Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 31ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 31ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

En ce jour de la Toussaint, par souci de continuité, je mets en ligne le commentaire du 31ème Dimanche.

Vous trouverez à sa suite une courte réflexion sur la sainteté aujourd’hui.

Actualité

Evangile : Matthieu 23/1-12

Contexte des versets retenus par la liturgie : les pharisiens

Piste de réflexion : "Vous n'avez qu'un enseignant", mais vous en avez un…:

Actualité

Au cours des derniers dimanches, nous avons eu l'occasion de réfléchir aux ruptures qui se firent jour peu à peu entre Jésus et les responsables juifs de son époque. Nous savons que ces ruptures ont engendré très concrètement le drame de la croix. Pourtant les débats pouvaient nous paraître quelque peu théoriques, que ce soit l'impôt à César ou le plus grand commandement.

Ce dimanche aborde des questions plus immédiates concernant les comportements religieux. La liturgie ne retiendra pas le chapitre suivant qui entre dans le détail des égarements. Mais les deux points précisés aujourd'hui sont suffisants pour rappeler les risques d'hypocrisie ou de vanité, même inconsciente. Comme il est normal, le sujet nous sensibilise davantage car nous percevons l'universalité des pesanteurs que dénonce Matthieu. Bien entendu sa présentation s'intègre dans le cadre de la civilisation juive, mais il nous est facile de transposer.

Il importe d'aborder cette question à la manière dont le fait l'évangéliste, c'est-à-dire dans une perspective positive. Matthieu nous invite à regarder les choses en face. Il ne servirait à rien de nous réfugier dans une attitude culpabilisante de pleurs ou de faux regrets. Il s'agit de réfléchir lucidement et de percevoir comment l'intelligence de la foi permet d'éviter ces écueils. .

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 23/1-

Le refus du Royaume par les juifs. 3ème ensemble: reproches de Jésus à l'égard des comportements

1° reproche d'ensemble: manque d'esprit de fraternité et de service

Jésus parla aux foules et à ses disciples, en disant :

= Sur le siège de Moïse se sont assis les scribes et les pharisiens. Donc tout ce qu'ils vous disent, faites-le et gardez-le,

= mais ne faites pas selon leurs œuvres, car ils disent et ne font pas.

Ils lient de lourds fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, mais eux, de leur doigt, ils ne veulent pas les remuer.

Toutes leurs œuvres, ils les font pour être considérés par les hommes

car ils élargissent leurs phylactères et allongent les franges,

Ils affectionnent le premier divan dans les festins, et les premiers sièges dans les synagogues et les salutations sur les places publiques,

et être appelés par les hommes : Rabbi

= pour vous,

Ne soyez pas appelés: Rabbi car un seul est votre Maître-enseignant et vous êtes tous frères.

Et n'appelez personne votre père sur la terre, car un seul est votre Père, le Père céleste.

Et ne soyez pas appelés: Docteurs, parce qu'un seul est votre Docteur: le Christ (lui qui a dit: Mt 20/26)

Le plus grand d'entre vous sera votre serviteur.

Quiconque s'élèvera lui-même sera humilié, quiconque s'humiliera lui-même sera élevé"

Contexte des versets proposés par la liturgie

* L'ambiance de ce passage est toujours celle des derniers jours de Jésus à Jérusalem avant que ne se noue sa condamnation. Avant de rendre compte du drame, Matthieu tente d'analyser les causes qui ont abouti au rejet du Royaume par les responsables juifs. Il les regroupe sous trois thèmes. Il précise d'abord les refus caractérisés envers l'ensemble de "l'aventure Jésus": l'annonce de Jean-Baptiste, la personne et le message de Jésus, la communauté de ses disciples. Il rapporte ensuite certaines controverses au sujet de l'impôt à César, de la conception de l'au-delà et de l'interprétation de la Loi. En troisième place de composition, le passage de ce dimanche est plus concret et regroupe les reproches de Jésus à l'égard de certains comportements des milieux religieux.

* Nous lisons aujourd'hui un reproche d'ensemble. Il sera suivi d'un 2°, développant une critique encore plus précise, exposée en sept points pratiques d'hypocrisie inconsciente. Puis un 3° soulignera la responsabilité des autorités juives dans la persécution des disciples. "Jérusalem qui tue les prophètes et lapide ceux qui sont envoyés vers elle"

Il peut être utile de prendre connaissance des sept points pratiques, mentionnés à la suite du passage de ce dimanche, car ils ne seront pas proposés en réflexion liturgique.

= conduire les autres, oui, mais d'abord vivre d'exemple: "vous-mêmes n'entrez pas dans le Royaume et vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient"

= convertir les autres, oui, mais pas à ses propres conceptions: "vous parcourez mer et terre pour faire un disciple et, quand il l'est devenu, vous le faites fils de la géhenne deux fois plus que vous"

= référence prioritaire à Dieu, et non subtilités d'interprétation d'une loi: "Vous dites: un serment par le sanctuaire du Temple est nul, un serment par l'or du sanctuaire est valable. Un serment par l'autel des sacrifices n'est rien, un serment par le don qui est sur l'autel, lui, engage"

= référence aux valeurs essentielles, et non aux prescriptions de détail: "vous payez la dîme et vous négligez les points lourds de la Loi: justice, pardon et foi. Vous filtrez le moustique et vous avalez la chamelle"

= conversion du cœur et non souci d'observances extérieures: "vous purifiez l'extérieur de la coupe, l'intérieur est rempli de rapine et d'intempérance"

= souci de "l'intérieur" et non hypocrisie des apparences extérieures: "vous ressemblez à des tombeaux blanchis, l'intérieur est plein de morts et d'impureté"

= se garder d'une hypocrisie par rapport au passé: "vous bâtissez les tombeaux des prophètes et prétendez que vous n'auriez pas été les complices de ceux qui les ont tués, mais", par votre comportement," vous êtes les fils des meurtriers"

* Il est évident que cet exposé, soigneusement construit, dépasse le cadre historique et a valeur de réflexion pour les communautés chrétiennes de tous les temps, particulièrement pour leurs responsables. Ceux-ci ne sont pas dispensés miraculeusement des mêmes travers. La présentation littéraire se base sur l'attitude des "scribes et pharisiens", il convient donc de mieux connaître ce groupe pour ne pas en faire des "boucs émissaires" faciles. La tendance habituelle pousse à "juger pharisaïquement les pharisiens du temps passé".

(Note bibliographique : dans la collection "Lire la Bible" - Cerf - Marcel Pelletier - "Les Pharisiens, histoire d'un parti méconnu"… présentation plus rapide dans "Le milieu du Nouveau Testament" - Eduard Lohse - Cerf - études annexes de la Bible de Jérusalem)

L'histoire du groupe pharisien

Les débuts de ce mouvement remontent au temps de la résistance que les juifs opposèrent aux pressions violentes des rois séleucides (grecs syriens) pour imposer à la Palestine leur civilisation. Antiochus IV (175-164) en a été le plus cruel instigateur et les frères Maccabées furent les héros de la révolte. Des juifs soucieux de fidélité à la Loi se regroupèrent pour mieux vivre selon l'esprit de celle-ci. Ils ne se proposaient pas de buts politiques, ils vivaient dans l'espérance d'une intervention de Dieu en réponse à la vie pieuse qu'ils menaient. Lorsque le vrai culte et la vie publique selon la Loi furent restaurés, ils se séparèrent des familles ou des groupes qui s'emparèrent alors des pouvoirs religieux et politiques. Ils se groupèrent dans des communautés fermées où ils pouvaient suivre fidèlement les prescriptions de la Loi.

Pendant près de trois siècles, ils furent au cœur de la vie religieuse d'Israël. Ils ne formaient pas un parti au sens moderne du mot. "Il s'agissait plutôt de petites communautés, soucieuses de suivre méticuleusement les commandements de la Loi. Elles se constituaient autour d'une ou deux personnes de savoir, en l'occurrence des scribes, et couvraient le pays comme un filet aux mailles plus ou moins lâches". Les relations entre les groupes étaient plus serrées à Jérusalem et se trouvaient renforcées du fait que leurs scribes siégeaient de droit au sanhédrin. Elles étaient plus distendues en province et témoignaient de deux tendances, l'une sévère et conservatrice, l'autre modérée. Au temps de Jésus, on parle de  seulement 6.000 membres, mais leur influence dépassait leur nombre. .

Il importe de clarifier les notions de scribe, de docteur, de pharisien. "Le scribe, dans la société de l'époque de Jésus, était le spécialiste de la Loi. En tant que tel, il conjuguait dans la cité les rôles tenus aujourd'hui par le notaire, par l'avocat, par le juge et, dans les affaires religieuses, par le canoniste". D'où le terme équivalent de "légiste" qui leur était parfois donné. Nul ne pouvait s'improviser scribe, de longues études devaient être entreprises sous la conduite d'un maître. Lorsque le candidat avait fait la preuve de son savoir, il était admis dans la corporation et avait le droit de porter le vêtement distinctif de sa fonction. Le titre de Docteur de la Loi était conféré aux scribes les plus compétents, mais pas avant l'âge de 40 ans.

La majorité des scribes étaient pharisiens, c'est-à-dire qu'ils partageaient les points de vue de la communauté pharisienne. Mais il existait aussi des scribes sadducéens qui "disaient" la Loi selon l'état d'esprit de ce groupe. De même il existait des scribes "indépendants". En tant que tels, les pharisiens ne siégeaient pas au Sanhédrin, mais leurs scribes en étaient membres comme les autres scribes.

Malgré leur désir d'indépendance politique, les pharisiens furent mêlés aux troubles de l'an 70. Beaucoup y laissèrent la vie du fait de l'énorme barbarie qui marqua la reconquête de la Palestine par les troupes romaines et le siège de Jérusalem. Mais, parmi les groupes qui constituaient la nation juive avant le désastre, ils furent relativement les moins touchés. Leur dispersion dans le pays, leur organisation très souple, la priorité qu'ils donnaient aux pratiques individuelles et d'autres éléments permit à leur communauté d'opérer un sursaut après la défaite.

Un disciple du rabbi Hillel, Yohanan ben Zakkaï rassembla à Yahné (Jamnia) les docteurs échappés au massacre et sauva le judaïsme. Il unifia les divers courants pharisiens et donna de l'importance aux synagogues. Pour une part, celles-ci prirent le relais du Temple à jamais détruit. Dans leur cadre, l'enseignement et le respect de la Loi furent poursuivis, le culte et le cycle des fêtes trouvèrent de nouvelles expressions. Les déceptions politiques passées confortaient le groupe dans son orientation religieuse, ce qui lui a valu une tolérance de la part des romains.

Jésus et les pharisiens

Qu'en a-t-il été exactement des rapports entre Jésus et les pharisiens de son temps? Il nous faut prendre en compte la diversité des groupes pharisiens, ceux de Galilée étaient sans doute plus ouverts que ceux de Jérusalem. Nous ne devons pas être étonnés de les voir inviter Jésus à leur table et de constater un accord sur certains enseignements. En tête de notre passage, Matthieu lui-même reconnaît leur autorité: "ils sont assis sur le siège de Moïse" et admet la valeur de leur enseignement: "tout ce qu'ils vous disent, faites-le et gardez-le"

Il est difficile de mesurer leur responsabilité dans la condamnation de Jésus. Les récits ne les mentionnent pas explicitement et évoquent surtout les machinations des prêtres et des sadducéens. Il n'en reste pas moins que les oppositions étaient profondes et que Jésus, dans son enseignement comme dans son comportement, remettait en question leur "sensibilité" à l'égard de la Loi et des traditions qui lui étaient attachées. Il remettait surtout en question le portrait qu'ils avaient "imaginé", concernant l'intervention divine qui devait couronner leur souci de perfection et leur pureté.

Les premiers chrétiens et les pharisiens

Les mêmes hésitations demeurent en ce qui concerne les rapports entre premiers chrétiens et pharisiens. Gamaliel, pharisien docteur de la Loi, intervient en leur faveur au milieu du Sanhédrin. (Actes 5/34). La majorité des convertis étant issus du milieu juif, de nombreux pharisiens avaient sans doute pris place parmi eux et nous pouvons leur attribuer les difficultés que rencontrèrent les apôtres dans l'accueil des païens et l'évolution de certaines prescriptions reprises du judaïsme.

Dès le début des événements tragiques, les chrétiens de Jérusalem s'étaient retirés à Pella, à l'est du Jourdain. Par ailleurs, le ministère des apôtres les avaient souvent amenés à fonder de petits groupes loin de la Palestine. Il n'empêche que l'hérédité juive "parlait" au cœur de plusieurs croyants. L'entreprise de restauration amorcée à Jamnia ne pouvait les laisser indifférents. Son caractère essentiellement pharisien amenait donc les responsables à marquer plus nettement les ruptures entre les deux enseignements.

Jugement sur les "condamnations" rapportées par Matthieu (page 296 - Marcel Pelletier)

Le chapitre 23 de Matthieu doit être reçu comme une réflexion "universelle" dénonçant les contradictions qui existent entre l'aspiration à la sainteté et l'humaine fragilité.

"Oui, il y avait des scribes qui recherchaient de façon immodérée les honneurs et les salutations. Oui, il y avait des pharisiens qui aimaient l'argent et tiraient parti de leur influence. Oui, se trouvaient parmi eux des fils avides et ingrats. Oui, la tentation était grande de manifestations ostentatoires de prière, de jeûne et de générosité… Oui, il arrivait que le contentement du rite accompli masquât les turpitudes intérieures.

Mais ce n'était pas le grief essentiel. Vanité, cupidité, ingratitude, aveuglement, orgueil sont le lot de l'humanité dégradée par le péché. Quel clergé, quelle paroisse, quelle secte, quel parti n'a pas - ou n'a pas connu - dans son sein des hommes vaniteux et fats, amoureux de parades et d'honneurs, des juges classant leurs frères en bons et mauvais, des suffisants sûrs d'avoir raison contre tous, des tartuffes cachant leurs desseins sous des dehors de dévotion…

Le péché des pharisiens, le vrai péché, est leur incroyance. En refusant de voir en Jésus le Christ, l'Oint de Dieu vers lequel toutes les espérances étaient tendues, non seulement ils se fermaient le Royaume qu'ils auraient dû être les premiers à accueillir, mais ils en détournaient ceux dont ils avaient la charge. L'évangélisation de la nation passait obligatoirement par celle des pharisiens."

  Renseignements pratiques

= phylactères: Il s'agissait de deux étuis cubiques en cuir, contenant chacun quatre passages essentiels de la Loi, inscrits sur d'étroits parchemins. Lors de la prière du matin, le juif adulte les fixait, l'un sur le bras gauche, face au cœur et l'autre sur le front. Par dévotion, certains les gardaient durant la journée. Cette coutume s'inspirait du Deutéronome 6/8: "Tu attacheras mes paroles à la main comme un signe, sur le front comme un bandeau"

= franges: Tout israélite pieux portait aux quatre coins de son vêtement une bande de tissu, comportant un fil pourpre. Nombres 15/38 en donnait la signification. "dis-leur de se faire une frange sur les bords de leurs vêtements et de mettre un fil pourpre dans la frange qui borde le vêtement. Il vous servira à former la frange, en le voyant vous vous souviendrez de tous les commandements du Seigneur et vous les accomplirez" L'évocation semble être celle de la consécration du peuple, la pourpre servant à l'usage liturgique.

= rabbi: ce mot hébreu équivalait à "mon seigneur" et exprimait le respect vis-à-vis des docteurs de la Loi. En araméen, il avait pris la forme de "rabbouni" et il a donné naissance à l'expression moderne de rabbin. Il soulignait la mission d'enseignement qu'assumaient les scribes. Le mot "Maître" offrant de nombreuses nuances en français, il est utile de préciser que le mot grec correspond également au rôle d'enseignant (didascalos).

Il y a équivalence entre "rabbi" et "docteur". Le texte de Matthieu est donc construit en chiasme et met en valeur le centre de l'enseignement, à savoir la référence au Père céleste.

= L'image du fardeau, appliquée aux exigences de la Loi, avait déjà été proposée lorsqu'il était question de la diffusion du Royaume. "Venez auprès de moi, vous qui peinez et êtes sous le fardeau et moi, je vous ferai reposer… Mon joug est aisé et mon fardeau léger" (10/28)

= Le verset "le plus grand sera votre serviteur" est repris des recommandations concernant la vie communautaire du Royaume (20/26). Matthieu étendait à tous les disciples la réponse que Jésus avait faite à la mère des fils de Zébédée lorsqu'elle sollicitait pour ses fils les deux premières. La mission du Fils de l'homme était donnée en référence: "venu non pas pour être servi mais pour servir et donner sa vie."

Piste possible de réflexion: "Vous n'avez qu'un enseignant", mais vous en avez un…

1er point : "cancer pharisien" ou "cancer universel"

Matthieu répartit sa présentation en deux points de réflexion: il ne se contente pas de résumer l'attitude condamnable des pharisiens, il invite également à faire preuve d'intelligence pour contrer ces handicaps. Ce deuxième point lui semble tout aussi important. En effet, il ne suffit pas d'attirer l'attention sur certaines attitudes ou certains comportements. A l'évidence ils ne correspondent pas à l'idéal qui est proposé. En s'éternisant sur eux, il n'en ressort qu'un discours creux et facile. Il est bien plus nécessaire de déceler la racine de ce fonctionnement perverti et de s'atteler à en rectifier les effets pervers.

Dans le passage parallèle, Luc compare la déformation pharisienne à du "levain" qui contamine la pâte à laquelle il est mêlé (12/1). Une image équivalente semble pouvoir illustrer encore plus exactement le propos de Matthieu, l'image du cancer. Mal sournois, difficile à détecter, il s'attaque à un organe vital, il se nourrit de son dynamisme, il en perturbe le fonctionnement harmonieux et il finit par mettre en péril la vie de l'ensemble.

* Il en a été ainsi chez les opposants que Jésus a rencontrés. Jésus était conscient du rôle positif que les pharisiens avaient joué dans le passé et de l'orientation nouvelle qu'ils pouvaient favoriser. Comme nous l'avons souvent précisé, au temps où Jésus engageait son témoignage public, le peuple juif était un peuple en avance sur les civilisations qui l'environnaient. Ses penseurs lui avaient tracé un idéal dont il importe de reconnaître les valeurs religieuses et les valeurs humanistes. D'ailleurs Jésus n'a pas manqué de s'y appuyer et Matthieu nous le rappelle fort justement lorsqu'il recommande de faire et de garder l'enseignement issu de la Loi.

Certes, il y avait des scribes qui recherchaient de façon immodérée les honneurs et les salutations. Certes, il y avait des Docteurs de la Loi qui aimaient l'argent et tiraient parti de l'influence que leur donnait leur rôle social et religieux. Certes, au fil des siècles, les commentaires avaient alourdi les prescriptions de la Loi et creusé le fossé avec la masse laborieuse des fils d'Israël. Certes, toute une caste s'était égarée en manifestations ostentatoires de prière, de jeûne et de générosité. Certes, le contentement du rite accompli remplaçait souvent la mise en œuvre de son esprit.

Mais nous ne pouvons oublier le travail obscur des nombreux scribes qui s'étaient appliqués à conserver dans leur teneur authentique les textes de la Loi et les écrits prophétiques. Nous ne pouvons oublier le courage du groupe qui donna naissance au groupe pharisien, deux siècles avant notre ère, alors que les souverains d'obédience grecque cherchaient à imposer leur civilisation. Nous ne pouvons oublier la priorité que ce courant de pensée conserva toujours à la vie religieuse alors que leurs contemporains sadducéens se compromettaient en politique.

* Il en est de même de l'histoire de l'Eglise. Oui, le visage de simplicité qui émane du témoignage de Jésus a souvent été supplanté et trahi par les déploiements liturgiques. Oui, l'esprit missionnaire a été souvent contaminé par des visées dominatrices peu respectueuses d'un vrai service. Oui, les croisades tout comme l'Inquisition ont terni à jamais l'image qui aurait du être celle de la foi chrétienne. Oui, il s'est trouvé en son sein des hommes vaniteux, amoureux de parades et d'honneurs, des juges condamnant leurs frères au mépris d'un élémentaire humanisme, des tartuffes cachant leur médiocrité sous des dehors de dévotion…

Pourtant, il serait totalement injuste d'oublier l'apport qui a permis à la civilisation occidentale d'évoluer tant bien que mal vers une conception plus valorisante de l'homme et de la société. Après un temps d'anticléricalisme primaire, les études historiques rendent hommage à cette foule immense de croyants obscurs, s'investissant sans compter au service de leur prochain pour contrer les fléaux de leur environnement. Que ce soit le partage de la charité, la patience de l'éducation, la promotion du droit social, la recherche de la paix, il est injuste d'oublier ces milliards de chrétiens anonymes et discrets qui constituent l'Eglise tout autant que les illustres personnages consignés dans les livres.

* D'ailleurs, sans esprit de revanche, il serait tout aussi facile de discerner les mêmes contaminations en vanité, cupidité, ingratitude, aveuglement, et orgueil chez ceux qui abusent de la critique. Elles sont le lot de l'humanité et point n'est besoin de connaître l'évangile pour trouver confirmation de la coexistence de la paille et de la poutre.

En ce qui concerne la conduite religieuse de nos contemporains, les contradictions atteignent aujourd'hui un degré maximum quant aux décalages entre le dire et le faire. Ils pourraient se comprendre s'il s'agissait seulement des perturbations qu'engendre l'aspect agité de la vie moderne, mais ils sont moins excusables lorsque se trouvent engagées des convictions totalement libres dans le contexte actuel. Les mêmes qui font profession d'incroyance, tiennent souvent à une cérémonie "à l'église" lors de certains événements. Les mêmes qui se disent scandalisés par certaines erreurs historiques ressortent à cette occasion une "étiquette" chrétienne qui ne correspond même plus à un minimum d'information sur les évangiles et l'essentiel de la foi.

2ème point : antidote "religieux" ou antidote "chrétien"

Dans les textes précédents, Matthieu nous a livré le fond de sa pensée sur les influences qui avaient engendré ces handicaps dans la conduite des scribes et des pharisiens. Il a fait ressortir que les critiques de Jésus à l'égard de la Loi avaient été de trois ordres: 1. La multiplicité des prescriptions légalistes avait dispersé le souci religieux et estompé peu à peu l'essentiel… 2. Un attachement trop exclusif à la lettre avait engendré une autosuffisance. 3. Enfin la Loi ne disait pas tout, le témoignage de Jésus apportait un complément de révélation auquel il convenait de s'ouvrir.

Ce dernier point disparaît souvent des commentaires en raison du fossé qui s'est creusé entre le judaïsme et la pensée chrétienne. Beaucoup ne retiennent que la multiplicité des prescriptions et l'autosuffisance des religieux juifs. Or ce ne sont là que des pesanteurs "naturelles" propices à la contamination. Le péché, le vrai péché des scribes et des pharisiens, a été leur incroyance vis-à-vis de ce qui était vécu dans la simplicité de l'engagement de Jésus.

Ils n'ont pas compris comment Jésus se proposait de colmater les failles par lesquelles se glisse le "cancer universel" que nous déplorons. Le péché, le vrai péché qui en est la source, met en cause la vision que chacun conçoit de sa propre humanité et, ce faisant, ce que chacun conçoit de ses rapports aux autres et de ses rapports à Dieu. Jésus n'a pas apporté une sorte d'antidote magique en raison du lien particulier qui affectait sa personnalité. En les vivant explicitement, il a précisé un sens de Dieu et un sens de l'homme parfaitement harmonisés et il en a fait l'essentiel du dialogue sur lequel il centrait la foi de ses disciples.

Ce faisant, il reprenait et menait à son terme la recherche tâtonnante et imparfaite que poursuivait la pensée juive. La Loi ne disait pas tout, pas plus que la réflexion "naturelle" ne peut tout dire en raison de la complexité des êtres et des choses.

Encore faut-il bien comprendre cette originalité qui se veut avant tout "service des hommes" et non rappel d'une morale venue d'en haut. Au plan humain, beaucoup sont sensibles au déséquilibre que Matthieu dénonçait en première partie de notre passage. Mais la plupart s'en tiennent là. Selon les époques, les mentalités passent ainsi d'une vision trop pessimiste à une vision trop optimiste en ce qui concerne la conduite des hommes. Et, au même rythme, la réalité bat en brèche le point d'équilibre que l'on avait cru trouver.

Au plan religieux, il en est souvent de même. Malgré leur diversité, la plupart des religions se sont construites sur cette tension, mais elles dérivent vers un déisme très flou qui sert plus à déplorer la situation qu'à la corriger efficacement. La Loi juive n'est qu'un exemple parmi bien d'autres. Le schéma est toujours le même. La référence à Dieu sert d'alibi à l'idéal moral dont nous rêvons à juste raison et, simultanément, nous en attendons un système de compensation à nos déficiences.

C'est là que Matthieu situe la valeur et le rôle du témoignage de Jésus. Il se présente comme un témoignage original qui équilibre sens de Dieu et sens de l'homme au plan personnel comme au plan communautaire. Sans triomphalisme, les évangiles nous fournissent les éléments concrets qui permettent à chacun d'en nourrir son existence.

3ème point : valeur créatrice de l'évangile

L'importance de la disposition littéraire des derniers versets risque de nous échapper. En conclusion, il peut être utile d'en dégager quelques points "sensibles".

- Matthieu insiste en premier sur le fait que Jésus doit être "entendu" comme un Maître enseignant. En français, le mot "Maître" est susceptible de plusieurs interprétations, mais ici le mot grec ne permet aucune confusion. Jésus est l'enseignant unique qui remet en cause les deux "visages" qui se trouvent concernés, le visage de Dieu et le visage de l'homme.

- En civilisation juive, il y a équivalence de sens entre "rabbi" et "docteur de la Loi". Le premier mot exprime simplement le respect dû au second. Nous pourrions donc avoir l'impression d'une répétition, mais la disposition littéraire en sandwich invite à aller beaucoup plus loin, l'importance est au centre.

Nous voyons donc s'esquisser la route qui doit mener à l'équilibre chrétien. Le "visage" ultime que nous devons donner à Dieu est celui de Père, de Créateur. Notre comportement doit se régler sur son comportement et qui, mieux que Jésus, nous l'a traduit en paroles et en actions.

- Dans son rapport unique au Créateur, Jésus hérite d'un double titre. Il est Maitre-enseignant dans le sens que nous venons de préciser, mais il est également Christ, Messie envoyé par Dieu pour éclairer les hommes. Cette mission détermine l'orientation de son enseignement.

- Comme aux premiers temps de sa proclamation, l'écoute de son message exigera toujours un travail de mise en commun à partir de la réflexion de chacun. Nous pouvons remarquer la place où Matthieu situe la mission de frère. Elle aurait pu prendre place en dépendance de l'action du Père, l'évangéliste la situe au niveau de l'écoute de la Parole, donc de sa bonne compréhension selon les temps et les lieux.

Actuellement, la position minoritaire des chrétiens et un contact plus étroit avec les évangiles favorise la mise en œuvre des recommandations que Matthieu regroupait en ce passage. Il n'était cependant pas inutile que nous y réfléchissions de façon plus approfondie…

"L'évolution de la sainteté" 

Lorsqu'on compare la conception actuelle de la sainteté à celle que développaient nombre de sermons et de livres aux siècles derniers, force est de constater une évolution.

Certains ne manquent pas de s'en plaindre, souvent avec agressivité : "on ne parle plus des saints… on a perdu leur dévotion… on ne prêche plus sur la Sainte Vierge… on ne la prie plus… "ils" n'y croient plus !"…

Ne s'agit-il pas, au contraire, d'une évolution qui rejoint l'équilibre d'une vision authentiquement chrétienne, celle dont on n'aurait jamais dû s'écarter? Car cette évolution correspond à un "recentrage" de la foi chrétienne sur l'essentiel. Nous sortons d'une période où il était plus parlé des saints que du Christ évangélique et ce déséquilibre a malheureusement occulté aux yeux de beaucoup la richesse du Message qui nous est proposé.

Partons des réactions spontanées qui sont les nôtres à ce sujet, en mentalité moderne et en pleine harmonie avec notre foi.

Lorsqu'on  évoque l'existence des "saints", il est certain que nous sommes prioritairement sensibles à l'aspect "ordinaire" de leur vie… Nous sommes devenus quelque peu allergiques aux soi-disant miracles ou hauts-faits spectaculaires qui leur auraient valu leur notoriété selon les présentations anciennes. Nous n'éliminons pas - bien au contraire - l'aspect parfois dramatique des conditions dans lesquelles ils vécurent et qu'ils dominèrent de leur personnalité. Mais, avec réalisme, nous rendons hommage à leurs qualités d'hommes et de femmes semblables à nous, qualités qu'ils ont su mettre en œuvre en les animant de leur foi.

Nous sommes également sensibles à leur ouverture aux autres et à leur engagement de service. Nous ne contestons pas la valeur de la "mystique"; nous ne méprisons pas ceux et celles qui se sont épanouis au sein d’une spiritualité monastique. Mais, aujourd'hui, la fréquentation de l'Evangile nous sensibilise davantage à l'idée de service et à l'idée de mission; en un monde devenu étranger à la pensée et à la vie chrétiennes, nous sentons l'urgence de porter témoignage… et nous sommes plus attirés par ceux et celles qui ont ouvert cette route.

De façon habituelle, nous situons toute action passée dans le cadre de son époque; le développement des connaissances historiques nous aide à mieux juger de cette référence et le recul dont nous disposons nous permet de mesurer la "modernité" ou la "stagnation" d'un engagement dont nous ne sous-estimons pas par ailleurs la sincérité. Ainsi ressortent certaines personnalités dont il est évident qu'elles ont ouvert l'avenir et ainsi s'estompent d'autres figures qui n'ont pas moins influencé ou servi leurs contemporains. Les conditions de vie sont si changeantes au gré des mutations de civilisations !

Bien que certaines "dévotions" entretiennent encore cet état d'esprit, nous sommes peu portés à parler d'une "intercession" de leur part, nous nous situons dans un rapport d'exemplarité et ce rapport ne se révèle pas moins actif pour notre dynamisme personnel. La "récupération" qui a été faite par le passé relativement au "culte des saints", a été poussée à un point si excessif qu'elle s'est condamnée elle-même aux yeux de nombreux chrétiens.

Il faut le reconnaître, le label de sainteté donné par la hiérarchie religieuse nous indiffère quelque peu. Nous mettons spontanément "au ciel" nombre de gens que nous avons aimés et qui nous ont apporté le meilleur d'eux-mêmes; nous n'attendons pas les enquêtes et autres bureaucraties que l'on continue de mener avant de déclarer solennellement le caractère "bienheureux" ou la sainteté de quelqu'un. Le cas typique est celui de Jean XXIII; depuis longtemps ont été reconnues son audace et son inspiration pour susciter l'évolution conciliaire… A l'opposé, la canonisation de Pie IX a laissé de marbre la plupart des chrétiens.

Cette évolution nous permet de nous sentir très à l'aise dans la célébration de la Toussaint, fête qui ouvre largement les horizons et libère notre reconnaissance sans sélection "officielle" restrictive. Il nous est donné l'occasion de "dialoguer" avec "nos" témoins du passé, de fait et par le biais de souvenirs concrets,

Nous ne cherchons pas à juger de leur "perfection" d'autrefois et de leur "récompense" d'aujourd'hui… toutes choses qui nous échappent, fort heureusement. Simplement, ils continuent de nous partager quelques-unes des valeurs dont ils ont animé leur activité humaine et qu'il nous revient de sélectionner en éclairage possible de nos vies… C'est là l'essentiel, le reste n'est que supputation!

 
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