Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

année A : 30ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 30ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

Actualité

Evangile: Matthieu 22/34-40

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste possible de réflexion : l'amour du prochain à la lumière des "tentations"

Actualité

En écoutant ce passage, nous risquons de lui prêter une oreille distraite. Ce n'est pas que nous sous-estimions l'unité entre amour pour Dieu et amour du prochain. Nous en sommes convaincus et, constamment, nous sommes préoccupés de mettre notre vie en accord avec notre foi. Mais l'aspect répétitif de cette recommandation finit par nous lasser dans la forme "standard" que revêt sa présentation.

Pour stimuler notre réflexion, nous pouvons penser à la difficulté que nous rencontrons souvent pour aller au-delà des belles formules. Il suffirait de s'aimer… comme si cela allait de soi! Il ne peut être question de nier la valeur du souci "d'aimer son prochain comme soi-même", il ne peut être question de nier la valeur de multiples engagements qui se nourrissent d'un autre idéal que le nôtre. Nous aimerions cependant trouver une nouvelle "approche" de la question, une présentation qui permette de mieux préciser le lien entre la pratique chrétienne et l'engagement qui témoigne concrètement de notre foi.

Tous les évangélistes abordent ce thème. Bien entendu, aucun ne le remet en question, mais chacun propose une manière particulière d'y réfléchir. Or, la plupart du temps, cette originalité est écrasée par la synthèse que nous connaissons et dont l'exposé moralisateur finit par nous lasser. Efforçons-nous en ce dimanche d'entrer chez Matthieu par la porte de Matthieu.

Evangile 

Evangile selon saint Matthieu 22/34-40

Le refus du Royaume par les juifs. 2ème ensemble: les controverses - troisième controverse: multiplicité des prescriptions légalistes  

Les pharisiens, entendant qu'il avait fait taire les sadducéens, s'assemblèrent au même endroit et l'un d'entre eux, docteur de la Loi, l'interrogea en le tentant:

"Maître, quel est le commandement le plus grand dans la Loi ?"

Jésus lui déclara:

= "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu en ton cœur tout entier, et en ton âme tout entière (Deut. 6/5) et en ton intelligence tout entière. Celui-ci est le plus grand, le premier commandement.

= Et un deuxième lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Lévitique 19/18)

= A ces deux commandements-ci, la Loi tout entière est suspendue et les Prophètes.

.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Chez Matthieu, ce passage prend place dans le 5ème développement, analysant "le rejet du Royaume par les responsables juifs". L'évangéliste compose le deuxième éclairage, à savoir le témoignage en engagement historique, à la lumière de trois ensembles. Les 26ème, 27ème et 28ème dimanches ordinaires nous ont permis de réfléchir au premier ensemble; il illustrait les refus en regroupant la parabole des deux fils, la parabole des vignerons homicides et la parabole du festin nuptial. Dimanche dernier, nous avons abordé le deuxième ensemble qui précise quelques "controverses"; les discussions portaient sur l'impôt à César. La liturgie réserve à l'année B la deuxième controverse sur les questions de l'au-delà. Le passage que nous lisons aujourd'hui constitue un troisième affrontement pour prendre Jésus en défaut, à savoir la multiplicité des prescriptions de la Loi.

* Il est important de bien prêter attention au contexte. Certes, il n'est jamais inutile de rappeler l'unité entre l'amour de Dieu et l'amour du prochain comme une donnée essentielle de l'évangile, mais le cadre dans lequel Matthieu l'aborde doit retenir notre attention en priorité. Quelques remarques.

= Il s'agit d'un échange entre Jésus et les pharisiens à propos de la Loi. Matthieu juge cet échange important puisqu'il le range dans les divergences qui amèneront la condamnation de Jésus. Il précise son ambiance en parlant d'une "épreuve", d'une "tentation" visant à mettre Jésus en difficulté. Mais en quoi consiste cette tentation et comment la réponse de Jésus la déjoue-t-elle? C'est là le point difficile à saisir.

Car, contrairement à un préjugé courant chez les chrétiens, non seulement la Loi juive évoquait déjà les deux préoccupations concernant l'amour pour Dieu et l'amour du prochain, mais nombre de rabbins les unissaient. Jésus n'a rien d'original en opérant le rapprochement de versets qui témoigne de cette pensée. L'évangéliste se situe donc sur un autre plan que celui d'une recommandation morale.

Pour tenter d'y voir clair, il est intéressant de poursuivre la lecture et de remarquer que les versets suivants rapportent également une discussion avec les pharisiens sur l'enseignement rabbinique. Cette fois, il est question du "silence" que la Loi observe à propos des questions messianiques.

"Comme les pharisiens s'étaient assemblés, Jésus les interrogea en disant: Que vous semble-t-il au sujet du Christ? De qui est-il fils? Ils lui disent: De David.

Il leur dit: Comment donc David, dans l'Esprit, l'appelle-t-il Seigneur, en disant: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Sois assis à ma droite jusqu'à ce que j'aie mis tes ennemis sous tes pieds (ps.110/1). Si donc David l'appelle Seigneur, comment est-il son fils?

Et personne ne pouvait lui répondre une Parole et nul n'osait, à partir de ce jour-là, l'interroger encore."

Nombre d'éditions isolent cette répartie de Jésus en la détachant du texte de ce dimanche. Bien au contraire, même si nous n'y trouvons pas un éclairage fulgurant sur le sujet qui retient notre réflexion, cet épisode n'en déborde pas. Il appuie sur un point sensible de la Loi, à savoir ses limites. Les conceptions messianiques en sont un exemple, mais il serait possible d'en percevoir beaucoup d'autres.

Les critiques de Jésus à l'égard de la Loi ont donc été de trois ordres. 1. La multiplicité des prescriptions légalistes risque de disperser le souci religieux lorsque l'essentiel n'est plus perçu. 2. Un attachement trop exclusif risque d'engendrer une autosuffisance. Dans l'ensemble suivant, l'évangéliste retiendra sept points d'hypocrisie inconsciente dans l'attitude pratique des pharisiens. (23/13). 3. Enfin la Loi ne dit pas tout, le témoignage de Jésus apporte un complément de révélation auquel il convient de s'ouvrir.

= Pour faire ressortir les particularités de Matthieu, il est intéressant de comparer sa présentation avec celles de Marc et de Luc. Ceux-ci reprennent le même enseignement mais leurs nuances sont complémentaires. La liturgie retient le texte de Marc au 31ème dimanche ordinaire de l'année B et le texte de Luc au 15ème dimanche ordinaire de l'année C. De ce fait, nombre de commentaires "télescopent" ces nuances de réflexion entre évangélistes et développent la seule perspective moralisante que beaucoup connaissent.

Marc (12/28) situe le dialogue à la même place que Matthieu, c'est-à-dire à Jérusalem, quelques jours avant la passion. Mais l'ambiance n'est pas celle d'une controverse. Un scribe, impressionné par la manière dont Jésus a répondu aux objections des sadducéens, pose à Jésus une question très débattue entre rabbins, celle du "premier" commandement. Jésus répond en évoquant une certaine hiérarchie puisqu'il parle d'un "premier", celui de l'amour de Dieu, et d'un "second", celui de l'amour du prochain. Le scribe reconnaît la justesse de la réponse apportée par Jésus et, en retour, celui-ci encourage son interlocuteur à poursuivre sa réflexion: "Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu. Comme Matthieu, Marc ajoute au verset biblique la dimension "aimer Dieu de tout son esprit". Le scribe la reprend en parlant d'aimer "de toute son intelligence".

Luc (10/25-28) se différencie nettement. Il situe l'épisode lors de la montée à Jérusalem, donc dans la perspective du "temps de l'Eglise". Les "nouveaux envoyés" doivent témoigner de ce qui a été "vu et entendu" lors du témoignage historique de Jésus. L'évangéliste met en regard la valeur "théorique" de la Loi juive et l'engagement effectif de Jésus. La Loi unissait amour de Dieu et amour du prochain, mais elle ne permettait pas de discerner la question concrète: "Qui est mon prochain?". D'où la parabole du bon samaritain qui illustre l'action de Jésus en faveur de notre humanité.

= La question du "premier commandement* était une question souvent agitée dans les débats entre rabbins. Ceci pour une double raison. L'enseignement courant avait tiré de la Thora 613 "préceptes", répartis en 248 commandements et 365 interdictions. Devant une telle affluence, une première séparation avait distingué les infractions "légères" et les infractions "graves". Il faut également nous souvenir de l'esprit dans lequel les juifs recevaient la Loi, particulièrement les pharisiens. Elle exprimait le Tout de la volonté de Dieu, négliger le moindre détail équivalait à négliger l'ensemble.

Les scribes cherchaient pourtant à dégager un commandement qui engloberait tous les autres et pourrait être mis en tête de liste. Nous disposons de renseignements qui permettent d'éclairer les tâtonnements de cette recherche. Contrairement à ce que nous pensons généralement, c'était le commandement d'amour du prochain dont il était beaucoup question comme sous-tendant la Loi et les prophètes. Rabbi Hillel (20 avant notre ère) donnait ce principe de base: "Ce que tu ne voudrais pas qu'il t'arrive, ne le fais pas non plus à ton prochain. C'est là toute la Loi, le reste est explication."

Ne commettons pas d'erreur sur cette priorité. Une autre priorité l'emportait sans qu'il soit besoin d'en faire mention. La foi au Dieu d'Israël était située "hors de toute contestation" et l'organisation de la société y correspondait étroitement. Il allait de soi que l'amour pour Dieu était premier. Le "créneau d'interprétation" de la Loi ne pouvait intervenir qu'en sa dépendance et ne pouvait porter que sur la conduite intérieure à ce cadre. Il suffit de "déborder" les citations reprises dans le dialogue pour s'en convaincre.

Deutéronome 6/5 : "Ecoute, Israël! Le Seigneur notre Dieu est le Seigneur Un. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. Les paroles des commandements que je te donné aujourd'hui seront présents à ton cœur…

10/12: " Israël, qu'est-ce que le Seigneur ton Dieu attend de toi maintenant? Il attend seulement que tu craignes le Seigneur ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, en gardant les commandements du Seigneur et les lois que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur."

Lévitique 19/18 est encore plus révélateur. A juste raison, nous admirons la concision du verset bien connu : "Tu aimeras ton prochain comme toi -même". Mais l'ensemble dont il est tiré est dominé par une même référence: "Soyez saints car je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu". En regardant attentivement la composition du Lévitique, il est étonnant de voir notre verset "coincé" entre des exhortations hautement morales et des questions éminemment pratiques.

La question des pharisiens porte donc sur le point que Jésus met en deuxième position. Effectivement Jésus disposait d'un large choix, la Torah - mot que nous traduisons improprement par "Loi" - englobait les cinq premiers livres de l'Ancien Testament: Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome. Jésus aurait pu se référer à la création, il aurait pu glaner dans l'histoire des patriarches, il aurait pu mettre en valeur certains versets du "code de l'alliance" ou du "code de sainteté", privilégier le rituel des sacrifices ou d'autres prescriptions liturgiques…

C'était là le premier point de "tentation", car le choix qu'il exprimait se trouvait en lien avec la messianité qu'il revendiquait et se précisait de plus en plus nettement en ses enseignements et ses actions. Avant d'être une recommandation à usage chrétien, la priorité de l'amour du prochain est d'abord une lumière sur le "style de messianité" qu'a adopté Jésus. D'une certaine façon, la dérive possible était plus du côté des interlocuteurs que du côté de Jésus.

D'où l'importance du mot "semblable" que Matthieu introduit entre l'orientation vers Dieu et l'engagement au service des hommes. Cette "similitude" caractérise parfaitement le témoignage de celui qui est "fils du Seigneur Dieu", héritier de sa création, envoyé pour poursuivre l'œuvre de salut amorcée depuis la création. Selon la conception juive de l'histoire, le "présent" de l'incarnation est donc en parfaite continuité avec ce que suggérait le passé dont la Torah rapportait les traits essentiels.

= Autres caractéristiques de Matthieu

1. Il nous faut revenir sur le fait que Matthieu ne situe pas l'intervention du pharisien comme un piège, mais comme une épreuve. Nous ne pouvons manquer de faire le lien avec un autre épisode. L'expression "mettre à l'épreuve" renvoie spontanément au séjour au désert, à ce moment de réflexion qui oriente tout le ministère de Jésus. Au sortir du baptême de Jean, Jésus avait été confirmé dans la conscience qu'il avait d'être "le Fils, le bien aimé en qui Dieu "se complaisait". Il avait alors été conduit dans le désert par l'Esprit pour être "mis à l'épreuve".

2. Nous connaissons les trois options que le texte schématise en référence aux Ecritures. Elles se retrouveront tout au long de son engagement. C'est donc à elles que Matthieu nous réfère au titre des oppositions que Jésus a rencontrées chez ses contemporains. Il accentue donc à cette place leur incompréhension selon le mode de discussion familier au milieu juif, à savoir la position par rapport à la Loi. Ils se sont "imaginés qu'il était venu détruire la Loi et les prophètes" alors qu'il était venu "accomplir" leur enseignement en vivant son témoignage.

3. Mais ce témoignage original était vécu au nom d'un lien unique avec le monde divin. Il nous faut donc donner toute son importance au mot "semblable". Jésus se présentait comme le Fils. Ce n'est pas sans raison que le passage suivant traite également de cette filiation comme d'un rapport qui a échappé aux pharisiens. Le Messie a été plus que "fils de David"… La Loi était muette à son sujet et, dans le passé, ses enseignements n'avaient pas pu éclairer cette référence, pourtant capitale. La tentation permanente des pharisiens avait donc été de contester Jésus au nom des propres compléments "imaginaires" qu'ils apportaient eux-mêmes aux Ecritures.

4. En particularité de composition, nous pouvons également remarquer la manière dont Matthieu enchaîne directement la réponse concernant le plus grand commandement et la question soulevant les limites de la Loi en perspective messianique. Sa présentation est semblable à celle qu'il adoptait au début de cet ensemble des refus, la question portait alors sur l'autorité de Jésus. Celui-ci rétorquait en posant une autre question qui mettait dans l'embarras ses interlocuteurs. Il s'agissait alors du "baptême de conversion" proclamé par Jean-Baptiste. Ici, le résultat sera semblable. "Personne ne put lui répondre une parole et, à partir de ce jour-là, nul n'osa plus l'interroger."(22/46).

5. En simple information sur les passages antérieurs où Matthieu a évoqué la Loi et les prophètes

5/17 "Ne vous imaginez pas que je suis venu détruire la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu détruire, mais accomplir"

7/12 "Tout ce que vous voudrez que les hommes fassent pour vous, vous-aussi, faites-le pour eux. Ceci est la Loi et les Prophètes"

11/13 "Tous les Prophètes et la Loi ont prophétisé jusqu'à Jean (Baptiste)"

* De nombreuses civilisations ont perçu l'importance de l'amour du prochain. Dans la  pensée sémitique nomade, ce lien interne était exigé pour la survie du clan. Il était donc normal de le relier au dieu protecteur qui assurait l'épanouissement des membres du groupe. La Loi juive héritait  ce patrimoine antérieur. Cependant, à la différence des peuples voisins, elle était restée plus fidèle à son potentiel humaniste en le reliant étroitement à son potentiel religieux.

Parmi les exemples connus, celui de Confucius est le plus souvent cité. Bien avant Jésus, il prônait l'amour des ennemis. Il a vécu en Chine de 551 à 479 avant notre ère. Il a opéré une synthèse des anciens textes de la sagesse chinoise. Il veut contribuer à l'harmonie des êtres, au plan personnel comme au plan collectif. Il précise donc cinq "obligations" qui tendent à ce but: bonté, amour, maîtrise de soi, compassion, bienveillance.

* Il faut également réfléchir aux  risques de déception qui peuvent atteindre les frères chrétiens de la communauté.

1. Le sujet  de l’unité entre amour pour Dieu et amour du prochain constitue un sujet "éternellement" repris et le passage d'aujourd'hui semble ne pas lui ajouter autre chose qu'une nième recommandation. Pour un chrétien, cette unité n'est pas en cause. Les hésitations et les difficultés naissent de la réalisation concrète au sein d'une vie alourdie de responsabilités et de soucis variés.

2. La réponse de Jésus semble être du style "réponse de catéchisme" dont beaucoup se souviennent comme une expression purement "théorique", à bonne distance d'un engagement à l'action. La discussion semble également concerner seulement la Loi juive et la hiérarchie de ses nombreuses prescriptions.

Piste possible de réflexion : l'amour du prochain à la lumière des "tentations"

Les particularités de Matthieu

Il faut reconnaître que la porte de Matthieu n'est pas facile à trouver en cet épisode. L'aspect pratique ne peut venir qu'en conclusion et nous ne manquerons pas de l'éclairer. Mais auparavant, il nous faut accepter de prendre en compte les modèles de pensée juifs qui marquaient la première formation de l'auteur et il nous faut leur ajouter les modèles de pensée chrétiens qui sont nés de sa foi en Jésus. Les membres de sa communauté y étaient sensibilisés. Nous ne le sommes pas, mais il est peut-être possible de saisir leurs perspectives.

= Un lecture attentive fait ressortir deux mots clés. 1. Le commandement d'amour du prochain est dit semblable au commandement d'amour pour Dieu. Cela nous paraît aller de soi et nous rangerions facilement la question du pharisien parmi les questions spécifiquement juives concernant une Loi dont le Christ nous a libérés. 2. Il est précisé que la question se présente en épreuve pour Jésus, ce que nous traduisons couramment par le mot "tentation". Le mot est si discret que nous risquons de le "noyer" dans l'ambiance du moment.

Or ce sont ces deux clés qui ouvrent la porte de Matthieu. Pratiquement, ils se résument en un seul, à savoir le style de messianité qu'a adopté Jésus, autrement dit le centre de gravité de son témoignage et donc le centre de gravité de notre engagement chrétien.

1er point: la place du "second commandement" dans la pensée juive

La question posée à Jésus n'était pas embarrassante au sens où nous le pensons. Nous n'avons pas tort de déplorer la multiplicité des prescriptions légalistes qui avaient fini par disperser le souci religieux juif au détriment de l'essentiel. L'enseignement courant avait tiré de la Thora 613 "préceptes", répartis en 248 commandements et 365 interdictions. On comprend donc le souci de trouver un commandement qui engloberait tous les autres.

Nous n'avons pas tort également de critiquer l'autosuffisance que les pharisiens tiraient d'un attachement trop exclusif à la lettre de la Loi. Dans l'ensemble suivant, l'évangéliste relèvera quelques points d'hypocrisie inconsciente qui marquaient l'attitude pratique des pharisiens.

Mais nous commettons plusieurs erreurs.

1. Tout d'abord, pour éclairer ce que nous venons de lire, il est important de savoir que la Loi juive unissait déjà les deux préoccupations concernant l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Nombre de rabbins exposaient le même enseignement que Jésus. C'était même l'amour du prochain dont il était beaucoup question comme sous-tendant la Loi et les prophètes. Rabbi Hillel (20 avant notre ère) donnait ce principe de base: "Ce que tu ne voudrais pas qu'il t'arrive, ne le fais pas non plus à ton prochain. C'est là toute la Loi, le reste est explication.".

2. Notre méconnaissance principale porte sur les "bases" qui orientaient le "fonctionnement" de la Loi. Celle-ci reposait sur une conviction indéracinable: Dieu s'était engagé dans l'histoire et avait fait bénéficier Israël de ses bienfaits au cours de son Exode. La Loi qu'il avait remise à Moïse exprimait tout autant sa volonté que la réponse adéquate que le peuple juif devait apporter à cet engagement antérieur. Il faut donc nous rappeler que la foi au Dieu d'Israël était située "hors de toute contestation", il allait de soi que l'amour pour Dieu était premier.

3. Le "créneau d'interprétation" de la Loi ne pouvait intervenir qu'en sa dépendance. La question des pharisiens porte sur le point que Jésus met en deuxième position. Effectivement Jésus disposait d'un large choix pour formuler sa réponse. La Torah - mot que nous traduisons improprement par "Loi" - englobait les cinq premiers livres de l'Ancien Testament: Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome. Jésus aurait donc pu se référer à la création, il aurait pu glaner dans l'histoire des patriarches, il aurait pu mettre en valeur certains versets du "code de l'alliance" ou du "code de sainteté", privilégier le rituel des sacrifices ou d'autres prescriptions liturgiques…

2ème point: la "tentation" selon les pharisiens

C'est en ce sens que les pharisiens comptaient le tenter, car le choix du deuxième commandement en appelait à son témoignage. Indirectement son choix se trouvait en lien avec la messianité qui se précisait de plus en plus nettement en ses enseignements et ses actions. Dans le cadre où Matthieu place ce passage, la réponse de Jésus est plus qu'une recommandation générale, elle est une lumière sur le "style de messianité" qu'il avait adopté.

D'où l'importance du mot "semblable" que Matthieu introduit pour unifier l'orientation vers Dieu et l'engagement au service des hommes. Au premier degré, il traduisait l'unité qui ressort du témoignage de Jésus, cette unité que les hommes ont tant de mal à réaliser dans leurs propres activités. Mais, dans le cadre de la Loi juive, il "remontait" vers Celui qui est situé "à l'origine". C'est le visage de Dieu qui se trouvait ainsi précisé.

Les penseurs israélites avaient dégagé leur peuple de nombreuses croyances païennes, mais, implicitement, ils en étaient restés à un certain "visage" de Dieu. La Loi juive n'avait pas procédé autrement en se proposant d'exprimer sa volonté. Discrètement, Jésus invitait à aller plus loin. Il se situait en continuité et rupture. La similitude des deux commandements "élevait" jusqu'à Dieu l'amour du prochain. D'une certaine façon, Dieu était le premier à l'aimer comme lui-même.

3ème point: les "tentations" selon Matthieu

Sous la plume de Matthieu, le mot "mis à l'épreuve" évoque un autre passage d'évangile qu'il est facile de relier à celui que nous venons de lire. Il s'agit, bien entendu, de ce que nous appelons les tentations de Jésus au désert.

Rappelons que le mot "tentation" est impropre, il faudrait mieux parler des "choix" qui ressortent du ministère de Jésus, cet immense chantier où se sont conjugués amour de Dieu et amour des hommes. L'amour de Jésus pour ses contemporains a été exposé aux dérives que connaît tout engagement humain. Il l'a été d'autant plus qu'il vivait en lui-même un lien privilégié avec le monde divin et que son identité de "Fils de Dieu" pouvait lui suggérer le recours à des pouvoirs particuliers. Il est difficile d'envisager Jésus s'égarant dans ces dérives, mais il est plus courant de constater que l'imaginaire humain, lui, les adopte facilement. Elles se trouvent même souvent renforcées au nom d'une certaine conception de la divinité.

1ère tentation : "l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de Parole"… équilibre délicat qui prend bien des formes, car le choix des besoins n'est pas toujours évident.

Le secours matériel immédiat s'impose au nom d'un amour vrai qui ne se paie pas de mots, mais, à plus long terme, la charité en appelle aussi à une évolution de structures et à une humanisation des sociétés. Certains drames nous révèlent des détresses personnelles que la seule affection ne suffit pas à soulager. Elles sollicitent le dialogue ou nous encouragent à poursuivre le travail obscur que comporte toute éducation. Notre foi chrétienne nous pousse à témoigner au cœur de nos activités et de nos responsabilités, et ce n'est pas évident. Mais l'incroyance de nos contemporains exige que nous soyons à même de leur "expliquer" l'essentiel du message dont nous vivons.

2ème tentation : l'inspiration religieuse de notre amour des autres… Les discours ne manquent pas, venant "du haut du Temple", rappelant des principes qui ont leur valeur. Les encouragements sont nombreux pour nous "jeter en bas", dans la complexité du quotidien. En outre, une certaine présentation de la foi nous parle d'un accompagnement miraculeux qui nous éviterait de buter contre les pierres du chemin.

L'exemple même de Jésus nous situe au cœur de la complexité du monde en nous invitant à la regarder en face. Il nous parle d'un Dieu "qui ne nous protège pas miraculeusement mais nous livre aux risques d'une vie digne d'être appelé humaine". La formulation de certaines prières devrait s'inspirer de cette réflexion de Paul Ricoeur.

3ème tentation : l'inspiration humaine de notre amour des autres… Nous avons raison de "tenir à nos idées" et de ne pas nous comporter en girouettes qui tournent à tout vent. Mais il n'est pas toujours facile d'assumer la différence et encore moins la contradiction. Or l'amour du prochain comporte aussi le respect de sa liberté de pensée. Nous admirons l'attitude pondérée de Jésus face à ses adversaires et sa psychologie envers ses amis, mais nous sommes parfois loin d'arriver à un tel équilibre.

Par ailleurs, pour secouer l'apathie de certains chrétiens, bien des sermons s'expriment en vocabulaire de "conquête". Il s'ensuit certaines caricatures d'évangélisation ou, à l'opposé, des complexes face aux conditions réelles de l'apostolat actuel. En outre, sans vouloir céder à une critique systématique de certaines périodes de l'histoire de l'Eglise, il faut reconnaître que le souci de rayonnement spirituel n'a pas toujours été "chimiquement pur". Les "royaumes du monde" ont souvent mêlé leur gloire au nom de "bonnes intentions".

Conclusion

Par ces deux petits mots "semblable" et "épreuve", Matthieu nous ramène à l'essentiel de notre foi. Le mot "semblable" invite à sortir d'une conception idéaliste d'un Dieu lointain, Dieu des philosophes et des savants isolé dans son propre monde… Le mot "épreuve" le complète harmonieusement en nous ramenant au "réel" et aux conditions mouvantes de tout engagement, y compris l'engagement de Jésus en son aspect historique, y compris l'engagement de Dieu dans l'histoire des hommes.

Ce point d'équilibre correspond parfaitement à l'enchaînement que Matthieu propose au fil des controverses. Engagés dans les affaires de César, gardons-nous d'oublier les "affaires de Dieu". Pour de multiples raisons, nous sommes tentés de mal les situer: Or Dieu n'est pas un Dieu de morts, il est un Dieu de vivants. L'histoire d'Israël en était témoin mais l'engagement de Jésus l'est encore plus. Son témoignage visible a levé toute ambiguïté sur la diffusion actuelle de cette vie. Désormais, aucun doute n'est possible. L'amour du croyant pour Dieu se conjugue avec l'amour pour le prochain et l'amour de Dieu pour l'homme se conjugue avec l'engagement du croyant pour ses frères.

 
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