Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 24ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 24ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

Actualité : le pardon

Evangile

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste possible de réflexion: une vie de communauté à l'image d'une vie de famille

Actualité

En entendant la parabole du serviteur impitoyable, nous nous retrouvons en terrain connu. La clarté de sa présentation nous facilite son décryptage. Le contraste des chiffres parle de lui-même. Tout ce qu'il y a à dire sur le thème qu'elle aborde semble être concentré dans cet exemple et notre expérience personnelle en matière de pardon détermine un intérêt de réflexion très concrète.

Evangile

Evangile selon saint Mathieu 18/21-35

La vie communautaire du Royaume - exposé en enseignement oral - pardon mutuel 

Venant auprès de Jésus, Pierre lui dit: " Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il envers moi et lui pardonnerai-je? Jusqu'à sept fois? "

Jésus lui dit : "Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept.

En raison de ceci, le Royaume des cieux a été assimilé à

1er temps:

un homme-roi qui voulut régler son compte avec ses serviteurs. Or, comme il commençait à le régler, un débiteur de dix-mille talents (soixante millions de deniers) fut amené auprès de lui.

Comme il n'avait pas pour remettre, le Seigneur ordonna qu'il soit vendu, et sa femme, et ses enfants, et tout ce qu'il avait et que la dette soit remise.

Tombant donc, le serviteur se prosternait devant lui, en disant: "Sois patient envers moi et je te remettrai tout."

Emu aux entrailles, le Seigneur de ce serviteur le délia et lui laissa la créance.

2ème temps:

Or, en sortant, ce serviteur-là trouva un de ses compagnons qui lui devait cent deniers.

Il se jeta sur lui pour l'étrangler, en disant " Rembourse ta dette !

Tombant donc, son compagnon le suppliait en disant "Sois patient envers moi et je te remettrai tout."

Or il ne voulait pas mais s'éloignant, il le jeta en prison jusqu'à ce qu'il remette ce qui était dû.

3ème temps:

Voyant donc ce qui était arrivé, ses compagnons s'attristèrent fortement et, venant, ils expliquèrent à leur Seigneur tout ce qui était arrivé.

Alors, l'appelant auprès de lui, son Seigneur lui dit:

"Serviteur méchant, toute cette dette-là, je te l'ai pardonnée puisque tu m'as supplié. Ne fallait-il pas que, toi aussi, tu prennes pitié de ton compagnon, comme moi aussi, j'ai pris pitié de toi?"

Et s'irritant, son Seigneur le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il remette tout ce qui était dû.

Ainsi aussi mon Père céleste vous fera-t-il, si vous ne pardonnez chacun à son frère, du fond de vos cœurs.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* L'évangéliste poursuit le regroupement de recommandations concernant la vie interne de la communauté. Après le service des petits et la réprimande fraternelle, il le conclut en abordant le pardon mutuel entre frères chrétiens.

Cette parabole est propre à Matthieu. Dans les chapitres précédents, il a abordé le thème du pardon abordé en optique générale. Il l'a fait en recourant à des nuances de vocabulaire qui ne sont pas faciles à rendre: "pardon" et "miséricorde".

Le terme ici employé correspond à l'idée de "laisser les dettes" autrement dit les "remettre". Il se retrouve dans le Notre Père (6/12): "laisse-nous nos dettes comme nous aussi, nous avons laissé à nos débiteurs" et dans son commentaire immédiat (6/14) : "si vous laissez aux hommes leurs manquements, à vous aussi votre Père laissera; si vous ne laissez pas aux hommes leurs manquements; votre Père non plus ne laissera pas vos manquements."

L'idée de "miséricorde" est rendue par un mot différent. "Heureux ceux qui ont pitié parce que, eux, ils seront pris en pitié" (5/7). Il se retrouve dans la dernière réflexion du maître: "Ne fallait-il pas que, toi aussi, tu prennes pitié de ton compagnon".

* Le sens de la parabole est très clair, le contraste entre les deux attitudes ressort sans contestation possible. Les débats entre exégètes porte sur les "correspondances" précises qui pourraient être trouvées avec l'environnement de ce temps. L'hypothèse la plus vraisemblable reste une "construction d'enseignement" amplifiant le contraste entre deux attitudes. D'ailleurs, cette "méthode" correspond parfaitement au genre littéraire parabolique.

Joachim Jérémias, dans son livre sur "les paraboles de Jésus", fait un bon inventaire de ces points sensibles.

- La somme de "dix mille talents" est impossible matériellement, elle équivaudrait à 260 tonnes d'or. Ces deux éléments représentent des grandeurs extrêmes: 10. 000 est le plus gros chiffre que l'on utilisait à l'époque et le talent était le plus fort étalon or connu dans le Proche-Orient. A la rigueur, il pourrait s'agir d'un haut fonctionnaire, chargé de percevoir les impôts d'une province. Nous savons qu'à cette époque, ceux-ci étaient tenus pour responsables des recettes. Mais on voit mal comment il pourrait éteindre une telle dette, le prix d'un esclave variait de 500 à 2.000 deniers!

- le denier correspond au salaire d'une journée pour un travailleur agricole.

- Cette parabole s'inspire des mœurs païennes plus que des mœurs juives, car, en droit juif, la vente de la femme et des enfants était strictement interdite. Les tortures pénales étaient tolérées dans les cas extrêmes, elles étaient surtout destinées à découvrir où l'argent était caché.

La conclusion de la parabole est formulée de façon différente des autres paraboles d'exclusion. L'intéressé est "livré aux bourreaux". Habituellement, le délinquant est "jeté dehors, vers la ténèbre extérieure, là sera le pleur et le grincement de dents"-

* Dans leur enseignement les rabbins recommandaient également le pardon mutuel, mais ils limitaient cette démarche à quatre cas au maximum.

Les chiffres évoqués au premier verset peuvent être rapprochés en inversion du passage de la Genèse se rapportant à Lamech (4/24): "Caïn sera vengé sept fois et Lamech soixante-dix-sept fois".

* Il est possible de limiter cette parabole à l'application du pardon dans le cadre de la communauté. Les contrastes porteraient alors sur l'importance de la cohésion entre chrétiens pour un meilleur témoignage. Il est possible d'aller plus loin qu'un simple doublet et de percevoir l'état d'esprit original qui doit animer toute communauté. C'est ce commentaire que nous proposons.

Piste possible de réflexion: une vie de communauté à l'image d'une vie de famille

1er point : l'enseignement spontané concernant le pardon mutuel

= Nous sommes sensibles au fait que Jésus aborde une réalité à laquelle nous sommes constamment affrontés, autour de nous et en nous. Nous en avons chaque jour de multiples exemples et nous ne pouvons que déplorer des conséquences négatives évidentes.

Même si le cas exposé est poussé à l'extrême, nous constatons combien la vengeance est tenace chez les hommes. Nos sociétés restent marquées par la loi de la jungle et il n'est pas facile de convaincre des méfaits de la loi du seul profit. Un aveuglement collectif étouffe les analyses mondiales lorsqu'elles mettent à jour certaines inégalités.

Si nous sommes sincères avec nous-mêmes nous sommes également les premiers à mesurer la difficulté. La violence cache souvent nombre de souffrances, de frustrations. L'inconscient n'est jamais "chimiquement pur" de souvenirs négatifs concernant nos rapports aux autres. La mémoire et l'imaginaire se conjuguent facilement au détriment de l'oubli ou de la relativité des comportements humains.

= En tant que chrétiens, nous sommes très sensibles au progrès que Jésus a contribué à promouvoir en matière de pardon. Mais l'Ancien Testament  témoigne des évolutions que la foi juive imprima à son peuple au cours des derniers siècles avant notre ère. Même si la loi du talion nous choque dans sa formulation: "œil pour œil, dent pour dent", elle visait à limiter la réciprocité que suggère la vengeance. Les prophètes affinèrent cette réflexion, tel Jérémie remettant sa cause dans les mains de Dieu. A leur suite, les Sages contribuèrent à lier le pardon du prochain à la rémission des péchés de la part de Dieu. Leurs exhortations ont les mêmes accents que notre parabole: "Pense à l'alliance du Très-Haut et oublie l'erreur de son prochain".

= En tant que chrétiens, un enseignement courant nous a familiarisés avec la demande de pardon vis-à-vis de Dieu. Même si parfois nous la récitons machinalement, la demande du Notre Père fait le lien avec le pardon mutuel. Il est possible d'admettre parfois l'influence de l'éducation, le rythme des habitudes et donc le risque d'hypocrisie propre à tous les actes humains, mais les milieux chrétiens contemporains portent témoignage d'une volonté explicite de concorde et de regret pour certains comportements passés.

= Pour toutes ces raisons, nous risquons de passer rapidement sur cette parabole. Or il est évident que l'évangéliste en a soigné la présentation. Auparavant, dans le cadre du Sermon sur la montagne il avait abordé le thème du pardon en optique générale. Il en avait même fait une béatitude. "Heureux ceux qui ont pitié parce que, eux, ils seront pris en pitié" (5/7). L'enseignement sur la prière l'avait intégrée définitivement au Notre Père : "laisse-nous nos dettes comme nous aussi, nous avons laissé à nos débiteurs". Son importance avait même été reprise en commentaire: "si vous laissez aux hommes leurs manquements, à vous aussi votre Père laissera; si vous ne laissez pas aux hommes leurs manquements; votre Père non plus ne laissera pas vos manquements."

Il est toujours possible de penser à un doublet et à comprendre son importance lorsqu'il s'agit des recommandations concernant des "frères" qui partagent la même foi. Il n'est cependant pas interdit de noter l'intérêt psychologique qui ressort d'une attention au texte.

2ème point: dette et péché…

Les traductions "écrasent" souvent les nuances de vocabulaire. Il ne s'agit pas d'ergoter sur les mots, mais de prendre en compte la sagesse des anciens. Le grec recourt à deux mots différents pour "remettre les dettes" et "exercer la miséricorde". Or, le plus souvent, lorsqu'il s'agit de la culpabilité vis-à-vis de Dieu les commentaires cèdent au penchant "religieux" qui, à travers les siècles, colporte un sens nettement pessimiste en conception de la nature humaine.

Il est relativement facile de percevoir la distinction que fait l'évangéliste entre dette et péché. Il n'est absolument pas précisé que l'impossibilité à rembourser les 10.000 talents soit à considérer comme un péché. Les raisons de ce déficit ne sont pas précisées et il est un peu rapide de l'attribuer à une mauvaise gestion. D'ailleurs, le serviteur ne demande pas pardon au sens d'une absolution de sa conduite. Bien que la chose paraisse impossible, il demande patience et son maître lui "efface" sa créance. Le sentiment du maître est celui de la pitié: il est "pris aux entrailles" face à une situation que les lois humaines habituelles rendaient désespérées.

Le péché intervient ensuite. La réaction du serviteur n'est pas péché en elle-même car il est en droit de demander justice. Elle est péché en raison de sa tournure d'esprit, Pas plus que dans le cas initial, il nous est dit qu'il y a eu délit intentionnel de la part de son compagnon. C'est l'intéressé qui ajoute cette note et cède à une réaction mesquine en refusant d'entendre toute explication.

Il nous faut donc équilibrer dette et péché. La dette est "inévitable" en raison de multiples circonstances dont beaucoup nous échappent. Par elle-même, elle n'implique pas une évocation de culpabilité. Bien entendu, la reconnaissance va de soi. C'est elle qu'il importe de cultiver pour en étendre le champ de rayonnement. Or, en sa deuxième réaction, le premier serviteur manifeste que cette flamme s'est éteinte rapidement. Malheureusement il en est souvent ainsi.

3ème point : à la lumière de notre histoire humaine…

En insistant sur le "pardon infini" que Dieu nous accorde ou nous accordera, les commentaires ont fini par creuser un fossé infranchissable entre le comportement de Dieu et le comportement des hommes. Les disproportions évidentes de la parabole se présentent alors comme un terrain favorable aux multiples exhortations à la pénitence.

Or l'évolution de nos connaissances facilite les rapprochements de la parabole avec un secteur non négligeable de notre activité humaine, à savoir celui de la création. Déjà au plan naturel, nous vivons entre nous le premier temps de la parabole. Chacun est redevable à ses parents des 15.000 gênes qui ont permis l'éclosion de sa vie personnelle. Et que dire des multiples initiatives qui ont permis notre survie, notre croissance, l'éveil de notre conscience? Combien d'instants passés à notre chevet, combien de marques d'affection en vue de créer une ambiance humaine favorable?… Nous sommes surpris des chiffres de la parabole… mais nous pourrions facilement atteindre des sommes semblables si nous comptabilisons ce qui nous a été apporté avant même que nous en percevions la valeur.

A juste raison, nous dénonçons des réactions d'ingratitude à ce sujet. Mais, majoritairement, lorsque progresse notre réflexion personnelle, l'affection et la reconnaissance dominent nos souvenirs et commandent de façon globale nos propres réactions. Ce n'est pas sans raison que l'appellation de "frères" nous sert souvent de référence et que nombre de divergences entre les hommes nous paraissent stupides après-coup.

Le seul malheur, c'est que l'intelligence arrive souvent "après" des réactions qui semblent faire fi de ce passé. L'évangéliste n'a pas tort de nous proposer une réflexion antérieure "à froid". C'est elle qui a souvent manqué aux grandes querelles qui ont endeuillé le passé et manquera encore longtemps à toute société humaine.

4ème point : la communauté comme lieu de création…

Il nous rappelle d'abord que la perspective d'un jugement final ne doit pas être le moteur premier de nos comportements. Il nous faut partir de l'abondance des "talents passés"… ils nous aident à prendre conscience des "talents présents" tout en nous rappelant que ces derniers sont remis à notre responsabilité… il nous revient de poursuivre sur leur lancée ou de déraper sous la pression des pesanteurs humaines …

En effet, ils sont nombreux les "talents" qui appartiennent "au passé" en action conjuguée de l'initiative de frères chrétiens et de l'action de l'Esprit… que ce soient nos frères évangélistes désireux de répondre à l'attente de communautés limitées et nourrissant bien au-delà la foi de milliards de fidèles… que ce soit Gutenberg ouvrant à une dimension universelle la diffusion ultérieure des écrits bibliques… que ce soit la longue chaîne de penseurs, de prédicateurs, de témoins discrets qui ont "fait vivre" le témoignage de Jésus jusqu'à nous…

Nous leur sommes redevables des "talents" qui appartiennent au "présent". A ce stade, la situation est plus délicate, la vie actuelle en Eglise n'est pas protégée miraculeusement des contingences ordinaires et des comportements ambiants. Mais mémoire et intelligence sont à la portée de chacun. Mémoire de ce qui nous fait vivre en chrétiens malgré l'incroyance ambiante… intelligence des évolutions qu'il nous faut assumer pour que s'exprime la vitalité la foi chrétienne.

Nous retrouvons la conception du mouvement de l'histoire qui fait la richesse concrète de la pensée juive et que Matthieu insuffle au long de son œuvre. Le péché n'est pas une erreur de parcours, c'est un handicap de mission, une source de dé-création.

Le pardon participe à la création à un double niveau. D'une part nous poursuivons un mouvement de vie dont les valeurs positives nous ont créées avant même qu'elles soient proposées à notre jugement et à notre liberté. En nous "accrochant à elles", nous témoignons de leur persistance et de leur dynamisme. D'autre part, nous aidons nos frères à se recréer. Comme nous, ils ont parfois du mal à assumer le fait d'être ce qu'ils sont. Nous en souffrons mais le Père céleste en souffre encore davantage, lui qui mesure en toute lucidité le gâchis de certaines situations.

La communauté chrétienne reste le lieu privilégié de cette double création. Dimanche dernier, nous mesurions la prudence de l'évangéliste lorsqu'il prévenait les condamnations prématurées en parlant d'échanges entre chrétiens. Aujourd'hui, nous pouvons mesurer son audace tranquille. Il a le don de mettre en relief les contradictions habituelles de notre monde, mais il a également le don d'évoquer le travail psychologique qui nous aide à prendre un peu de hauteur.

 
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