Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 16ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 16ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

 

 

Actualité : la parabole de l’ivraie, une étrange conclusion

Evangile : Matthieu 13/24-43

Contexte des versets retenus par la liturgie

L’interprétation de la parabole de l’ivraie selon Matthieu

Piste possible de réflexion : contribuer à "faire voir et comprendre" la valeur de tout homme

Actualité

Comme la parabole du semeur, la parabole de l'ivraie  est bien connue. La seule différence vient de ce que, spontanément, sa conclusion nous choque et brouille la réflexion que Matthieu nous propose à travers elle. Il importe donc de bien "entendre" le texte pour ne pas lui faire dire plus qu'il n'en dit.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 13/24-43

Les lois de croissance du Royaume - exposé en enseignement oral - 2ème loi : la Loi du développement sans sélection prématurée: parabole de l'ivraie

1°- exposé de la parabole de l'ivraie

II leur proposa une autre parabole, en disant: Le Royaume des cieux a été assimilé à

un homme ayant semé de la belle semence dans son champ. Or, pendant que les hommes dormaient, vint son ennemi et il sema des ivraies au milieu du blé et s'éloigna.

Or, quand l'herbe germa et fit du fruit, alors apparurent aussi les ivraies.

Venant auprès de lui, les serviteurs du maître de maison, lui dirent: 'Seigneur, n'as-tu pas semé de la belle semence dans ton champ; d'où donc a-t-il des ivraies?'

Il leur déclara: 'Un homme ennemi a fait cela...'

Les serviteurs lui disent: 'Veux-tu que, nous éloignant, nous les recueillions?'

Il déclara: " Non, de peur que, recueillant les ivraies, vous ne déraciniez ensemble avec elles le blé. Laissez tous deux grandir ensemble jusqu'à la moisson.

Et, au moment de la moisson, je dirai aux moissonneurs : 'Recueillez d'abord les ivraies et liez-les en bottes pour les consumer. Et le blé, assemblez-le vers mon grenier.

2°- Conduite des disciples en cette situation : parabole du grain de moutarde et du ferment

Il leur proposa une autre parabole, en disant:le Royaume des cieux est comparable à

un grain de moutarde qu'un homme, ayant pris, sema dans son champ.

C'est la plus petite de toutes les semences, mais quand elle aura grandi, elle est plus grande que les plantes potagères et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches

Il leur parla en une autre parabole: Le Royaume des cieux est semblable à

du ferment que, prenant, une femme cacha dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que tout soit fermenté.

3°- explication de la parabole de l'ivraie: référence aux Ecritures et certitude de l'avenir

De tout ceci, Jésus parlait en paraboles aux foules et, mis à part une parabole, il ne leur parlait de rien, en vue que s'accomplit ce qui fut dit par le prophète, disant J'ouvrirai ma bouche en paraboles, Je profèrerai des choses cachées depuis la fondation du monde. (Ps 78/2)

Alors, laissant les foules, il vint vers la maison et ses disciples viennent auprès de lui en disant : ' Explique-nous la parabole des ivraies dans le champ.' Répondant, il dit :

Qui sème la belle semence est le Fils de l'homme, le champ est le monde, la belle semence, ce sont les fils du Royaume, les ivraies sont les fils du Méchant, l'ennemi qui les sème est le diable, la moisson est une fin de monde, les moissonneurs sont des anges.

Tout comme sont recueillies les ivraies et brûlées au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde:

Le Fils de l'homme enverra ses anges et ils recueilleront de son Royaume tous les scandales et tous ceux qui font le mal (Sophonie1/3) et ils les jetteront vers la fournaise de feu : là sera le pleur et le grincement des dents.

Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père.

Qui a des oreilles, qu'il entende ! "

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Cette parabole s'inscrit dans le développement qui traite des lois de croissance du Royaume en un lieu et en un temps. Elle prend place directement après la parabole du semeur.

L'évangéliste adopte le même schéma d'ensemble. Celui-ci comporte trois parties: un exposé succinct - une partie centrale où nous devrions percevoir la pensée personnelle de l'auteur - enfin une explication.

Quelques différences de "forme" interviennent. L'ordre "rationnel" que l'on pouvait discerner dans l'ensemble du semeur est moins bien respecté. L'exposé est troublé par l'intrusion de deux paraboles complémentaires: celle de la graine de moutarde et celle du levain dans la pâte. La partie centrale révèle difficilement la pensée de l'évangéliste. Elle paraît "copier" la partie centrale de la parabole précédente au sujet du discours en paraboles et de la référence aux Ecritures. Enfin l'explication regroupe une explication abrupte se limitant aux détails et une vision plus vaste sélectionnée parmi les réflexions possibles. Cette conclusion sera reprise par la suite en écho à la parabole du filet ramené au rivage pour que soit trié son contenu.

* Pour  commenter cette parabole on se retrouve devant deux niveaux d'approfondissements.

Au premier niveau, il est toujours possible de la situer en rapport à la mission. Il s'agit là d'une mise en garde contre toute sélection prématurée. Certains terrains se révélant inaptes à la réception et au développement de la Parole, le risque est grand de se replier en communauté, seul lieu où l'Evangile est accueilli positivement. La parabole de l'ivraie et du bon grain prémunit contre ce risque. Le Message doit être porté au cœur du monde, malgré les obstacles, sans sélection prématurée. Rien n'est définitif car tout homme recèle en lui des possibilités d'évolution...

Les paraboles du grain de moutarde et du levain jouent un même rôle de "complément rectificatif" par rapport à la parabole de l'ivraie. L'ouverture au monde comporte un autre risque et non des moindres. L'ivraie menace d'étouffer le bon grain comme il a été envisagé en troisième terrain de la parabole du semeur. L'antidote est suggéré par la parabole du grain de moutarde. Il s'agit de renforcer la croissance. La Parole de l'Evangile doit insuffler une vigueur particulière et dominer les autres influences, même légitimes.

Ce souci ne risque-t-il pas de déboucher sur l'orgueil pharisien qui méprisait le reste des hommes, y compris ceux qu'ils cherchaient à convaincre? La parabole du levain prévient ce glissement en parlant de la mission comme d'un service au cœur du monde, service discret sans cesser d'être efficace.

Mais on peut "serrer" de plus près la pensée de Matthieu. Le cheminement est encore plus délicat que celui de dimanche dernier. Pourtant il est utile de saisir la "clé" de ce passage d'évangile pour en guider le commentaire.

L'interprétation de la parabole de l'ivraie selon Matthieu

1. Alertons de suite sur un "handicap spontané": la proximité de la parabole du semeur risque de fausser le repérage concernant l'interprétation que Matthieu donne à la parabole de l'ivraie. C'est là une des difficultés propres au genre littéraire parabolique. Des éléments apparemment semblables dans l'ordre "naturel" sont mis au service de deux orientations différentes. Il faut donc "oublier" les symbolismes de la parabole du semeur et admettre l'éventualité d'un thème différent, hormis le vocabulaire et le rapport à la mission.

2. Quitte à anticiper sur les conclusions, voici ce qui paraît bien être la clé de Matthieu, en parfaite cohérence avec ce que nous connaissons déjà de l'empreinte juive qui affecte ses modèles de pensée et ses habitudes de présentation.

Il est certain qu'il envisage la mission et qu'il est  conscient des difficultés que rencontrent les envoyés, ou des dérives qui les guettent. Mais il ne s'y attaque pas directement. Il s'appuie sur une expérience historique antérieure au temps de sa propre rédaction.

En ce qui concerne la parabole du semeur, cette référence antérieure se concentrait sur le ministère historique de Jésus. Il avait été le "Semeur" et les réactions de ses contemporains avaient correspondu à quatre "terrains". Matthieu proposait une analyse du passé. Trois d'entre eux avaient été incapables de "voir" et de "comprendre". Le témoignage visible était resté pour eux une "parabole" au sens restrictif de ce mot. Cette analyse "rebondissait" sur l'engagement des envoyés. L'évangéliste dissipait ainsi toute fausse espérance en ce qui concernait leur impact mais il orientait également leur prédication vers le "faire voir" en vue de "mieux comprendre".

La "vraie base historique" de la parabole de l'ivraie est différente. Il s'agit de l'engagement de la première communauté chrétienne au lendemain de Pâques. La présentation de Matthieu "cadre" parfaitement avec ce que nous en disent les Actes. Bien entendu, il relie cet engagement à une volonté de Jésus et aux recommandations qu'il avait distillées au long d'un partage de vie fait d'enseignements et d'exemples. Mais les dominantes du déroulement sont précisées par les trois paraboles. Après les "fruits" du début, l'opposition des juifs, pourtant enracinés dans le même terrain, s'était accentuée… ceci n'avait pas empêché la "graine" de grandir et de donner un arbre susceptible de recueillir le monde païen dans ses branches… simultanément la pensée chrétienne avait pénétré les mentalités et y engendrait un mouvement de fermentation.

3. En mentalité moderne, nous ne trouvons rien à redire concernant cette "ouverture au monde" et nous applaudissons aux "ruptures" que nos frères chrétiens surent promouvoir à ce moment. Pourtant le même livre des Actes témoigne que ces évolutions furent loin d'être faciles et les lettres de Paul nous informent sur la persistance des influences contraires bien au delà des premiers temps. C'est là que se situe la clé de la présentation de Matthieu.

Il nous faut admettre que les enseignements de Jésus sur la question de l'universalité hors judaïsme ont mis du temps à pénétrer l'esprit de ses amis. Même après la résurrection, ils se présentaient en "paraboles", car il restait à en tirer nombre de leçons comme Pierre l'avouera (Actes 10/34). La cohabitation avec tous les hommes ne ressortait pas à l'évidence pour les foules de Palestine. Certes, Jésus avait eu contact avec des païens, mais ces rencontres avaient été rares et les guérisons qui les avaient motivées en faisaient des actes ponctuels de bienveillance plus qu'un enseignement sur l'universalité. Apparemment, Jésus n'était pas "sorti du judaïsme", c'est ce lien avec le judaïsme qui avait été retenu prioritairement par les foules et qui était objecté aux envoyés. Avec le recul, nous détectons les "germes" qui se développeront ensuite, mais il nous faut comprendre la place seconde qu'occupait ce thème au temps du ministère visible, tant d'autres thèmes sollicitaient l'intelligence des contemporains.

Ce "décalage parabolique" n'affectait pas seulement les rites ou les prescriptions alimentaires, il affectait également la référence aux Ecritures. En effet, les écrits prophétiques envisageaient pour les temps messianiques la constitution d'une communauté pure, excluant les pécheurs. Au début de notre ère, plusieurs courants du judaïsme et même le Baptiste en avaient fait une orientation essentielle de leur pensée. "L'explication" que propose Matthieu ne vise donc pas à "décrypter" la parabole, mais à en préciser une juste interprétation.

Nous pouvons être étonnés de l'insistance que Matthieu semble donner à la "séparation" en fin des temps. Ce n'est pas la séparation qui l'intéresse mais la date de cette séparation. C'est pourquoi il revient plusieurs fois sur le fait qu'elle s'opérera "à la fin". L'engagement universel des envoyés n'a donc aucun lien direct avec cette perspective. L'auteur signale simplement comme erronée l'opinion qui situait ce jugement aux temps messianiques. Mais, dans sa communauté, tous n'étaient sans doute par d'accord sur cette "interprétation".

Un texte de Paul explicite la vision d'histoire qui était à la base de cette ségrégation héritée du milieu juif. Dans sa lettre aux Éphésiens (3/9), il évoque "le mystère tenu caché depuis les siècles en Dieu, le Créateur de toutes choses" et il précise la teneur de ce "mystère du Christ": les païens sont admis au même héritage, membres du même Corps, bénéficiaires de la même Promesse dans le Christ Jésus, par le moyen de l'Evangile". Il faut admettre qu'aujourd'hui, théoriquement, cet humanisme ne fait pas problème en milieu chrétien.

4. Pour saisir l'enchaînement et la portée de la présentation de Matthieu, il est intéressant de survoler les deux livres sur lesquels il semble s'appuyer, le livre de Daniel et le livre d'Ézéchiel.

Le livre de Daniel avait été rédigé pour soutenir le peuple juif durant la persécution du grec Antiochus IV Epiphane (de 175 à 164). De style apocalyptique, il souligne la maîtrise divine sur le cours de l'histoire. Malgré les agitations des hommes et la succession des empires, Dieu achemine "les temps et les moments" vers le but ultime, à savoir l'établissement définitif du royaume de Dieu et de ses saints. L'intervention finale est envisagée sous les traits d'un "fils d'homme" à qui il est remis une souveraineté éternelle.

Il est certain que l'auteur du livre de Daniel s'appuyait sur les écrits bibliques antérieurs, mais il est difficile de préciser ces influences. Nous ne pouvons "qu'enregistrer" certaines "similitudes" d'images. D'où le rapprochement avec le livre d'Ezechiel. Prophète déporté à Babylone (sans doute dès 593), son message est adressé à ses compagnons de captivité. En un premier temps, il développe une sévère critique à l'égard de son peuple, il attribue à son inconduite la situation de détresse où il se trouve. En un deuxième temps, il envisage un renouveau animé d'un esprit plus conforme aux valeurs de l'alliance scellée dans le passé.

En Daniel 4/7, la vision de l'arbre majestueux est appliquée à Nabuchodonosor mais elle est assortie de la destruction de cet arbre. Elle l'était également en Ézéchiel 31/1 à propos de pharaon et une même destruction était mentionnée. Mais en Ézéchiel 17/23, l'image est nettement appliquée au peuple de Dieu:

"Ainsi parle le Seigneur Dieu: Moi, je prends à la pointe du cèdre altier un rameau tendre; je le plante moi-même sur une montagne élevée d'Israël. Il portera des rameaux, il produira du fruit, il deviendra un cèdre magnifique. Toutes sortes d'oiseaux y demeureront, ils demeureront à l'ombre de ses branches…"

En Ézéchiel, la mention du grand arbre prend place juste avant le passage bien connu traitant de la responsabilité personnelle. C'est le plus ancien texte biblique sur ce sujet. L'individu doit être désolidarisé du destin de la communauté, chacun est seul responsable de son propre destin. Le prophète en donne une longue "explication", celle-ci était sans aucun doute présente à tous les esprits nourris d'Ecriture. Elle est reprise en 33/11.

"Quant au méchant, s'il se détourne de tous les péchés qu'il a commis, s'il garde toutes mes lois et s'il accomplit le droit et la justice, certainement il vivra, il ne mourra pas. On ne se souviendra plus de ses révoltes. C'est à cause de la justice qu'il a accomplie qu'il vivra. Est-ce que vraiment je prendrais plaisir à la mort du méchant, et non pas plutôt à ce qu'il se détourne de ses chemins et qu'il vive" (18/21).

Dans la littérature apocalyptique, le thème de la révélation tenue secrète est fréquent. Les deux livres pouvaient également être rapprochés du fait qu'en Ézéchiel, l'expression "fils d'homme" est l'appellation habituelle que le monde divin applique à l'auteur.

5. les détails significatifs de l'interprétation de Matthieu

= La parabole du semeur n'a pas d'introduction, elle met directement en présence de Jésus-semeur. La parabole de l'ivraie commence une série de paraboles qui toutes se réfèrent à "ce qu'il en est du Royaume des cieux". Elles sont l'écho du verset qui précisait: "A vous il est donné de connaître les mystères du Royaume des cieux" (13/11).

= L'exposé est introduit par une phrase au passé: "le Royaume a été comparé". Matthieu semble donc se référer à un enseignement antérieur, ce qui justifie de voir dans son texte une rectification ou, à tout le moins, une précision visant à une bonne interprétation.

L'exposé lui-même est un peu "boiteux". L'herbe du bon grain "a germé et donné du fruit" avant que n'interviennent les nuisances. Les risques d'erreur lors d'un arrachage éventuel sont donc très limités!

= En partie centrale, nous devrions être étonnés de la question des disciples: "Explique-nous la parabole des ivraies dans le champ?". Dimanche dernier, nous avions alerté sur ce point à l'occasion de la parabole du semeur. Le décryptage de la parabole ne posait aucun problème pour qui était habitué au genre parabolique. Le vrai problème résidait dans la pluralité des interprétations possibles. La demande des disciples vise à les départager.

= La première partie de l'explication constitue une réponse, mais, en raison de nos difficultés modernes de décryptage, nous risquons de ne pas lui donner sa vraie portée. Chaque expression "précise" ou "rectifie" des opinions qui devaient être "réelles" dans la communauté, mais que nous ignorons.

Jésus est bien le Fils de l'homme, "celui auquel il a été donné souveraineté, gloire et royauté sur tous les peuples, langues et nations" (Daniel 7/13). Rappelons-nous les doutes qu'avait exprimés le Baptiste sur ce point. Le "style" de la première communauté ne remettait pas en cause le fait qu'en son témoignage, les temps messianiques avaient été ouverts.

Le champ est le monde. C'est là une précision qui a son importance. Elle met en garde contre certaines extensions qui voudraient "moraliser" en direction d'autres perspectives comme la vie de la communauté ou la foi personnelle. La chose n'est pas impossible, mais Matthieu concentre la réflexion sur le cas présent: celui de la mission et des conditions difficiles qu'elle rencontre lors de l'engagement des disciples "dans le monde".

Sans doute Matthieu a-t-il conscience que la proximité de la parabole du semeur et une certaine similitude de vocabulaire risquent "d'écraser" la vraie portée du sujet différent qu'aborde la parabole de l'ivraie. Aussi tient-il à préciser que les enjeux de celle-ci ne concernent pas des idées, elles concernent des personnes: "fils du Royaume" et "fils du méchant". C'est leur cohabitation délicate que la parabole vise à éclairer en priorité.

L'évangéliste insiste également sur le fait que le "méchant" doit être assimilé au "diable". Cette mention donne du poids à une référence antérieure qui a pu échapper à notre attention, car l'exposé parlait seulement de "l'homme ennemi". Nous sommes donc renvoyés à ces "choses cachées depuis la fondation du monde" autrement dit, au "mystère" d'une création qui comporte effectivement une communauté de bons et de méchants.

= Il est certain qu'en arrière-plan de l'ensemble qui concerne la parabole de l'ivraie, nous ne pouvons ignorer la menace des persécutions. Au temps de Matthieu, l'ivraie représentait plus qu'une simple gêne pour l'apostolat ou le rayonnement des disciples, mais l'auteur en reste à un plan plus universel.

Piste possible de réflexion: contribuer à "faire voir et comprendre" la valeur de tout homme

1er point : une analyse de situation en rapport à la mission


Il est abusif d'en tirer un examen de conscience personnel pour déterminer ce qui, en nous, peut être ivraie ou bon grain. Il est également abusif de se poser la question du visage de l'Eglise à travers les siècles et d'admettre que des grandeurs furent mêlées à des malversations. La parabole porte sur un point apparemment très limité, à savoir la situation que tout chrétien affronte lorsqu'il veut faire  rayonner son idéal.

Car il est bien précisé qu'en un premier temps "le blé germe et fait du fruit". Aucun doute n'est émis sur ce point. Il n'est pas question d'une erreur dans l'ensemencement ou la qualité de la semence. Le travail a été fait et bien fait. C'est après ce travail que surgit une situation inattendue qui menace un mouvement déjà amorcé: "alors apparut aussi l'ivraie".

Les deux questions qui naissent spontanément sont "logiques": d'où vient cette ivraie et quel comportement adopter à son égard? Les réponses sont précises et "sérieuses".

La première réponse ne console pas à moindre frais et ne se réfugie pas derrière une quelconque fatalité. Une chose est certaine: l'ivraie a été semée par un ennemi, sa présence n'est donc pas normale et il faut déplorer les inconvénients qui en résultent.

La deuxième réponse comporte deux volets. Le premier volet élimine l'initiative que proposent spontanément les serviteurs, à savoir arracher l'ivraie. La chose pouvait paraître raisonnable, car, dans la nature, les différences entre les fruits du blé et de l'ivraie sont très repérables. La maître justifie sa position au nom des perturbations qui peuvent affecter la "bonne" croissance. Il semble ignorer le risque que précisait le troisième terrain de la parabole du semeur au sujet des "grains tombés sur les épines", "les épines montent, les étouffent et les empêchent de donner du fruit".

Mais les paraboles du grain de moutarde et du levain constituent un deuxième volet de réponse. Il ne convient pas de les isoler de l'ensemble car il s'agit de recommandations positives. Face à une telle situation il s'agit de renforcer la croissance de la plante encore fragile qui a été suscitée par la bonne graine. La mission devra unir un premier visage d'accueil à une activité de fermentation en profondeur. .

Telle est l'aventure réaliste sur laquelle  Matthieu nous invite à réfléchir. Il importe d'en intégrer tous les éléments dans l'esprit où ils nous sont présentés. L'auteur ne se lance pas dans des exhortations morales, il ne doute pas de notre désir d'engagement pastoral. Il éclaire la situation réelle que nous allons rencontrer.

2ème point : une alerte concernant nos réactions spontanées

Le maître ne fait pas reproche à se serviteurs de l'hypothèse qu'ils proposent. Cette ambiance permet d'envisager plus calmement les réactions qui peuvent être les nôtres en une situation qui, dès le départ, est admise comme inconfortable. Car Matthieu a conscience de l'universalité des conditions qu'esquisse la parabole de l'ivraie.

Le premier risque est celui de l'utopie. Aujourd'hui il nous menace moins que par le passé. Nous connaissons le monde et ses ambiguïtés, car nous y vivons et, avant même le domaine religieux, nous nous affrontons à sa diversité. Mais Matthieu n'a pas tort de le signaler.

La deuxième tendance est celle de l'interrogation. Elle se comprend si on l'assortit d'un désir sincère d'être efficace. Dans les domaines techniques, nous bénéficions sans cesse de ce désir de trouver les rouages de fonctionnement. Dans les domaines humains, l'analyse est plus délicate et les conclusions sont plus hasardeuses, mais le recours aux sciences humaines est loin d'être condamnable.

La même tendance à l'efficacité peut susciter des initiatives de rétablissement immédiat d'un certain "bon ordre", quitte à temporiser les remarques du maître. Au nom du réalisme, il est si facile de vouloir brusquer les "chances" que recèle l'histoire.

Il est à craindre que les conditions difficiles "vers l'extérieur" n'amènent un repli "vers l'intérieur", vers une communauté où l'Evangile est accueilli positivement et partagé fraternellement.

Nous pourrions également nous réfugier dans l'espérance. L'évangéliste ne l'exclue pas, mais l'explication qu'il donne après l'exposé met en garde contre une espérance trop proche qui détournerait d'une vision réaliste des difficultés immédiates.

Bien entendu, nous pourrions ajouter bien d'autres réactions dont la moindre n'est pas le découragement devant l'impuissance de nos efforts ou le poids des nuisances extérieures.

3ème point : une perspective de création et de salut

Face à cela, Matthieu "suggère" une double réflexion. En lecture rapide, nous passons sans doute trop rapidement sur ce que nous estimons être de simples nuances. Il est vrai que le langage parabolique ne nous est pas familier et que les conseils de jardinage sont mis à rude épreuve dans la présentation.

Dans la première partie de son explication, Matthieu "rectifie" plus qu'il ne décrypte les détails de la parabole. Il insiste sur le fait que ce sont des "personnes" qui sont en cause, y compris lorsqu'il s'agit de l'ivraie. Nous risquons d'être influencés par les symbolismes de la parabole du semeur. Pourtant l'évangéliste est net: " la belle semence, ce sont les fils du Royaume, les ivraies sont les fils du méchant". Il évoque donc le "mystère" de chacun, cette possibilité d'évolution ou de conversion dans un climat d'intelligence et de liberté. C'est pourquoi il tient à préciser longuement que le jugement interviendra "à la fin" et qu'il se réalisera par les anges et non par les hommes.

Mais, en recourant au langage biblique, Matthieu inclue également notre comportement dans une dynamique de création. Ce n'est pas sans raison qu'il parle de "choses cachées depuis la fondation du monde" et qu'il évoque les premiers chapitres de la Genèse. Ceux-ci n'hésitaient pas à situer en influence diabolique les entraves à un développement humain voulu comme harmonieux à l'origine.

L'attention que nous portons à l'ivraie participe donc au rétablissement d'une harmonie. Nous prenons au sérieux l'histoire humaine dans ses chances avant d'en affronter les risques et de les neutraliser. Cette vision de foi était celle du peuple d'Israël lorsqu'il relisait son histoire et en tirait un enseignement sur l'attitude de Dieu vis-à-vis de notre humanité. Jésus l'avait insufflé de façon concrète dans son engagement au milieu des hommes. Tout disciple est désormais associé au même projet.

4ème point : l'exemple "réussi" de la première communauté chrétienne

A l'occasion de la parabole du semeur, nous avions pu remarquer la "technique" que Matthieu adopte lorsqu'il veut éclairer un sujet. Il s'appuie sur une "base historique" dont il pressent l'universalité et il l'analyse calmement. En ceci il était héritier de sa formation juive, mais ce modèle de pensée peut nous être utile pour percevoir les perspectives d'une parabole.

Quelle est donc la base historique qui unit les paraboles de l'ivraie, du grain de moutarde et du levain dans la pâte? Il suffit d'ouvrir les Actes des Apôtres pour trouver la réponse. Nous avons là une bonne analyse en même temps qu'une illustration du rayonnement de la première communauté chrétienne.

1. Au lendemain de Pâques, les apôtres ne se sont pas retirés au désert par crainte des autorités juives ou à la manière des esséniens en vue d'attendre son retour. Ils sont restés à Jérusalem, cœur du milieu juif qui était le leur et c'est là que leur communauté "a germé". Alliant la prédication au regroupement de leurs souvenirs, ils ont même "porté leurs premiers fruits".

2. Les oppositions ne manquèrent pas d'apparaître rapidement, elles émanaient de leurs frères de race, enracinés dans le même terrain. Hésitantes au début, les "ivraies" prirent peu à peu de l'ampleur. Cependant, elles ne purent empêcher cette petite semence de "grandir", le nouveau message prétendait même surpasser l'apport nourrissant de Loi.

3. Les persécutions contribuèrent à son extension hors de Jérusalem et ne firent qu'étendre les branches de ce qui devenait de plus en plus un arbre. Séduits par l'ouverture du groupe au monde non juif, une multitude de païens vinrent alors faire leur nid dans les communautés chrétiennes dispersées dans le bassin méditerranéen.

4. Cette influence allait plus loin qu'un triomphe passager. La pensée issue du témoignage initial se précisait de plus en plus en "ferment" susceptible d'être mêlé à la pâte humaine. La "réussite" chrétienne dans le cadre de civilisations non juives laissait présager une influence universelle.

La présentation de Matthieu "cadre" parfaitement avec cette présentation des Actes. Nous pouvons ainsi mieux percevoir les deux directions qui orientent son analyse.

Il "remonte" vers le témoignage personnel de Jésus. Pour lui, il ne fait pas de doute que cet engagement des apôtres correspondait à l'élan et aux recommandations que le Maître avait distillés au long d'un partage de vie fait d'enseignements et d'exemples. Il sait cependant que la question de l'universalité hors judaïsme et "l'ouverture au monde" n'avaient pas encore totalement pénétré l'esprit de ses amis. Certes, Jésus avait eu contact avec des païens, mais ces rencontres avaient été rares et les guérisons qui les avaient motivées en faisaient des actes ponctuels de bienveillance plus qu'un enseignement sur l'universalité. Jésus n'étant pas "sorti du judaïsme", apparemment, c'est ce lien qui apparaissait prioritaire.

5. La deuxième ligne de réflexion risque de nous échapper, car, pour nos  mentalités modernes, nous ne trouvons rien à redire concernant les évolutions de nos frères premiers chrétiens et nous applaudissons aux "ruptures" qu'ils surent promouvoir à ce moment. Pourtant le même livre des Actes témoigne que ces évolutions furent loin d'être faciles et les lettres de Paul nous informent sur la persistance des influences contraires bien au delà des premiers temps.

C'est là que se situe l'évocation d'une difficulté de compréhension semblable à celle des paraboles. La cohabitation avec tous les hommes n'était pas de l'ordre de l'évidence. Il restait à tirer nombre de leçons du témoignage.

5ème point: face au monde et au service des personnes

Cette difficulté  de compréhension est-elle moindre aujourd'hui? Le rapprochement avec le décryptage d'une parabole n'a pas perdu de son actualité. Il dépasse même le milieu chrétien.

Dimanche dernier, nous évoquions la nécessité de donner un sens large à cette forme d'expression du passé. Sans culpabilisation excessive et en prenant en compte les immenses progrès accomplis sur ce point, nous ne pouvons ignorer le chantier qu'ouvrent les orientations des paraboles de l'ivraie, du grain de moutarde et du levain.

"Faire voir et comprendre" ce sujet lors de nos conversations avec nos contemporains sans le moraliser, voilà une perspective qui nous libère de multiples complexes moralisateurs ou récupérateurs. Sans doute sera-t-il judicieux de ne pas trop parler d'une action du diable ou de faire référence au livre de la Genèse. Mais rendre compte de notre engagement au titre d'une valorisation de l'homme et d'un sens positif du mouvement de l'histoire ne peut nuire au visage de la foi chrétienne.

Mise à jour le Samedi, 09 Août 2014 06:47
 
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