qui reste présent dans la barque. Bien entendu, en tant que chrétiens, nous hésitons à douter explicitement de lui. Pourtant, nous le trouvons parfois un peu somnolent lorsque son action ne répond pas à nos rêves ou ne neutralisent pas nos peurs. Nos doutes portent alors sur la "technique" qu'il a adoptée.

Jésus a voulu faire de tout chrétien un semeur plutôt qu'un moissonneur, mais il a fait reposer ce projet sur une double densité d'humanité. Nous pensons à la densité d'humanité de la "graine" qui nous est confiée et qui, inlassablement, est susceptible de prendre racine en une multiplicité de terrains. Nous ne devons pas oublier la densité d'humanité du semeur. Jésus ne demande pas à ses disciples d'être des "machines à semer". Il leur confie le soin de préparer l'enveloppe de la graine afin que celle-ci puisse affronter les conditions changeantes qui affectent l'histoire des hommes.

Notre situation est donc assez semblable à celle des apôtres. Le temps passé ne nous confine pas dans la sécurité d'une tradition. Il ne suffit pas plus admirer Celui auquel, tant de fois au cours des siècles, le vent et la mer ont obéi. Il s'agit de poursuivre avec lui une traversée qui comportera toujours les mêmes imprévus et les mêmes risques.

Mise à jour le Vendredi, 31 Octobre 2014 10:47
 
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