Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

année A: 25ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 25ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

Actualité

Evangile : Matthieu 20 :1-16

Contexte des versets retenus par la liturgie

Pistes de réflexions :

  1.  A l'encontre des erreurs d'interprétation "sociale"
  1.  Il n'est pas toujours facile d'être les derniers

Actualité

 

Pour aborder cette parabole, nous avons choisi de privilégier deux piste : l’une guidée par le contexte actuel, l’autre plus dégagée et visant au cœur intemporel de ce passage. L'évolution de nos civilisations a entraîné nombre de contresens et de réactions épidermiques en raison d'une mauvaise lecture de cette parabole. Il peut donc s'avérer nécessaire de "mettre les choses au point" une fois pour toutes. Mais la parabole mérite aussi d'être abordée pour son enseignement sans que le commentaire ne revienne sans cesse sur les déformations communes. 

 

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 20/1-16

La vie communautaire du Royaume - témoignage en engagement historique - pas de différence entre premiers (juifs) et derniers (païens) 

Jésus disait: "De nombreux premiers seront derniers et des derniers seront premiers."

Car le Royaume des cieux est semblable à un homme maître de maison qui sortit de bon matin pour embaucher des ouvriers vers sa vigne.

1er temps: temps d'embauche

Se mettant d'accord avec les ouvriers sur un denier pour le jour, il les envoya vers sa vigne.

Et sortant autour de la troisième heure (neuf heures), il en vit d'autres qui étaient là, sur la place, désœuvrés, et il dit à ceux-là: "Partez, vous aussi, vers la vigne et ce qui sera juste, je vous donnerai ". Ils s'éloignèrent.

De nouveau, sortant autour de la sixième (midi) et de la neuvième heure, il fit de même.

Et sortant autour de la onzième heure (cinq heures de l'après-midi), il en trouva d'autres qui se tenaient et il leur dit : "Pourquoi vous tenez-vous ici, le jour tout entier, désœuvrés?". Ils lui disent: "Parce que personne ne nous a embauchés". Il leur dit: "Partez, vous aussi, vers la vigne."

2ème temps: temps des comptes

Or, comme le soir était arrivé, le Seigneur de la vigne dit à son intendant: "Appelle les ouvriers et remets-leur le salaire, en commençant par les derniers, jusqu'aux premiers."

Et venant, ceux d'autour de la onzième heure, reçurent chacun un denier.

Et venant, les premiers s'imaginèrent qu'ils recevraient plus et ils reçurent chacun un denier eux aussi.

3ème temps : justification

Recevant, ils murmuraient contre le maître de maison, en disant: "Ceux-ci, les derniers, ont fait une seule heure et tu les as faits égaux à nous, qui avons enduré la lourdeur du jour et de la chaleur"

Répondant à l'un d'entre eux, il dit: "Compagnon, je ne suis pas injuste pour toi: Ne t'es-tu pas mis d'accord avec moi sur un denier? Prends ce qui est tien et pars.

Je veux donner à ce dernier comme à toi aussi, ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux en ce qui est mien? Ou ton œil est-il méchant parce que moi, je suis bon?"

Ainsi les derniers seront premiers et les premiers seront derniers.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Cette parabole se situe dans le développement qui traite de la vie communautaire du Royaume. Les dimanches précédents ont livré un premier éclairage à ce sujet. Il était principalement question des responsabilités mutuelles. Matthieu insistait sur le souci prioritaire des petits, autrement dit des frères les plus fragiles dans leur foi. Il appréhendait le scandale que pouvaient représenter certains comportements ou des déchirements internes. Il insistait donc sur la réprimande fraternelle et le pardon mutuel.

Le deuxième éclairage regroupe en trois ensembles diverses questions. Elles ont rapport à la communauté, mais de façon moins directe. Le premier ensemble a traité des questions conjugales et du détachement des richesses matérielles. La liturgie réserve cette double réflexion aux dimanches de l'année B selon Marc. Le deuxième ensemble aborde la coexistence entre les chrétiens d'origine juive et les chrétiens convertis du paganisme. Aux premiers temps de l'Eglise, ce fut une réelle source de tension. Les Actes des apôtres ne nous cachent pas cette difficulté. L'insistance de Matthieu peut s'expliquer soit en affrontements réels contre lesquels il s'insurge, soit en réflexion postérieure selon la visée universelle que nous lui connaissons.

* Il est bon de rappeler que l'évangéliste, dans le passage qui précède, a traité des questions matérielles dans leur influence sur la vie de communauté. En partant des hésitations de l'homme riche, il s'est élevé contre les divisions qui peuvent naître des différentes situations sociales. Il a opté délibérément pour le témoignage d'une mise en commun qui évite toute contamination.

C'est donc à un autre danger qu'il s'attaque en cette parabole, celui de la différence de culture des convertis. Il est facile de l'imaginer en pensant à la diversité des premiers chrétiens, mais nous bénéficions également des Actes des Apôtres qui en parlent très loyalement. Nous savons que le clivage juifs-païens, sous la forme qu'il présentait à cette époque, a été résolu par la suite mais c'est lui qui commande la composition et le vocabulaire de la parabole. Le milieu majoritaire de la communauté à laquelle s'adresse Matthieu est celui de juifs convertis et ils ont du mal à admettre "à part entière" les païens qui adhérent au Christ. Certes, l'évangéliste a présenté entre les deux "partages des pains" les étapes de cette évolution, mais il pense utile de revenir sur un état d'esprit encore menaçant.

* Pour tout connaisseur des Ecritures le mot "vigne" suggère le judaïsme. Dans les religions environnant l'ancien Israël, la vigne passait pour un arbre sacré. Le signe sumérien évoquant la vie était ordinairement une feuille de vigne et il n'est pas impossible que les vieilles traditions aient identifié l'arbre de vie du paradis avec une vigne.

Pour saisir la portée de ce symbole, il est nécessaire de s'imprégner de la mentalité rurale. "Peu de cultures dépendent autant que la vigne, à la fois du travail attentif et ingénieux de l'homme et du rythme des saisons. Elle nécessite des soins constants porteurs d'espérance sans pour autant exclure la générosité divine… Par ailleurs la vigne a quelque chose de mystérieux. Son bois est sans valeur, ses sarments sont stériles, elle ne vaut que par son fruit." (VTB)

Pour les auteurs bibliques, l'application est évidente: Israël est la vigne de Yahvé, sa propriété, son bien le plus précieux. Il s'agit du peuple juif considéré dans son unité et responsable collectivement de son histoire. Mais les prophètes se partagent quant au jugement qui doit être porté sur le comportement de cette vigne. Osée et Amos parlent de sa fécondité, témoignage de son élection aux yeux des nations. Isaïe est plus réservé. Dieu a tout fait pour sa vigne, mais au lieu du fruit de justice qu'il attendait, elle ne lui a donné que du raisin acide. Aussi la vigne sera livrée aux dévastateurs. Il en est de même de Jérémie et d'Ézéchiel qui soulignent sa stérilité. Tout naturellement le symbole sera repris, au dernier siècle avant notre ère, par les espérances de restauration pour désigner l'Israël fidèle.

Le Nouveau Testament opère un glissement important dans le symbolisme de la vigne appliqué à Israël. Nous le percevons dans la parabole de ce dimanche et nous le percevrons encore plus dans la parabole des vignerons homicides (21/33). Dieu reste bien le propriétaire de la vigne mais la vigne recouvre l'ensemble d'un projet dont Israël n'était qu'une première étape.

Celle-ci n'était pas sans mérite comme le souligne la mention de la "lourdeur du jour et de la chaleur". Etant lui-même un ancien juif, Matthieu ne conteste pas la valeur de l'histoire passée. Il en rappelle cependant l'aspect relatif comme il évoquera cette même optique au sujet des nouveaux vignerons que sont les chrétiens.

Nous pourrions être étonnés de le voir situer le relais des chrétiens à la onzième heure. L'évangéliste partageait sans doute avec sa génération l'espoir d'un retour prochain du Seigneur. Pour être fidèle à la chronologie "historique" (selon notre référence à l'an 2000) il faudrait situer ce relais en milieu de matinée. Mais nous percevons bien que la réflexion de l'évangéliste n'était pas dépendante des précisions de date.

* Diverses remarques peuvent compléter la perception de cet arrière-plan ou vous aider lors des discussions habituelles qui faussent l'interprétation de la composition, particulièrement le dialogue final.

- En décryptant la référence à l'histoire juive, le Maître aurait pu objecter que "le poids du jour" avait été largement partagé par plusieurs générations. Les contemporains de Jésus "récupéraient" largement ce dont ils n'avaient pas personnellement souffert. Mais nous connaissons la solidarité historique qui marquait les mentalités et, au temps où Matthieu écrivait, nous comprenons sa discrétion en raison des destructions que venait de subir la Palestine.

- Il est important de noter la précision concernant les ouvriers de la onzième heure: "Personne ne nous a embauchés". Les prophètes avaient souvent rappelé au peuple juif la mission universelle qui lui était confiée. Matthieu suggère discrètement les mêmes déficiences.

- La plupart des réactions critiques actuelles portent sur l'identité de paye pour un travail différent et surtout sur la phrase: "ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux en ce qui est mien?". Au nom des évolutions "sociales" légitimes qui marquent notre époque, nous devons prévoir les réactions contemporaines lorsque ce verset est sorti de son contexte.

Il est donc utile de repérer les "faux-sens" qui marquent nombre d'esprits. Nous avons mentionné l'erreur élémentaire qui voudrait généraliser en voyant dans cet exemple une manière de payer les ouvriers. Si nous voulons des enseignements à ce sujet, ils ne manquent pas dans l'évangile, mais notre parabole n'a rien à voir avec cette question.

Le plus préoccupant, dans les objections, vient de la conception de Dieu dont elles témoignent. Nous avons là les séquelles du déisme passé. Dieu était présenté comme réglant toutes choses selon "sa" volonté, volonté mystérieuse qu'il ne nous appartient pas de comprendre, mais devant laquelle il faut nous incliner… Dieu-patron selon son bon plaisir à la manière de certains cas qui ont fait la une des actualités récentes. Nous sommes loin du sens de Dieu présenté par Jésus en continuité étroite avec le sens très humaniste que présentait le judaïsme.

Avant toute critique, il importe de savoir comment on comprend: "faire ce que je veux". Les versets précédents ont longuement développé cette volonté, telle que Jésus l'a exprimée et cherche à la traduire dans son Eglise. Il n'a pas été recommandé d'adopter un style religieux d'hommage à la divinité. Il a été surtout parlé des "petits" et de la manière d'assurer leur promotion par le partage et le service mutuel. La phrase suivante ne doit pas en être séparée: "comment se fait-il que ton œil soit méchant alors que je suis bon". La volonté du Maître de la vigne porte sur le ré-équilibrage des situations alors que les derniers sont victimes du fait que personne ne les a embauchés. Il est normal que les premiers reçoivent "ce qui est juste" mais ils n'ont pas à tirer privilège. Ils devraient se réjouir d'une bonté qui renforce la fraternité avec leurs compagnons de travail.

Il serait tentant de faire correspondre à cette parabole les évolutions actuelles vers plus d'humanisation dans le travail et une meilleure répartition des richesses. Dans les civilisations occidentales ces progrès ont bénéficié sans conteste de l'influence chrétienne Mais les analyses sont complexes et il est toujours dangereux d'entraîner l'évangile vers des terrains qui n'étaient pas ceux de ses auteurs. L'évangile suggère un essentiel, il revient aux chrétiens d'aujourd'hui d'en animer leur engagement en libre intelligence et pleine responsabilité.

Première piste possible : à l'encontre des erreurs d'interprétation "sociale"…

La parabole dite "des ouvriers de la dernière heure" n'aurait jamais du poser de problèmes en raison du sujet qui préoccupe l'évangéliste et concerne la vie des communautés chrétiennes. Or nous pouvons constater qu'une erreur de lecture en est souvent faite et l'oriente vers une perspective totalement différente. Certains voudraient y trouver un "code du travail" et beaucoup concentrent sur elle les nombreux a priori défavorables qu'ils conservent à l'encontre de la doctrine sociale de l'Eglise.

Nos contemporains sont devenus sensibles aux questions sociales et, en tant que chrétiens, nous ne pouvons que nous en réjouir. Les enseignements évangéliques qui éclairent ce sujet ne manquent pas et il est justifié d'y avoir recours car les documents "officiels" s'expriment souvent de façon abstraite. Il faut dire que l'histoire mouvementée des évolutions modernes dans le monde du travail n'a pas simplifié leur travail d'expression. Mais, si nous voulons sortir du flou passé, il importe de clarifier les bases sur lesquelles doit s'engager une discussion sérieuse.

Or, quelques points d'évidence, indépendants de toute adhésion de foi, situent cette parabole sur un tout autre plan que le plan économique.

1. Comme Matthieu le souligne d'emblée en recourant à l'expression: "le Royaume des cieux est semblable à"… il s'agit d'une parabole. Ce genre littéraire est peu employé aujourd'hui, mais sa composition et son "fonctionnement" chez les anciens ont fait l'objet de nombreuses études et sont faciles à comprendre.

L'auteur présente une histoire pour illustrer et expliciter une "idée". Dans une civilisation de type oral comme celle de Jésus et de la première communauté chrétienne, le procédé était avant tout pédagogique. Une histoire est plus facile à retenir qu'un résumé théorique. Il doit rester cependant évident qu'il s'agit d'une histoire, pour l'auteur comme pour l'auditeur. Elle ne peut ni ne cherche à tout dire.

Même s'ils sont empruntés à la vie courante, les éléments du récit sont mis au service de l'enseignement et contribuent à le préciser par le jeu de leur symbolisme. Celui-ci s'en dégage ainsi de façon explicite. D'ailleurs, dans la plupart des cas, il émerge déjà du contexte. Il est donc abusif de tirer d'une parabole un enseignement qui déborderait l'idée sous-jacente. En lisant les fables de La Fontaine personne ne cherche à se renseigner en zoologie. Dans le cas présent, l'enseignement n'a rien à voir avec la manière de payer des ouvriers en activité habituelle.

2. Au cours de sa vie publique, Jésus a exprimé sa pensée dans le cadre qui lui était contemporain, à savoir le cadre juif. Les exemples qui illustraient son enseignement, tout comme les modèles de pensée qui précisaient sa pensée ne pouvaient être que ceux de ses auditeurs de Palestine au début de notre ère. Or, un symbole tenait une grande place dans les écrits bibliques, celui de la vigne.

Pour en comprendre la portée, il est nécessaire de s'imprégner de la mentalité rurale. Israël l'avait sans doute emprunté aux religions environnantes où la vigne passait souvent pour un arbre sacré. "Peu de cultures dépendent autant que la vigne, à la fois du travail attentif et ingénieux de l'homme et du rythme des saisons. Elle nécessite des soins constants porteurs d'espérance sans pour autant exclure la générosité divine… Par ailleurs la vigne a quelque chose de mystérieux. Son bois est sans valeur, ses sarments sont stériles, elle ne vaut que par son fruit." (VTB)

L'Ancien Testament témoigne de l'application religieuse qui était faite de ce symbole depuis des siècles: Israël est la vigne de Dieu, sa propriété, son bien le plus précieux. Cette référence était unanime, bien que le comportement des ouvriers ait amené à nuancer le jugement des auteurs successifs. Les prophètes Osée et Amos parlent de sa fécondité, témoignage de son élection aux yeux des nations. Isaïe est plus réservé. Dieu a tout fait pour sa vigne, mais au lieu du fruit de justice qu'il attendait, elle ne lui a donné que du raisin acide. Aussi la vigne sera livrée aux dévastateurs. Il en est de même de Jérémie et d'Ézéchiel qui soulignent sa stérilité. Au temps de Jésus, tout naturellement le symbole était repris par les espérances de restauration pour désigner l'Israël fidèle.

Parler de la vigne suggérait quasi automatiquement dans les esprits l'histoire d'Israël. Celle-ci avait été des plus mouvementées. La nation avait bénéficié du relais de plusieurs générations qui l'avaient sauvée face aux invasions et aux pressions extérieures. D'où la présentation en envois successifs. En chaque étape, la foi juive voyait l'engagement de Dieu en faveur de son peuple. "Dieu était sorti du ciel depuis les origines et avait embauché Abraham, Moïse, David et bien d'autres comme ouvriers pour sa vigne".

Il est loyal d'ajouter que leur engagement n'avait pas été sans mérite. Matthieu le reconnaît en mentionnant la "lourdeur du jour et de la chaleur"… Cependant il n'oublie pas le glissement important qu'opère le Nouveau Testament lorsqu'il évoque le symbolisme de la vigne à propos d'Israël. Dieu reste bien le propriétaire de la vigne mais Israël n'était qu'une première étape de l'ensemble du projet divin.

3. Nous percevons ainsi l'idée sous-jacente à cette parabole. Elle n'a d'ailleurs rien d'original car elle constitue un des fils conducteurs du premier évangile. La dernière étape du travail dans la vigne nous conduit au temps de l'Eglise, à la "onzième heure". Elle est marquée de "continuité et de rupture" avec le passé, ce qui n'est pas sans compliquer, au temps de Matthieu, la délicate réalisation de l'unité fraternelle entre chrétiens. A ce moment, comme le confirment les Actes des apôtres, il s'agit de l'unité entre juifs et païens. Mais selon son habitude, l'évangéliste pressent cette difficulté comme universelle.

Lorsque les communautés chrétiennes s'ouvrirent à l'extérieur du groupe initial des disciples "historiques", il est facile d'imaginer la diversité qui les marquait. Comme tous les juifs, les premiers convertis bénéficiaient d'une formation assez évoluée au plan moral comme au plan religieux. Malgré les ruptures qu'avait introduites le témoignage de Jésus, ils héritaient de multiples valeurs religieuses et morales propres à leur peuple. L'alliance se trouvait confirmée et les promesses "accomplies" dans l'église dont ils avaient été les premiers ouvriers.

Il n'en était pas de même pour les païens. Sans doute avaient-ils été séduits par l'esprit d'ouverture des chrétiens, mais ils restaient encore bien "petits" face à cet idéal. Les cultes qu'ils abandonnaient comportaient moins d'exigences et leur climat était imprégné d'une ambiance superstitieuse souvent fort éloignée de la pensée chrétienne. Certes, de gros efforts d'adaptation avaient facilité leur intégration "théorique". Entre les deux "partages des pains", l'évangéliste a rappelé les étapes de l'évolution qui avaient permis de les admettre progressivement "à part entière", mais il pense utile de revenir sur un état d'esprit encore menaçant. Effectivement, les juifs devenus chrétiens pouvaient s'arroger un droit d'aînesse bien encombrant.

4. C'est donc le clivage juifs-païens, sous la forme qu'il présentait à cette époque, qui commande la composition et le vocabulaire de la parabole. Nous savons qu'il a été résolu par la suite mais il est typique de bien des conduites ultérieures. La diversité est une richesse pour toute communauté, mais les chrétiens auront toujours à "construire" leur unité en dominant les "réactions naturelles" que les uns et les autres peuvent ressentir au titre des différences concernant l'efficacité, la moralité ou l'importance sociale. Le dialogue final invite à cette actualisation…

Conclusion

Au delà de la libre discussion qui se doit d'aborder la "vérité" de cette parabole avec nos contemporains, il peut être utile de sentir les déficiences que révèlent les confusions habituelles. Elles sont très révélatrices.

- Il est toujours possible de rappeler la permanence des réactions d'égoïsme qui contaminent les sociétés humaines. C'est là un sujet inépuisable mais il risque de se diluer en regrets ou souhaits sur lesquels nous avons peu de prise.

- La méconnaissance des évangiles et de leur genre littéraire ressort nettement. Il est facile de mettre en évidence les faux-sens qui en résultent dans le cas présent et d'inviter à dépasser le moralisme habituel des commentaires.

- Il est également facile de dénoncer la conception de Dieu qui est remise en question. Beaucoup butent sur la phrase: "ne suis-je pas libre de faire ce que je veux de ce qui est mien". Le prétendu scandale dépend du sens que l'on donne au mot "volonté de Dieu". La plupart de nos contemporains en sont restés au déisme passé. Ils conçoivent Dieu comme réglant toutes choses selon "sa" volonté, volonté mystérieuse qu'il ne nous appartient pas de comprendre, mais devant laquelle il faut nous incliner… Dieu-patron selon son bon plaisir à la manière de certains cas qui ont fait la une des actualités récentes.

Face à ce dieu-là, le scandale est normal, mais nous sommes loin du sens de Dieu présenté par Jésus en continuité étroite avec le sens très humaniste que présentait le judaïsme. Dans les versets précédents, Matthieu a longuement développé une autre conception de cette volonté, telle que Jésus l'a exprimée et cherche à la traduire dans son Eglise. Il a été surtout parlé des "petits" et de la manière d'assurer leur promotion par le partage et le service mutuel. La volonté du Maître de la vigne porte donc sur le ré-équilibrage des situations et suscite la mission chrétienne.

- Ceci permet de comprendre pourquoi la parabole n'entre pas dans le détail du "talent" qui est remis à chacun des ouvriers. Il nous faut remarquer que le talent est actuel et n'a que peu à voir avec une compensation céleste égalitaire. Chaque génération chrétienne est constituée en intendant chargé de faire face à des conditions changeantes. L'universalité évangélique n'a rien d'un cadre rigide, elle est actualisation concrète.

Deuxième piste possible : il n'est pas toujours facile d'être les derniers

La parabole dite "des ouvriers de la dernière heure" a suscité de nombreux commentaires. Il est relativement facile de les regrouper selon les deux thèmes qui retiennent majoritairement leur attention: la générosité du Maître et les critiques des premiers ouvriers. On s'aperçoit alors qu'un troisième thème est rarement abordé, à savoir le travail des derniers ouvriers. Il n'est pas question de diminuer l'attitude profondément humaine de Celui qui embauche et se soucie des personnes au delà de leur productivité. Il s'agit de la rééquilibrer en toute lucidité.

1er point: le sujet précis qu'aborde la parabole…

Cette parabole a été victime d'une mauvaise lecture. Les perspectives "sociales" ne manquent pas dans l'évangile et il est légitime de chercher à nous éclairer des enseignements que Jésus a consacrés à ces questions. Mais ce n'est pas le sujet sur lequel ce texte invite à réfléchir.

L'évangéliste procède en trois temps. Il cherche d'abord à résoudre une difficulté bien précise concernant sa communauté, à savoir la tension entre juifs convertis et païens devenus chrétiens. Il perçoit cette tension comme une difficulté permanente liée à l'universalité du message et de la mission. Il est ainsi amené à esquisser la grande aventure du salut des hommes en double perspective d'un engagement conjoint de Dieu et des ouvriers qu'il embauche.

1. La difficulté "historique" que Matthieu perçoit est facile à concevoir et trouve confirmation dans les Actes des Apôtres. La vie de la première communauté chrétienne n'a pas été une possession tranquille au lendemain de la résurrection de Jésus. Spontanément nous pensons aux questions "visibles" qui se sont posées: réorganisation du groupe, rassemblement des souvenirs, prise de conscience de la mission et premier engagement à Jérusalem. Mais d'autres bouleversements affectèrent plus profondément les esprits et les jugements. Le mûrissement progressif du témoignage de Jésus amenait le passage d'une foi juive à la foi chrétienne.

Nous avons du mal à mesurer ces mutations, mais nous ne pouvons comprendre les perturbations de cette époque sans référence aux soucis qu'elles posaient aux responsables. Et il est compréhensible qu'elles se manifestèrent principalement à la deuxième génération, celle à laquelle s'adressent les évangélistes.

Certes, les disciples directs de Jésus avaient baigné dans un contexte juif. Pourtant l'influence permanente de leur Maître avait décanté peu à peu cette influence. Ils avaient été amenés à dépasser nombre de pesanteurs passées et s'étaient trouvés orientés vers l'universalité. A l'évidence leur groupe correspondait à une nouvelle embauche mais, dans leur esprit; le "passage" était amorti. Ils harmonisaient de nouvelles références typiquement chrétiennes avec les quelques références juives qu'ils conservaient.

Lorsque les communautés s'ouvrirent à l'extérieur du groupe initial, inévitablement, apparut une diversité plus profonde entre juifs et païens. La foi en Jésus ne supprimait pas des tonalités différentes aux plans culturel, moral ou même religieux. Les juifs convertis avaient bénéficié d'une formation assez évoluée nourrie des valeurs propres à leur peuple. Il n'en était pas de même pour les païens. Sans doute ceux-ci avaient-ils été séduits par l'esprit d'ouverture des chrétiens, mais ils restaient encore bien "petits" face à cet idéal. Les cultes qu'ils abandonnaient comportaient moins d'exigences et leur climat était imprégné d'une ambiance superstitieuse souvent très éloignée de la pensée chrétienne.

Certes, de gros efforts d'adaptation avaient facilité leur intégration. Il était cependant inévitable que n'apparaissent les défauts habituels à toute société humaine. Effectivement, les juifs devenus chrétiens pouvaient s'arroger un droit d'aînesse bien encombrant. Matthieu pense donc utile de revenir sur un état d'esprit encore menaçant. Il s'agissait pour les juifs convertis d'admettre "à part entière" ces nouveaux frères.

2. Nous avons appris à connaître Matthieu. Nous connaissons les deux constantes qui font la valeur de son œuvre. Sans doute en raison de sa formation première, il est sensible à la continuité de l'histoire sans sous estimer les ruptures qui s'imposent. Par ailleurs, avec beaucoup de psychologie, il soupçonne l'universalité de certaines questions.

La parabole ne se réduit donc pas à la discussion finale. Elle se déroule sur une toile de fond qui justifie celle-ci. En recourant aux symbolismes familiers à la pensée juive, l'évangéliste invite à relire la grande aventure du salut des hommes. Ce modèle de pensée lui paraît naturellement propice à une double réflexion, l'une concerne le "Maître de la vigne" et la constance de son engagement… l'autre concerne les ouvriers qui se trouvent associés à sa réalisation.

Pour tout connaisseur des Ecritures le mot "vigne" suggère le rapport de Dieu à l'histoire des hommes. Les auteurs bibliques l'avaient sans doute emprunté aux civilisations environnantes, imprégnées de culture rurale et impressionnées par les conditions de croissance propres à cette plante. "Peu de cultures dépendent autant que la vigne, à la fois du travail attentif et ingénieux de l'homme et du rythme des saisons. Elle nécessite des soins constants porteurs d'espérance sans pour autant exclure la générosité divine… Par ailleurs la vigne a quelque chose de mystérieux. Son bois est sans valeur, ses sarments sont stériles, elle ne vaut que par son fruit." (VTB)

Partant de ces particularités, le symbolisme de la vigne s'était chargé d'un potentiel religieux et historique très fort. En Ancien Testament, l'application est évidente: Israël est la vigne de Yahvé, sa propriété, son bien le plus précieux. Or l'histoire d'Israël avait été des plus mouvementées, cette petite nation avait bénéficié du relais de plusieurs générations qui l'avaient sauvée des invasions et des pressions extérieures. D'où une présentation coutumière de cette histoire en interventions successives du "Maître de la vigne", "Dieu était sorti de son ciel et s'était engagé en faveur de son peuple". Cependant, exception faite des ancêtres prestigieux, la présentation des ouvriers était plutôt collective.

3. Le Nouveau Testament opère un glissement important dans l'application "historique" du symbolisme de la vigne et cette parabole en témoigne. Dieu reste bien le propriétaire de la vigne mais la vigne recouvre l'ensemble d'un projet dont Israël n'était qu'une première étape. Celle-ci n'était pas sans mérite comme le souligne la mention de la "lourdeur du jour et de la chaleur", Cependant, l'engagement des chrétiens ouvre une nouvelle période Le temps de l'Eglise commence et se présente en embauche de la "onzième heure".

2ème point: de qui sommes-nous héritiers?… des premiers grâce aux derniers

Aujourd'hui, nous sommes surtout sensibles à l'originalité de la période chrétienne et nous jugeons facilement déplacées les prétentions qui s'expriment lors de la rétribution journalière. Théoriquement, nous admettons que le temps de l'Eglise se situe en continuité et rupture avec le mûrissement de la pensée juive antérieure mais le travail des ouvriers de la première heure nous paraît appartenir désormais à l'histoire passée.

Or il est intéressant de poursuivre sur la lancée de Matthieu et de creuser les leçons qu'il tire du relais entre les deux étapes. En lecture rapide, nous risquerions de ne pas entrer dans le détail du travail des ouvriers embauchés, particulièrement du travail des derniers. A la réflexion, quelques faits sont pourtant évidents.

1. Matthieu ne pouvait connaître le cours que prendraient ensuite les événements. Nous pouvons être étonnés de le voir situer le relais des chrétiens à la onzième heure. L'évangéliste partageait sans doute avec sa génération l'espoir d'un retour prochain du Seigneur. Pour être fidèle à la chronologie "historique" (selon notre référence à l'an 2000) il faudrait situer actuellement le relais juifs-chrétiens en milieu de matinée. Fort justement, nous ne nous arrêtons pas à cette "anomalie". Nous percevons bien que la réflexion de l'évangéliste se voulait modeste et se gardait de toute prédiction en ce qui concernait les dates…

2. Bien entendu, le témoignage de Jésus reste le fondement de notre foi. Mais comment le connaissons-nous? Notre reconnaissance ne faiblit pas à l'égard des apôtres et autres contemporains qui osèrent croire en lui et l'accueillir. Nous leur savons gré de la manière vivante et précise dont ils surent enregistrer ses actions comme ses enseignements. Sur le moment, ils étaient pourtant loin de tout comprendre et leur adhésion allait à contre-courant de la mentalité ambiante. Ils furent les premiers et ils le resteront à jamais. Nous vivons de la densité de leurs souvenirs tout autant du fait qu'ils payèrent de leur vie l'authenticité de leur perception.

Pourtant, ces souvenirs ne nous sont pas parvenus directement. Les études actuelles nous permettent d'affirmer que ce sont de nouveaux ouvriers qui se sont estimés embauchés pour un nouveau travail. Ils auraient pu se contenter d'être de simples copistes secrétaires. Au nom même de ce qu'ils avaient reçu des premiers, ils se sont sentis responsables d'un nouveau relais, déjà amorcé. L'universalité de la mission appelait à un approfondissement de la foi en vue de nourrir de nouvelles civilisations. A leurs yeux il était possible de "tirer du nouveau d'un trésor qui apparaissait déjà ancien".

Ainsi en a-t-il été tout au long de l'histoire de l'Eglise… De nouvelles embauches se sont poursuivies, répondant à la mission universelle exprimée par Jésus mais répondant également aux mutations engendrées par les fluctuations de l'histoire. Nous pouvons noter qu'à chaque relais les préoccupations de Matthieu deviennent d'actualité et font de cette parabole une parabole audacieuse sans cesser d'être une parabole lucide.

3ème point : à l'exemple des premiers "derniers", le travail des derniers "derniers"…

C'est un lieu commun d'estimer que nous sommes aujourd'hui à l'heure d'un relais qui affecte la vie et la pensée de l'Eglise comme elle affecte la vie et la pensée du monde entier. Nous n'avons donc pas à nous étonner des remous que provoque ce passage. Ils ont été de tous les temps et l'évangile lui-même nous témoigne à maintes reprises du complexe de stagnation qu'on auréole du nom de tradition.

Il est donc plus que jamais nécessaire de transposer ce qui a permis à l'histoire du salut de poursuivre sa course. A toute époque, il convient de "tenir" ensemble les deux points essentiels de cette parabole. En Jésus, Dieu est bien le propriétaire de sa vigne, mais, pour que celle-ci survive et porte ses fruits, il est fait appel à l'activité concrète des chrétiens. Chacun d'entre eux se trouve donc "en premier" du fait de son engagement et "en dernier" du fait de l'orientation qu'il doit donner à cet engagement.

La réussite de ceux qui nous ont précédés nous permet de préciser les exigences qui en résultent au titre de l'intelligence qui doit précéder et éclairer le "temps d'embauche".

1. Bien entendu, la foi personnelle en Jésus est prioritaire et tout missionnaire est invité à s'enrichir des valeurs qu'il puise dans une référence permanente au témoignage et à la résurrection de Jésus.

2. L'embauche crée cependant un surcroît de réflexion en deux directions. La mission invite à bien percevoir le milieu au sein duquel nous sommes amenés à travailler. Et, en réciproque, cette perception nous invite à un nouvel approfondissement. Le Royaume de Dieu ne se présente pas en prototype qui imposerait ses formes et ses modèles de pensée. Depuis l'incarnation de Jésus, il se veut service authentique des hommes. Ses lignes de force en sont variées et multiples sans rupture avec sa source et c'est là son originalité comme sa richesse.

3. Pour un engagement efficace, il convient ensuite d'intégrer les conclusions provisoires de ces deux analyses. Elles affectent naturellement "les formes" concernant l'organisation et les rites. Chaque époque vit de particularités dont beaucoup sont admissibles en liberté chrétienne et il est pastoral de les assimiler. Mais ces conclusions exigent également des évolutions en "pensée". Du fait de son ancienneté, le lien entre le message chrétien et ses modèles d'expression est souvent surestimé. Les conséquences pour sa réception par de nouvelles générations sont loin d'être négligeables.

4. Comme le précise Matthieu à propos des serviteurs de l'évangile, le travail des derniers en fait des serviteurs à part entière, serviteurs indispensables même si leur travail est nécessairement provisoire. Le cours du temps valorise les derniers en soulignant la valeur "première" du renouveau qu'ils apportent, mais il le relativise en embauchant de nouveaux derniers au service d'une même vigne.

Mise à jour le Samedi, 20 Septembre 2014 09:27
 
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