Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 7ème Dimanche du temps ordinaire

 

Actualité

Voici plusieurs dimanches que Marc nous présente des épisodes relatant des récits de guérison. Il nous est donc possible de faire le point sur la continuité de sa pensée. Trop souvent, la connaissance des évangiles se présente en récits dispersés qui, de ce fait, ne peuvent rendre compte de la cohérence de l'engagement de Jésus. De même, en conversation habituelle, leur évocation isolée a du mal à suggérer le sérieux des auteurs.

Les premiers chapitres du deuxième évangile nous ont fourni deux éclairages concernant le témoignage sur lequel repose notre foi. Le premier éclairage intéresse le style concret des rapports de Jésus avec ceux qu'il a approchés. Bien entendu, ce style se retrouvera dans les épisodes suivants, mais l'auteur a soigné particulièrement la présentation des premiers contacts. Il met discrètement en valeur trois qualités qui ressortent de l'engagement "historique" : humanité, efficacité et diversité. Il y ajoute l'importance de la Parole comme lieu privilégié pour percevoir l'actualité de ces qualités dans nos rapports avec Jésus ressuscité.

Le deuxième éclairage amorce directement notre réflexion sur le passage d'aujourd'hui. Marc a imprimé à sa présentation une progression qui dépasse le simple reportage. Tel un bon guide, il nous a arrêté devant différents "tableaux" qui s'enchaînaient les uns aux autres. Avec le recul, nous discernons mieux son intention, il nous invitait à réfléchir de plus en plus profondément aux "secteurs d'engagement" de Jésus. "De la guérison des corps à la libération des personnes". .

Nous sommes donc partis de la guérison des "fièvres" de la communauté… nous avons été ensuite témoins des guérisons multiples en réponse à la misère des foules massés "devant la porte"… plus dramatiquement, notre réflexion s'est portée sur les exclusions sociales et religieuses qui alourdissent des handicaps comme celui de la lèpre… Nous arrivons ainsi tout naturellement au centre du développement, à savoir la guérison des pesanteurs personnelles appelé communément "péchés"…

En une progression symétrique, Marc reprendra certains "points sensibles" que Jésus avait osé dénoncer et rectifier. Malheureusement, la proximité du carême attirera notre réflexion vers une direction plus générale.

Evangile 

Evangile selon saint Marc 2/1-12 

e) l'autorité de la Parole s'étend au pardon des fautes

introduction situant la guérison dans le cadre de la Parole

Et, étant entré de nouveau à Capharnaüm, après quelques jours on apprit : il est à la maison, et beaucoup s'assemblèrent de sorte qu'il n'y avait plus de place, pas même auprès de la porte

et il leur parlait la Parole.

1er temps de la guérison :

Et on vient, en amenant auprès de lui, un paralytique soulevé par quatre

ne pouvant le lui apporter, en raison de la foule, ils découvrent le toit, là où il se trouvait et, ayant creusé un trou, ils laissent glisser le grabat, là où le paralytique était couché

Et voyant leur foi, Jésus dit au paralytique :

controverse sur le pardon des péchés

"Enfant, (1) tes péchés sont pardonnés (=laissés) " 

1°- évolution de la conception du pardon "du côté de Dieu"

Or se trouvaient là quelques-uns des scribes, assis et réfléchissant dans leurs coeurs : Pourquoi celui-ci parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui peut pardonner (=laisser) des péchés sinon l'unique Dieu  

Et aussitôt Jésus, reconnaissant en son esprit qu'ils réfléchissaient ainsi en eux-mêmes, leur dit : Pourquoi réfléchissez-vous ceci dans vos coeurs ?

Qu'est-ce qui est le plus facile : dire au paralytique : (1) tes péchés sont pardonnés (=laissés) ou dire : (2) réveille-toi et lève ton grabat et marche ?

2°- réalisation de cette évolution dans l'activité de Jésus-Fils de l'homme selon le livre de Daniel

 Or afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a autorité pour pardonner (=laisser) des péchés sur la terre, il dit au paralytique:

2ème temps de la guérison, mettant fin aux deux points soulevés par la controverse

Je te dis : (2) réveille-toi, lève ton grabat et pars dans ta maison. 

Et il fut réveillé. Et aussitôt, (2) levant le grabat, il sortit en présence de tous

de sorte que tous étaient hors d'eux-mêmes et glorifiaient Dieu en disant : Jamais nous n'avons rien vu ainsi !

Contexte des versets retenus par la liturgie

* A l'évidence, Marc insère une controverse sur le pardon des péchés dans un récit "classique" exposant de façon très simple la guérison d'un paralytique. Sa composition témoigne que le lien entre les deux n'est pas fortuit, même s'il n'est pas évident en première lecture. Il y a équivalence en "volume" entre le pardon, mentionné trois fois, et la guérison du paralytique, mentionnée également trois fois. Par ailleurs, l'auteur fait précéder ce petit ensemble de quelques versets qui invitent à ne pas perdre de vue le fil conducteur du développement qu'émaillaient les récits précédents; nous ne sortons pas de la double activité de Jésus proclamant la Parole et se mettant au service des mal portants.

Il faut donc nous rappeler le mouvement que l'auteur imprimait à cette présentation. Il ressortait de la disposition littéraire en chiasme (ou sandwich ) et nous pouvons facilement en constater la progression. Nous sommes partis de la guérison des "fièvres" de la communauté… nous avons été ensuite témoins des guérisons multiples en réponse à la misère des foules massés "devant la porte"… plus dramatiquement, notre réflexion s'est portée sur les exclusions sociales et religieuses qui alourdissaient des handicaps comme celui de la lèpre… Nous arrivons tout naturellement au centre du développement, à savoir la guérison des pesanteurs personnelles appelées communément "péchés".

Un second versant reprendra de façon symétrique les engagements pratiques qui résultent de cette progression. L'évangéliste invitera à percevoir les racines de certaines pesanteurs et les oppositions qui bloquent souvent leur guérison. Mais ce sera toujours la même perspective: "de la guérison des corps à la libération des personnes… depuis l'appel du publicain Lévi et du repas avec les "impurs"… jusqu'à la guérison symbolique de l'homme à la main paralysée. Malheureusement, la priorité du carême ne nous permettra pas de mener notre réflexion commune jusque-là.

* Le passage d'aujourd'hui est donc à explorer dans son unité en progression de ce qui a précédé. Il faut reconnaître qu'il n'est pas facile. Pour éviter les "réductions fréquentes" qui affectent les commentaires, il peut être utile d'anticiper les conclusions avant de les justifier. .

Ce passage est des plus importants pour exposer la vision chrétienne du "pardon des péchés", mais il exige de ne pas "s'arrêter en route". Pour Marc, la guérison du paralysé ne témoigne pas seulement d'un "pouvoir" supplémentaire accordé à Jésus en tant que "Fils de l'homme", il témoigne également d'une nouvelle approche de la question permanente concernant les fautes commises par les hommes.

L'erreur commune vient de ce qu'il faut aller jusqu'au bout du texte, jusqu'au choix que l'évangéliste a fait de la guérison de la paralysie comme symbole du pardon. D'autres exemples de maladies et de guérisons étaient possibles. Or, c'est celui-là qu'il a choisi et son vocabulaire témoigne qu'il y tenait en symbolisme de la résurrection, celle de Jésus engendrant la nôtre. L'originalité du pardon chrétien vient donc du fait qu'il est "absorbé" par un mouvement de "résurrection" et ne peut en être isolé. Il s'agit là d'une inversion qui va à l'encontre de la pensée que proposent la plupart des religions. Pour cette raison, elle risque de ne pas être perçue, y compris en milieu chrétien.

conseil majeur : réfléchir attentivement à la composition

Nous avons dit l'importance des premiers versets pour maintenir la continuité d'ambiance. Nous pouvons donc nous consacrer plus précisément à ce qui suit: les deux éléments différents que Marc a imbriqués l'un dans l'autre. Il nous reviendra ensuite de repérer le "point d'accrochage" entre eux.

la guérison du paralytique

Les symptômes de la paralysie nous sont bien connus et ceux du passé ne différaient pas de ceux que nous déplorons aujourd'hui. L'origine en était souvent microbienne mais s'y ajoutaient les conséquences du brusque changement de température entre le jour et la nuit. Faute d'être soignés efficacement, les rhumatismes ou les congestions entraînaient des handicaps définitifs. S'y ajoutaient nombre des malformations congénitales, boiteux ou estropiés. Quant aux accidents, leurs séquelles bénéficiaient d'une aide toute relative…

L'importance de la paralysie nous est confirmée par les textes bibliques qui rangent sa guérison parmi les bienfaits messianiques. "Le boiteux bondira comme un cerf" (Isaïe 35/6)… "Je vais les rassembler du bout du monde, parmi eux des aveugles, des impotents" (Jérémie 31/8)…

Le texte précise la foi des porteurs mais ne parle pas de la foi du paralysé. Leur nombre rend possible le rapprochement avec les quatre pécheurs que Jésus s'était associé comme compagnons avant la prédication à la synagogue. Il est toujours question de la maison, mais il est difficile de préciser s'il s'agit de la maison de Pierre ou s'il faut y voir le symbole de la communauté où sera vécu le dynamisme de la résurrection ?… La foule semble trop dense pour que le paralytique couché sur son brancard puisse être approché de la porte. Les porteurs passent donc par l'escalier extérieur et accèdent au toit en terrasse. Le plus souvent celui-ci était fait de branches, de paille et de terre séchée. Il était donc facile d'y faire un trou et de laisser glisser le malade et son brancard au milieu de l'assistance.

Le schéma de guérison est "classique": description du malade et de sa maladie, commandement de Jésus au malade, le malade obéit et se trouve guéri, réaction des assistants. Marc l'adopte également pour la fille de Jaïre, nous le trouvons dans Jean (8/8) et dans les Actes (9/32).

Jésus s'adresse au malade en l'appelant "enfant". Le mot choisi par Marc ne peut être réduit à "bébé" ou "petit enfant". Il évoque cependant l'idée "d'engendrer". Nous le retrouvons en sens propre à propos de ceux qu'il faut laisser "à cause de Jésus et à cause de l'Evangile" (10/29). Mais le même passage nous témoigne d'une utilisation plus large. "enfants, comme il est difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu" (10/24). La présence des scribes et la controverse qu'ils provoquent invitent à rapprocher du psaume 103, celui-ci évoque le pardon des fautes personnelles et la guérison de tous les maux. "Comme un père est tendre pour ses enfants, le Seigneur est tendre pour ceux qui le craignent. Il sait bien de quelle pâte nous sommes faits".

L'étonnement des gens est susceptible de plusieurs interprétations. Isolé de la controverse, il est provoqué par la guérison. Mais, lié à la controverse, il en appelle à la pensée de l'évangéliste qui suggère la "nouveauté" du mouvement de résurrection et invite à abandonner l'imaginaire habituel concernant le pardon des péchés. Cette interprétation semble préférable, car les textes anciens et les récits de guérisseurs comportaient de nombreux exemples de guérisons de paralytiques. Sous cet angle, l'étonnement est difficilement compréhensible.

la controverse sur le pardon des péchés 

Dans la discussion avec les scribes, Jésus recourt à des modèles de pensée typiquement juifs. Ils ne sont plus les nôtres et nous risquons d'être déconcertés. Il importe de bien repérer les deux idées différentes qui sont abordées successivement par l'évangéliste. Elles s'enchaînent l'une à l'autre, mais nous risquons de "tout mélanger" en raison de la brièveté de Marc et de l'évolution introduite par la pensée chrétienne en ce qui concerne la pénitence.

En premier, Jésus propose aux scribes un supplément de pensée conforme à l'authentique conception biblique: les textes anciens étaient loin de présenter Dieu comme un maître intransigeant, toujours prêt à punir. Ils parlaient de la bienveillance qui ressortait de son action en faveur des hommes. Jésus rappelle donc que cette amitié du Créateur doit être intégrée à la notion de pardon… Ensuite seulement, l'évangéliste présente la Parole de Jésus, donc son activité, comme réalisant désormais cette évolution "sur la terre" des hommes…

Première idée : La phrase "tes péchés sont pardonnés" pouvait très bien s'entendre en signification générale: "Dieu te pardonne tes péchés". Au temps de Jésus, nous savons que les juifs manifestaient une grande révérence pour le Nom de Dieu et évitaient de le prononcer. Ils marquaient un temps de silence lorsque les Ecritures le mentionnaient et ils recouraient à une tournure passive dans les commentaires.

Théoriquement, les scribes n'avaient donc rien à redire. Jésus ne pouvait pas être convaincu de blasphème. Il ne remettait pas en cause le fait que le pardon des fautes appartenait uniquement à Dieu. Le péché étant une offense à Dieu, lui seul peut pardonner.

Il était cependant clair que, pour eux, la pensée de Jésus allait plus loin dans le pardon des fautes. C'est ce "plus loin" qu'ils réfléchissent en eux-mêmes. Ce faisant, c'est ce "plus loin" que Jésus va préciser et que l'évangéliste nous invite à prendre en compte comme originalité de la pensée chrétienne.

Pour entrer dans la pensée des scribes comme dans celle de Jésus, deux informations "historiques" sont indispensables.

La première concerne la célébration liturgique du pardon chez les juifs. Le pardon restait lié à un vaste déploiement liturgique qui tendait à manifester l'état pécheur de l'homme plus que l'accueil gratuit dont il était bénéficiaire. La complexité des rites entretenait la complexité des scrupules en matière d'expiation ou de réparation. La fête annuelle du "Grand Pardon" en témoignait. Le livre du Lévitique (16/29) la justifiait comme expiation de toutes les souillures qui, ayant échappé à l'attention dans le cours de l'année, n'auraient pas encore été expiées. Il y joignait le détail des rites: seul le grand-prêtre pouvait prononcer la formule de pardon, après de multiples sacrifices de purification pour lui et pour la nation. Un jeûne était prescrit par la Loi pour marquer cette journée d'une ambiance de pénitence.

Au début de notre ère, l'enseignement prophétique avait influé sur la pensée juive en un double sens. Il avait d'abord insisté sur le péché lui-même, sa malice et ses dimensions. Dans cette perspective, il avait dénoncé ses fausses prétentions à apporter le bonheur par des chemins que Dieu n'avait pas tracés. Les épreuves politiques que le peuple juif subissait de la part des empires voisins, ne faisaient que renforcer leur caractère de châtiment dû aux péchés.

Mais, pour éviter la dérive possible vers la religion des vainqueurs, les prophètes avaient également "affiné" la réaction divine. Isaïe résume parfaitement cette pensée en première lecture de ce dimanche: "Je suis tel que j'efface, par égard pour moi, toutes tes offenses, que je ne garde pas tes fautes en mémoire" (43/23). Les textes anciens manifestaient cette tension. L'histoire du peuple juif, particulièrement au temps bouleversé de l'exil, témoignait que le pardon de Dieu était possible et devenait explicite dans la sortie de la paralysie qui avait menacé jusqu'à l'existence de la nation.

C'est en ce sens que les "scribes" abordaient la question du pardon comme une "énigme" ouvrant à diverses interprétations. Jésus touche donc un "point sensible" en unissant pardon et guérison. En raison de la pensée chrétienne ultérieure et de la forme prise par les rites chrétiens, ne faisons pas d'erreur sur la portée de la remarque qu'il propose aux scribes. Cette remarque ne sort pas du cadre juif. Il est tout aussi difficile de dire "tes péchés sont pardonnés" que de dire à un handicapé de se comporter comme quelqu'un de valide. Dans un cas comme dans l'autre, le pouvoir de rectifier est l'exclusivité de Dieu.

La discussion aurait donc pu s'arrêter là, sans qu'il y ait rien à redire du côté des rabbins. Jésus ne contestait pas la valeur du pardon au nom de Dieu, il y joignait au contraire l'action de Dieu en faveur des hommes et contribuait ainsi à renforcer une référence que menaçait la dureté des temps.

Deuxième idée: La deuxième partie doit donc être détachée et perçue comme abordant une perspective authentiquement chrétienne. Elle précise la manière dont le pardon s'exerce en Jésus-Fils de l'homme en lien avec l'autorité qui ressort de sa Parole. Marc ne fait que poursuivre le mouvement qu'il a amorcé au début de son développement. Il ajoute à ce qui a précédé et il précise le symbolisme de la paralysie comme ultime étape "de la guérison des corps à la libération des personnes".

L'expression "Fils de l'homme" est appliquée pour la première fois à Jésus. A l'évidence, elle se réfère à l'oracle du livre de Daniel (7/13) concernant l'intervention divine, espérée pour les temps futurs. "Voici, venant sur les nuées du ciel, comme un fils d'homme. Il s'avança jusqu'à l'Ancien des jours et fut conduit en se présence. A lui fut conféré pouvoir, honneur et royaume, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Son pouvoir est pouvoir à jamais, qui ne passera pas, et son royaume ne sera pas détruit".

Nous pouvons remarquer que les orientations de ce pouvoir n'étaient pas définies avec précision par l'auteur ancien. La seule dominante qui ressortait de la vision en était son "humanité" qui s'harmonisait avec son origine divine. De même aucun des nombreux oracles qui évoquaient les temps futurs n'attribuait au Messie le pouvoir de remettre les péchés. Le "serviteur" d'Isaïe "portait" les péchés des hommes. Il expiait par ses souffrances et sa mort le châtiment qu'ils méritaient. Mais il ne recevait aucun pouvoir pour les pardonner.

Le lien entre paralysie et péché… entre résurrection et pardon

Ce que nous venons de préciser permet de comprendre le rapprochement symbolique que l'évangéliste nous propose entre paralysie et péché. D'autres options étaient possibles. Jean, au chapitre 9 de son évangile, préférera le rapprochement symbolique avec l'aveugle de naissance. Mais, les perspectives sont les mêmes. Que ce soient les fautes personnelles ou les fautes collectives, nous pouvons tout autant les déplorer comme les paralysies qui empêchent de vivre et d'aimer, de tenir débout et de marcher sur la terre des hommes.

Si Marc insiste par trois fois sur ce symbolisme, c'est qu'il y voit, en contre point, l'originalité du pardon chrétien. Malheureusement, la brièveté de son texte n'a pas favorisé la mise en évidence de cette originalité. Elle s'est même trouvée "étouffée" en milieu chrétien sous les mêmes pressions qui avaient estompé les intuitions que portaient certains prophètes bibliques. La majorité de nos contemporains ne la soupçonnent même pas.

Il serait trop long de brosser ici "l'histoire du pardon des péchés" à travers les différentes civilisations. Toutes en ont traité et il est instructif de repérer les "constantes" qui ont "conditionné" les pensées et les comportements, quelle que soit l'époque et l'expression culturelle adoptée. En ce "fonds commun", nous trouvons l'influence permanente des peurs et des espérances devant les aléas de la nature et de la vie. Nous trouvons également en toile de fond une même conception pessimiste de l'homme. Quant aux solutions proposées pour conjurer les forces hostiles, connues ou supposées, elles en appellent toutes à un même esprit d'expiation et de compensation.

Les tentatives n'ont pas manqué pour se dégager de ce vieux carcan. La plupart n'ont pas eu prise sur les mentalités. Même le progrès actuel des connaissances n'a pas fait reculer la crédulité affligeante qui s'exprime en de multiples incohérences pratiques.

L'idée de Jésus est pourtant simple. On peut même rapprocher son fonctionnement des lois de la nature ou des lois d'une bonne psychologie éducative. C'est dans le mouvement que l'on trouve l'équilibre, c'est en visant plus haut que l'on arrive à franchir l'obstacle. En foi chrétienne, le pardon ne doit pas être présenté comme une absolution à bon compte, mais comme une "résurrection" proposée à la liberté et à l'intelligence personnelles. Yves de Montcheuil illustrait cette idée en opposant deux comportements différents vis-à-vis de la religion. Beaucoup cherchent à être "soutenus par les dogmes et par les rites à la manière dont le corps est soutenu par le fauteuil qui l'empêche de tomber plus bas". Jésus propose d'être soutenu par eux "comme l'avion est soutenu par l'air: à condition qu'il y cherche un moyen de propulsion, le point de départ toujours renouvelé de son élan."

L'évangéliste n'hésite pas à mentionner le mot "résurrection" au départ de la nouvelle route sur laquelle s'engage le malade guéri. Le vrai pardon est résurrection en ce sens que Dieu donne à l'homme confiance en lui-même, en ses possibilités de s'atteler à bâtir un nouvel avenir. Il ne retire pas du monde, il y renvoie. "Lève ton grabat et pars dans ta maison". Le pardon n'est pas réponse à un vague désir de paix. Il oriente vers un "réveil", une résurrection qui relance chacun vers sa propre existence, fut-elle douloureuse.

Le témoignage de Jésus apparaît alors sous son vrai jour. Par ses actions et ses enseignements, il a tracé une "route de résurrection" à visage humain. C'est là sa manière d'apporter le pardon de façon positive et efficace. Ce thème est un des thèmes que Marc préfère et qu'il exprime en "faisant remonter" la résurrection jusqu'au départ du ministère public de Jésus. La manière dont il joue du double sens du mot "réveiller" n'est pas fortuite.

Cette idée se trouve également confirmée par la nuance que comporte le mot que l'on traduit le plus souvent par "pardonner". En grec, il implique l'idée de "laisser". Marc y avait eu recours lorsqu'il avait mentionné que les futurs apôtres avaient "laissé" leurs filets et que la fièvre avait "laissé" la belle-mère de Pierre.

Piste possible de réflexion : lorsque résurrection et pardon ne font qu'un…

Face à la complexité du sujet, dégager la "simplicité" du texte

Le passage d'aujourd'hui est un passage dont la composition paraît compliquée sur un sujet compliqué par lui-même, à savoir le pardon des péchés. Pourtant si nous ne cédons pas à la panique, il est relativement facile de dominer la concision de l'auteur.

1. Les premiers versets nous rappellent l'importance de la Parole pour éclairer la question qui va être abordée. Le passage qui illustre le thème du pardon des péchés est important par ce qui est dit, en référence à la totalité de l'engagement de Jésus. Nous sommes donc invités à ne pas le réduire au témoignage d'une vague bonté de sa part à l'égard des faiblesses humaines.

2. La présentation littéraire de l'ensemble suivant est claire. La guérison d'un paralytique sert de cadre à une controverse. Cette guérison respecte un schéma "classique": description du malade et de sa maladie, commandement de Jésus au malade, le malade obéit et se trouve guéri, réaction des assistants. Rien d'original, Marc l'adopte également pour la fille de Jaïre, nous le trouvons dans Jean (8/8) et dans les Actes (9/32).

3. Dans ce cadre, l'auteur insère une controverse sur le pardon des péchés. Il s'agit plus exactement de deux controverses. La première porte sur une juste conception du pardon "du côté de Dieu" en parfaite cohérence avec la pensée juive… la deuxième porte sur la réalisation de ce pardon par Jésus en tant que Fils de l'homme. Le thème de la résurrection se mêle alors nettement au thème du pardon et ouvre à l'originalité de la conception chrétienne.

4. Le verset de conclusion confirme cette originalité. Il importe de ne pas le réduire à une simple admiration de la foule.

Il est certain que nous adopterions une autre organisation pour traiter de ce sujet. Comme toujours, nous risquons d'être victimes de la rationalité de certains exposés théologiques postérieurs. Partons de la simplicité de Marc en écho fidèle à l'enseignement de Jésus. Contentons-nous de traduire ses nuances en expression actuelle, car nous ne sommes pas familiers des discussions rabbiniques qui sous-tendent le premier temps de la controverse.

1°- "du côté de l'homme": la paralysie, symbole inhabituel pour parler du péché…

* Un premier éclairage nous est apporté par le cadre que Marc a choisi pour illustrer le thème du péché à la lumière de l'enseignement de Jésus. L'auteur disposait d'autres cas de guérisons. Or il a choisi la paralysie comme "porte privilégiée" pour entrer dans le sujet. Il semble même qu'il ait voulu accentuer ce trait en évoquant une "contamination" communautaire. Les témoins, eux aussi, peuvent être taxés de paralysie vis-à-vis de l'infirme lorsqu'ils l'empêchent d'accéder à la maison. Jésus lui-même se trouve en position paralysée pour l'accueillir. Et les scribes se révéleront tout autant paralysés dans leur interprétation des Ecritures.

A bien y réfléchir, ce cadre n'est pas si mal choisi et il sélectionne un "état d'esprit". Car telle est bien, en mode symbolique, la situation qui ressort "du côté de l'homme" lorsqu'est évoqué le péché. Que ce soient les fautes personnelles ou les fautes collectives, elleS se présentent effectivement comme des paralysies qui empêchent de vivre et d'aimer, de tenir debout et de marcher sur la terre des hommes. Pourtant, il faut reconnaître que ce symbolisme n'est pas le premier qui est évoqué en réaction courante.

* La plupart des enseignements sur le péché mettent en priorité une autre dimension, celle qui prétend traduire la situation "du côté de Dieu" et qui insiste en priorité sur la rupture avec Dieu ou les atteintes à sa perfection. Cette insistance est d'ailleurs facile à comprendre lorsque nous percevons le "mécanisme" qui déclenche majoritairement la notion de péché, en toute civilisation et en toute religion.

Quoi qu'on en dise, ce n'est pas un idéal hautement spirituel qui est à l'origine du phénomène religieux. Dès les origines, l'homme a pris conscience de sa situation fragile, face à des forces hostiles qui allaient à l'encontre de son épanouissement et menaçaient jusqu'à son existence. Leur caractère "capricieux" a contribué à les personnaliser et à leur attribuer une volonté dont dépendait leur colère ou leur faveur.

La notion de péché s'est construite sur la base fragile de l'influence concernant une "volonté inconnue". Le "visage" qui lui a été donné a beaucoup varié, chaque époque y a mêlé les sensibilités, les rêves, les illusions contemporaines pour arriver à un certain consensus. Pourtant, toujours, l'imaginaire collectif a pesé en négatif. La toile de fond a toujours été celle d'une conception pessimiste de l'homme. Quant aux solutions proposées pour conjurer les forces hostiles, connues ou supposées, elles en ont toujours appelé à un même esprit d'expiation et de compensation en vue "d'apaiser un courroux".

Les tentatives n'ont pas manqué pour se dégager de ce vieux carcan. La plupart n'ont pas eu prise sur les mentalités. Et les progrès dont bénéficient nos civilisations n'ont pas modifié sensiblement les réactions anciennes. Même le progrès actuel des connaissances cohabite avec une crédulité affligeante au constat de multiples incohérences pratiques.

* L'évolution vers le monothéisme n'a pas modifié la base de ce "raisonnement" inconscient. Au contraire, la notion de Dieu unique a nécessairement accentué la personnalisation du bien. Par contrecoup, l'origine du mal s'est trouvée ressentie comme un drame. L'évocation du Satan, de l'adversaire, n'a jamais totalement compensé les méfaits attribués aux dieux mauvais de l'ancienne mythologie. C'est donc sur l'homme et sur son péché que l'attention s'est concentrée.

2°- "du côté de Dieu" : référence à une histoire de salut…

Le premier temps de la controverse nous paraît assez confus. Nous percevons où Jésus veut en venir, mais la discussion avec les scribes semble correspondre surtout à une méchanceté ou à un refus d'ouverture de leur part. Il s'agit effectivement d'une discussion rabbinique, elle correspond à un modèle de pensée différent du nôtre. Quelques éclairages sont donc nécessaires pour en saisir la portée.

* En pensée juive, le "fonds commun" universel dont nous venons de parler avait bénéficié d'une évolution qui était loin d'être négligeable à propos de la notion de péché. Cette évolution peut être datée du temps de l'exil, donc aux environs de l'an 600 avant notre ère. Les prophètes avaient influé en un double sens. La ruine du pays et la déportation à Babylone représentaient une catastrophe qui remettait en cause la foi de ce peuple. Selon les conceptions anciennes, c'était Dieu qui dirigeait l'histoire et réglait ses fluctuations. Les prophètes avaient relié les épreuves à l'abandon de la Loi et aux autres défaillances qui justifiaient cette "punition". Ils avaient ainsi insisté sur le péché lui-même, sa malice et ses dimensions.

Mais, pour éviter la dérive possible vers la religion des vainqueurs, les prophètes avaient également "affiné" la réaction divine. Isaïe résume parfaitement cette pensée en première lecture de ce dimanche: "Je suis tel que j'efface, par égard pour moi, toutes tes offenses, que je ne garde pas tes fautes en mémoire"(43/23). Le psaume 102 va au plus loin de cette humanité de Dieu: "Comme un père est tendre pour ses enfants, le Seigneur est tendre pour ceux qui le craignent. Il sait bien de quelle pâte nous sommes fais, il se souvient que nous sommes poussière". .

Les textes anciens manifestaient donc une tension entre justice et miséricorde de la part de Dieu. Au début de notre ère, cette tension se présentait en "énigme", ouvrant aux diverses interprétations qu'en donnaient les scribes. Jésus touche donc un "point sensible" lorsqu'il met en présence pardon et guérison.

Sa présentation coupe court à toute alternative dans les commentaires. Ce dernier point risque de nous échapper car Jésus s'appuie toujours sur les conceptions anciennes concernant la maîtrise de Dieu sur le déroulement de l'histoire. Dans l'esprit de ce temps, il était évident qu'il était tout aussi impossible d'assurer quelqu'un du pardon de Dieu et de lui apporter la guérison. Les deux choses étaient situées en "exclusivité" de Dieu.

Pourtant, plusieurs siècles après l'exil, l'histoire suggérait une unité entre pardon et guérison. Les écrits prophétiques avaient évoqué un pardon théorique "du côté de Dieu", les faits en avaient confirmé la réalité et le sens "du côté des hommes". Non seulement le peuple juif avait survécu aux empires qui l'avaient opprimé, mais, durant les derniers siècles, il était sorti de sa paralysie, avait repris sa place au milieu des nations et son influence s'était même étendue à la faveur de la dispersion antérieure.

A cela les scribes ne pouvaient rien objecter et la discussion aurait pu s'arrêter là, sans qu'ils aient à redire.

3°- "du côté du Christ" : le dynamisme de la résurrection

Marc avait bien conscience que Jésus ne s'était pas contenté de "purifier" la conception universelle ou la conception juive relative au péché. Il avait "accompli" la portée vitale qu'il assignait au pardon. D'où l'importance du dernier verset lorsqu'il fait déboucher le pardon sur la résurrection.

* Il importe de ne pas en réduire la portée. La pratique actuelle de la pénitence par l'intermédiaire des prêtres risque de peser en ce sens. Jésus ne cherche pas d'abord à "fournir la preuve" qu'il détient un pouvoir exceptionnel en tant qu'envoyé par Dieu, il explicite la manière dont il faut concevoir l'engagement de ce pouvoir. Le livre de Daniel mentionnait pour la fin des temps la venue d'un "Fils de l'homme" auquel serait conféré "pouvoir, honneur et royaume", mais les orientations de ce pouvoir n'étaient pas définies avec précision par l'auteur ancien.

Jésus dissipe tout malentendu. Il situe à leur place relative les supputations théologiques qui "imaginent" les réactions divines à partir des rêves humains d'ordre et de justice. Elles risquent tout simplement de peser "à contre-courant", car l'objectif chrétien n'est pas le pardon pour le pardon, pour la tranquillité passive d'une bonne conscience. L'objectif est la résurrection.

* Dans ce récit, nous avons un témoignage supplémentaire de la densité que l'évangéliste affecte au mot "résurrection". Bien entendu, dans son esprit et dans son texte, il s'agit en priorité de la résurrection personnelle de Jésus, mais il en voit le rayonnement comme un "courant" qui se diffusait bien avant Pâques et qui doit continuer à se diffuser en tous temps sur ceux qui l'approcheront dans la foi. Au long de son œuvre, l'évangéliste ne cesse de recourir aux mots "se réveiller", "se lever", pour traduire les bienfaits que Jésus dispense autour de lui. "Tout le monde se lève" depuis la belle-mère de Pierre jusqu'à la fille de Jaïre, en passant par ce paralysé.

* Nous risquons d'avoir fort à faire pour convaincre de ce dynamisme, actuel et personnel. Nous ne pouvons empêcher que cette priorité de la résurrection ne soit ressenti comme contradictoire avec l'enseignement bien "tranquille" que beaucoup ont entendu à propos de la confession.

Pourtant l'idée de Jésus est simple et il est possible de rapprocher son "fonctionnement" des lois de la nature ou des lois d'une bonne psychologie éducative. C'est dans le mouvement que l'on trouve l'équilibre, l'exemple des engins à deux roues nous le confirme quotidiennement. C'est en visant plus haut que l'on arrive à franchir l'obstacle. Et les parents savent très bien que ce n'est pas en cédant à la passivité de l'enfant qu'on le prépare à la vie adulte.

Le père de Montcheuil propose une autre comparaison qui peut être plus parlante à l'encontre de l'esprit janséniste dont nous sortons. Il oppose deux comportements différents vis-à-vis de la religion. Beaucoup cherchent à être "soutenus par les dogmes et par les rites à la manière dont le corps est soutenu par le fauteuil qui l'empêche de tomber plus bas". Jésus propose d'être soutenu par eux "comme l'avion est soutenu par l'air: à condition qu'il y cherche un moyen de propulsion, le point de départ toujours renouvelé de son élan."

Pour la  foi chrétienne, le pardon ne doit donc pas être présenté comme une absolution à bon compte, comme la réponse à un vague désir de paix. Il disparaît au bénéfice d'une "résurrection". Jésus donne à l'homme confiance en lui-même, en ses possibilités de s'atteler à bâtir un nouvel avenir. Il ne le retire pas du monde, il renvoie chacun vers sa propre existence: "Lève ton grabat et pars dans ta maison".

Ce que nous avons dit des "encombrements" qui obstruent la route du pardon devrait nous permettre de "goûter" pleinement la position de Jésus comme une libération à leur égard… libération des pesanteurs naturelles et libération des complications pharisiennes qui ont déformé les enseignements bien au delà du judaïsme. Mais il y a encore de nombreux scribes à convaincre…

Mise à jour le Samedi, 18 Février 2012 12:50
 
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