Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 21ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 21ème Dimanche ordinaire

 

Sommaire

Actualité

Evangile : Matthieu 16/13-20

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : Une question constructive : "Pour vous, qui suis-je?"

Actualité

Certains passages d'évangile  sont fort connus. C’est le cas du texte proposé aujourd'hui à notre réflexion. Il a été l'objet de nombreuses discussions et même d'affrontements concernant la manière de concevoir la primauté de l'évêque de Rome. Avec le temps et les évolutions de l'histoire, les tensions se sont apaisées mais ces versets ont tellement été "tirés" dans un seul sens qu'ils risquent de nous apparaître désormais vides de tout autre commentaire.

Il n'est pas question de dévaloriser le rôle éminent que Pierre a joué aux premiers jours de l'Eglise. Il n'est pas non plus question d'entrer dans les débats qui opposent catholiques, orthodoxes et protestants. Il s'agit de prendre le texte dans la perspective que lui a donné Matthieu.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 16/13-20

Les lois de croissance du Royaume - les renouvellements qui s'imposent à la lumière de la parabole du filet - les fausses conceptions messianiques 

a) fausses conceptions évidentes

Jésus, venant vers les territoires de Césarée de Philippe, interrogeait ses disciples, en disant: "Aux dires des hommes, qu'est le Fils de l'homme ?"

Ils dirent: "Les uns Jean-Baptiste, d'autres Elie, d'autres Jérémie ou l'un des prophètes"

b) profession de foi à la base de la construction de l'Eglise  

Il leur dit : " Et vous, qui dites-vous que je suis? "

Répondant, Simon-Pierre dit : "Toi, tu es le Christ, le Fils du Dieu le vivant"

Répondant, Jésus lui dit :

" Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, parce que chair et sang ne te l'ont pas révélé, mais mon Père qui est dans les cieux.

Or moi aussi, je te dis que toi, tu es Pierre (roc) et sur cette pierre (roc) je construirai mon Eglise 

et les portes de l'Hadès (schéol) n'auront pas force contre elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux: et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux."  

Alors il ordonna à ses disciples afin qu'ils ne disent à personne qu'il était, lui, le Christ.

Contexte des versets retenus par la liturgie 

* Le découpage liturgique "picore" allégrement dans la composition très "ordonnée" du premier évangile. Il importe de rappeler le fil conducteur réel qui fut celui de l'auteur lorsqu'il a sélectionné les traditions dont il disposait et les a mises au service d'une même pensée.

Nous sommes au cœur du 3ème développement. Celui-ci se propose d'éclairer les Lois de croissance du Royaume en un lieu et en un temps. Comme chaque développement, il comporte deux volets: un exposé en enseignement oral et un témoignage en engagement historique.

L'enseignement a regroupé quelques paraboles pour illustrer trois lois fondamentales: la loi du petit nombre portant du fruit (parabole du semeur), la loi du développement sans sélection prématurée (parabole de l'ivraie), la loi du renouvellement permanent (parabole du filet).

Le témoignage en engagement historique vise à illustrer chacune de ces lois. Il se présente en trois ensembles: un premier ensemble éclaire par la parabole du semeur le ministère de Jésus en milieu juif… Un deuxième ensemble éclaire par la parabole de l'ivraie le ministère que les apôtres mèneront selon l'Esprit de Jésus en milieu païen… Le passage de ce dimanche appartient au troisième ensemble qui met en garde contre diverses tentations ou dénonce quelques illusions. Très logiquement, il est composé dans l'éclairage de la parabole du filet, complétée par la parabole du neuf et de l'ancien.

Juste avant cet extrait, Matthieu a dénoncé la tentation pharisienne des signes. Il alerte ici sur la tentation des fausses conceptions messianiques. Nous retrouvons le Matthieu que nous connaissons, Matthieu équilibré, lucide sur la complexité des êtres et les "dérapages" possibles, dans un sens ou dans un autre.

* La pensée globale de l'évangéliste à propos des confusions messianiques est construite sur une antithèse qui se veut également une mise en garde. Un premier groupe de versets énumère les fausses conceptions "évidentes" concernant la vraie profession de foi en Jésus; cette "enquête" permet de préciser la base solide sur laquelle doit s'édifier l'Eglise. Mais Matthieu n'est pas dupe de la relativité des mots. Aussi met-il cette faiblesse en évidence dans un deuxième groupe de versets. Les réactions contrastées de l'apôtre lorsque Jésus évoque sa passion se passent de tout commentaire.

Malheureusement, cet exposé se trouve déséquilibré parce qu'il a été réparti sur deux dimanches. L'antithèse ressort d'autant moins que certaines considérations plus générales sur les disciples ont été "glissées" dans le premier groupe. Ces additions ont leur valeur mais attirent l'attention sur un sujet annexe, celui de la naissance de la foi chez les apôtres. L'évangéliste tient à insister sur le contenu de cette foi et à alerter sur une ambiguïté possible. L'exemple de Pierre est révélateur. Il est normal d'applaudir à la réponse "théorique" et d'exalter le premier visage de celui qui la formule Mais, en allant au fond des choses, il s'avère qu'une évolution difficile s'impose et qu'elle ne va pas de soi.

Voici donc la suite qu'il nous faut garder à l'esprit et qui permet de mieux mesurer le contraste voulu par Matthieu. Nous lirons ce passage dimanche prochain:

"Dès lors, Jésus commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait s'éloigner vers Jérusalem et souffrir beaucoup de la part des anciens et grands prêtres et scribes, et être tué, et le troisième jour se réveiller.

Le prenant auprès de lui, Pierre commença à le rabrouer, en disant: "Dieu t'en préserve, Seigneur, ceci ne sera pas pour toi." Or, se retournant, il dit à Pierre: "Pars derrière moi, Satan; tu m'es scandale parce que tu as la visée non des choses de Dieu mais des choses des hommes."

* Le texte d'aujourd'hui exige une certaine rigueur d'attention quant au jeu des questions et des réponses. Le souvenir des commentaires habituels risque de restreindre le repérage des nuances ou des précisions qu'il recèle. Par la suite, ces versets ont concentré les querelles concernant la primauté dont héritent les successeurs de Pierre. De ce fait ils ont souvent été "forcés". Si l'évangéliste avait voulu traiter de cette question, il l'aurait fait dans le quatrième développement qui aborde la vie de la communauté.

Ici, Pierre se présente comme le "type" de tout disciple. Son expérience et son évolution s'imposent à tous, il s'agit de la "rupture" pour "passer" d'une foi juive ambiguë à une foi vraiment chrétienne. Nous reviendrons sur l'universalité que Matthieu pressent en cet exemple. La foi de chaque chrétien est le "roc" sur lequel le Christ construit sa communauté au long des siècles et au cœur des différentes civilisations.

* Le vocabulaire est typiquement juif et rend ce passage quelque peu étranger à notre imaginaire moderne. Nul doute que cette impression soit accentuée dans l'esprit des amis de la communauté, il vaut donc la peine de rappeler éventuellement certaines précisions.

= L'enquête porte sur le "Fils de l'homme". Dans les évangiles, l'expression se retrouve à de multiples reprises. Mais, hors contexte, plusieurs symbolismes peuvent y être rattachés. Deux d'entre eux semblent dominer la pensée juive.

Elle évoque très souvent la condition fragile de "tout homme" en tant que membre de la race humaine. Dès l'Ancien Testament le livre d'Ézéchiel y recourt une centaine de fois pour situer le prophète face à la majesté de Dieu.

Une vision du livre de Daniel (7/13), écrit lors de la persécution d'Antiochus IV Epiphane (175-164), en avait fait également une figure symbolique et avait ouvert nombre de discussions ultérieures à son sujet : "Je regardais dans les visions de la nuit et voici qu'avec les nuées venait comme un Fils d'Homme… Il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté: les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas et sa royauté une royauté qui ne sera jamais détruite."

Au début de notre ère, les interprétations divergeaient sur la place qu'il convenait de lui donner au sein de l'attente messianique. Celle-ci reposait principalement sur l'intervention d'un "Messie fils de David" alors que l'intervention du Fils de l'homme se présentait sous un jour apocalyptique. Le plus souvent, les deux figures étaient distinguées, les attributions du Fils d'homme dépassant celles du Messie.

= Ici, il semble s'agir sans conteste du "Fils de l'homme" présenté dans le livre de Daniel. Les réponses correspondent à ce que l'on connaît de l'attente messianique, hormis la mention du prophète Jérémie. En effet, nous ne disposons pas de texte juif qui évoque son retour comme précurseur du Messie.

A propos de Jean-Baptiste, nous savons par l'historien Josèphe la grande influence qu'il eut sur les foules en attente du Messie. Matthieu mentionne la rumeur qui émettait l'idée de sa résurrection en la personne de Jésus (14/1). Le retour du prophète Elie (IXe siècle avant notre ère) était couramment évoqué en préparation des temps messianiques (17/10). Les scribes mettaient en valeur l'intransigeance de sa foi et l'efficacité de sa prière. Enfin, même si nous ne connaissons pas toutes les "hypothèses" émises, il est vraisemblable que les prophètes y occupaient une place très diversifiée.

Bien entendu, il ne s'agit pas d'un "sondage complet". Ces trois opinions traduisent le contraste que l'évangéliste cherche à introduire avec la réponse de Pierre. Il avait déjà précisé sa pensée à leur sujet (11/11) "Parmi les enfants des femmes, il n'en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui… Tous les prophètes, ainsi que la Loi, ont mené leurs prophéties jusqu'à Jean… Il est cet Elie qui doit revenir"… 

= La question de Jésus est nette: "Qui dites-vous que je suis?". Elle opère un changement de plan puisqu'elle implique une réponse personnelle. Il importe de ne pas assimiler celle-ci à une "réponse de catéchisme" qui permettrait d'attribuer une bonne note. Il importe également de ne pas projeter sur les mots la densité théologique dont les chargera l'enseignement chrétien ultérieur.

Trois éléments s'en dégagent et méritent d'être "traités" isolément tout en s'enchaînant les uns aux autres: 1. "Toi, tu es le Messie"… 2. tu es Messie, non selon les idées communes concernant le Fils de l'homme, mais selon un lien nouveau d'intimité avec Dieu, "le Fils de Dieu"… 3. ce qui caractérise ce lien, c'est le rapport à Dieu comme à "Dieu le vivant"… Matthieu est le seul évangéliste à apporter cette dernière précision, c'est dire l'importance qu'il lui donne.

1. A cette place, le doublet "Toi, tu es le Messie" est essentiel car, par plus d'un trait, Jésus a témoigné qu'il n'était pas le Messie selon les "rêves" dont beaucoup de ses contemporains habillaient leur espérance. Pierre semble avoir opéré cette première évolution pour le "reconnaître" malgré tant de confusions…

2. Il va plus loin en évoquant la relation particulière de Jésus avec Dieu. De façon habituelle, en hébreu, le mot "Fils" n'a pas le sens spontané et rigoureux qui nous vient à l'esprit depuis que nous connaissons les lois génétiques. Son amplitude est beaucoup plus large. L'expression "fils de Dieu" cherche à traduire en termes de parenté humaine les rapports étroits que Dieu noue avec certains hommes. L'Ancien Testament l'appliquait ainsi au peuple d'Israël. Bien entendu, cette filiation ne pouvait être qu'une filiation adoptive, toute gratuite de la part de Dieu selon une faveur spéciale.

Dans le cas présent, l'article singulier "le" Fils situe Jésus en relation unique de filiation. Pierre concentre ici les intuitions qui s'étaient peu à peu développées depuis les débuts du ministère de Jésus au Jourdain: en lui, Dieu "se complaisait", "était à l'aise" parmi les hommes sous un nouveau visage. Il était bien "l'Emmanuel", "Dieu avec nous".

3. L'évangéliste tient à apporter une nouvelle précision, il reprend le thème biblique du Dieu vivant et l'associe à la profession de foi sur laquelle doit être construite l'Eglise de Jésus.

Cette expression se retrouve dans l'Ancien Testament, particulièrement dans les livres bibliques récents. "Dieu vivant qui subsiste à jamais… sa souveraineté durera jusqu'à la fin. Il délivre et il sauve" (Daniel 6/27). Elle éclairait l'histoire passée, soulignant l'engagement de Dieu face aux événements, quels qu'ils soient. Aux approches de notre ère, elle contrait la présentation des divinités dont foisonnaient les nouvelles civilisations païennes.

Pour Matthieu, en éloignant du dieu de Jésus-Christ, c'était moins l'unicité de Dieu qui était en cause que la densité du témoignage de Jésus. Sa "vitalité" risquait de se diluer alors que l'évangéliste portait la certitude qu'elle était à la source de son universalité.

= Nous en arrivons ainsi au passage qui, par la suite, a été "tiré" en des sens fort différents: "tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église". Matthieu le présente comme une "réponse de Jésus" à la "réponse de Simon". C'est dire le lien qu'il établit entre les deux. Il importe donc de prêter attention à son vocabulaire comme à sa composition. Il se présente comme l'enchaînement de deux "assises".

La première "assise" renvoie à la réponse que Simon vient de faire. Il est "roc" en raison de la triple perception qu'il a acquise par lui-même au sujet de Jésus: à la différence des foules encore hésitantes, il voit désormais en lui le Messie, Messie en lien unique avec Dieu et en rayonnement exceptionnel de vitalité au service des hommes.

Cette perception n'allait pas de soi dans le milieu juif qui était celui de sa première formation. Malgré toute sa bonne volonté, Jonas son père n'avait pu lui transmettre que ce qu'il détenait lui-même selon "la chair et le sang". Pour aboutir à cette conclusion personnelle, Simon a du mûrir les conceptions religieuses héritées du passé. Selon Matthieu, celle qui a été déterminante a été celle de la "paternité" de Dieu, débouchant sur la "nouvelle création" qui se dessinait en Jésus.

Il importe de reléguer au second plan le jeu de mots sur "kepha = roc". Il ne s'explique qu'en araméen et il faut rappeler que le mot "kepha" n'était pas utilisé comme nom propre de personne dans le monde ambiant.

La deuxième "assise" concerne la construction de l'Eglise et est liée à la nature de la première. En parlant d'édifier l'Eglise "sur ce roc", il ne s'agit pas pour Matthieu de désigner un lieu ou un groupe. Il s'agit d'abord de préciser un état d'esprit. La mission devra "universaliser" des assises qui ont été posées dès les origines. Les trois perspectives qui en ont fait la stabilité devront rester les perspectives de toute communauté chrétienne. Il s'agira toujours d'établir un dialogue avec Jésus en tant qu'ayant partagé notre destin… unissant monde divin et monde humain de la façon la plus intime … favorisant l'éclosion des germes de vie qui sont en nous…

= Les derniers versets nécessitent d'être éclairés selon les modèles de pensée juifs, car, en pensée moderne, leur sens nous est totalement étranger.

L'Hadès désignait le séjour des morts selon les conceptions de ce temps, différentes des nôtres. A la mort, l'homme, tout l'homme, cesse d'exister. La chair redevient poussière, il ne reste qu'une "ombre" sans vie dans le monde souterrain du "shéol". Ce lieu est un lieu d'oubli, de silence et de non-communication faute de corps. Tous s'y retrouvent indistinctement, pauvres et riches, bons et méchants, en attendant la libération au dernier jour.

Ce lieu est différent de ce que nous appelons "l'enfer" et par lequel nous désignons la concentration des puissances opposées au projet de Dieu. Les portes de l'Hadès évoquent donc le retour et l'influence des "ombres", c'est-à-dire des personnages qui désormais appartiennent au passé. Nous retrouvons la pensée des versets précédents soulignant la nouveauté de l'Eglise. Il ne s'agit pas d'une protection miraculeuse contre les attaques "diaboliques".

Le symbolisme des clefs est bien éclairé par la première lecture. Cette image ancienne désignait le pouvoir qui était confié à un intendant. "Je mettrai sur l'épaule d'Eliakim la clef de la maison de David; s'il ouvre, personne ne fermera, s'il ferme, personne n'ouvrira" (Isaïe 22/22). 

L'expression lier-délier est typiquement sémitique par rapprochement de deux contraires. Ici, son sens semble bien être celui de condamner-absoudre et par extension défendre-permettre. Matthieu étendra ce pouvoir de lier-délier aux disciples responsables de communauté lorsqu'il évoquera la correction fraternelle (18/17). 

Piste possible de réflexion: Une question constructive : "Pour vous, qui suis-je?"

A la lumière des paraboles qui précisaient les lois de croissance du Royaume, autrement dit la construction de l'Eglise, l'évangéliste évoque l'engagement qui s'impose à tout chrétien, quel que soit le temps et le lieu de l'histoire. L'Eglise ne vient pas d'en haut, tel un mobil-home préfabriqué qu'il n'y aurait qu'à implanter et à ouvrir aux participants éventuels. Depuis ses origines et de par une volonté explicite de Jésus, l'Eglise est une construction remise à l'initiative des disciples. Ce sont eux qui ont été et seront les ouvriers fondateurs de nouvelles communautés, ouvriers nécessaires mais ouvriers fragiles comme l'évoquera le passage de dimanche prochain.

De ce fait, les communautés chrétiennes sont à établir au cœur d'un monde changeant qui n'est pas nécessairement favorable à la foi. En particulier, le contraste avec le milieu d'origine ou le milieu ambiant reste un obstacle permanent. Il se trouve de franches oppositions, mais il s'avère également nécessaire de contrer l'influence imprécise des mentalités contemporaines. Ces ruptures d'idées sont encore plus délicates. De ce fait, les assises de la foi doivent rester présentes à leur esprit avant même de faire le sujet de leur témoignage.

C'est sous cet angle que Pierre se présente comme le modèle de tout disciple en raison de son expérience et de son évolution. Il est normal que Matthieu le décrive dans le cadre historique qui fut le sien. Le vocabulaire s'en trouve un peu décalé par rapport à nos expressions modernes. Mais ceci lui évite de "sacraliser" un cheminement qui doit rester adapté à la personnalité et à l'engagement de chacun.

1er point: en différence du milieu ambiant et du milieu d'origine…

En un premier temps, Matthieu ôte toute illusion sur les conditions dans lesquelles se construit l'Eglise. Il élimine deux apports sur lesquels nous risquons de compter: l'opinion de nos contemporains et la formation qui nous est transmise par notre éducation.

Nous disposons aujourd'hui de documents sur les multiples divergences de la pensée juive à propos des espérances messianiques. Nous pouvons ainsi mieux discerner la priorité que Matthieu donne à certains résultats. Il est facile de constater la portée universelle des handicaps qu'il retient. En premier lieu, ces trois exemples traduisent une ambiance de "merveilleux"… Par ailleurs, ils se réfèrent tous au passé dont ils espèrent la résurrectionEnfin, le "style" des personnages est sensiblement le même, nous connaissons le style ascétique du Baptiste, le style de lutte violente contre l'idolâtrie de la part d'Elie, le style d'intransigeance dans l'évocation de Jérémie ou des prophètes…

L'évangéliste réitère cette mise en garde contre le retour du passé en parlant des "portes de l'Hadès". Contrairement à une interprétation courante, il ne s'agit pas de l'enfer, lieu des puissances diaboliques qui s'opposent au projet de Dieu. Il s'agit "des enfers", c'est-à-dire du schéol, lieu où les juifs situaient les "ombres" des défunts en attendant leur admission au ciel lors du jugement dernier. Dans le sermon sur la montagne, Jésus a remis à sa place "la tradition des anciens" dans l'enseignement du message. Ici, sous une forme imagée qui risque de nous échapper, il étend cette vigilance à la construction de l'Eglise.

A propos de Pierre, Matthieu ajoute une "réserve" qui demeure actuelle. Ce n'est "pas la chair et le sang" qui l'ont fait accéder à la foi. Il ne s'agit pas là d'une critique, mais d'une constatation. Le cas de l'apôtre est évident. Malgré toute sa bonne volonté, son père Jonas n'avait pu lui transmettre que ce qu'il détenait lui-même selon le patrimoine juif qu’il avait hérité. Pour aboutir à la conclusion personnelle qu'il exprime, Simon a dû mûrir les conceptions religieuses héritées du passé. Selon une orientation chère à Matthieu, c’est la conception de la paternité de la "paternité" de Dieu qui a été déterminante. Elle débouche sur la "nouvelle création" qui se dessinait en Jésus. On voit aussi le rapport avec l'Eglise.

Il est facile de retrouver la diversité et la nostalgie précédentes dans les opinions actuelles concernant l'Eglise. Nombre de nos contemporains remisent les "choses de la foi" dans le passé, les uns pour justifier leur "distance" vis-à-vis de la communauté, les autres pour regretter ses évolutions. Beaucoup se contentent d'une vague référence en incertitude d'éternité. Et on ne peut assimiler à une vie active avec le Christ le vague sentiment religieux qui sommeille chez certains.

2ème point: au départ de la construction de l'Eglise, un triple regard sur Jésus

Un deuxième point ressort des premiers versets de ce passage. Matthieu tient à mettre en évidence le contraste entre les "dires des hommes" concernant le "Fils de l'homme" et la question personnelle concernant Jésus. Il fait plus qu'introduire des nuances de réponse. Il évoque deux attitudes radicalement différentes. Les discussions concernant "le Fils de l'homme" en restent à des divergences "théoriques" portant sur une intervention future. La construction de l'Eglise en appelle à une réflexion actuelle.

Celle-ci se trouve éclairée par la réponse de Pierre. Elle nous concerne directement, mais, en l'entendant, nous risquons d'être piégés par les mots, car ils nous sont devenus familiers. Nous en avons fait des réponses de catéchisme ou des définitions doctrinales. De ce fait, leur caractère sélectif s'est émoussé, tout comme leur densité. En les entendant, nous aurions tendance à donner simplement une "bonne note" à Pierre.

Or, il faut repérer les deux références indissociables qui s'y expriment. D'une part, l'évangéliste centre la construction de l'Eglise sur l'adhésion des ouvriers à la personne de Jésus, la réponse est exprimée à la deuxième personne: "Toi, tu es le Messie"; le "toi" de la réponse souligne ainsi le lien direct et personnel…

Mais la réponse précise en même temps les "bases" sur lesquelles doit être entreprise cette construction. Matthieu en sélectionne trois: 1. "Jésus", personnage historique, est "le Messie"… 2. il est Messie, non selon les idées communes concernant le Fils de l'homme, mais selon un lien nouveau d'intimité avec Dieu, "le Fils de Dieu"… 3. ce qui caractérise ce lien, c'est le rapport à Dieu comme à "Dieu le vivant"…

Matthieu n'ignore pas que beaucoup d'autres regards sont possibles et, au long de son œuvre, il ne manquera pas de les évoquer. Mais il nous invite à focaliser ces trois regards sur Jésus pour en faire la première assise de l'Eglise. Leur sélection et leur complémentarité lui apparaissent déterminantes en cette entreprise.

Le cheminement que Pierre avait dû faire avant cette expression peut situer à leur juste place le cheminement qui s'impose parfois à nous dans le cadre des hésitations actuelles.

1. A cette place, le doublet "Toi, tu es le Messie" est essentiel car, par plus d'un trait, Jésus avait témoigné qu'il n'était pas le Messie selon les "rêves" dont beaucoup de ses contemporains habillaient leur espérance. Même Jean-Baptiste avait été surpris et nous savons les doutes qui l'avaient assailli au regard de l'engagement de Jésus. Ceux de Pierre avaient sans doute été du même ordre mais il avait désormais admis cette rupture.

2. L'évangéliste va plus loin en évoquant la relation particulière de Jésus avec Dieu. Il est vrai que de façon habituelle, en hébreu, le mot "Fils" n'a pas le sens rigoureux qui nous vient à l'esprit. Son amplitude est beaucoup plus large puisque l'Ancien Testament l'appliquait au peuple d'Israël pour traduire ses rapports étroits avec Dieu.

Mais, dans le cas présent, l'article singulier "le" Fils situe Jésus dans une  relation unique de filiation et remet en cause bien des conceptions concernant le monde divin. Pierre concentre ici les intuitions qui s'étaient peu à peu développées depuis les débuts du ministère de Jésus au Jourdain. Le mot "Fils" devait être pris comme lien des plus étroits, impensable dans le passé. Et surtout, en Jésus, Dieu "se complaisait", il "était à l'aise" parmi les hommes sous un nouveau visage, celui de "l'Emmanuel", "Dieu avec nous".

3. L'évangéliste tient à apporter une ultime précision, il reprend le thème biblique du Dieu vivant et l'associe à la profession de foi sur laquelle doit être construite l'Eglise de Jésus. Il est le seul évangéliste à insister sur ce point, c'est dire l'importance qu'il lui donne. En parlant du "Dieu vivant", les prophètes soulignaient l'engagement de Dieu face aux événements, quels qu'ils soient. Aux approches de notre ère, ce "style" de Dieu avait été "renforcé" en milieu juif car il contrait la présentation des divinités dont foisonnaient les nouvelles civilisations païennes. Pour Matthieu, en éloignant du dieu de Jésus-Christ, c'était moins l'unicité de Dieu qui était en cause que la densité du témoignage de Jésus. Sa "vitalité" risquait de se diluer alors que l'évangéliste portait la certitude qu'elle était à la source de son universalité.

A cette lumière et en raison de cette adhésion personnelle, il est alors possible de parler de Pierre comme d'un roc. Il n'est pas "roc" par tempérament, par privilège ou par fonction "originale". Il est "roc" en raison de la triple perception qu'il a acquise par lui-même au sujet de Jésus, à la différence des foules encore hésitantes. Et, par voie de conséquence, il nous est rappelé que nous sommes les "rocs" sur lesquels s'édifie l'Eglise actuelle.

3ème point: au long de la construction de l'Eglise, une triple "ossature"…

La réponse de Pierre ne constitue pas seulement la première assise de l'Eglise, elle en détermine le profil de construction, ce que nous pouvons appeler l'ossature. Chaque temps et chaque lieu auront à l'habiller des modèles de pensée ou des formes d'expression propres à leurs civilisations. Mais les assises en ont été posées dès les origines.

La dominante devra rester Jésus, sous les trois traits qui en ont fait la stabilité. Il s'agira toujours d'établir un dialogue avec lui en tant qu'ayant partagé historiquement notre destin… en tant qu'unissant monde divin et monde humain de la façon la plus intime… en tant que favorisant l'éclosion des germes de vie qui sont en nous …

Comment préciser cet état d'esprit actuellement ?

1. La référence à Jésus Messie a perdu son orientation religieuse, et pourtant nombre de nos contemporains aspirent à une plus grande stabilité face aux changements, à un meilleur équilibre au milieu des activités qui les sollicitent. Malheureusement, ce n'est pas vers l'Eglise qu'ils se tournent. Les querelles passées au sujet de Jésus et nombre de déformations dites religieuses les ont éloignés de la densité humaine qui ressort du témoignage des évangiles. L'hostilité passée a disparu et beaucoup sont là qui ne soupçonnent même pas qu'il s'agit d'une vitalité partagée

2. L'évocation de Jésus Fils de Dieu s'est épaissie de toutes les définitions qui ont éloigné de son incarnation. Depuis le XVIIIe siècle, nos contemporains ont absolutisé une définition de Dieu dont beaucoup se contentent alors qu'elle bloque la vision chrétienne. Car, au fil du destin qu'il a partagé avec nous, Jésus nous a révélé le seul visage de Dieu auquel on peut le référer comme fils, le seul visage de Dieu qui s'intègre sans heurt au mystère que comportera toujours le monde divin.

3. Enfin il est important de rappeler que la foi chrétienne se situe au niveau de la vie et que l'Eglise est un lieu de vie, vie actuelle et ordinaireLà-aussi certaines présentations morales et un sens pessimiste de l'homme ont inversé le dynamisme que recèle le témoignage des évangiles comme devraient le receler la célébration des sacrements. Pour beaucoup Jésus demeure le raccommodeur de faïence et de porcelaine, celui dont l'enseignement se réduit à dénoncer les torts et les péchés du monde.

Comment construire l'Eglise d'aujourd'hui au sein de ces confusions?

Matthieu  témoigne qu'elles ont pesé dès les premiers temps et nous sommes témoins qu'elles n'ont pas empêché la continuité de l'histoire. Il s'est donc trouvé des chrétiens pour mener ce travail jusqu'à nous comme nous pouvons le poursuivre.

Conclusion

Pour soutenir notre engagement, il est bénéfique de faire ressortir l'arrière-plan qui émane de ces versets, car les formulations de foi, si justes soient-elles, ne sont pas tout. Ce dialogue illustre une grande aventure d'amitié entre deux hommes qui ont jeté tout leur potentiel vital dans un projet commun.

Nous avons raison de penser à Pierre, conquis par la personnalité  de Jésus et lui apportant en toute spontanéité les richesses dont il disposait déjà… l'éducation juive qu'il avait reçue et que marquait l'attente messianique… l'expérience qu'il avait rôdée aux pêcheries de Tibériade  pour l’ organisation et le sens du commandement… le fruit d'échanges de bon sens dans un milieu proche des conditions concrètes d'une vie ordinaire…Pierre a aimé Jésus d'une amitié profonde, il l'a aimé sans calcul… et, à certains moments, il fut sans doute le premier à s'étonner de la dimension intérieure qu'il découvrait en son ami…

En retour, Jésus a aimé Pierre d'une amitié qui n'était pas une amitié de façade, ni un sentiment de condescendance. Il l'a aimé en toute vérité, réagissant en sa propre sensibilité aux évolutions qu'il exprimait comme aux pesanteurs qu'il conservait. Pierre a représenté le type-même des hommes qui, malgré leurs limites, peuvent réaliser de grandes choses et nous en sommes.

 
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