Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : Dimanche du Christ Roi de l'univers

Année A : Dimanche du Christ Roi de l’Univers

Sommaire

Actualité

Evangile : Matthieu 25/31- 46

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de Réflexion : comportement de brebis ou comportement de chèvres?…

Actualité

Notre civilisation s'éloigne de plus en plus des conditions qui rythmaient les sociétés anciennes et particulièrement la civilisation rurale des campagnes palestiniennes au temps de Jésus. De ce fait, en entendant ce passage, nous risquons de réagir superficiellement aux symbolismes qui sont évoqués. Heureusement, dans le cas présent, il est relativement facile de compenser le décalage et de cerner la présentation de Matthieu, originale à plus d'un titre.

Evangile 

Evangile selon saint Matthieu 25/31-46

L'épanouissement ultime du Royaume: le jugement final 

Jésus disait à ses disciples :

1er temps: venue du Fils de l'homme et rassemblement de toutes les nations

"Quand viendra le Fils de l'homme dans sa gloire et tous les anges avec lui, alors il siégera sur le trône de sa gloire et s'assembleront devant lui toutes les nations

et il les sélectionnera les unes des autres, tout comme le berger sélectionne les brebis des chevreaux et il placera les brebis à sa droite; quant aux chevreaux, il les placera à sa gauche.

2ème temps: accueil des "bénis du Père" et entrée dans la vie éternelle 

Alors le Roi dira à ceux de sa droite : "Allons, les bénis de mon Père, héritez du Royaume apprêté pour vous dès la fondation du monde.

Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire,

j'étais étranger et vous m'avez recueilli, nu et vous m'avez revêtu,

j'étais faible et vous m'avez visité, j'étais en prison et vous êtes venus auprès de moi".

Alors les justes lui répondront en disant: " Seigneur,

quand t'avons-nous vu ayant faim et t'avons-nous nourri, ou ayant soif et t'avons-nous donné à boire ?

Quand t'avons-nous vu étranger et t'avons-nous recueilli ? ou nu et t'avons-nous revêtu ?

Quand t'avons-nous vu étant faible ou en prison et sommes-nous venus auprès de toi ?"

Et le Roi leur dira: "En vérité je vous dis, dans la mesure où vous l'avez fait à un seul des petits de mes frères-ci, à moi vous l'avez fait. "

3ème temps: rejet des "maudits" dans le feu éternel  

Alors il dira aussi à ceux de gauche: "Allez loin de moi, les maudits, vers le feu éternel apprêté pour le diable et ses anges.

Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger: j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire

j' étais étranger et vous ne m'avez pas recueilli, nu et vous ne m'avez pas revêtu,

faible et en prison et vous ne m'avez pas visité."

Alors ils répondront, eux aussi, en disant : " Seigneur, quand t'avons-nous vu ayant faim ou soif, ou étranger ou nu, ou faible ou en prison et ne t'avons-nous pas servi ?

Alors il leur répondra en disant: "En vérité je vous dis, dans la mesure où vous ne l'avez pas fait à un seul de ces petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait".

Et ils s'éloigneront, ceux-ci vers un châtiment éternel, et les justes vers une vie éternelle.

Contexte des versets proposés par la liturgie

* Ce passage requiert un examen attentif, en raison de l'éclairage que lui donne son contexte. Faute de cette référence, un commentaire courant l'a entraîné en une perspective qui n'est pas la sienne et qui a fini par prédominer dans les esprits.

Soyons clairs. En l'isolant des textes qui le précèdent, beaucoup prétendent y voir un enseignement sur "le salut des incroyants". Nous aurions là une révélation "au- delà" de la pensée évangélique, concernant le salut de tout homme à partir du souci qu'il a eu de son prochain, même s'il n'a pas partagé la foi chrétienne. Bien entendu cette question demeure préoccupante dans un monde marqué d'incroyance et de diversité religieuse. Avec beaucoup de nuances, le Concile Vatican II l'a d'ailleurs abordée en présentant "l'Eglise dans le monde de ce temps". Mais il importe de respecter les textes et de les traiter en vérité, quitte à admettre leurs silences. Pas plus que les autres évangélistes, Matthieu n'aborde ni ne cautionne la question du salut sous l'angle qui est communément celui de nos contemporains.

Ce récit est très connu en raison de son utilisation fréquente aux enterrements. Dans le cadre de ceux-ci, il est légitime de prendre en compte la diversité des participants et les conditions particulières qui suscitent leur réflexion. On ne peut pas reprocher au commentaire de "déborder" pour ouvrir des horizons plus vastes susceptibles de "toucher" les participants. Mais il faut garder conscience de la relativité de cet emprunt.

Ce dimanche nous fournit donc l'occasion de confronter le sens "occasionnel" avec le "sens véritable". Trois références permettent de le cerner en toute "logique".

Contexte immédiat : la parabole des talents

La présentation du jugement termine tout naturellement le 6ème développement de Matthieu sur "l'épanouissement final du Royaume". Ce sujet est introduit par deux questions émanant des disciples alors qu'ils admiraient les constructions du Temple et que Jésus annonçait sa ruine. "Dis-nous 1.quand aura lieu cette destruction du Temple et 2. quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde" (24/3).Avec le recul, il nous est facile de dissocier les deux événements. Il ne semble pas en avoir été de même au temps de l'évangéliste.

Un premier ensemble répond, en partie, à la question des dates et des signes. La ruine de Jérusalem est liée à la profanation du Temple. Mais "le jour et l'heure de la fin des temps" demeurent "le secret du Père". Matthieu brosse cependant une esquisse de l'événement. Celle-ci est assez proche de celle qui sous-tend notre texte. "Le Fils de l'homme vient sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire. Il envoie ses anges pour rassembler ses élus des quatre vents".

Un deuxième ensemble regroupe quelques exhortations à la vigilance. La comparaison avec le temps de Noé souligne à la fois l'imprévu de l'événement final et son caractère de jugement: "Ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme: l'un est pris et l'autre laissé". Le premier versant de ce deuxième ensemble concerne les responsables de communauté. Ils sont invités à être de bons intendants pour donner à chacun "la nourriture en temps voulu". L'évangéliste étend ensuite les recommandations à tous les chrétiens: leur foi doit être entretenue comme les lampes des jeunes filles accueillant l'époux au milieu de la nuit, leur activité doit faire fructifier les talents qui leur ont été remis.

Le jugement final prend place en enchaînement "logique" de ce qui a précédé. Sa présentation reprend nombre d'éléments qui concernent un travail d'intendant "donnant la nourriture aux gens de sa maison" ou qui précisent ce qu'il faut entendre par "faire fructifier les talents". En outre, une séparation a déjà été évoquée entre les deux styles d'intendance, entre les deux manières d'entretenir les lampes, et entre les deux activités pour gérer les talents.

Il est donc abusif de séparer ce tableau de son contexte et d'en faire une sorte de "révélation inattendue" concernant l'avenir. Matthieu l'a soigneusement préparé et nous conduit jusqu'au point ultime au-delà duquel, effectivement, l'avenir nous échappe.

Contexte plus lointain dans le premier évangile

Sans en traiter directement, l'évangéliste a déjà jeté quelque lueur en ce qui concerne le jugement final. Il est intéressant de regrouper les textes qui abordaient le sujet.

Les qualités évoquées au jugement final l'avaient déjà été en première partie du Sermon sur la montagne, développement où Matthieu concentrait "l'Evangile" du Royaume proclamé par Jésus. Il serait facile de rapprocher les béatitudes des différentes activités déployées par les "bénis du Père". En conclusion, la pensée de l'auteur était déjà manifeste: seuls ceux qui auront suivi l'enseignement de Jésus pourront entrer dans le royaume, lors du jugement dernier.

7/21 " Ce n'est pas en me disant: Seigneur, Seigneur, qu'on entrera dans le Royaume des cieux, mais c'est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux. Beaucoup me diront en ce jour-là: Seigneur n'est-ce pas en ton Nom que nous avons prophétisé? En ton Nom que nous avons chassé les démons? En ton Nom que nous avons fait de nombreux miracles. Alors je leur dirai: Jamais je ne vous ai connus, écartez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité."

10/32 " Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi, je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les cieux, mais celui qui m'aura renié devant les hommes, à mon tour, je le renierai devant mon Père qui est dans les cieux."

Les paraboles de l'ivraie et du filet évoquaient également une séparation finale et faisaient appel au vocabulaire que nous retrouvons aujourd'hui. "De même qu'on enlève l'ivraie et qu'on la consume au feu, de même en sera-t-il à la fin du monde: le Fils de l'homme enverra ses anges, qui ramasseront de son Royaume tous les scandales et les fauteurs d'iniquité, et les jetteront dans la fournaise ardente" (13/40 et 13/49). 

Contexte encore plus lointain dans les Ecritures

En ce qui concerne la fin des temps, les visions apocalyptiques ne manquent pas dans la littérature ancienne et nous pouvons remarquer la discrétion des évangiles lorsqu'ils parlent de sa réalisation ou des signes avant-coureurs. Le livre de Daniel l'envisageait lui aussi: "En ce temps-là se lèvera Michel, le grand chef…en ce temps-là ton peuple sera sauvé, quiconque sera trouvé inscrit dans le livre. Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle. Les gens réfléchis brilleront comme la splendeur du firmament, eux qui en auront conduit beaucoup à la justice" (12/2) 

L'évocation d'une rétribution lors de cette échéance est également liée à tout l'imaginaire humain et nous ne pouvons être étonnés d'en retrouver la mention en toute civilisation. Il convient de relier la présentation de Matthieu à la richesse humaniste qu'entretenaient les écrits bibliques. La littérature rabbinique y était fidèle et insistait sur les œuvres de miséricorde envers les déshérités. Il est toujours délicat de parler d'influences de vocabulaire à propos de l'énumération des œuvres bonnes. En tous temps, un même esprit anime les engagements pratiques pour la simple raison que les malheurs sont semblables sous des visages différents. Ce qui est certain, c'est que la pensée juive était fondamentalement orientée dans le sens que développe l'évangile.

A la différence du judaïsme, il n'est pas parlé dans l'évangile de l'éducation des orphelins, ni de l'ensevelissement des morts. Par contre la visite des prisonniers a été ajoutée. Elle se comprend dans le contexte des persécutions dont les chrétiens étaient victimes. Mais rien n'interdit de percevoir les "omissions" en éclairage d'une vision de l'humanité moins pessimiste que ne le suggèrent certaines conceptions.

Isaïe développait le thème des bonnes œuvres à propos du jeûne: "Le jeûne que je préfère, n'est-ce pas ceci: dénouer les liens qui proviennent de la méchanceté, renvoyer libres les opprimés, mettre en pièces toute espèce de joug… N'est-ce pas partager ton pain avec l'affamé, ou encore héberger les pauvres sans abri… Si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras…"(58/7) 

Sirac le Sage lui faisait écho: "Tends la main au mendiant… Afflige-toi avec les affligés, n'hésite pas à visiter les malades" (7/32). Aux environs de notre ère, le "Traité des deux voies" diffusait le même esprit dans les milieux juifs et les milieux chrétiens. Matthieu en est très dépendant dans son vocabulaire et sa présentation d'un chemin resserré qui mène à la vie et d'une voie, large et spacieuse qui mène à la perdition.

Qu'en est-il, chez Matthieu, des "frères" et des "petits"?

* Précisons bien le texte du verset dans sa sobriété: "dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces frères des plus petits, à moi vous l'avez fait". Deux mots sont accolés, les "frères" et les "plus petits".

Il est donc légitime que nous évoquions les références antérieures où Matthieu parle de ces deux groupes.

* Le mot "frère" au sens de "frère de Jésus" est évoqué lors de la démarche entreprise par sa famille, sans doute pour arrêter son ministère (12/46)"Qui est ma mère et qui sont mes frères? Tendant la main vers ses disciples, il dit: Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fera la volonté de mon Père qui est aux cieux, lui est mon frère et ma sœur, et ma mère" Il ne fait pas de doute que, pour Matthieu, "faire la volonté du Père" implique de reconnaître en Jésus son envoyé et de devenir son disciple. De même, l'application du mot "frère" aux disciples est explicite dans la mission confiée aux femmes lors de la résurrection: "partez, annoncez à mes frères qu'ils doivent partir vers la Galilée"(28/10) 

Les Actes des Apôtres témoignent que l'expression "frères" a été adoptée par les premiers chrétiens pour exprimer leur solidarité dans la foi. Chez Matthieu, le rapport à la communauté est souvent manifeste: "reprendre le frère qui a péché" (18/15), "pardonner les offenses à son frère"(18/35). Mais d'autres passages invitent à une extension du mot "frère": "se fâcher contre son frère" (5/22), "ne saluer que ses frères"(5/47), "vouloir enlever la paille qui est dans l'œil de son frère" (7/5). 

Le mot "petit" revient fréquemment lorsqu'il s'agit de la vie communautaire du Royaume. Le souci de l'évangéliste est facile à comprendre. Aux différences de classes sociales, s'ajoutaient à son époque des différences culturelles entre chrétiens. Ceux qui étaient issus du judaïsme, avaient bénéficié en première formation d'un enseignement évolué à partir des Ecritures; il en allait tout autrement des païens convertis.

D'où les recommandations de ne pas "scandaliser un seul de ces petits qui ont foi au Christ"(18/6) ni de les "mépriser, car leurs anges dans les cieux contemplent la face du Père"(18/10), ce Père qui "ne veut pas que se perde un seul de ces petits-ci" (18/14) 

Enfin, nous ne pouvons omettre un verset dont la perspective est assez proche: "celui qui donnera à boire à un seul de ces petits-ci, ne serait-ce qu'une coupe d'eau fraîche à titre de disciple, en vérité je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense" (10/42) 

Le berger et son troupeau

Dans notre civilisation moderne, les symboles du monde rural ont perdu de leur évocation. Le prophète Ézéchiel parlait déjà d'une séparation relative au troupeau, "je vais juger entre brebis et brebis" (34/17). Le critère en était le comportement mutuel. "Parce que vous avez bousculé du flanc et de l'épaule, parce que vous avez donné des coups de cornes à toutes celles qui étaient malades… je viendrai au secours de mes bêtes et elles ne seront plus au pillage."

Matthieu parle de séparation entre brebis et chevreaux. La chose était relativement facile puisque les brebis étaient de couleur blanche et les chèvres généralement de couleur noire. La séparation s'opérait le soir, car les chèvres sont sensibles à la fraîcheur nocturne. La réputation des brebis était d'être d'un naturel calme, favorisant la naissance des agneaux dans de bonnes conditions. La réputation des chèvres était moins favorable, il est effectivement plus difficile de les maintenir en troupeau, elles manifestent beaucoup d'indépendance et de spontanéité. Leur caractère "capricieux" a été traduit dans le nom "capri" donné à leurs petits.

Le salut des païens

Les commentaires concernant la présentation du jugement dernier resteront toujours hésitants pour déterminer avec précision de qui il est question à propos des personnes en cause. Trois options resteront toujours possibles. Les uns y verront l'action des chrétiens en faveur des "petits", particulièrement dans le cadre des communautés… d'autres y verront l'action des païens en faveur des envoyés, "qui vous accueille m'accueille" (10/40)… enfin, on ne peut exclure une réflexion plus générale "hors évangile", abordant la question "inconnue" des bases sur lesquelles sera jugé tout homme, quelles que soient ses convictions.

Il peut être intéressant de comparer avec le seul texte du Nouveau Testament qui aborde ce sujet. "Quand des païens privés de la Loi accomplissent naturellement les prescriptions de la Loi, ces hommes, sans posséder de Loi, se tiennent à eux-mêmes lieu de Loi. Ils montrent la réalité de cette Loi inscrite en leur cœur, à preuve le témoignage de leur conscience, ainsi que les jugements intérieurs de blâme ou d'éloge qu'ils portent les uns sur les autres" (Romains 2/14-16) 

Piste possible de réflexion: comportement de brebis ou comportement de chèvres ?

1er point : un chantier réussi

Nous pouvons d'abord prêter attention à la manière dont l’évangéliste aborde les détresses humaines. La liste ne change guère d'une époque à une autre et il en a bien conscience. Il ne se livre pas à une litanie sur les causes et les malheurs des temps. Il ne se perd pas plus dans le détail des moyens qui permettent de les soulager. Il parle de centres d'activité où l'engagement des plus généreux a eu finalement raison des drames et des épreuves.

Ils sont "bénis du Père" ceux qui ont compris le sens de la création. Il n'est pas normal que des pauvres aient faim ou aient soif, il n'est pas normal que les relations entre peuples ne soient pas celles de la fraternité, il n'est pas normal que les forts ne soutiennent pas les faibles, il n'est pas normal que la liberté des uns soit étouffée par la volonté fantaisiste des autres. Cela n'a pas été et ne sera jamais la "volonté" de Dieu. Certes le mystère du mal nous échappe mais la résignation devant son emprise est encore pire que son influence.

Face à une situation concrète qui paraît contraire à cet épanouissement, l'évangéliste reste fidèle à l'esprit du livre de la Genèse concernant la mission des hommes. Au temps favorable des origines, leur revenait la responsabilité d'organiser la terre. Après la cassure du péché, leur est revenu de participer à la lutte qui rectifiait les handicaps pour mener l'histoire à son terme de façon cohérente.

Les œuvres bonnes ne visent donc pas d'abord à acquérir des mérites futurs pour l'entrée dans un "autre monde". Elles contribuent à donner au monde actuel un visage plus conforme au "Royaume apprêté pour les hommes dès la fondation du monde". Matthieu se garde de nous entraîner dans des hauteurs spirituelles. Il nous fait d'abord percevoir l'efficacité de notre concret, fut-il le plus simple.

2ème point : un chef de chantier "engagé"

Cette référence réaliste s'appuie sur un témoignage bien précis, celui de la fraternité que Jésus a vécu avec les "petits". Cette mention ne peut pas être réduite à une "pieuse" considération. Il s'agit d'un "vécu" visible pour ses contemporains, un "vécu" dont il est facile de préciser les lignes de force, un "vécu" sur lequel il importe de réfléchir. Il suffit de lui prêter quelque attention pour comprendre comment il  "relance" la création…

Jésus n'a pas été l'homme du désert, l'ermite qui survole le monde. Avant même d'évoquer la portée symbolique de son engagement, celui-ci a eu un effet immédiat: certains pauvres de Nazareth ou d'ailleurs ont reçu de quoi manger ou ont fait halte tandis qu'il puisait de quoi les désaltérer. Des "étrangers" ont pris place à sa table ou ont été accueilli en fraternité. Des malades ont reçu de ses mains les soins qui leur rendaient la santé. Des "prisonniers" de toutes catégories l'ont vu s'approcher et entrer en un dialogue qui leur redonnait espérance.

L'Esprit que traduisait un tel engagement nous autorise à préciser ses réactions actuelles, car la résurrection l'a resitué au cœur de notre monde. Ses dernières paroles aux disciples ne sont pas un échappatoire mais l'accentuation de son incarnation dans leur engagement. "Je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation de l'histoire". Comme autrefois, Jésus a donc faim de voir la faim reculer, il a soif de voir s'apaiser les soifs de toute nature, il se sent mal à l'aise lorsqu'il voit se dresser des frontières. Ayant choisi de respecter l'initiative des hommes, il se sent faible pour les encourager au partage et à la solidarité, quelque peu prisonnier face à leur liberté.

Dans le passage que nous venons de lire, Matthieu va au plus loin. Les réactions de Jésus n'ont pas procédé d'un quelconque humanisme, elles traduisent son aspiration la plus profonde, celle qu'il tenait de son enracinement unique dans le monde divin de la création. Jésus aurait pu dire des "petits" qu'ils sont ses "fils", il dit qu'ils sont ses "frères". Le lien entre "nature divine" et "style d'humanité" est des plus étroits.

Il s'ensuit une double influence lorsque des hommes apaisent les besoins de leur époque. Immédiatement, concrètement, ils apaisent la faim de personnes bien précises qui leur sont contemporaines. Mais, ce faisant, ils apaisent une autre faim, celle de Jésus, atteint dans sa sensibilité de Créateur par les malheurs des hommes. Que n'a-t-on pas dit sur la fraternité de Jésus avec les "petits".Elle est effective, mais de façon beaucoup plus directe qu'on ne le commente le plus souvent.

3ème point : la mentalité des ouvriers : brebis ou chèvres ?

Conscients de cet enseignement fondamental, il est possible de suivre l'illustration symbolique que Matthieu lui donne en parlant du berger qui sépare les brebis des chèvres.

Quelques éléments de connaissance rurale peuvent nous aider à percevoir la portée de ces images. Bien entendu, il s'agit du monde rural de cette époque. Les troupeaux ne comportaient pas un nombre considérable de bétail. Brebis et chèvres y étaient mêlées, la séparation s'opérait surtout le soir, car les chèvres sont sensibles à la fraîcheur nocturne. Les bêtes se différenciaient par leurs couleurs, les brebis étant de couleur blanche et les chèvres généralement de couleur noire. Elles se différenciaient surtout par leur comportement. La réputation des brebis est d'être d'un naturel calme, favorisant la naissance et l'alimentation des agneaux dans de bonnes conditions. La réputation des chèvres est moins favorable, il est difficile de les maintenir en troupeau, elles manifestent beaucoup d'indépendance et de spontanéité. D'ailleurs leur caractère "capricieux" a été traduit par le nom "capri" donné à leurs petits.

Sans juger des animaux, il est possible de prendre en compte les différences schématiques qui leur sont généralement attribuées: la brebis suggère une conduite réfléchie, s'adaptant au pâturage où elle est conduite, confiante dans l'expérience du berger et le suivant facilement, soucieuse des agneaux qui assureront la croissance du troupeau et n'hésitant pas à les protéger contre les bêtes sauvages…A l'opposé, la chèvre semble plus désordonnée, bondissant d'un massif épineux à un autre, se séparant facilement du troupeau, inconsciente du danger… rappelons-nous la chèvre de M. Seguin…

Les rapprochements avec la conduite de nos contemporains ne doivent pas être forcés, mais, en lisant le contraste que présente la suite du texte, nous pouvons estimer que Matthieu n'est pas si loin de la réalité…

Présentement l'humanité mêle une grande diversité de personnes. Le champ du monde où elle se trouve dispersée ne se présente pas en prairie uniforme idéale, il autorise des comportements variés aussi bien par rapport aux ressources que par rapport aux groupes qui se les partagent. Au constat des activités, il est possible de faire écho à ce qui était dit des options personnelles en finale du sermon sur la montagne. Etroit et resserré est l'engagement qui apporte la vie et ils sont peu nombreux ceux qui y investissent leurs forces… large et spacieux est le comportement qui se disperse en soucis personnels et accentue les déséquilibres…

L'activité des "bénis du Père" peut être comparée à celle des "brebis". Sous la conduite du Christ Berger auquel ils faisaient confiance, ils ont favorisé une activité de création permettant la survie de "petits", d'agneaux sans défense contre une multitude de périls… ils ont contribué à leur nourriture à partir de leurs propres biens… ils ont contribué au lien bienfaisant avec une communauté qui soutient sans contraindre… Les "maudits" sont tombés dans les pièges de l'indépendance, de la fantaisie; de l'immédiat.

Conclusion : l'étonnement des brebis

En arrière-plan du comportement des brebis, inconsciemment peut-être, il y avait une vision de l'homme et de son destin, à savoir la vie. Il y avait une conception de la communauté et de son rôle nécessaire… Matthieu tient à y ajouter une vision du Christ et il traduit cette référence en précisant le sujet d'étonnement: "quand est-ce que nous t'avons vu avoir faim et soif, être faible ou étranger?

Nous pouvons remarquer qu'il n'y a pas de réponse "dogmatique". Priorité est donnée au service, à la rencontre "sur le chantier": "chaque fois que vous l'avez fait "… Ensuite seulement viendra l'expression des sentiments mutuels personnels.

Nous rêvons de rencontres "mystiques" à la manière des grands saints, nous rêvons de dialogue avec un monde divin qui nous sortirait de notre monde habituel, nous assimilons souvent nos préoccupations à des "distractions dans nos prières". Et voici que Jésus nous répond ou plus exactement ne nous répond pas autrement qu'en se tenant à notre porte et en frappant. Lorsque nous ouvrons, il est bien là mais nombre de ses "frères" l'accompagnent. Non pas des saints et des prophètes mais des "petits" qui sont dans le besoin et pour lesquels il nous sollicite. C'est tout ce monde qui prend place à notre table avec lui et partage notre repas. (Apocalypse 3/20) 

Etonnement face à ce visage de Dieu… étonnement concernant le lieu actuel où il se laisse voir… étonnement affectant la manière dont il nous invite à lui répondre… étonnement relatif à l'efficacité des "petits" lorsqu'ils s'investissent en faveur d'autres "petits"…

Mise à jour le Samedi, 22 Novembre 2014 12:32
 
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