Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 20ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 20ème Dimanche du temps ordinaire

 

Sommaire

Actualité : universalité de l’évangile

Evangile : Matthieu 15 : 21- 28

Contexte des versets retenus par la liturgie

Questions de vocabulaire

Piste de réflexion : comment "faire du pain" à partir des "miettes"?

Actualité

Sous des aspects anecdotiques de présentation, l'évangile d'aujourd'hui soulève un vrai problème d'église, celui de son universalité. Sans contredit, il s'agit là d'une orientation fondamentale du témoignage évangélique et pourtant vingt siècles d'histoire nous confirment les difficultés de sa mise en œuvre. Nous ne sommes donc pas loin de ressentir en nous la tension qui sous-tend ces versets. Nous admirons la bienveillance de Jésus lorsqu'il répond à la demande d'une femme étrangère comme il a répondu à la demande du centurion romain au début de son ministère. Mais nous aimerions saisir plus précisément ce qui motive ses hésitations et les références plus générales qui semblent les justifier.

Il ne s'agit donc pas d'un vague reportage destiné à provoquer notre émerveillement. Il s'agit d'une réflexion qui s'avérait cruciale pour Matthieu au moment où il écrivait et où se décidait le caractère universel de la mission.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 15/21-28

Les lois de croissance du Royaume - cheminement vers le milieu païen à la lumière de la parabole de l'ivraie - cinquième étape: ne pas donner que des miettes. 

1er temps: demande de la femme païenne et silence de Jésus

Sortant de là, Jésus se retira vers les territoires de Tyr et Sidon.

Et voici: une femme Cananéenne, sortant de ces régions-là, criait en disant: "Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David! Ma fille, misérablement, est démoniaque."

Or il ne lui répondit pas une parole.

2ème temps: attitude rigide des disciples et semblant de justification  

Venant auprès de lui, ses disciples l'interrogeaient, en disant: " Libère-la, parce qu'elle crie par derrière nous!"

Répondant, il dit: " Je n'ai pas été envoyé sinon vers les brebis perdues de la maison d'Israël."

3ème temps: nouvelle attitude en réponse à la foi  

Or, venant, elle se prosternait devant lui, en disant: "Seigneur, secours-moi!"

Répondant, il dit: " il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. "

Elle dit: " Assurément, Seigneur, mais les petits chiens aussi mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres (seigneurs)."

Alors, répondant, Jésus lui dit: "O Femme, grande est ta foi, qu'il t'arrive comme tu veux!"

Et sa fille fut rétablie dès cette heure-là.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Nous poursuivons l'exposé de Matthieu sur les lois de croissance du Royaume. Après le premier volet en enseignement oral qui regroupait plusieurs paraboles, l'évangéliste présente le témoignage historique vécu par Jésus en ce sens. Un premier ensemble a souligné cet engagement en milieu juif. Un deuxième ensemble témoigne de la même volonté en faveur du monde païen.

Il s'agit plus précisément d'éléments divers qui inspireront le ministère des apôtres après la résurrection, mais l'évangéliste  les regroupe pour les rattacher à une volonté explicite de Jésus. Ce rappel lui paraissait sans doute nécessaire pour la réflexion de sa propre communauté, encore très judaïsante.

Il présente ainsi sept étapes dont nous trouvons confirmation dans le témoignage des Actes des Apôtres: 1. bien comprendre le sens de la résurrection 14/22-33… 2. ne pas refuser le contact 14/34-36… 3. dépasser les traditions pharisaïques 15/1-9… 4. dépasser les interdits alimentaires 15/10-20… 5. ne pas se limiter à ne donner que des miettes 15/21-28… 6. revivre le même ministère que le Christ chez les juifs en enseignant et guérissant 15/29-31… 7. opérer ainsi un deuxième partage des pains, semblable au premier 15/32-39.

* L'épisode de la cananéenne est rapporté également par Marc. Les suppléments de Matthieu manifestent qu'il s'adresse à des chrétiens issus du judaïsme. Nous savons les lenteurs et même les oppositions que rencontra de leur part l'ouverture aux païens. Jésus n'était pas sorti des limites "juives" de la Palestine, son message s'était exprimé en langage et en modèles de pensée juifs, il s'était inscrit en référence aux Ecritures qui constituaient le patrimoine juif. Il apparaissait impossible de comprendre ce témoignage sans avoir un minimum de formation juive et, de ce fait, sans appartenir à cette communauté, même si cette appartenance devait être conçue de façon nouvelle.

Il était donc apparu normal d'exiger des païens une initiation et une conversion préalable au judaïsme. Et, pendant plusieurs années, ce fut la pratique commune chez les chrétiens. Le mûrissement de la pensée qu'avait développée Jésus favorisa l'évolution des mentalités. Mais il fallut attendre près de dix ans avant que Pierre ne prenne l'initiative du baptême "direct" du centurion Corneille. Les Actes ne nous cachent pas les perturbations qui s'ensuivirent au sein du groupe chrétien et les multiples tentatives pour réintroduire ensuite les pratiques juives au moment de l'accueil des païens.

Aujourd'hui, nous avons beaucoup de mal à comprendre ces hésitations. La rupture avec le judaïsme a été "théoriquement" consommée avec la chute de Jérusalem en 70. Les séquelles ont persisté encore longtemps mais elles ont aujourd'hui disparu. Il ne faut pas manquer d'ajouter un "correctif" beaucoup moins positif. Notre sévérité tient également à la méconnaissance qui a marqué la culture occidentale relativement à la valeur du judaïsme au début de notre ère.

* L'épisode de la cananéenne n'est pas facile à commenter si nous tenons compte de la sensibilité actuelle. Les horreurs de la dernière guerre ont accéléré les évolutions vers un humanisme à orientation universelle. Nous ne pouvons qu'applaudir à cette prise de conscience. Elle correspond parfaitement à la pensée chrétienne, "catholique" par définition et par vocation.

Mais, sur ce point, nos contemporains sont passés d'un excès à un autre. Ils semblent ignorer les lenteurs et même les régressions qui parsèment l'histoire profane, mais ils extraient de l'histoire de l'Eglise et "montent en épingle" les comportements que la foi chrétienne est la première à dénoncer. Il en est de même pour les évangiles. Matthieu terminera son œuvre par un envoi "à toutes les nations et à tous les temps", mais beaucoup auraient tendance à ne retenir que les hésitations dont ce passage est témoin.

Nous ne pouvons donc les ignorer. Cette restriction de "l'envoi aux seules brebis perdues de la maison d'Israël" avait également concerné la première mission des apôtres (10/5-6). Nous en avons parlé à ce moment (ha35.11ord). Il peut être utile d'en rappeler l'essentiel mais il importe de ne pas paraître "fuir devant l'obstacle".

La composition de Matthieu ne permet aucun doute sur sa conclusion: une femme païenne obtient la guérison de sa fille. Mais elle ne permet aucun doute sur la foi qui a été manifestée antérieurement. Cette femme "crie" et "se prosterne" comme les disciples accueillant le ressuscité dans la barque… elle situe Jésus en "Seigneur, fils de David", unissant l'adhésion chrétienne à l'adhésion juive… enfin elle ne revendique aucun droit et admet sa situation de dépendance vis-à-vis de la "table de ses maîtres".

Cependant il est plus délicat de suivre l'évolution intermédiaire. Tout d'abord, de quelle table s'agit-il puisque la pensée de ce passage est orientée vers un deuxième partage des pains semblable au premier. Les restrictions que formule Jésus sont susceptibles de plusieurs interprétations entre lesquelles il n'est pas facile de trancher. S'agit-il d'une "technique pédagogique" pour libérer la femme de sa discrétion et l'obliger à exprimer se "grande" foi?… S'agit-il d'une évolution de Jésus ressentie comme telle par ses amis au long de sa prédication… tension intérieure entre sa mission précise dans le cadre du judaïsme et son désir de répondre à tout appel?… S'agit-il d'une réponse de l'évangéliste aux milieux judéo-chrétiens qui se raccrochaient étroitement à la forme "'historique". Contrairement à ce qu'ils prétendaient, dès ce moment, il y avait eu des exceptions qui anticipaient l'avenir.

Certaines réactions "épidermiques" risquent de convertir une "réflexion légitime" en débat rabbinique. Les phrases prêtées à Jésus sont beaucoup plus relatives. Elles résument des opinions qui semblent légitimes sans bloquer toute évolution.

* Il est intéressant de suivre l'itinéraire de Jésus dans l'étape suivante. Il semble "redescendre" vers la Palestine, pourtant la présentation constitue un doublet des "références" qui illustraient le ministère antérieur, proprement "historique": "le long de la mer de Galilée"… "il monta vers la montagne et il était assis là"… Il poursuit son activité de guérison, mais "les foules glorifièrent le Dieu d'Israël" (15/31).

En cette sixième étape, il est également intéressant de repérer la petite différence que Matthieu introduit dans la tradition de Marc. Ce dernier met en valeur la guérison d'un sourd qui jusque-là parlait difficilement. Ce symbolisme vise directement les prédicateurs issus du monde païen et qui contribueront au rayonnement de la foi chrétienne. Dans l'esprit de Matthieu la continuité apostolique est importante et il ne reprend à cette place que le premier aspect de la mission.

Questions de vocabulaire

= Les territoires de Tyr et de Sidon se situent en Phénicie, au nord-ouest de la Palestine, donc en région païenne. Leur civilisation était très ancienne et fut très florissante avant l'implantation des tribus qui donnèrent naissance au peuple juif. La "cananéenne" se rattachait sans doute à une vieille religion autochtone sur laquelle nous avons peu de renseignements au temps de Jésus. Dans ce texte de Matthieu, elle symbolise le monde païen et il serait téméraire d'avancer d'autres rapprochements.

= Selon les conceptions anciennes, toute maladie se rattachait à une influence maléfique. Nous avons parlé de ce lien lorsque Jésus donnait à ses apôtres "autorité sur les esprits impurs de sorte qu'ils les jettent dehors et guérissent toute maladie" (10/1).

= La comparaison avec les chiens peut nous paraître choquante. Ainsi en va-t-il de certains symboles selon les civilisations. Chez les juifs, il s'agit d'un terme de mépris par lequel ils désignaient leurs ennemis et donc les païens. A cette époque, à côté de l'animal domestique familier, le chien sauvage errait de village en village en recherche de nourriture et n'hésitait pas à s'attaquer au bétail. Matthieu atténue l'aspect péjoratif en parlant des "petits chiens".

= L'épisode est composé selon le même schéma que celui qui mettait en scène le centurion de Capharnaüm (8/5). Il s'agissait également d'un étranger qui demandait la guérison de son enfant atteint de paralysie. Jésus met en évidence sa foi par différence avec la tiédeur que lui réserve Israël. L'épisode se conclut par une guérison à distance.

Piste possible de réflexion: comment "faire du pain" à partir des "miettes"?

1er point: en deçà de ce texte, la conviction fondamentale de Matthieu

Avant d'entrer dans le dédale des initiatives historiques qui orientèrent la première communauté chrétienne, il peut être bon de nous rappeler la vision de foi qui sous-tend l'ensemble du premier évangile. Plus directement que toute autre explication, elle nous livre la clé de cet épisode.

Matthieu porte une admiration profonde à Jésus, Jésus en lui-même, dans ce qu'il a vécu, dans ce qu'il a partagé avec ses compagnons et ses contemporains. Les mois passés avec le Maître ont ancré ce sentiment dans son esprit et leur "densité" lui paraît être le trésor duquel il ne finit pas de tirer du nouveau sans que la source en soit tarie.

Mais il dépasse cette admiration et il en fait le ferment du développement de sa pensée. Nous pourrions définir ce travail en recourant à l'image d'une fusée à trois étages, qui se propulsent par une mise à feu progressive.

1. Jésus s'était inscrit dans la continuité de l'Ancien Testament. Pour Matthieu, il est donc normal de mettre la réalité qu'il a vécue en lien avec le passé, le passé des promesses faites aux ancêtres, le passé des valeurs portées par la Loi et les Prophètes, la longue histoire d'une attente souvent déçue. L'évangéliste n'y cherche pas des "preuves" pour croire en Jésus, sa réflexion adopte un mouvement inverse. Il croit à Jésus et son admiration pour lui le pousse à décanter ce qui lui a été apporté par sa formation juive antérieure. Celle-ci n'est pas supprimée, elle est "aspirée" au service de ce qui reste pour lui la référence essentielle.

2. Le 2ème étage accumule les souvenirs "historiques" concrets qui se sont inscrits à jamais dans la mémoire de l'apôtre. A titre personnel comme en aventure communautaire, il a conscience d'avoir été le bénéficiaire d'une "expérience" exceptionnelle. Il reste ainsi profondément marqué par la manière originale dont Jésus a révélé qu'il était "Emmanuel", "Dieu avec nous"…

3. Il en tire la double activité qui constitue le 3ème étage de son engagement au service du futur. Un souci immédiat le porte à rapporter ses souvenirs, à organiser leur présentation et à les orienter vers la foi personnelle en Jésus, d'où son œuvre  littéraire. Mais il nous faut sentir également l'objectif plus vaste qu'il se fixe, à savoir transmettre le potentiel universel de ce qui a été vécu visiblement.

Nous rejoignons ainsi les deux préoccupations qui furent les siennes: éviter le repli des communautés sur elles-mêmes mais également éviter que les traits précis du témoignage initial ne soient estompés et perdent ainsi la densité universelle qu'ils recèlent.

2ème point: les orientations de la première communauté…

Nous avons la chance de disposer des Actes des Apôtres pour nous renseigner sur la première communauté chrétienne. Dans ce livre, Luc ne cache pas les difficultés réelles auxquelles les apôtres furent affrontés.

1er temps: Pour en juger, il faut d'abord  percevoir les points forts et les points faibles de la pensée juive au début de notre ère. Les études actuelles nous permettent de mieux la connaître et préviennent certains jugements péjoratifs. La culture et la sensibilité de ce peuple le situaient bien en avance sur les civilisations voisines, que ce soit la civilisation grecque encore marquée de polythéisme ou la civilisation romaine enlisée dans le matérialisme. Il ne s'agissait pas simplement de nuances, il s'agissait de différences assez nettes quant aux modèles de pensée qui exprimaient le sens de Dieu, la valeur de l'homme, le rapport au concret, le mouvement de l'histoire. Cette unité "de fond" demeurait malgré de nombreuses divergences internes, notamment à propos des espérances messianiques.

2ème temps: C'est dans ce milieu complexe que Jésus a choisi de s'incarner. A son sujet, il ne s'est pas agi d'une incarnation relative, il s'est agi d'une incarnation authentique. Jésus a été juif et heureux de l'être. Contrairement à ce que nous pensons souvent, ses contemporains n'ont pas ressenti ses critiques à l'égard de la Loi et des rites du Temple comme une rupture avec le judaïsme. Il en a été de même lors de son rejet dramatique par les responsables religieux. Un certain nombre de preuves demeuraient "tangibles". Jésus ne sortait pas des frontières de Palestine, son "style" était, pour l'essentiel, le style d'un rabbin, il exprimait son message en langage et en modèles de pensée juifs, il le référait sans cesse aux Ecritures qui constituaient le patrimoine juif.

Au long des années partagées intimement avec Jésus, les apôtres ont été d'abord juifs. Des facteurs plus personnels ont certainement joué à l'origine du groupe fraternel qui s'est peu à peu constitué et, par la suite, la pédagogie du Maitre les a ouverts à d'autres horizons. Mais, longtemps, les échanges ont du rester typiquement juifs dans la forme et fortement inspirés du judaïsme dans le fond. On peut même estimer que le judaïsme des apôtres a permis la rapidité de formation qu'imposèrent les circonstances.

Avec le recul, nous percevons mieux les problèmes auxquels ils étaient confrontés. Il leur fallait tout d'abord "décanter" et "faire progresser" en leurs esprits les "germes juifs" dont ils héritaient par leur formation. Il leur fallait ensuite "accueillir" les germes "proprement chrétiens" en cassant l'écorce juive sous laquelle ils se présentaient. Mais il est peu probable qu'ils aient perçu sur le moment une telle différenciation.

3ème temps: Le temps qui suivit la résurrection nous choque parfois en raison des lenteurs et même des oppositions que rencontra l'ouverture aux païens. Avant de juger, cherchons à comprendre.

Ce que nous avons dit de Matthieu peut être étendu à tous les apôtres. Au départ, l'universalité ne posa aucun problème. Elle émanait du message et, par ailleurs, les écrits prophétiques orientaient déjà dans ce sens. Certes, ils concevaient le stade final du salut en regroupement de toutes les nations autour de Jérusalem, mais cette échéance appartenait à l'avenir. Quant à l'intégrité de la transmission, elle exigeait une vigilance "normale" dans un cadre qui n'était pas tellement différent de celui qu'avait connu Jésus.

La question du judaïsme ne se posait même pas. Les auditoires qu'abordaient les apôtres étaient majoritairement juifs. Les questions qui étaient débattues au sujet de Jésus ne sortaient pas du judaïsme et des discussions entre les multiples groupes qui s'y opposaient. L'état d'esprit des chrétiens correspondait à cette situation Quant aux rares païens qui désiraient entrer dans la communauté, ils étaient les premiers à admettre une "conversion juive préalable".

Le statu quo fut donc la pratique commune pendant plusieurs années. Il apparaissait impossible de comprendre les enseignements et les engagements de Jésus sans avoir un minimum de formation juive et, de ce fait, sans appartenir à cette communauté, même si cette appartenance devait être conçue de façon nouvelle dans un cadre chrétien.

4ème temps: A longue échéance, il était inévitable que surgissent les "points sensibles" que connaît toute transmission lorsqu'il s'agit d'un échange de pensée et de conviction. Point n'est besoin de soupçonner des relents de pharisaïsme ou une défiance des chrétiens à l'encontre du monde païen. Les tensions étaient beaucoup plus "naturelles".

D'une part, la réflexion chrétienne approfondissait de plus en plus précisément le "potentiel universel" qui émanait du témoignage initial et dont elle se sentait dépositaire. Par ailleurs, les milieux que rencontraient les envoyés étaient de plus en plus éloignés de la culture et de la sensibilité juive. Ce qui avait été une "chance" au temps du témoignage historique devenait source de difficulté au temps de la mission. Et pourtant, le mouvement de cette mission était prioritaire.

Le risque d'incompréhension n'était pas négligeable, mais le risque de déformation était encore plus pernicieux. C'est dans cette ambiance que nous pouvons situer le texte d'aujourd'hui.

3ème point: le texte de Matthieu …

Le texte de Matthieu est le fruit d'une composition très soignée et très nuancée. Il se présente plus en interférence de deux courants personnels qu'en affrontement de deux positions contradictoires.

= L'évangéliste tourne d'abord notre regard vers la cananéenne. D'emblée, le vocabulaire qu'il lui prête témoigne qu'elle est beaucoup moins "païenne" que ne laisse supposer sa région d'origine.

S'adresser à Jésus comme "Seigneur" et se prosterner devant lui, c'est le situer en lien privilégié avec le monde divin. L'invoquer comme "fils de David", c'est concentrer sur lui l'histoire d'Israël et le reconnaître comme Messie alors que les foules juives tergiversent encore. Lui demander de libérer sa fille, c'est admettre que le monde païen se débat dans de nombreuses contradictions et que Jésus est susceptible de les apaiser. Le rapprochement entre Seigneur et fils de David est particulièrement intéressant. L'évocation d'un Seigneur suscite dans l'imaginaire humain une multitude de représentations. La femme refuse les schémas déistes habituels et privilégie la référence à une humanité précise, celle du fils de David.

= C'est pourquoi, contrairement à ce que nous pourrions penser spontanément, les remarques de Jésus n'ont rien de choquant pour elle. Elles s'inscrivent dans le mouvement de sa foi. C'est parce que Jésus n'a pas méprisé "les brebis perdues de la maison d'Israël", qu'il est susceptible de ne pas mépriser "les brebis perdues du monde". C'est parce qu'il a dressé la table pour les juifs au premier partage des pains, qu'elle pense pouvoir se nourrir des miettes. En un mot, c'est à partir de la plénitude témoignée historiquement par "le fils de David" qu'elle conçoit et formule son espérance.

= Il est dommage que la liturgie ait arrêté la lecture de ce passage avant la conclusion sur laquelle il débouche. Car les deux étapes qui suivent constituent la vraie réponse de Jésus.

L'étape ultime est précise. Ce sera celle que symbolise le deuxième partage des pains. Des nuances de détails témoignent de l'application qu'il faut en faire au monde païen, mais Matthieu multiplie les éléments semblables. "Jésus est ému aux entrailles". "Ce sont les disciples qui apportent les pains et en distribuent les morceaux à la foule." Désormais, il n'est plus question de "manger les miettes", les païens ont désormais place entière à l'unique table de la communauté chrétienne.

Mais, du fait de leur situation, les païens risquent effectivement de n'avoir que les miettes des souvenirs. Aussi la sixième étape est présentée comme une "étape de rattrapage". "Jésus se transporte de là et monte vers la montagne. Il était assis là et vinrent auprès de lui des foules nombreuses". Historiquement les païens n'avaient pas bénéficié du témoignage historique. Par la prédication des envoyés, ce handicap est comblé. Le "Sermon sur la montagne" est doublé en leur faveur et son efficacité demeure symboliquement la même en guérison des boiteux, aveugles, manchots et sourds-muets. Certes nombre de témoins directs ont disparu mais le chiffre global de la nourriture reste le même car les actions sont intégrées désormais à l'enseignement, les "poissons sont devenus des pains".

= A la lumière de cette conclusion, il est possible de revenir sur les phrases intermédiaires. Ce que nous avons dit précédemment de la communauté de Matthieu invite à y voir des constatations plus que des obstacles. Il admet que Jésus n'a pas "laissé de paroles explicites" concernant l'attente des païens et qu'il s'est surtout consacré "aux brebis perdues de la maison d'Israël". Il concède même l'appellation péjorative qu'adoptait la mentalité juive, les païens étant comparées aux chiens à moitié sauvages qui erraient de village en village et s'attaquaient parfois aux troupeaux.

Mais, il ne concède rien comme le confirme la suite de cet épisode.

4ème point: les leçons de l'histoire…

Les leçons que nous pouvons tirer de ce passage sont multiples et sollicitent notre réflexion en des directions diverses. Matthieu ne cherche pas à couper le rayonnement de la foi chrétienne, il invite à le structurer. Lorsqu'il écrit, la crise semble passée. Il pourrait donc ne pas l'évoquer. Mais c'est là le service qu'il tient à nous rendre. En raison de sa première formation juive, il garde souci de la continuité de l'histoire en même temps que de sa relativité…

= Le phénomène actuel de mondialisation va incontestablement dans un sens chrétien. Les responsables de l'Eglise l'ont bien compris et nous bénéficions de la visibilité de quelques-uns de leurs engagements. Depuis le Concile Vatican 2, nous sommes sortis de nombreuses compromissions avec la civilisation occidentale et de certains enlisements dans cette culture.

Nous ne pouvons cependant éviter de rencontrer, sous des formes différentes, des difficultés d'évolution semblables à celles du passé. Dans le domaine chrétien comme en bien d'autres, l'enchaînement des mutations fait de l'universalité un perpétuel chantier. Les parents en savent quelque chose. Ils ont construit leur foi de façon positive dans un cadre qui leur a beaucoup apporté et dont ils continuent à bénéficier. Et ils trouvent en leurs enfants des réactions qui les préoccupent et des modèles de pensée qui leur échappent. Que faut-il garder? Comment ne pas desservir certaines valeurs fondamentales?

= La présentation de Matthieu concernant la cananéenne ne contredit pas le mouvement qui était souligné dans l'envoi des disciples en mission. Il envisage une autre situation et il invite à mieux l'analyser. Ce n'est pas Jésus qui va matériellement vers cette femme et cherche à la convaincre. La situation est inversée. On pourrait facilement estimer qu'ici, la parabole de l'ivraie fonctionne à l'envers, un bon épi émerge de la friche…

L'ambiance qui lui répond est faite de respect et de patience. L'universalité est certainement un point sur lequel nous risquons souvent d'aller trop vite. Ceci est compréhensible mais l'universalité n'est pas un slogan, elle est un partage et elle se doit de situer la "richesse d'en face" au départ de tout dialogue.

= La leçon principale que nous pouvons tirer de Matthieu semble être la "bonne utilisation du passé" pour ouvrir l'avenir. Il est vrai que nous avons peur qu'en parlant trop du passé, nous coupions tout impact à notre témoignage en raison d'un changement de cadre évident. Mais comment peut-on conseiller ce qui n'a pas été préalablement exposé de façon suffisamment claire?… Comment donner envie de choisir ce qui n'est présenté qu'en esquisse?… La nouveauté exige qu'on ne cache pas les différences mais elle exige aussi qu'on ne taise pas la valeur des expériences.

Avant cette rencontre, Jésus n'avait fait que vivre son judaïsme en "fils de David", il s'était investi principalement en recherche des brebis perdues d'Israël, ses paroles et ses engagements s'étaient exprimés en pur judaïsme, et c'est ce qui a permis à cette femme de le situer en Seigneur, libérant les hommes de leurs servitudes

= L'évangéliste se garde bien de toute psychanalyse concernant la femme, il tient cependant à préciser d'emblée le "créneau universel" qu'elle a soupçonné dans la foi chrétienne. Nous aimerions qu'il en soit ainsi pour nos contemporains. Force est de constater que nombre d'entre eux sont encore fort loin du "paganisme éclairé" dont la femme témoigne. Un vague déisme, hérité des oppositions entre catholiques et protestants, leur tient lieu d'opinion en un mot leur "Seigneur" n'est pas "fils de David".

Matthieu nous invite donc à approfondir l'humanisme qui se dégage du témoignage des évangiles. Lui seul peut opérer une double sélection, sélection concernant l'imaginaire religieux à propos du monde divin et connaissance plus précise de l'apport de Jésus aux problèmes permanents de nos sociétés.

 
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