Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 27ème dimanche du temps ordinaire

Année A : 27ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

Actualité

Evangile : Matthieu, les vignerons homicides

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : "maçon et vigneron"= deux exigences pour recueillir du fruit

Actualité

Lorsque nous lisons ou entendons cette parabole des vignerons homicides, nos esprits modernes soucieux d'ordre et de clarté y trouvent largement leur compte. Cette présentation de l'histoire du salut met en évidence le schéma historique que nous conservons tous en mémoire. Sans grand effort nous percevons que les premiers vignerons désignent les juifs au long de leur passé, à l'évidence Jésus est le Fils et les nouveaux vignerons sont les chrétiens.

Pour cette raison, nous risquons de survoler ce passage et de ne pas remarquer les points de réflexion qu'il nous suggère. Or ceux-ci sont nombreux, car une leçon implicite sous-tend la présentation, surtout chez Matthieu. L'évangéliste ne se situe pas en historien moderne qui chercherait à nous informer de façon neutre des événements passés. A la lumière d'une foi commune il  propose une rapide analyse du passé pour mieux orienter notre engagement présent. Nous-aussi nous sommes engagés dans la même histoire, histoire faite de réussites et d'échecs, y compris au regard de l'engagement divin. Malgré les lumières nouvelles dont nous disposons dans les évangiles, nous-aussi sommes guettés par les mêmes déviations que les vignerons d'autrefois.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 21/33-43

Le refus du Royaume par les juifs. 1er ensemble (2ème élément): refus de reconnaître Jésus-Fils  

Jésus dit aux grands prêtres et aux anciens du peuple: " Entendez une autre parabole :

1°. enracinement prophétique en Isaïe 5/2

Il était un homme maître de maison, lequel planta une vigne et mit autour d'elle une clôture et y creusa un pressoir et construisit une tour et la donna en location à des vignerons et partit en voyage.

2°. premiers envois de serviteurs (Ancien Testament) - refus constant

Or quand s'approcha le moment des fruits, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour prendre ses fruits. Et les vignerons, prenant ses serviteurs, battirent l'un, tuèrent l'autre, lapidèrent un autre.

De nouveau, il envoya d'autres serviteurs, plus nombreux que les premiers, et ils leur firent de même.

3°. envoi ultime du Fils - exclusion puis meurtre

Or, plus tard, il leur envoya son fils, en disant: " Ils respecteront mon fils." Or les vignerons, voyant le fils, dirent en eux-mêmes: "Celui-ci est l'héritier. Allons! Tuons-le et ayons son héritage!" Et, le prenant, ils le jetèrent dehors, hors de la vigne et le tuèrent.

4°. double conséquence immédiate: châtiment des meurtriers et nouveaux vignerons  

Quand donc viendra le Seigneur de la vigne, que fera-t-il à ces vignerons-là?"

Ils lui disent: "Ces mauvais, de mauvaise façon, il les perdra

et la vigne, il la donnera en location à d'autres vignerons, lesquels lui remettront les fruits en leurs moments.

5*. premier épilogue historique à la lumière des Ecritures: la résurrection de Jésus

Jésus leur dit : " N'avez-vous jamais lu dans les Ecritures: 'La pierre qu'avaient éliminée les constructeurs, celle-ci est devenue la tête d'angle. De chez le Seigneur arriva ceci et c'est admirable à nos yeux. (Ps 118/22-23)

6°. deuxième épilogue historique: naissance de l'Eglise

En raison de ceci, je vous dis que le Royaume de Dieu vous sera enlevé et sera donné à une Nation faisant ses fruits."

Contexte des versets proposés par la liturgie

* Bien que le texte de la parabole l'évoque sans nul doute possible, il importe de rappeler la place que Matthieu lui donne dans le cadre de la Semaine Sainte. Les versets qui suivent immédiatement notre passage précisent les réactions négatives de l'auditoire que visait Jésus.

"Et les grands prêtres et les pharisiens, entendant ses paraboles, comprirent qu'il les disait à leur sujet, et cherchant à se saisir de lui, ils craignirent les foules, puisqu'elles le tenaient pour un prophète."

Avant d'entrer dans le détail du drame de la croix, Matthieu compose un 5ème développement où il analyse le rejet du Royaume par les responsables juifs. Il propose d'aborder cette rupture à partir de trois thèmes: les refus opposés par les responsables… les controverses en enseignement… et les reproches de Jésus à l'égard des comportements… En ce dimanche, nous sommes au cœur de l'ensemble des refus opposés par les responsables. L'évangéliste l'éclaire de trois paraboles: la parabole des deux fils sur laquelle nous réfléchissions dimanche dernier… la parabole des vignerons homicides… et la parabole des invités au festin que nous lirons dimanche prochain en l'unissant à la parabole de la robe nuptiale.

* La "clarté" apparente de la parabole des vignerons assassins risque de pousser à la facilité de commentaire. Quelques remarques sont donc nécessaires.

a) Nous avons là une fresque de l'histoire du salut à travers les siècles. Il est clair que les premiers vignerons désignent les juifs au long de leur histoire, à l'évidence Jésus est le Fils et les nouveaux vignerons sont les chrétiens.

b) Mais, les derniers versets concernant la pierre d'angle ou pierre de faîte introduisent une perspective complémentaire qu'il importe de ne pas ignorer. Il ne s'agit plus de culture, il s'agit de construction. La citation du psaume 118 ne peut être limitée à l'issue du drame de la croix, c'est-à-dire à la résurrection de Jésus. D'une certaine façon, elle constitue une autre parabole qui s'ajoute à la première.

La disposition littéraire en chiasme nous témoigne de son importance en même temps qu'elle nous en livre la pensée. Le "chiasme" permet de faire ressortir une idée en l'encadrant à la manière d'un sandwich. Nous sommes ici entre deux mentions quasiment identiques concernant les nouveaux ouvriers du Royaume. C'est donc que la recommandation centrale a été "glissée" à leur intention. Or, elle ajoute une activité supplémentaire à celle qui consiste à soigner la vigne.

Le "relais" entre les deux générations de vignerons pourrait en effet être réduit à un simple remplacement, affecté d'une plus grande honnêteté de la part des nouveaux ouvriers vis-à-vis du propriétaire de la vigne. Or Matthieu a conscience que les "événements intermédiaires" vécus par Jésus font plus que relancer le dynamisme du salut, ils sont porteurs d'un nouvel éclairage. Certes l'héritier a été rejeté, mais son "passage" a été source de précisions nouvelles sur le propriétaire, sur la vigne et sur sa culture. Pour parler en langage moderne, les nouveaux vignerons ont désormais à leur disposition les éléments d'un "matériel" beaucoup plus perfectionné, à savoir le témoignage "historique" vécu par Jésus. En lien étroit avec sa présence ressuscité, ils disposent d'une manière "plus affinée" de cultiver la vigne.

Il ne s'agit pas d'une méthode miraculeuse mais d'une lumière sur la route de la mission. Il revient à chaque génération d'en préciser les traits, autrement dit de la "construire" en vue de répondre à ce que requiert la diversité des temps et des lieux. C'est en la concevant et en l'appliquant qu'ils pourront "faire des fruits" et éviter les "pièges" dans lesquels est tombé le passé.

c) En arrière-plan de cette "fresque", nous pouvons communier aux sentiments de l'auteur. Nous l'avons souvent constaté, Matthieu n'est pas un historien qui, après vingt siècles, se situerait en informateur "neutre" rapportant des événements lointains. Son adhésion à Jésus avait intégré tout ce que sa culture juive lui avait permis de percevoir en continuité et rupture. Nous ne pouvons donc ignorer la sensibilité qui était la sienne lorsqu'il présentait les différentes étapes de cette parabole.

Tout comme Isaïe, il se posait la question des épreuves qu'avaient endurées son peuple. Le passé avait été marqué par les invasions et les déportations mais, après la destruction de Jérusalem en l'an 80, les conditions n'étaient guère plus brillantes et une page de l'histoire du judaïsme semblait définitivement tournée. Cependant, le jugement de l'évangéliste ne rejoint pas exactement celui du prophète, il ne parle pas d'une stérilité de la vigne car ce serait envisager une interruption radicale. Il parle du refus d'en remettre les fruits et il y a là plus qu'une nuance.

Lorsqu'il situe Jésus en "héritier", il importe de sentir la densité positive que l'évangéliste donne à ce mot. Au long des années d'intimité vécues en Palestine, il avait été amené à constater en Jésus l'épanouissement des valeurs religieuses et humanistes qui faisaient l'originalité de la pensée juive. Jésus n'avait pas aboli la réflexion passée, il en avait sauvé le cœur en "l'accomplissant".

Le titre d'héritier plongeait donc très profond. Jésus était héritier du Créateur et de l'orientation voulue dès les origines pour l'épanouissement des hommes. Il était héritier de Celui qui avait remis à Moïse la Loi selon le sens qui était donné à la révélation du Sinaï, à savoir une source permanente de vie. Il était héritier de Celui qui s'était toujours engagé dans l'histoire sans briser la liberté et la participation de ses enfants. Le drame dont il avait été victime avait donné la clé "humaine" de tous les drames qu'évoquaient les livres bibliques mais son attitude avait simultanément donné la clé "divine" de toute l'histoire du salut. L'admiration que Matthieu porte à Jésus n'est pas de l'ordre d'une contemplation mystique, elle est faite d'intelligence concrète qui éclaire le passé et surtout peut orienter l'avenir.

d) Cette référence contribue au souci d'universalité qui enrichit le premier évangile. D'une part l'auteur tient à nous mettre en garde contre la possibilité d'erreurs semblables aujourd'hui encore. Même s'il prend une forme moins dramatique que celui de la croix, le péché d'Israël peut être celui de toute génération chrétienne. Par ailleurs, son expérience personnelle renforce la conviction qu'il veut transmettre à ses lecteurs: en se "construisant" à partir de la pierre d'angle que constitue le témoignage de Jésus, la mission peut oser affronter les temps et les lieux.

L'aventure de la vigne "selon Isaïe"

Au départ, l'évangéliste serre de près  le texte d'Isaïe évoquant Israël, vigne du Seigneur (5/2). Le thème de la vigne avait été développé par plusieurs récits d'Ancien Testament. Cependant les "détails" accumulés par la parabole ne pouvaient que susciter le rapprochement avec un passage précis. "Mon ami avait une vigne sur un coteau plantureux Il en retourna la terre et en retira les pierres pour y mettre un plant de qualité. Au milieu il bâtit une tour et creusa aussi un pressoir".

Dans des esprits nourris d'Ecriture comme l'étaient les auditeurs de Jésus, la présentation du prophète ne pouvait être séparée de son contexte. Celui-ci donnait à ce petit poème une résonance particulière. Tout juif connaissait la plainte qu'exprimait la suite du texte et l'avenir pessimiste qu'annonçait le prophète. Car ces versets débouchaient sans transition sur le rappel des défaillances religieuses du peuple juif et présentaient l'invasion assyrienne comme abandon de Dieu en raison de la stérilité du peuple qu'il s'était choisi.

"Il en attendait de beaux raisins, il n'en eut que de mauvais… Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n'ai fait? J'en attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle produit de mauvais?… Je vais vous apprendre ce que je vais faire à ma vigne: enlever la haie pour qu'elle soit dévorée, faire une brèche dans le mur pour qu'elle soit piétinée. J'en ferai une terre désolée qui ne sera ni taillée, ni sarclée. Il y poussera des épines et des ronces et j'interdirai aux nuages d'y faire tomber la pluie."

Tout en se référant au symbolisme passé, Jésus lui apporte deux modifications importantes. Il est facile de les repérer. Il n'est plus dit que la vigne a donné de mauvais fruits, il est précisé que les vignerons n'ont pas voulu "livrer les fruits" en temps voulu. Et on ne parle plus de sa destruction, mais de sa transmission à de nouveau vignerons.

Généralités concernant le "fonds commun" de la parabole chez Matthieu 21/33, Marc 12/1 et Luc 20/9

= Le récit comporte certaines invraisemblances (Etudes d'évangile- Xavier Léon-Dufour- p. 309). Il apparaît étonnant qu'un homme envoie ainsi patiemment serviteurs après serviteurs, et même son fils unique, à des fermiers qui ont maltraité, voire tué les premiers envoyés. Et que dire de l'espoir nourri par les vignerons de capter l'héritage en tuant le fils?

Un fond de référence a été proposé, mais il paraît bien ténu. La parabole décrirait de façon réaliste l'esprit révolutionnaire des paysans galiléens en face des gros propriétaires fonciers de leur région. De fait, la vallée supérieure du Jourdain, les rives nord et nord-ouest du lac de Génésareth, et même la région montagneuse dans son ensemble étaient en majeure partie possédées par des étrangers. Le propriétaire de la vigne serait donc lui-même un étranger. Ainsi s'expliqueraient les libertés que prennent les vignerons et leur calcul à l'arrivée du fils; le propriétaire, pensent-ils, est décédé; son fils vient prendre possession de l'héritage. Le fils étant éliminé, la vigne devient un bien vacant et ils peuvent en revendiquer la possession en qualité de premiers occupants.

= La parabole se lit également dans l'évangile de Thomas sous une forme plus simple.

"Un homme honnête avait une vigne; il la donna à des vignerons pour qu'ils la travaillent et pour en recevoir d'eux le fruit. Il envoya son serviteur pour que les vignerons lui donnent le fruit de la vigne. Ceux-ci s'emparèrent de son serviteur, le battirent et peu s'en fallut qu'ils le fassent mourir. Le serviteur s'en alla et le dit à son maître. Son maître dit: "Peut-être ne les a-t-il pas connus?" Il envoya un autre serviteur; les vignerons battirent aussi celui-là. Alors le maître envoya son fils; il dit: "Peut-être auront-ils des égards pour mon fils?" Ces vignerons, quand ils surent que c'était l'héritier de la vigne, le saisirent et le tuèrent. Que celui qui a des oreilles entende!".

= Ce que nous avons dit à propos de Matthieu sur la dualité d'image "construction et culture" se retrouve en toutes les présentations. C'était là une exigence qui sollicitait l'engagement des apôtres au service de la multiplicité du monde païen. Il ne suffisait pas de "répéter tel quel" le message vécu à l'écoute de Jésus. Bien entendu, tous s'accordaient à situer le témoignage "historique" à la source de ce renouvellement et surtout à ne pas trahir l'Esprit qui en émanait. .

= Pour compléter le repérage de la "composition littéraire" commune, il suffit de préciser que les divergences entre les évangélistes se limitent au nombre des délégations de serviteurs et à la description des mauvais traitements qui leur sont infligés. Mais, comme toujours, leur unanimité est loin de contredire les particularités de chacun.

"Particularités" de la présentation de Matthieu

Chez Matthieu, l'importance des fruits se retrouve tout au long de cette vision de l'histoire du salut. Les premiers serviteurs sont envoyés "lorsque approche le moment des fruits" et il semble sous-entendu que la résistance porte sur le fait de les remettre aux serviteurs. De même la constance du Maître est soutenue par l'espérance de pouvoir les recueillir grâce au travail des différents vignerons. En finale, l'assassinat du fils est mentionné sans commentaire alors que la mission de "remettre les fruits à leurs moments" est reprise par deux fois à l'intention des nouveaux vignerons.

Il serait absurde de situer cette volonté du Maître comme un trait de possession égoïste. La parabole suivante dénoncera tout commentaire en ce sens. Il s'agira du repas qu'un Roi organise pour les noces de son fils et auquel il invite largement "les méchants et les bons".*

 

Piste possible de réflexion: "maçon et vigneron"= deux exigences pour recueillir du fruit

Limitons-nous à quelques remarques en suivant les trois temps de la parabole.

Regard sur le passé d'Israël

L'analyse de Matthieu au sujet du passé d'Israël peut sembler sévère. Le thème de la vigne avait été développé par plusieurs récits d'Ancien Testament et les perspectives d'espérance ne manquaient pas sous la plume de certains prophètes. Or, les "détails" accumulés par la parabole invitent à privilégier un texte d'Isaïe qui, en deux volets contrastés, accentuait le drame que vivait son peuple au temps de l'invasion assyrienne.

En premier, un petit poème rappelait les bienfaits de Dieu à son égard: "Mon ami avait une vigne sur un coteau plantureux Il en retourna la terre et en retira les pierres pour y mettre un plant de qualité. Au milieu il bâtit une tour et creusa aussi un pressoir". Tout aussitôt après, le prophète exprimait la plainte de Dieu devant les défaillances de la nation qu'il s'était choisie et annonçait la situation désastreuse qui résulta des agressions ultérieures. "Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n'ai fait? J'en attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle produit de mauvais?… Je vais vous apprendre ce que je vais faire à ma vigne: j'en ferai une terre désolée. Il y poussera des épines et des ronces et j'interdirai aux nuages d'y faire tomber la pluie."

Personnellement Matthieu devait ressentir douloureusement le rejet de Jésus par son peuple. La chose est compréhensible. Ce sont sans doute les valeurs juives de sa première éducation qui avaient facilité sa propre adhésion à Jésus. Celui-ci ne supprimait pas la Loi et les Prophètes, il en "accomplissait" l'esprit et l'enseignement de façon harmonieuse. Et voilà que les responsables avaient contribué à sa condamnation. Se référant au passé, Matthieu n'était certainement pas enclin à trouver des références "optimistes" pour les excuser.

Mais il n'ignorait pas les valeurs religieuses et humanistes qu'avait portées et que continuait de porter le judaïsme. Les études actuelles nous renseignent plus exactement et obligent à reconnaître que la pensée juive, jusqu'au début de notre ère, a été très en avance sur les civilisations environnantes. Les reproches prophétiques confirment à contrario l'idéal qui était proposé lorsqu’ étaient évoquées la foi au Dieu unique et la valeur personnelle de tout homme. D'ailleurs, avec raison, Matthieu lui-même rectifie le pessimisme d'Isaïe. Il ne conteste pas l'existence et la valeur des fruits. Il insiste sur le refus des vignerons lorsqu'il s'agit de les remettre au maître de la vigne. Son analyse sur les déficiences passées est donc loin d'être une condamnation globale.

Il est bien difficile de préciser ce que l'évangéliste entendait par refus de remettre les fruits. Les écrits prophétiques dénoncent surtout des compromissions religieuses et des injustices sociales. Il s'en dégage cependant une perspective qui peut être tenue comme originale, même si elle se présente sous forme de reproches. Les auteurs reviennent sans cesse sur la mission que le peuple juif doit assumer "au nom de Dieu" et ils en soulignent sans cesse l'orientation universelle. Connaissant la sensibilité de Matthieu sur ce point, il semble donc possible de préciser en ce sens sa critique du passé.

Regard sur l'héritier et son témoignage

Nous sommes habitués à la manière dont la parabole désigne Jésus comme "l'héritier". Ce mot est dense. Le plus souvent, les seules conséquences que nous en tirons affectent la gravité de son "rejet dramatique hors de la vigne". Or il ouvre une perspective bien plus vaste. Situer Jésus en héritier du Maitre de la vigne, c'est faire converger vers lui la globalité de l'histoire du salut.

C'est d'abord le reconnaître héritier du Créateur et de l'orientation voulue dès les origines pour l'épanouissement des hommes. C'est le reconnaître héritier de Celui qui a remis à Moïse la Loi selon le sens qui était donné à la révélation du Sinaï, à savoir une source permanente de vie. C'est le reconnaître héritier de Celui qui s'est engagé dans l'histoire depuis toujours sans briser la liberté et la participation de ses enfants.

S'il est héritier, il est donc également "bon connaisseur" du monde d'où il vient et particulièrement "bon connaisseur" des rapports entre un monde divin mystérieux et le monde des hommes. Son enseignement ne peut donc être assimilé aux multiples théories qu'imaginent les hommes au gré des mutations de sensibilité et de pensée. Il a la densité d'une révélation. Son engagement ne peut être réduit à une initiative généreuse passagère, il s'inscrit dans l'histoire qui rythme la marche du monde depuis ses origines et le rythmera jusqu'à sa fin.

Le fait que les hommes aient voulu le rejeter peut être assimilé à un accident de cette histoire. Mais la manière dont il a accepté et vécu ce drame, le sens qu'il a tenu à lui donner de façon explicite, l'issue que constitue la résurrection… tous ces éléments en font un instant unique. D'une part il donne la clé "humaine" de tous les drames qu'évoquaient les livres bibliques et qui continueront de ternir l'actualité de chaque époque… Et, simultanément, le comportement "historique" de l'héritier en cette situation a donné la clé "divine" de toute l'histoire du salut.

Les vignerons espéraient "avoir l'héritage" en tuant le Fils. D'une certaine façon, Jésus a fait éclater leurs prétentions en mettant à la disposition de tous la totalité du capital.

Regard sur la mise en œuvre de l'héritage

Les derniers versets de notre passage risquent d'être victimes d'une lecture rapide. Nous aurions tendance à en faire un simple appendice de la parabole des vignerons assassins. Evoquant la résurrection de Jésus, il apparaît naturel que l'évangéliste les ajoute alors qu'il mentionne la punition des coupables et l'appel à de nouveaux vignerons.

Or, si on lui prête attention, la portée de cette citation d'Ecriture va beaucoup plus loin. Sa disposition littéraire en sandwich souligne d'ailleurs son importance relativement au travail des nouveaux vignerons. Elle ne parle plus de culture, elle parle de construction. En quelque sorte, elle constitue une autre parabole qui s'ajoute à la première.

En architecture moderne, l'évolution des matériaux de construction a éliminé toute référence à une pierre d'angle qui donnerait à l'édifice sa cohésion et sa solidité. Lorsque nous visitons une cathédrale et que nous admirons la croisée des ogives sans recours à un quelconque ciment, nous comprenons mieux le symbolisme que suggère Matthieu lorsqu'il situe Jésus en pierre d'angle de l'activité des nouveaux vignerons.

Le "relais" entre les deux générations de vignerons pourrait en effet être conçu comme un simple remplacement, affecté d'une plus grande honnêteté de la part des nouveaux ouvriers. L'évangéliste a conscience que la densité du témoignage vécu par Jésus constitue un plus. Les "événements intermédiaires" entre anciens et nouveaux ont fait plus que relancer le dynamisme du salut, ils sont porteurs d'un nouvel éclairage.

Certes l'héritier a été rejeté, mais son "passage" a été source de précisions nouvelles sur le propriétaire, sur la vigne et sur sa culture. Il n'a pas revendiqué l'héritage en restant "à l'extérieur", il a pris place parmi les vignerons et il s'est attelé lui-même à la culture, nous suggérant ainsi une manière plus affinée de "produire du fruit" en vue de le partager.

Pour parler en langage moderne, il s'agit de la même vigne, mais le "matériel d'exploitation" n'est plus tout à fait le même. Les nouveaux vignerons ont désormais à leur disposition les éléments d'un "matériel" beaucoup plus perfectionné, à savoir le témoignage "historique" vécu par Jésus.

Cette "méthode" ne se veut pas miraculeuse, elle se présente en lumière qui favorise la "souplesse" que requière l'universalité de la mission. Il revient donc à chaque génération d'en préciser les traits, autrement dit de la "construire" concrètement en vue de répondre à ce que requiert la diversité des temps et des lieux. Ainsi les vignerons pourront-ils contribuer à ce que la vigne fasse des fruits en plénitude de rendement.

Conclusion

Cette parabole nous sollicite de façon très diversifiée.

= La mise en garde qui ressort du passé est plutôt indirecte. Matthieu semble nous recommander de ne pas tomber dans les erreurs des premiers vignerons, mais, hormis la violence, il n'entre pas dans le détail de ces déficiences. Sa présentation nous renvoie cependant aux valeurs que portaient les premiers vignerons: conscience d'une mission à dimension universelle et engagement concret malgré des conditions difficiles. La parabole parle de travailleurs et non de spectateurs. Il n'est pas certain que nous les retrouvions aujourd'hui alors qu'une vague appartenance à l'Eglise sert souvent d'alibi à la médiocrité de l'engagement personnel.

= L'accueil de Jésus reste un problème de notre temps. Peut-on parler d'accueil positif lorsqu'on constate chez nos contemporains une ignorance majoritaire de l'évangile et une désaffection généralisée pour la messe?… Beaucoup se réfèrent à lui en "héritier" d'indulgences pour leur destinée éternelle et fort peu en témoin de vérité pour l'orientation actuelle de leur vie. Il y a bien des manières de jeter le Christ hors de la vigne ou de le garder à bonne distance.

= Enfin nous ne pouvons ignorer les pesanteurs qui freinent nombre d'initiatives pour réaliser une Eglise à visage actuel. Il ne suffit pas de déplorer des récoltes infructueuses, il importe de "construire" les évolutions qui permettent à Jésus de rester "pierre d'angle" lors de la marche de l'histoire ou lors de la diffusion chrétienne dans le monde.

 
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