Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 22ème dimanche du temps ordinaire

Année A : 22ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

Actualité

Evangile : Matthieu 16/21-27

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : les différentes logiques concernant la mort/résurrection du Christ

Actualité

Au cours des siècles, les mêmes pierres d’achoppement concernant le mystère de Jésus, sa mort et sa résurrection. En voici une  synthèse,  pour plus de discernement.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 16/21-27

Les lois de croissance du Royaume - les renouvellements qui s'imposent à la lumière de la parabole du filet - fragilité des conceptions messianiques

Première annonce de la passion-résurrection

Dès lors, Jésus (Christ) commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait s'éloigner vers Jérusalem et souffrir beaucoup de la part des anciens et grands prêtres et scribes et être tué, et le troisième jour se réveiller.

Réaction de Pierre et réprimande personnelle

Le prenant auprès de lui, Pierre commença à le rabrouer, en disant: " Dieu t'en préserve, Seigneur, ceci ne sera pas pour toi.

Or, se retournant, il dit à Pierre: "Pars derrière moi - Satan, tu m'es scandale - parce que tu as la visée non des choses de Dieu mais des choses des hommes".

Le même renouvellement de pensée s'impose à tout disciple

Alors, Jésus dit à ses disciples :

"Si quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il se renie lui-même, qu'il soulève sa croix et qu'il me suive.

= Car celui qui voudra sauver sa vie (son âme), la perdra, et celui qui perdra sa vie (son âme) à cause de moi, la trouvera.

= Car en quoi un homme sera-t-il aidé s'il gagne le monde entier, et s'il ruine sa vie (son âme)? Ou que donnera un homme en échange de sa vie (son âme) ?

= Car le Fils de l'homme va venir dans la gloire de son Père avec ses anges; et alors il remettra à chacun selon son agir. "

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Ce passage constitue la deuxième partie du regroupement de textes concernant la tentation des fausses conceptions messianiques. Cette mise en garde prend place dans l'ensemble qui souligne les renouvellements nécessaires pour la bonne croissance du Royaume en un temps et en un lieu. L'idée développée par les paraboles du filet et du tri après la pêche domine la présentation.

* En première partie, Matthieu a présenté dans la bouche de Pierre une profession de foi "théorique" et, en réponse, Jésus a souligné quelques points de l'engagement apostolique de l'apôtre. Il est indispensable de les avoir en mémoire car, dans cette deuxième partie, Matthieu fait correspondre les points qu'il met en opposition: Nous retrouvons la méthode littéraire habituelle des contrastes.

L'opposition porte moins sur le vocabulaire lui-même que sur le sens qui est lui est donné. Il est donc intéressant de suivre les trois pistes que déterminait la réponse de Pierre et de repérer les ambiguïtés que l'évangéliste met à jour.

"Toi, tu es le Christ, le Messie"… oui mais Jésus, en tant que Christ, dénonce toute vision triomphaliste et annonce le "passage" plus dramatique qui débouchera sur la résurrection. Le "style" dont parle Jésus n'est donc pas exactement à l'unisson du "style" qu'imaginait Pierre… conclusion: "Ceci ne sera pas pour toi"…

"Tu es le fils de Dieu"… oui mais, raisonnablement, il doit s'ensuivre qu'un Père protège son fils et le dispense d'une épreuve aussi tragique. Ce n'est pas ce qui vient d'être exposé… conclusion: "Dieu t'en préserve"…

"Dieu est le vivant", c'est-à-dire celui qui anime l'histoire… oui mais, l'annonce évoque la mort. Quant à la résurrection, selon les idées du temps elle évoque une sortie de l'histoire… conclusion: Jésus étant "Seigneur", l'évocation d'une mort-résurrection est absurde.

Le même rythme d'opposition se retrouve dans ce qui pouvait être pris comme qualités de Pierre.

a) " Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, parce que chair et sang ne te l'ont pas révélé, mais mon Père qui est dans les cieux"… a') " tu as la visée non des choses de Dieu mais des choses des hommes"…

b) Or moi aussi, je te dis que toi, tu es Pierre et sur cette pierre je construirai mon Eglise et les portes de l'Hadès n'auront pas force contre elle"… b') "Satan, tu m'es scandale"… En araméen, le mot "scandale" n'évoque pas un mauvais exemple ou un fait révoltant, il s'agit d'une "pierre sur laquelle on butte", une pierre dénivelée qui fait tomber sur le chemin.

c) Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux : et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux"… c') "Pars derrière moi… Cette réprimande peut être séparée en deux invectives: "Retire-toi! Derrière moi, Satan! ". Son expression se rapprocherait ainsi de la conclusion des tentations (4/10): "Retire-toi, Satan". Mais la présentation de Matthieu inclut toujours pour Pierre l'obligation de le suivre sur la route de la croix.

* Les recommandations générales forment un doublet avec celles qui avaient été données aux apôtres antérieurement, lors de leur envoi en mission (12ème et 13ème dimanches ordinaires). Il n'y a là rien d'étonnant, tout lecteur attentif a déjà noté le rapprochement d'ambiance entre le passage du chapitre 10 qui évoquait les persécutions comme toile de fond de la mission et le regroupement de paraboles qui introduit les fausses conceptions messianiques.

Nous avions alerté sur deux "décalages". Le premier concerne la conception qu'avait la pensée sémitique lorsqu'il était parlé de l'homme. elle ne se référait à aucun dualisme corps + âme selon la présentation que la pensée grecque a généralisée en mentalité occidentale. Au contraire, elle portait sur l'homme un regard unitaire, l'âme désigne l'homme tout entier en tant qu'animé par un esprit de vie. Cette notion est très proche de celle de personne au sens moderne de ce mot.

Nous avions également mentionné notre ignorance au sujet de l'expression "soulever sa croix". Ce supplice était typiquement romain et son évocation avait nécessairement une résonance politique. Il est difficilement concevable que Jésus l'ait employée telle quelle. Après les événements du vendredi saint, son symbolisme en langage chrétien devenait tout autre.

* Matthieu, comme Marc et Luc, répartit dans son œuvre trois annonces de la passion-résurrection: 16/21… 17/22… 20/17… Pour chacune il adopte un même rythme ternaire: 1.l'annonce elle-même… 2. une remarque mettant en relief l'incompréhension des disciples… 3. le lien entre la mission de Jésus et l'engagement missionnaire des disciples…

Nous pouvons remarquer le style très sobre qu'adopte l'évangéliste. Les faits sont présentés sans commentaire. L'évocation d'un sacrifice qui en justifie le déroulement ou qui en représente la valeur dans le cadre d'un projet divin se retrouve de façon indépendante des annonces. Elle est ajoutée à la réponse concernant les premières places dans le Royaume (20/28) et aux paroles prononcées sur la coupe au soir du jeudi-saint (26/28). La réaction de Pierre souligne cette sobriété, elle concerne la messianité de Jésus et l'engagement de Dieu hors de toute autre considération.

* L'hypothèse d'un "Messie souffrant" était évoquée par le prophète Isaïe à propos du "Serviteur de Dieu", particulièrement au chapitre 53. Il est certain que cette référence a été reprise largement par les premiers chrétiens pour assumer le "choc de la croix", tant pour leur foi personnelle que pour leur présentation du témoignage de Jésus. Mais qu'en était-il auparavant pour les penseurs juifs qui scrutaient les perspectives messianiques à partir des Ecritures?

Il n'existe dans la littérature du judaïsme pré chrétien aucun document où il soit nettement parlé de la souffrance du Messie. Celui-ci apparaît "comme un souverain et un juge qui relèvera Israël de son abaissement, qui chassera les païens et fondera le Royaume de gloire". Certains exégètes pensent cependant que l'idée d'un Messie souffrant qui assume les violences et la mort pour les péchés du peuple n'était pas étrangère à certains milieux rabbiniques avant notre ère. C'est donc là une question controversée qui ne peut intervenir en justification de la réaction de Pierre.

Il nous faut donner à celle-ci la résonance universelle dont Matthieu est coutumier. Le handicap des fausses conceptions messianiques est malheureusement plus général, comme le confirment la plupart des constatations qu'il est possible de faire en tous les temps.

* La réflexion peut être orientée vers les recommandations qui sont reprises à cette place. Il convient alors de les "enrichir" de l'apport des paraboles, spécialement celle de l'ivraie et celle du tri après la pêche. Nous ne sommes plus dans une ambiance de persécutions, mais dans une nécessité de "purification" concernant le vrai messianisme de Jésus.

Bien que nous n'ayons pas insisté précédemment sur ce point, la question posée aux disciples est susceptible d'une double orientation: "Vous, qui dites-vous que je suis?". En rapprochement de Marc et Luc, nous pensons spontanément à l'opinion personnelle des apôtres. Mais elle se réfère également à leur prédication, "à ce qu'ils disent" à propos de Jésus. Lors des "explications" qui concrétisent la présentation, les risques d'erreurs sont loin d'être négligeables.

Nous pouvons donc nous arrêter également sur le cas de Pierre au titre des ambiguïtés que comporte souvent le vocabulaire religieux courant lorsque est abordé le thème de la mort-résurrection de Jésus. Ce thème est devenu délicat en sensibilité actuelle. Il n'est pas question de nier sa valeur, mais les "commentaires" ont fini par "imposer" une seule orientation, celle d'une "dette à payer" pour le salut des hommes .

Or les études d'évangile ouvrent à des synthèses plus nuancées au nom même du déroulement "historique" du drame de la croix. Leur sérieux évite nombre de spéculations et trace les contours d'une "logique" divine tout aussi appuyée sur les faits. Nous en avons parlé à propos de la Semaine Sainte, mais nous déplorons que demeurent les mêmes handicaps, accentués par le "déisme" des siècles passés et peu révélateurs au regard des incroyants. Ci-dessous, nous nous fixons cet objectif. Comme toujours chacun conserve sa liberté …

Piste possible: les différentes "logiques" concernant la mort-résurrection de Jésus

A l'évidence, le texte d'évangile de ce dimanche est fortement lié à celui de dimanche dernier. Jésus posait à ses amis une question très personnelle: "Vous, qui dites-vous que je suis?". En réponse, Pierre exprimait ce qui ressortait d'une première année de vie commune et de partage quotidien. Une multitude d'échanges, d'écoutes et d'engagements l'amenait à préciser les trois points qui demeurent à jamais les bases de toute foi chrétienne: "Toi, tu es le Messie"… "tu es Messie en lien avec Dieu comme un fils l'est avec son Père"… "en toi, Dieu continue de s'engager dans l'histoire des hommes comme un Dieu vivant"…

Jésus approuvait ce cheminement et il allait même jusqu'à présenter Pierre comme un "roc" sur lequel pouvait se construire son Eglise. Et voilà que tout semble remis en question dans le texte d'aujourd'hui, lorsque Jésus évoque les épreuves par lesquelles il devra passer avant d'apporter la richesse de sa résurrection.

Nous vivons bien souvent ce contraste dans le dialogue que nous menons avec notre entourage, même chrétien. Parfois certains échanges sympathiques nous permettent d'exposer calmement ce que nous apporte notre amitié pour Jésus. Sans tenter de convaincre à tout prix, nous avons l'impression de rectifier plusieurs à priori et d'amener à une plus juste vision des valeurs évangéliques. Ultérieurement la déception est grande lorsque nous reprenons le fil de cet échange et que nous constatons la persistance d'ambiguïtés ou de confusions que nous nous étions pourtant efforcés de prévenir.

Nous sommes donc plus à même de mesurer la portée et l'actualité de ces versets. Bien entendu, il n’est pas interdit de penser à la désillusion que pouvait ressentir Jésus devant cet apparent échec de son témoignage; aux jours de la passion cet échec ressortira clairement. Pourtant l'évangéliste n'attend pas cette échéance, il tient à en éclairer les racines bien auparavant. Au vendredi-saint, nous pourrions excuser une panique engendrée par la peur. Or, peut-être par expérience personnelle, Matthieu sait que le débat se jouait depuis plusieurs mois au niveau de l'intériorité des disciples. Il nous invite donc à "remonter dans le temps" et à pénétrer dans la complexité intérieure de leur adhésion de foi.

Il est donc important de repérer les "points sensibles" qui ressortent de l'expérience vécue historiquement. Matthieu se veut au service de la mission. Il pressent qu'au long des siècles futurs ce seront les mêmes "pierres d'achoppement" que les chrétiens risquent de rencontrer. Nombre de confusions, semblables à celles de Pierre, menaceront les meilleures générosités et même les engagements spontanés.

1er point sensible: une expérience habituelle… l'ambiguïté des mots

L'évangéliste insiste en priorité sur le "piège des mots" dans le domaine religieux et la nécessité de "crever cet abcès" avant de poursuivre tout dialogue.

Que met-on derrière les mots? Quel sens donne-t-on au vocabulaire? Il est relativement facile de se payer d'illusion et de se satisfaire de "formules de foi" proclamées dans une belle unanimité. Ce danger trouve amplifié lors des mutations de civilisation qui marquent l'histoire. La force d'évocation des mots est liée à l'imaginaire de ceux qui y recourent et cet imaginaire varie selon les connaissances et les modèles de pensée particuliers. La phonétique est souvent trompeuse, elle reste souvent identique mais ne suggère pas exactement la même portée. C'est là un danger.

En témoignant de cette ambiguïté dès la formation des apôtres, Matthieu met en évidence un exemple typique des "illusions universelles" possibles. Pour mieux les faire ressortir, il recourt au style contrasté dont il est coutumier.

Il reprend donc les trois expressions qui déterminaient la réponse de Pierre et qui, effectivement, concentrent l'essentiel de la foi en Jésus. Et il "force" les choses tant du côté de l'apôtre que du côté de la vive réaction de Jésus.

Pierre avait dit : "Toi, tu es le Christ, le Messie"… oui mais voici que Jésus, en tant que Christ, conteste la vision triomphaliste que partageait la majorité des penseurs juifs. La première année du ministère en Galilée obligeait à quelques rectifications, elle gardait cependant intacte la possibilité d'une échéance finale conforme à cette espérance. La résurrection était d'ailleurs située au terme de cet engagement. Lorsque Jésus évoque un "passage" plus dramatique, l'illusion n'est plus possible, le "style" dont il parle n'est pas à l'unisson du "style" qu'imaginait Pierre… conclusion: "Ceci ne sera pas pour toi"…

Pierre avait dit: "Tu es le fils de Dieu"… Il remettait ainsi en cause nombre de conceptions apprises dans sa jeunesse à propos du monde divin. Cette évolution personnelle n'était pas une simple hypothèse, elle reposait sur les intuitions que lui faisaient soupçonner une activité concrète, exprimée en engagements précis et en multiples enseignements. Il devenait évident pour lui que Jésus devait être situé en relation unique … oui mais, raisonnablement, il devait s'ensuivre qu'un Père qui accompagne de façon si étroite un tel destin protège son fils et le dispense d'une épreuve aussi tragique. Bien entendu, Pierre ne refuse pas la résurrection mais l'aspect positif de celle-ci se trouve occulté par la passion… conclusion: la chose va de soi, "Dieu t'en préserve"…

Pierre avait dit: " en toi Dieu se manifeste comme le Dieu vivant", c'est-à-dire celui qui anime l'histoire… Et c'est bien ce qui s'était amorcé jusque-là en écho aux Ecritures et à ce qu'elles présentaient. Certes, Jésus n'avaient pas manqué de purifier le judaïsme, mais il était resté dans un mouvement d'histoire et de pensée qu'il "accomplissait"… En lui, le Dieu vivant était plus que jamais vivant… oui mais, l'annonce que Jésus a précisée évoque la mort. Quant à la résurrection, selon les idées du temps, elle évoque une sortie de l'histoire… conclusion: Jésus étant "Seigneur", l'évocation d'une mort-résurrection est illogique…

2ème point sensible: la gravité de ces confusions …

Les déficiences de Pierre sont manifestes et, par nous-mêmes, nous pourrions déjà déceler le contraste avec les conclusions optimistes du texte de dimanche dernier. Les trois bases qui ont été précisées précédemment se révèlent bien fragiles en raison de l'ambiguïté qui en ressort. Or, pour Matthieu, il ne s'agit pas de questions "annexes", il s'agit de la claire vision de la personne-même de Jésus et celle-ci conditionne la construction de l'Eglise. La fragilité est plus profonde. Après un an de vie commune avec Jésus, il ne s'agit pas là d'un reniement de Pierre, mais d'une erreur de conception, ce qui va beaucoup plus loin.

Dès lors, nous comprenons l'importance que l'évangéliste donne aux réactions de Jésus. Il reprend les trois éléments qui avaient valu à Pierre l'expression d'amitié et de confiance que nous lisions dimanche dernier: "Christ", Fils de Dieu, témoin d'un Dieu vivant… Nous pouvions les considérer comme les plus belles qualités de Pierre, et voici qu'elles se trouvent assimilées aux dangers les plus sournois. Bien entendu, dans la présentation de ce revirement, nous reconnaissons le style abrupt qui caractérise le premier évangéliste en raison de sa formation juive, mais, la vivacité de la réaction en fait percevoir la gravité.

Il avait été dit à Pierre: " Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, parce que chair et sang ne te l'ont pas révélé, mais mon Père qui est dans les cieux"… et il lui est reproché: " tu as la visée non des choses de Dieu mais des choses des hommes"…

Il avait été dit à Pierre: " je te dis que toi, tu es Pierre et sur cette pierre je construirai mon Eglise et les portes de l'Hadès n'auront pas force contre elle"… et Jésus l'invective de la façon la plus sensible en obstacle à sa mission: "Satan, tu m'es scandale"… En araméen, le mot "scandale" n'évoque pas un mauvais exemple ou un fait révoltant, il s'agit d'une "pierre sur laquelle on butte", une pierre dénivelée qui fait tomber sur le chemin.

Il avait été dit à Pierre: " Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux : et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux"… "Pars derrière moi… Cette réprimande peut être séparée en deux invectives: "Retire-toi! Derrière moi, Satan! ". Son expression se rapprocherait ainsi de la conclusion des tentations (4/10): "Retire-toi, Satan". Mais la présentation de Matthieu inclut toujours pour Pierre l'obligation de le suivre sur la route de la croix.

Nous pouvons remarquer que, dans le cas présent, tous les feux "passent au rouge" en même temps, du côté de Pierre comme du côté de Jésus. Cette interférence des trois expressions nous invite à ne pas trop facilement céder à notre esprit moderne d'analyse et à la tendance qui cherche la conciliation en ignorant l'écueil dont parle Matthieu. En ce qui concerne la présentation de Jésus, nombre de présentations admettent un certain flou ou se satisfont d'un seul élément d'analyse, quitte à l'isoler des autres. Or c'est leur regroupement qui détermine une sélection parmi les multiples "conceptions possibles" les concernant. Pour adopter le langage de ce texte, chacune des expressions semble constituer une "pierre d'achoppement" qui oblige à renouveler le sens parfois restreint qui est donné aux autres.

Le messianisme de Jésus ne correspond pas au rêve de n'importe quel messianisme… Son témoignage historique remet en question non seulement les rêves concernant son engagement mais également les imaginations courantes tirées de son identité de "Fils du Dieu vivant". Car ce n'est pas n'importe quel sens de Dieu qui s'harmonise avec son enseignement et surtout avec l'échéance de son incarnation. Et, de ce fait, les réactions ou les demandes religieuses sont soumises à une purification constante pour "être vie" selon Dieu et non selon "les choses des hommes"…

Nous trouvons là l'origine du "point sensible" qui altère souvent le dialogue avec nos contemporains. Beaucoup se satisfont, dans la théorie comme dans la pratique, d'un élément partiel de foi.

3ème point sensible: il s'agit de la construction de l'Eglise en tous temps et en tous lieux.

N'oublions pas la place où l'évangéliste situe cette réaction de Jésus. Lorsqu'il écrit, il sait très bien que, dans l'évolution de l'apôtre et de ses compagnons, le "pire" a été évité . La première communauté s'est construite au sortir de l'épreuve qui était annoncée et qui a été vécue tant bien que mal, hormis le cas de Juda. Mais les confusions messianiques prennent des visages très variés selon les lieux et les circonstances historiques. La résurrection est loin de les rectifier, il semble même qu'elle les amplifie parfois, la victoire de Pâques étant "récupérée" pour esquiver les aléas et les difficultés de toute vie humaine "normale".

Les réactions de Jésus doivent donc être rapportées à notre actualité. Il ne suffit pas de le déplorer, il s'agit de rester lucides sur la complexité des êtres, malgré leur générosité et leur engagement spontané. L'exemple de Jésus se situait tout autant que le nôtre à contre-courant du monde religieux de la Palestine au début de notre ère.

4ème point sensible: la "logique" de la croix selon Matthieu…

Il est relativement facile d'accabler Pierre, mais, après des siècles de commentaires et d'explications "théologiques", il n'est pas certain que la "logique de la croix", présente dans les esprits, corresponde à la vision sur laquelle insistent les évangélistes. Cette vision s'est trouvée peu à peu estompée au fil des commentaires. Ceux-ci se sont focalisés sur la "folie de la croix" en accentuant abusivement quelques versets de la lettre de Paul aux Corinthiens. En enseignement courant, la croix a été associée à un courroux divin qu'il fallait apaiser grâce au sacrifice d'un innocent. Le drame final a été arraché à son contexte effectif et a été érigé en catégorie sentimentale ou miraculeuse.

Or ce n'est pas la présentation des évangiles. Une "logique" structure l'ensemble de la vie du Christ et la réaction de Pierre se situe plus comme une question que comme une objection. Depuis un an, Pierre a été témoin du triple "combat" qui a orienté l'engagement de Jésus, combat contre les déformations religieuses, combat contre les pesanteurs sociales et politiques, combat en faveur d'un sens de l'homme digne des valeurs dont chacun dispose.. Mais, depuis un an, il a été également témoin du "style" qu'adoptait son Maître, style de service et de profond respect pour l'exercice habituel de notre humanité.

Il entrevoit donc mieux que quiconque la suite de cette "logique". Point n'est besoin de recourir à un décret divin imposé du dehors, les choses sont beaucoup plus "humaines". Inévitablement, le comportement et les paroles de Jésus ne peuvent que provoquer la résistance virulente des "pouvoirs" qu'il conteste. C'est ainsi que leur mode d'action s'est déchaîné de façon habituelle au long des siècles et il est évident qu'il n'en sera pas autrement pour Jésus puisqu'il est décidé à poursuivre son chemin de liberté….

La suite des événements lui donnera raison. Le procès de Jésus sera d'abord un procès humain, causé par des mobiles humains, provoqué par des conflits historiques "logiques" avec l'engagement qui précédait. C'est d'ailleurs ce qui en fait la triple valeur: il révélera d'abord la perversité, l'hypocrisie de toutes les fausses sécurités, de toutes les "bonnes consciences", en un mot, il obligera le "péché du monde à se démasquer… en même temps, il situera "en clair" ce qui avait été la mission fondamentale de Jésus et devenait celle de ses disciples… enfin il obligera à situer autrement le messianisme de Jésus, l'engagement de Dieu en son destin et la vitalité dont nous bénéficions dans l'échéance de la résurrection.

L'annonce de la passion-résurrection n'est donc pas à situer comme un "coup de tonnerre" qui préviendrait toute surprise. Cette route était parfaitement cohérente avec l'enseignement et les actions qui avaient précédé. Mais elle semblait tellement originale qu'il fallait quelque temps pour en discerner la "logique".

Bien entendu, nous lisons en finale l'annonce de la résurrection. Mais, pour Pierre comme pour les disciples, ce point était encore plus obscur en raison des multiples opinions qui se partageaient la pensée juive. Il l'est resté pour nos contemporains et nous devons regretter les commentaires compliqués qui en font une "pierre d'achoppement". Il suffirait de ne pas l'isoler du témoignage qui l'a précédée. Elle tire sa valeur de toute l'humanité qui a été assumée par Jésus et trouve en elle valeur d'éternité.

En conclusion, certaines mises en garde conservent leur actualité.

= Le "piège des mots" continue ses ravages. Comme obstacles sur la route de l'évangélisation, il est souvent parlé des contre témoignages en activités de justice et de charité. Ceci n'est pas négligeable bien entendu. Mais l'évangéliste signale cet autre "obstacle", combien plus important et qui déforme la foi au Christ.

En outre, beaucoup se contentent du vocabulaire "correct" qu'ils conservent au discours, mais ne perçoivent pas les contradictions qui demeurent au plan pratique : individualisme, dévotions plus païennes qu'évangéliques… toutes choses qui, effectivement, exigent l'acceptation d'une certaine passion.

= Ces contradictions sont encore plus nettes lorsque nous tentons d'éclairer les trois points que Matthieu présente comme les clés de la foi: le messianisme de Jésus, autrement dit notre lien aux évangiles… le sens de Dieu selon Jésus et non selon les conceptions du 18ème siècle… le rapport à un Dieu qui nous accompagne sans protection "miraculeuse" pour construire nos vies.

Mise à jour le Samedi, 06 Septembre 2014 12:02
 
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