Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : Quatorzième Dimanche du temps ordinaire

Année A : 14ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

Actualité 

Evangile : Matthieu 11/25-30

Contexte des versets retenus par la liturgie :

- Composition et vocabulaire du troisième paragraphe a')

- Versets "théologiques" b

Piste possible de réflexion: ce qui échappera toujours à la "sagesse" et à la "rationalité" humaines…

Actualité

Plusieurs versets de ce passage nous sont bien connus. Aussi lorsque nous les entendons, les commentaires qui nous reviennent en mémoire sont nombreux, mais ils sont également très dépendants des spiritualités qui les ont diffusés. Bien entendu, les exhortations morales ou religieuses qui s'y sont référées n'étaient pas négligeables en elles-mêmes, pourtant la présentation qui leur était donnée les isolait fortement de leur milieu originel.

Par ailleurs, ces spiritualités étaient fortement liées à une sensibilité qui n'est plus la nôtre. De ce fait, elles ont souvent mal supporté les mutations de civilisation qui marquent notre siècle. Ainsi la phrase: "ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits" freine souvent une étude réfléchie des évangiles ou une présentation cohérente de la pensée chrétienne. Ainsi, l'expression: "Je suis doux et humble de cœur" oriente souvent la foi vers une dominante sentimentale plus mystique qu'apostolique… Ainsi l'appel: "Venez à moi vous tous qui ployez sous le fardeau" tend à faire du recours à la foi un refuge pour les temps de malheurs ou d'épreuves.

Il est donc nécessaire d'oublier quelque peu ces commentaires et de retrouver la véritable perspective du petit ensemble que Matthieu nous propose. Il le situe dans le cadre de la mission qui nous revient pour la diffusion du message chrétien en tous temps et en tous lieux.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 11/25-30

La diffusion du Royaume à travers les lieux et les siècles - témoignage en engagement historique - attitude des contemporains de Jésus: 3°- accueil des "petits"  

a) référence au "petit reste" biblique: continuité avec le passé

En ce moment-là, répondant, Jésus dit :

a) = Je te confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ceci aux sages et à ceux qui comprennent et que tu l'as révélé aux tout-petits.

b) ce qui a été révélé en Jésus et perçu par les "petits": accueil présent

b) = Oui, Père, parce qu'ainsi est arrivé ce qui a paru bon devant toi:

Tout m'a été livré par mon Père: et personne ne connaît le Fils, sinon le Père et personne ne connaît le Père, sinon le Fils

et celui à qui le Fils décidera de le révéler.

a') = Allons ! Venez auprès de moi, vous qui peinez et êtes sous le fardeau et moi, je vous ferai reposer.

Levez sur vous mon joug et soyez mes disciples parce que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos pour vos âmes.

Car mon joug est aisé et mon fardeau, léger. "

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Sans référence au plan d'ensemble, il est impossible de percevoir la portée que Matthieu donnait à ce passage. Il est au contraire relativement facile de déterminer sa place "logique" dans le 2ème développement du premier évangile, celui que l'auteur consacre à la diffusion du Royaume à travers les lieux et les siècles par l'envoi des disciples en mission.

La présentation est toujours la même :

Un 1er volet développait l'enseignement oral du Seigneur sur cette question, il rassemblait les enseignements ou les recommandations prononcés à différents moments de la vie publique, nous l'avons longuement analysé en parlant du contexte des dimanches précédents.

Un 2ème volet, en lien avec le premier, développe la réalisation historique en Jésus. En Palestine, le ministère public de Jésus a été une première forme de cette diffusion. Il est donc possible de s'y appuyer. Matthieu oriente la réflexion en trois directions: l'attitude des contemporains de Jésus - les ruptures avec le judaïsme au plan religieux - les conflits plus profonds sur la "personne" de Jésus.

Le texte d'aujourd'hui s'inscrit dans l'attitude des contemporains de Jésus. L'auteur distingue et analyse trois groupes dont il schématise les réactions différentes:

1. les hésitations de Jean-Baptiste et de ses disciples. 11/2-15. a) Ces hésitations portent sur la "lecture" des "œuvres du Christ": "Toi, es-tu celui qui vient ou en attendons-nous un second?"b) La réponse de Jésus renvoie aux "signes de sa mission" à la lumière des oracles d'Isaïe": "des aveugles recouvrent le regard et des boiteux marchent, des lépreux sont purifiés et des sourds-muets entendent et des morts se réveillent et des pauvres sont évangélisés"…c) un hommage au précurseur permet de situer sa mission comme unique mais sa situation comme ne permettant pas une reconnaissance totale en Jésus: "le plus petit dans le Royaume est plus grand que lui"…

2. l'incompréhension de sa "génération" 11/16-24. a) Globalement, les contemporains de Jésus se sont comportés en "gamins" capricieux qui n'ont même pas cherché à comprendre son témoignage… b) Ils ont "récupéré" de façon contradictoire les "signes" qu'il posait et n'ont pas cherché à percevoir la "Sagesse" qui se révélait… c) le jour du jugement mettra en évidence les responsabilités de ce refus.

3. Seuls les "petits" ont accueilli Jésus et ont cherché à comprendre qui il était de même que la portée de son message. L'évangéliste ne se contente pas de les mentionner en écho aux annonces prophétiques, il fait émerger l'essentiel de leur différence.

Matthieu semble très sensible au refus de son peuple. Mais il perçoit également l'universalité de la faille qui a précipité son incompréhension. Dans le Discours sur la montagne, il a mentionné les critiques concernant le culte, l'interprétation de la Loi, l'attitude religieuse. Ici il va au plus profond, au "refus de "reconnaissance" vis à vis de la personne-même de Jésus.

* Versets "théologiques" b) En raison de la densité de ce passage, il est nécessaire de l'aborder lentement

- Quel est le cœur de ce qui a été manifesté en Jésus? Matthieu reprend une "formule" qui devait sans doute servir de cadre aux premiers prédicateurs lorsqu'ils annonçaient le message. A l'évidence, il s'agit d'un concentré qui aidait à présenter l'essentiel concernant Jésus et son témoignage. Chacune de ses assertions en appelait sans doute à une explication plus développée.  Il nous faut la retrouver pour éviter l'esprit dogmatique qui a tant desséché la foi chrétienne.

- le premier "point sensible" est situé au niveau du "Père, Seigneur du ciel et de la terre", c'est-à-dire au niveau du Créateur. En mentalité juive, la Loi révélait déjà "quelque chose de Dieu", en particulier ce qui faisait son bonheur et qu'il avait révélé à Moïse pour que l'homme puisse y participer. Ici, nous sommes en deçà de la Loi, au stade d'une nouvelle phase de la création et celle-ci s'accomplit en Jésus. La mention de Celui qui est "Seigneur du ciel et de la terre" n'a rien de terrible, elle permet simplement de donner sa pleine densité à ce qui va suivre, nous sommes concernés moins en visée de notre salut final qu'en lumière sur notre "nature humaine".

Une précision contribue à atténuer l'impression de majesté qui pourrait troubler notre réflexion. Le Père s'est "complu" dans cette "incarnation" de ce qui le concernait. Lors de la révélation au Jourdain ou lors de la Transfiguration, il avait certifié qu'il se "complaisait" en Jésus. C'est la même idée qui est reprise ici de façon plus large.

- le deuxième "point sensible" est évoqué par le premier des trois éléments qui sont concentrés dans la formule que reprend Matthieu: "Tout m'a été livré par mon Père". Ne compliquons pas cette phrase toute simple en la chargeant des subtilités théologiques qui interviendront plusieurs siècles plus tard. Le mot "Tout" est essentiel. Il ouvre deux horizons. D'une part, en Jésus, il n'y a pas à faire un tri qui permettrait d'en prendre et d'en laisser lorsqu'on y cherche la "trace de Dieu". Par ailleurs, il n'y a pas à chercher ailleurs ce qui concerne une révélation sur Dieu ou sur l'homme, sur le ciel et sur la terre.

- le troisième point sensible en découle: "personne ne connaît le Fils, sinon le Père". Bien entendu il faut donner au mot "connaître" la profondeur et l'intimité que lui conférait la pensée juive. Les auteurs bibliques ne le limitaient pas à l'acte d'intelligence qui analyse une personne. Il s'agit de "naître avec", d'entrer en relations personnelles. Effectivement nous risquons de "réduire" notre connaissance de Jésus. Beaucoup en font un sage, un prophète, un messie-sauveur. Ils hésitent à aller au-delà.

Là-aussi, l'évangéliste ouvre deux horizons: il invite à approfondir le "connaître Jésus" pour tenter d'aller au plus intime de son mystère… Par ailleurs, il invite à privilégier dans cette recherche la piste de "paternité" en Dieu, ce lien privilégié qui le rattache au monde divin.

- Revenant concrètement au thème de la mission, Matthieu ajoute un quatrième point sensible, nettement plus simple à comprendre: "le Fils a décidé de révéler" le "mystère de sa personnalité". Lors de la vie commune avec ses disciples et lors de son engagement public, il n'en a pas fait du un sujet secret. Certes, la discrétion de cette révélation mettait en garde contre certaines mauvaises interprétations, particulièrement avant la passion. Elle ne coupait pas court à l'intimité vivante qui en émanait.

L'envoi des disciples en mission traduit une même volonté. D'où la place qui est donnée à ce petit ensemble en lien avec la diffusion universelle du Royaume.

* Est-il possible de cerner plus précisément les réserves que Matthieu soulève envers les sages et ceux qui comprennent? Sa position est assez nette: contrairement au "fonctionnement habituel" des pensées humaines, ils ne seront pas les mieux placés pour adhérer au "cœur du message" tel que l'évangéliste vient de le préciser. Quel que soient le temps et le lieu, un "saut" s'imposera toujours à eux. L'expérience qui ressort de l'engagement historique de Jésus conduit à cette conclusion.

Il est évident que, sous la plume de Matthieu, il ne s'agit pas d'une "volonté positive" de Dieu au sens où nous l'entendons en expression courante. Il s'agit d'un résultat dont l'évangéliste cherche à préciser les racines. Il ne désire pas condamner; il tient à alerter sur une tournure d'esprit universelle qui expose aux mêmes impasses.

Bien entendu, ces expressions en appellent aux modèles de pensée de l'époque. Il est intéressant de rapprocher notre texte de la prière de Daniel au début du livre qui porte ce nom (2/20-23): "Que le nom de Dieu soit béni de siècle en siècle car à lui sont la sagesse et la force. C'est lui… qui donne aux sages la sagesse et la science à ceux qui savent discerner. Lui qui révèle profondeurs et secrets, connaît ce qui est dans les ténèbres… Toi, Dieu de mes pères, je te bénis et je te loue de m'avoir accordé sagesse et intelligence".

En ce qui concerne la sagesse, le point de départ des civilisations anciennes était le même que le nôtre. Il s'agissait de conduire sa vie avec prudence et habileté pour l'épanouir. Ceci implique un regard lucide et une certaine réflexion sur le monde ainsi que sur la place de l'homme dans cet ensemble. Mais, pour faire pièce à l'influence grecque, aux approches de notre ère, les penseurs juifs avaient insisté sur la référence qu'il puisait dans leur tradition. Le livre de la Sagesse met l'accent sur la source divine de la sagesse, à savoir l'activité créatrice qui dévoile Dieu dans toute sa puissance. Toute connaissance en procède nécessairement. Or, il est certain que cette piste ne peut pas déboucher sur la reconnaissance du lien essentiel entre Dieu et Jésus.

Comment faut-il entendre "ceux qui comprennent"? Le mot sera repris dans l'explication de la parabole du semeur, mais son sens n'en sera pas plus clair. Il est plus intéressant de se référer aux chapitres 38 et 39 du livre du Siracide. L'auteur envisage deux degrés de sagesse. Le premier consiste en une habileté technique "professionnelle", il s'agit d'un don de Dieu mais sous cette forme la réflexion de l'homme se trouve limitée. "Il en va tout autrement de celui qui s'applique à réfléchir sur la Loi du Très-Haut, qui étudie la sagesse de tous les anciens et consacre ses loisirs aux prophéties…Il pénètre dans les détours des paraboles, il étudie le sens caché des proverbes"(39/1). Cet éloge du scribe fait apparaître la totalité des Ecritures auxquelles se sont si souvent référés les opposants de Jésus.

La mention péjorative de Matthieu devient encore plus précise à la lecture d'un conseil donné dans ce même livre: "Ne t'écarte pas des récits des vieillards, ils les ont eux-mêmes appris de leurs pères. Auprès d'eux tu apprendras à comprendre et avoir une réponse prête lorsqu'il le faut"(8/9). Nous savons la valeur que l'évangéliste reconnaissait à la Loi que Jésus n'était "pas venu abolir, mais accomplir". Pourtant les commentaires qui visaient à "comprendre la Loi et les écrits juifs prophétiques" lui paraissaient incapables d'ouvrir à la juste compréhension du "mystère" qui se jouait en Jésus…

L'évocation des petits reprend un thème biblique fort ancien, celui du "petit reste". Israël a été constamment partagé entre la grandeur de ses ambitions et le déroulement dramatique de son histoire. Il en a souvent été de sa survie comme de la valeur des promesses sur lesquelles reposait sa foi. Ses penseurs réussirent à maintenir celle-ci en introduisant l'idée d'un "petit reste" qui échapperait à l'anéantissement et transmettrait les valeurs dont "le peuple choisi" se sentait dépositaire.

Les déceptions historiques amenèrent à concevoir son action décisive aux temps messianiques souvent assimilés aux derniers temps. "Il adviendra, en ce jour-là, que le reste d'Israël s'appuiera vraiment sur le Seigneur… mais, alors que ton peuple, Israël, était comme le sable de la mer, il n'en reviendra qu'un reste" (Isaïe 10/20).

Conjointement à cette perspective s'était développée la spiritualité des "pauvres de Yahvé". Il s'agissait d'une disposition intérieure d'humilité. Tout ne se gardant d'une trop grande richesse matérielle, le "pauvre de Yahvé" se voulait ami et serviteur de Dieu en qui il s'abritait avec confiance. Le prophète Sophonie témoigne de l'unité des deux thèmes: "En ce jour-là, je maintiendrai au milieu de toi un reste de gens humbles et pauvres; ils chercheront refuge dans le Nom du Seigneur" (3/12).

* Composition et vocabulaire du troisième paragraphe a')

Matthieu reprend et transpose à Jésus ce que le Siracide évoquait à propos de la Sagesse qui émanait de l'étude de la Loi juive.

"Mets ton cou dans son carcan, courbe ton épaule pour la porter, ne t'irrite pas de ses liens… Car à la fin tu trouveras en elle le repos, elle se changera pour toi en joie. Alors ses entraves seront pour toi une protection puissante, son joug est une parure de gloire" (6/24-30)… "Venez à moi, gens sans instruction, venez demeurer de façon stable dans la maison de l'étude (étude de la Loi)… pliez votre cou sous le joug… il n'y a pas à aller loin pour la trouver" (51/23).

Nous pouvons y ajouter un passage de Jérémie: "Arrêtez-vous sur les routes pour faire le point. Renseignez-vous sur les sentiers d'autrefois. Où est la route du bonheur? Alors suivez-la et vous trouverez du repos pour vos âmes" (6/16).

Le fardeau dont il est question n'a rien à voir avec les épreuves habituelles que nous rencontrons en nos vies. Il s'agit du poids de la Loi que les scribes et les pharisiens accentuaient en y ajoutant leurs surenchères. "Ils ligotent des fardeaux lourds et les mettent sur les épaules des hommes, or, eux, de leur doigt, ils ne veulent pas les remuer" (23/4).

Les résonances qu'éveille le mot "cœur" ne sont pas identiques en hébreu et en français. Pour nous, le cœur évoque principalement la vie affective, l'hébreu conçoit le cœur comme le "dedans" de l'homme en un sens beaucoup plus large. En plus des sentiments, il contient les souvenirs et les idées, les projets et les décisions." Bien entendu, en pensée juive, c'est dans le cœur que Dieu agit mystérieusement pour éclairer la conscience de l'homme au moment de prendre ses choix décisifs" (cf. Vocabulaire de Théologie biblique)

Piste possible de réflexion: ce qui échappera toujours à la "sagesse" et à la "rationalité" humaines…

1er conseil de Matthieu : regarder lucidement le passé

* Formé par le judaïsme, Matthieu reste très sensible au refus que son peuple a opposé à Jésus. Lorsque nous étudions cette question, nous percevons que les motivations de ce refus ont été diverses. L'évangéliste en est conscient et il ne manque pas, au long de son œuvre, de les aborder. Mais il a l'intuition que la faille a porté sur un point essentiel que risquent d'estomper les apparences : il s'est agi du "visage de Dieu" qui s'est exprimé dans la personne de Jésus. Il a également l'intuition qu'il s'agit d'une faille universelle que rencontreront nécessairement les envoyés lorsqu'ils annonceront son témoignage. Il lui apparaît donc éclairant d'en discerner les traits historiques au moment où Jésus amorçait lui-même la diffusion de son message dans le cadre de la Palestine.

* L'évangéliste construit donc sa présentation en trois parties:

1. Les premiers versets doivent être complétés de ce qui précède. Sous l'angle des difficultés pour "reconnaitre" la personnalité de Jésus, Matthieu distingue trois groupes. En premier, il mentionne le groupe constitué par Jean-Baptiste et ses disciples, ce groupe avait été, lui-aussi, marqué d'hésitations face au "style nouveau" qu'adoptait Jésus; Jean avait su orienter vers la personne de Jésus, mais il avait achoppé sur le "mystère" de sa personne… Il y avait eu les "foules de Galilée"; elles ne s'étaient même pas posé de questions, elles avaient récupéré l'action bienfaitrice de Jésus sans percevoir les "signes" qui invitaient à une réflexion plus profonde… Matthieu en arrive enfin au groupe qu'aborde notre passage. Il s'interroge sur le refus des Sages dont l'influence était grandissante dans le monde juif au début de notre ère; ils avaient pris la suite des prophètes et leur réflexion ne manquait pas de poids. Pourtant ils n'avaient pas perçu la vraie personnalité de Jésus.

2. Sur quel point avaient donc achoppé ces penseurs, nourris de la sagesse du passé et intelligents d'un présent qui leur avait fourni des "signes" qu'ils étaient en capacité de comprendre? Matthieu le résume en citant une "formule de foi" qui devait sans doute servir de cadre aux premiers prédicateurs lorsqu'ils annonçaient le message. Nous y reviendrons en tentant de la préciser en langage moins dogmatique.

3. De façon symétrique à la première partie, Matthieu tire alors les conclusions concernant la mission. Car les envoyés ne peuvent manquer de s'affronter à ces trois mentalités. Quelques exhortations "équilibrent" ce que pourrait avoir de théorique la présentation précédente. Elles supposent d'ailleurs un auditoire de formation juive comme celui auquel s'adressait Matthieu. En témoignent le cadre de la Loi et du fardeau qu'elle imposait, l'évocation de la spiritualité des "pauvres de Dieu" et les références aux prophètes…

2ème conseil de Matthieu : saisir le point sensible de l'aveuglement passé

* L'évangéliste consacre la deuxième partie de notre passage à l'analyse du point sensible sur lequel il tient à insister. Mais il en prépare l'orientation générale dès le premier verset. "Sois béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre… ce qui est arrivé a été voulu par toi comme un bienfait"

Le ton est donné et la suite le confirmera. Nous sommes en perspective d'épanouissement. Celui qui s'engage en Jésus est avant tout un Père et son action se déploie au bénéfice du monde de Dieu et du monde des hommes. Jésus ne nous entraîne pas dans une connaissance théorique du monde divin en son mystère, en un mot une connaissance "philosophique". En lui s'est accomplie une nouvelle phase de création dont tout un chacun, fut-il un "petit", peut comprendre le sens et la valeur. Sous la plume de Matthieu, cette première mention n'a donc rien de terrible, elle permet simplement de donner sa pleine densité à ce qui va suivre.

* Ce qui suit aborde de façon concrète la découverte de la vraie personnalité de Jésus. Il s'agit du centre de la foi chrétienne, mais le sujet est des plus vastes. En tous temps, le risque a été grand de se perdre en multiples considérations. L'évangéliste propose donc d'organiser la réflexion en trois pôles dont l'enchaînement peut être adopté par les envoyés comme un bon guide.

Premier pôle de réflexion: "Tout m'a été livré par mon Père". Il s'agit moins d'une déclaration de puissance que d'une "entrée" qui invite à poursuivre une recherche attentive concernant le témoignage de Jésus. Mais cette entrée implique un "saut" qui conditionne le cheminement ultérieur de la foi. Le lien entre "Tout" ce qui a concerné historiquement Jésus et ce qui a été révélé du monde divin par cet engagement n'est pas de l'ordre de l'évidence. Certes, ce "saut" n'est pas irrationnel, ni contraire à la "sagesse", mais nul ne peut le faire à la place d'un autre. L'intérêt pour Jésus ne se commande pas, il se suscite.

En perspective de mission, le mot "Tout" prend donc un singulier relief. Il nous faut attirer l'attention sur tout ce qu'a fait Jésus, tout ce qu'il a dit. Lorsque nous présentons son témoignage, ceci implique une information approfondie et non un aperçu passager. Ceci exclue également que nous privilégions tel moment de son existence plutôt que tel autre… Car ce sont les éléments de ce "tout" qu'il convient ensuite de "lire" comme "traces de Dieu" pour en faire émerger le dynamisme créateur.

L'information ne suffit pas, elle pourrait même engendrer une illusion de "connaissance". Il revient donc aux envoyés de susciter ensuite une réflexion en profondeur. Celle-ci affecte la "connaissance" de Jésus, mais elle implique également la connaissance du Père dont l'action est indissolublement liée à l'engagement historique de Jésus. Comme précédemment, chacune de ces approches est menacée de superficialité et de dispersion. Matthieu précise donc les orientations qu'elles devront adopter. Une vraie "connaissance de Jésus" doit être abordée sous l'angle de la paternité de Dieu. Elle renvoie inévitablement à une "vraie connaissance du Père", celle que Jésus a précisée dans son enseignement.

D'où le deuxième pôle de réflexion "personne ne connaît le Fils, sinon le Père". Dans sa présentation, cette phrase appelle plusieurs remarques.

Le mot connaître doit être pris au sens fort que lui donnaient les anciens. Il s'agit de "naître avec", de saisir l'aspect "vivant" et "présent" de celui qui sollicite notre recherche. En un mot, si nous approfondissons la "connaissance" de son "visage" historique, c'est pour mieux percevoir la relation personnelle que nous pouvons entretenir présentement avec lui.

Lorsque Matthieu émet l'idée que "personne ne connaît le Fils, sinon le Père", il ne cherche pas à nous barrer la route. Bien au contraire, il tient à nous l'éclairer. Sans doute aimerions-nous tirer du passé historique les réponses aux multiples questions qui nous nous posons sur le monde inconnu qui nous entoure. L'évangéliste nous met en garde : dans le cadre de l'évangile, cette curiosité est sans issue. Car, volontairement, Jésus s'est situé dans une perspective de création concernant les personnes que nous sommes ou que nous pouvons être.

La "piste de la paternité" demeure l'entrée principale. En prenant place parmi nous, en assumant totalement notre destin concret, Jésus a précisé un nouveau sens de l'homme. C'est dans "notre" cadre qu'il a incarné une plénitude d'humanité dégagée de toutes les ombres qui pèsent sur notre épanouissement. Il est toujours possible de spéculer sur d'autres aspects de son engagement, celui-ci est fondamental et restera à jamais la meilleure "approche" pour en rendre compte.

Mais, en explorant les multiples facettes du mystère personnel de Jésus, nous sommes entraînés vers un autre mystère, celui du lien particulier qui l'unit au monde divin. Lors de la vie commune avec ses disciples et lors de son engagement public, il n'en a pas fait un sujet secret. Et c'est bien ce qui complique son approche. Car, d'une part la discrétion de cette révélation ne contredit pas ce "mystère" permanent, mais d'autre part la manière dont il a vécu cette intimité met en garde contre certaines mauvaises interprétations. Matthieu en fait le troisième pôle de notre réflexion.

Troisième pôle de réflexion: "Personne ne connaît le Père, sinon le Fils". Cette présentation va très loin. C'est là que se produit principalement le "choc" que Matthieu situe en point sensible.

Déjà, le sens de l'homme dont témoigne Jésus peut étonner, il est cependant possible de le sous-estimer en le rangeant parmi les "utopies" qui surgissent de temps à autre sans grande efficacité. Mais, personne jusqu'à lui n'avait proposé un sens de Dieu aussi étranger aux schémas spontanés sur lesquels se fondent les commentaires religieux.

Nous n'avons pas tort d'évoquer sa personnalité en parlant de lui comme du "Fils de Dieu", mais son témoignage oblige à ajouter tout aussitôt: pas fils de n'importe quel Dieu. A la lumière du lien de "filiation" qui relie Jésus au monde divin, nous entrons dans ce monde et nous découvrons quelques traits de son "visage", mais ce n'est ni le visage que lui donnent les sages, ni celui que lui donnent les savants, ni celui que lui donne le sentiment religieux naturel à tout homme.

* Ainsi naît la mission chrétienne. Elle émane d'une double pression. Les chrétiens désirent partager les richesses de sens qu'ils découvrent dans le témoignage de Jésus, mais, ce faisant, ils répondent à une volonté clairement exprimée : "le Fils a décidé de révéler" le double mystère qui rayonne sa personnalité. D'où la place qui est donnée à ce petit ensemble en lien avec la diffusion universelle du Royaume.

3ème conseil de Matthieu : percevoir l'actualité de ce point sensible… autrement dit l'aveuglement présent

Dans son livre "Foi chrétienne, hier et aujourd'hui" (Mame - pp. 18-19), Joseph Ratzinger, (Benoît XVI), alors simple théologien, analysait très clairement la difficulté que Matthieu évoque dans ce passage.

"La déviation du scandale originel de la foi chrétienne a des racines extrêmement profondes… la foi chrétienne n'a pas seulement pour objet, comme on pourrait d'abord le supposer, ce qui est éternel et qui en vertu de son altérité resterait totalement en dehors de notre monde et en dehors du temps; son objet immédiat, c'est plutôt le Dieu qui est entré dans l'histoire, Dieu fait homme.

En paraissant ainsi combler le fossé entre l'éternel et le temporel, entre le visible et l'invisible, en nous faisant rencontrer Dieu comme un homme, l'Éternel comme un être soumis au temps, la foi se reconnaît comme révélation… " Nul n'a jamais vu Dieu, le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l'a fait connaître" (Jn 1/18). Jésus a ainsi "ex-posé" Dieu, il l'a sorti de lui-même, ou comme le dit Jean d'une manière encore plus frappante dans sa première Épître : "il l'a donné à voir, à toucher, à tel point que Celui que personne n'a jamais vu, nous pouvons maintenant le toucher de nos mains". (1 Jn 1/1-3)

A première vue, cela paraît être le summum de la révélation, de la manifestation de Dieu. Le saut dans l'infini semble ramené à des proportions humaines ; il ne nous reste, pour ainsi dire, qu'à faire quelques pas pour aller auprès de cet homme en Palestine, où Dieu lui-même vient à notre rencontre.

Mais les choses se présentent avec une singulière ambiguïté: ce qui paraît d'abord être la révélation la plus radicale et qui, en un sens, demeure effectivement pour toujours la révélation, cela devient en même temps facteur d'obscurité extrême. Ce qui semble d'abord rapprocher Dieu de nous, au point que nous puissions le toucher comme notre semblable, suivre ses traces et littéralement les vérifier, cela est devenu source d'extrême difficulté. Dieu s'est tellement rapproché que nous pouvons le tuer; et de ce fait, semble-t-il, il cesse d'être Dieu pour nous.

Ainsi nous sommes déconcertés devant cette " révélation" chrétienne. En la comparant avec la religiosité asiatique, l'on peut se demander s'il n'eût pas été plus simple d'adorer ce qui est éternel et caché, de s'y abandonner dans la méditation et d'y aspirer. N'eût-il pas mieux valu que Dieu nous laissât dans notre éloignement infini ? N'aurait-il pas été plus facile de nous élever au-dessus des contingences de ce monde, pour percevoir dans une paisible contemplation le mystère ineffable, au lieu qu'il faille maintenant nous livrer au positivisme de la foi, nous limiter à une seule figure et placer le salut de l'homme et du monde sur le bout d'aiguille d'un point fortuit de l'espace et du temps ?"

4ème conseil de Matthieu : pour mieux lutter contre cet aveuglement, chercher à en analyser les racines

Est-il possible de cerner plus précisément les réserves que Matthieu soulève envers les sages et ceux qui comprennent?

Il est évident que, sous la plume de Matthieu, il ne s'agit pas d'une "volonté positive" de Dieu au sens où nous l'entendons en expression courante. Il s'agit d'un résultat dont l'évangéliste cherche à préciser le courant antérieur. Il ne désire pas condamner; il tient à alerter sur une tournure d'esprit universelle qui expose aux mêmes impasses.

Il est également évident que des noms différents sont donnés par chaque époque aux penseurs qui partagent cette tournure d'esprit.

En ce qui concerne la sagesse, le point de départ est généralement le même. Il s'agit de conduire sa vie avec prudence et habileté pour l'épanouir. Ceci implique un regard lucide et une certaine réflexion sur le monde ainsi que sur la place de l'homme dans cet ensemble. Pour faire pièce à l'influence grecque, aux approches de notre ère, les penseurs juifs avaient insisté sur la référence qu'il puisait dans leur tradition. Le livre de la Sagesse met l'accent sur la source divine de la sagesse, à savoir l'activité créatrice qui dévoile Dieu dans toute sa puissance. Cette référence semble être celle que Matthieu tient à rectifier, car cette piste ne peut pas déboucher sur la reconnaissance du lien essentiel entre Dieu et Jésus.

L'expression "ceux qui comprennent" est plus fluctuante. Les textes bibliques l'associent très souvent à la sagesse. Celle-ci en appelait aux Ecritures qu'il fallait "comprendre", d'où l'importance des scribes qui passaient leur vie à les scruter. Pascal actualise le verset de Matthieu en parlant du "Dieu des philosophes et des savants". En raison du développement des connaissances scientifiques, le mot "savant" étend le sens de l'expression ancienne et semble le plus adéquat en vocabulaire moderne. Mais la mise en garde reste tout aussi valable.

Sans chercher à cataloguer nos contemporains, nous pouvons garder à l'esprit ce passage de Matthieu lorsque nous entrons en dialogue avec le monde qui nous entoure. L'espérance n'exclue pas la lucidité. Quel que soient le temps et le lieu, un "saut" s'imposera lorsqu'il s'agira de présenter ou d'adhérer au "cœur du message".

 
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