Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A : 5ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 5ème Dimanche du temps ordinaire

Sommaire

Actualité : pour éviter les dérives morales ou pastorales

Evangile : Matthieu 5/13-16

Contexte des versets retenus par la liturgie : quelques précisions en raison du décalage des siècles.

Piste de réflexion : sel et lumière…le chantier de l’universalité

Texte : le sel de la terre, Chesterton

Actualité

Le passage que nous venons de lire fait suite au texte de dimanche dernier. Son style très direct témoigne qu'il s'adresse plus particulièrement aux disciples que Jésus a regroupés près de lui. A juste raison, nous nous sentons donc concernés.

Mais, en l'entendant, notre réaction spontanée est assez semblable à celle que nous éprouvions alors que nous réfléchissions aux béatitudes. Il est toujours possible d'entendre ces symbolismes du sel et de la lumière comme des stimulants vis-à-vis de notre comportement. En écho à ces versets, nous connaissons le discours habituel: "si les chrétiens savaient porter témoignage de leur foi, le monde en serait changé"… L'intention est bonne… pourtant, par expérience, nous sommes témoins d'un rapport beaucoup plus complexe entre témoignage et questionnement de l'entourage.

Chacun le vit dans le cadre professionnel ou dans celui des relations sociales. Beaucoup trouvent naturel de profiter de la spontanéité des services ou de la chaleur du dialogue. Ils n'en glorifieront pas pour autant "le Père qui est dans les cieux" et si, au nom d'une solidarité plus large, nous sommes amenés à dénoncer certains corporatismes ou certains gaspillages, ils en rendront responsables notre foi. Les espoirs qu'avaient fait naître les évolutions liturgiques ont été rapidement déçus et il est de plus en plus difficile d'assimiler à la foi chrétienne la religiosité qui motive les recours occasionnels à quelques festivités.

D'ailleurs, l'exemple même du Christ remet en cause certaines manières de parler à son sujet de "sel et lumière". Qui, plus que Jésus, a fait briller la lumière devant les hommes par un engagement de tous les instants?… Quel a été le résultat…? Sinon le refus de voir la "gloire du Père". On peut toujours se consoler en parlant d'une efficacité à longue échéance. Ce n'est pas faux, mais c'est passer à côté d'une réflexion sérieuse sur cette question.

Il est facile de suivre la pensée de Matthieu. Il nous invite peut-être à partir de très loin, mais   nous évite le piège des dérives morales ou pastorales.

Evangile

Texte des versets retenus par la liturgie : Evangile selon saint Matthieu 5/13-16

L'Evangile du Royaume proclamé par Jésus - exposé en enseignement oral

valeur du témoignage des disciples (suite des béatitudes)

= Vous, vous êtes le sel de la terre

Or, si le sel s'affadit, avec quoi sera-t-il salé ? Il n'a plus force pour rien, sinon pour être jeté dehors et piétiné par les hommes.

= Vous, vous êtes la lumière du monde;

Une ville ne peut être cachée se trouvant au-dessus d'une montagne

On n'allume pas non plus une lampe et la met sous le boisseau, mais sur le lampadaire et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison

Ainsi, que brille votre lumière devant les hommes, en vue qu'ils voient vos belles œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux "

Sens des mots :

- pour les juifs, le mot gloire a toujours un sens religieux qui ne peut se réduire à une louange purement verbale: rendre gloire signifie reconnaître la présence, l'activité, le "poids" (sens étymologique du mot) de Dieu dans l'existence de quelqu'un ... Ici, il s'agit donc de reconnaître Dieu dans le Christ et les chrétiens disciples.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Le passage est très court. Il est donc nécessaire de bien en percevoir le contexte pour lui donner son vrai sens "selon Matthieu". Il prend place entre deux groupes de versets très typés : le groupe des béatitudes et un long exposé sur "l'accomplissement" que Jésus apporte à la Loi et les prophètes.

Une coupure assez abrupte est perceptible entre ce qui précède et ce qui suit quant au style et à l'ambiance. Nous nous sommes familiarisés, dimanche dernier, avec le groupe des béatitudes; ambiance joyeuse et très optimiste en raison des valeurs qui étaient énumérées. Il en va tout autrement dans le groupe de versets suivants. Il y est question des ruptures qu'introduit l'enseignement de Jésus par rapport à "ce qui a été dit aux ancêtres" et s'y ajoutent des mises en garde contre "la justice des scribes et des pharisiens"…

Les symbolismes du sel et de la lumière semblent naturellement rattachés à la dernière béatitude concernant les persécutions que devront subir les apôtres "au nom de Jésus". Mais il est essentiel de ne pas les réduire à une simple transition.

* Plusieurs remarques permettent de les valoriser.

1. Le "Sermon sur la montagne" vise un double auditoire : "Jésus voit les foules" et "ses disciples vinrent auprès de lui". Les deux groupes "foules" et "disciples" sont donc concernés lorsqu'il est dit que "Jésus les enseignait"… Au temps historique, ils pouvaient être assimilés l'un à l'autre dans une écoute commune. Mais, lorsque Matthieu écrit, il n'en est plus de même; les disciples sont amenés à prendre le relais de Jésus pour transmettre son enseignement à des foules qui n'ont pas eu la possibilité de l'entendre directement. La mention "auprès de lui" dépasse la proximité matérielle, elle annonce même une inversion lorsque ce sera Jésus qui sera "auprès" de ses amis tandis qu'ils rediront ce qu'ils ont "vu et entendu".

2. Ils devront alors affronter un certain nombre d'obstacles supplémentaires. La dernière béatitude a évoqué les persécutions, mais les risques pourront également porter sur le message lui-même. Les symbolismes du sel et de la lumière résument parfaitement les points qui seront menacés. Le sel rappelle la vitalité intérieure qui ne demande qu'à diffuser… La lumière exprime la meilleure perception qu'apporte l'Evangile en ce qui concerne les multiples problèmes que pose toute existence… Les déficiences sont facilement imaginables. L'enseignement risque de tourner en doctrine faute d'être mélangé au "terrain" de ceux auxquels il est adressé… Par timidité, négligence ou crainte des oppositions, la prédication risque de ne pas exprimer pleinement la lumière qu'elle recèle…

Cette préoccupation est confirmée par la manière dont Matthieu présente ce double symbolisme. Il ne s'étend pas sur la manière de "faire fonctionner" le Sel et la Lumière. Sur ce point il perçoit que la variété des lieux et des temps exigera une réflexion sans cesse renouvelée. Il insiste sur le "déficit" de fonctionnement : le Sel risque de perdre sa saveur… la Lumière risque de voir son éclat diminuer, non par elle-même, mais par la manière dont sa source est disposée.

De même, en référence à la Lumière, Matthieu entre dans le détail des enjeux. En parlant de "ville située au dessus d'une montagne", il évoque une visibilité perceptible par ceux qui sont loin, en son temps les païens. Mais il complète en mentionnant la nécessité de bien mettre la lampe "sur le lampadaire" dans le cadre de la communauté.

Enfin Matthieu précise les objectifs. Il ne s'agit pas d'être "sel" de façon théorique, il s'agit d'être ciel "de la terre". Il ne s'agit pas d'être lumière du ciel, il s'agit d'être lumière "du monde", monde des hommes évidemment. C'est pourquoi, la reconnaissance est orientée vers "le Père", c'est-à-dire le Créateur.

3. L'association "Sel et lumière" s'intègre donc dans la continuité de l'histoire telle que Matthieu en perçoit la continuité selon sa formation juive. Jésus a été pour ses contemporains Sel et Lumière, la visée universelle qu'il a donnée à son enseignement fait de celui-ci un Sel et une Lumière pour tous les temps, de ce fait les apôtres qui le transmettent deviennent Sel et Lumière. Ces qualités ne ressortent pas de leurs "mérites" mais du message et surtout de Celui qui l'a incarné.

Nous comprenons alors le ton direct de l'évangéliste. En tant que disciples, nous n'avons pas à devenir "Sel et Lumière", nous sommes "Sel et Lumière". C'est de là qu'il nous faut partir pour mettre pleinement en œuvre "ce que nous sommes".

4. La complémentarité des deux symboles répond à notre actualité. On parle beaucoup aujourd'hui de "nouvelle évangélisation" et il n'est pas question de minimiser cet appel. Mais ion parle moins de l'effort qui s'avère nécessaire pour faire ressortir les valeurs du témoignage de Jésus à la lumière de la sensibilité moderne. L'Evangile ne se réduit pas au schéma déiste passé et à la vision restrictive d'un salut par la croix. La densité d'humanité qu'éclaire chacune de ses pages constitue bien le Sel auquel il appartient de redonner sa saveur.

Quelques précisions, utiles en raison du décalage des siècles

- Le symbolisme du sel. Le sel était recueilli en abondance sur les bords de la Mer Morte, il se présentait sous forme de plaques, plus ou moins mêlées de sable. Bien entendu, il était utilisé pour donner du goût, mais aussi pour conserver les aliments. Les rites religieux lui conféraient une valeur purificatrice, les offrandes présentées au Temple devaient être salées. A la naissance, le bébé était lavé, puis frotté avec du sel avant d'être enveloppé de langes. Son utilisation agricole est attestée à cette époque en Palestine et en Egypte. On ajoutait du sel au fumier afin de rendre celui-ci plus apte à féconder la terre.

Le symbolisme du sel est donc délicat à définir, car, à l'état pur, il était vu comme signe de stérilité. La désolation des rives de la Mer Morte influait certainement dans ce sens. Cette multiplicité se retrouve entre les évangélistes, exception fait pour Jean qui ne le mentionne jamais.

- Le symbolisme de la lumière. Bien que la lumière provienne du feu, les symbolismes étaient différents. La raison en est simple: en ces civilisations, l'alternance nuit et éclat du jour rythmait le cours du temps. La lumière ne pouvait être que bénéfique, même si les points de lumière étaient rares et n'avaient pas l'intensité de nos éclairages actuels. La nuit engendre la peur, peur des obstacles imprévus, peur des animaux nuisibles, peur des voleurs… Lumière et ténèbres étendent leur opposition en symboles de vie te de mort.

La source de la Lumière demeure cependant mystérieuse. Comment se fait-il qu'il fasse jour avant que le soleil ne paraisse? Le récit de la Genèse mentionne ainsi la création de la Lumière avant la création des astres. Le passage s'était donc fait naturellement entre la lumière physique et la lumière sans déclin qui est Dieu lui-même. Le signe de la lumière manifeste visiblement quelque chose de Dieu.

Les évangélistes ne pouvaient manquer de reprendre ce thème en le centrant sur Jésus. Mais ils l'étendent à la foi comme lumière intérieure du chrétien. L'Evangile est ainsi présenté comme une lumière sur le chemin car, selon le modèle de pensée biblique, c'est par la connaissance qu'arrivent le bonheur, la prospérité et la joie.

- Matthieu évoque également "les belles œuvres". Bien entendu, il entend ce mot selon la richesse de sens que lui donnait la foi juive et, à cette occasion également, nous devons tenir compte d'une grande différence avec la pensée grecque d'où est née notre pensée moderne.

Pour nous la parole existe en elle-même, nous la séparons de l'application qui en est faite ensuite. Pour un juif authentique, la parole n'existe qu'en lien avec celui qui la reçoit et l'action par laquelle il la traduit en engagement concret. D'où l'importance des "œuvres" qui valorisent tout à la fois la parole et celui qui la proclame. Matthieu s'appuiera sur cette sagesse ancienne pour aborder, quelques versets plus loin, les trois œuvres essentielles en mentalité juive: l'aumône, la prière et le jeûne.

Piste possible de réflexion : sel et lumière… chantier de l'universalité

Jésus sel et lumière

Pour comprendre notre évangéliste, il est bon de garder présente à l'esprit la base personnelle sur laquelle il appuie sa foi en Jésus. Toute son œuvre est marquée de l'admiration profonde qu'il porte à Jésus, Jésus en lui-même, dans ce qu'il a vécu, dans ce qu'il a partagé avec ses compagnons et ses contemporains. Nous sentons en lui une proximité "historique" dont le détail s'est ancré profondément dans son esprit. Pourtant il ne s'y est pas enfermé, bien au contraire il l'a dépassé pour en faire un ferment d'universalité de façon très originale.

Pour esquisser cette progression, nous pourrions recourir à la comparaison d'une fusée à trois étages en situant la poussée principale au deuxième étage. Avec le recul, l'auteur percevait une continuité entre trois "temps d'histoire":

1. il y avait eu la richesse humaniste et religieuse de l'Ancien Testament… le passé des promesses faites aux ancêtres, le passé des valeurs portées par la Loi et les prophètes, la longue histoire d'une attente souvent déçue. Matthieu n'y cherche pas de "preuves" pour croire à Jésus, sa réflexion adopte le mouvement inverse. C'est sa foi en Jésus qui lui permet de voir le témoignage dont il parle comme la "clé" des Ecritures passées. Mais, avec lucidité, il en voit également les limités et les impasses.

2. Il y avait eu ensuite l'extraordinaire partage vécu au cours du ministère de Jésus : intimité de vie commune, témoignage unique d'humanité en faveur de tous et particulièrement des pauvres, Parole facilitant la relecture du passé, explicitant l'engagement du présent et laissant présager une croissance à venir.

3. Enfin, à la lumière de la résurrection, il y avait la réflexion ultérieure qui permettait de mesurer la densité de ces années et ouvrait à l'universalité. Les premiers amis de Jésus avaient pris conscience du formidable potentiel que recelaient ces souvenirs. Ils s'y trouvaient doublement à l'aise. Les Ecritures dans le cadre desquelles la plupart avaient été formés, portaient déjà en elles un appel à l'universalité. A partir des critiques que Jésus avait émises, il était facile de les purifier des freins nationalistes qui les avaient étouffées… D'autant plus que l'enthousiasme des païens convertis balayait toute réticence prétendument "culturelle".

En un mot, Jésus ne se présentait pas en "théoricien" de notre humanité, il se présentait vraiment en homme universel, "témoin" d'une rare plénitude. Nous comprenons pourquoi Matthieu donne tant d'importance à "l'Emmanuel", "Dieu avec nous", celui qui a "rapproché le Royaume" en l'exprimant en visage humain. Nous comprenons également pourquoi il joue sur ce mot en faisant dire à Jésus au dernier verset de son œuvre: "Je suis avec vous tous les jours".

1° Au départ, un témoignage "sel" en raison d'une totale incarnation

Il ne faut jamais l'oublier : Jésus a accédé à cette universalité par le témoignage de sa particularité "incarnée". Il s'est inséré dans un temps, un lieu et donc une civilisation précise… en un mot il a engagé une magnifique activité de "sel" selon la multiplicité de symbolismes que ce mot portait à cette époque. Son étendue était plus vaste qu'aujourd'hui. Bien entendu, nous pensons au rôle qu'a toujours joué le sel pour donner du goût aux aliments, mais en ce temps, il servait également à conserver et à purifier. Il avait même acquis une certaine signification religieuse. En outre, et ceci nous intéresse particulièrement, on le mélangeait au fumier afin de rendre celui-ci plus apte à féconder la terre.

Toutes ces perspectives peuvent être appliquées au "style" que Jésus a choisi pour "servir" notre humanité. Il aurait pu s'exprimer en se situant hors des conditions terrestres, il aurait pu se limiter à des "explications" concernant le monde divin et à une "théorie" sur l'idéal humain susceptible d'épanouir les personnes et les sociétés. Il a préféré se "glisser" au cœur d'un destin particulier, sans autre originalité que la personnalité qui s'y est exprimée. La "terre" où il a jeté son sel a bien été la nôtre. Les évangélistes en ont eu bien conscience puisqu'ils proposent à notre réflexion une "humanité salée" dont il nous appartient de tirer toute la densité.

2° Au départ, un témoignage "lumière" en raison de sa visibilité et de la présence de témoins

Cette réussite personnelle serait restée dans l'ombre si Jésus ne l'avait doublé d'une activité "lumière". Mais, pour ce faire, il ne voulut pas être un astre fulgurant à l'éclat miraculeux. Il quitta Nazareth non pas pour rejoindre le désert, mais pour s'établir à Capharnaüm, centre vivant de la Galilée. Dès le début de son ministère, il s'associa quelques compagnons et c'est en partageant une intimité étroite avec eux qu'il leur laissa deviner peu à peu son "mystère" profond. Il choisit de rencontrer ses contemporains non dans le cadre prestigieux du Temple, mais dans la simplicité des synagogues et dans le brouhaha des places publiques. Il ne chercha pas la renommée et il sut fuir les occasions où son engagement risquait d'être mal interprété, mais il ne refusa aucun dialogue et il répondit sans faux-fuyant à toute question, quelles que soient les conséquences de cette attitude.

En un mot, il sut allier la visibilité de la ville située sur la montagne à la clarté de la lampe posée sur le lampadaire à l'intérieur de la maison.  Mais il le fit "à sa manière". Il n'empêche que cette lumière brilla suffisamment pour que, au delà des apparences, perce la densité "créatrice" qui les activait.

3°Au départ, une volonté d'universalité à partir de ce témoignage

Alors apparut la dimension d'universalité que voilait jusque-là une parfaite adaptation de Jésus à son milieu historique. Cette perspective était déjà présente avant la résurrection et certains des disciples ne pouvaient manquer de la soupçonner. Mais, après Pâques, elle s'esquissait avec encore plus d'acuité en raison de la situation nouvelle qui déterminait l'organisation comme l'orientation de la première communauté. Ce n'étaient pas les apôtres qui créaient cette universalité en esprit de compensation par rapport aux circonstances dramatiques de la croix. Il s'agissait d'une volonté explicite de Jésus et c'est pourquoi Matthieu insiste beaucoup sur ce point en finale de son évangile.

Nous pourrions nous étonner des hésitations dont parlent les Actes des Apôtres lors des premiers temps de l'Eglise. Mais nous devons réaliser l'immense chantier qui s'ouvrait aux disciples. Il nous faut prendre conscience de la manière dont les trois activités "sel", "lumière" et "universalité" se conjuguaient. Ils ont su assumer cette mission délicate et nous en sommes les bénéficiaires, mais il n'est pas inutile d'en mesurer le détail et surtout d'en repérer l'enchaînement.

Les premiers disciples au service du "sel" et de la "lumière" en vue de "l'universalité

Les Evangiles ont été rédigés longtemps après les "faits" historiques. Pour nous, ils sont les seuls canaux qui nous relient à la densité qu'ils rayonnaient et leur lecture nous permet une "présence aux événements". Mais, nous ne devons jamais oublier l'immense travail d'intelligence et de réflexion qui s'était opéré avant leur mise par écrit. En raison de leur style particulièrement évocateur, nous aurions tendance à centrer notre intérêt sur leur activité de "lumière" en passant sous silence leur activité de "sel".

En partant des souvenirs, c'était d'abord le "sel" qu'il fallait dégager de son terreau… "sel" de ce qui avait été vécu en intimité pour l'insérer dans le nouveau mode de relation avec Jésus ressuscité… "sel" de ce qui avait construit la communauté par initiative du Maître pour déterminer les nouveaux modes d'organisation qui s'imposaient … "sel" pour dégager le sens des derniers événements et en nourrir la prédication face aux questions légitimes comme aux critiques insidieuses… Puis, rapidement ce furent des terrains diversifiés qui en appelèrent à une même activité de "sel"… le premier milieu était juif et était sensible aux références des Ecritures… le premier milieu païen était encore proche de ce modèle de pensée mais se sentait attiré par la dynamique universelle du témoignage initial… ce fut ensuite l'éclatement en des civilisations nouvelles totalement étrangères à la culture qu'avait choisie Jésus pour son incarnation… Chaque étape en appelait à une même exigence de référence au "sel" que conservaient les mémoires.

Selon le style direct qui était familier à l'expression juive, Matthieu résume parfaitement l'engagement des premiers disciples en unissant les perspectives de ce chantier et les ouvriers qui le menèrent à bien. Comme lui, nous pouvons reconnaître qu'ils ont été "le sel de la terre" et "la lumière du monde". Car ce que nous venons de dire de leur "activité de sel" peut être repris dans la présentation de leur "activité de lumière"

Un dernier point semble préoccuper Matthieu. Discrètement, l'évangéliste suggère un enchaînement de ces trois activités. Cet enchaînement semble procéder du simple bon sens: en lui-même le sel n'a de valeur que s'il se mélange à un aliment… s'il n'est pas assimilé, il ne sert à rien de projeter une lumière sur l'ensemble, elle ne peut compenser l'handicap précédent… Et il ne sert à rien de vanter les mérites d'une juxtaposition sans efficacité.

Chacun en convient et, fort heureusement, nos amis apôtres surent s'inspirer de ce qu'ils avaient appris "en germe d'humanité concrète" au contact de Jésus. Pour eux, l'Esprit qui soutenait la mission restait à jamais "l'Esprit de Jésus" selon un même style de "sel et lumière" en dynamique universelle. Il nous faut pourtant déplorer qu'une fausse conception du rôle de l'Esprit situe parfois l'apostolat comme une action "merveilleuse" totalement déconnectée de son enracinement humain. Il semble bien que ce soit l'handicap qui mine actuellement la pastorale.

Les disciples de tous les temps au service du "sel" et de la "lumière" en vue de la réussite de "l'universalité

Il n'est pas demandé aux chrétiens de "copier" l'humanité que Jésus a revêtue en son temps. Il leur est proposé de construire leurs vies en s'inspirant des "lignes de force" dont il a témoigné. Mais les formes que choisissent les hommes pour vivre leur "humanité commune" ont toujours été changeantes, que ce soit la civilisation juive ou la civilisation actuelle. A certains moments de mutation, les activités de "sel" et de "lumière" nécessitent donc d'être relancées.

Car, inévitablement, au fil des évolutions, le "sel" est exposé à diverses contaminations qui finissent pas paralyser sa fonction de "sel" pour le temps contemporain: un pieux souvenir risque de le garder enfermé dans un ancien emballage… son efficacité à certaines époques risque de l'encombrer de scories dépassées… une mauvaise analyse des mentalités contemporaines risque de le "verser à côté" ou de mal le "doser". Ce n'est pas "le sel" lui-même qui est en cause, pas plus que le terrain… Il reste simplement nécessaire, en un premier temps, d'isoler le "sel" que Jésus a mêlé intimement au témoignage qu'il a vécu historiquement et, en un second temps, il s'agit de le mêler aux conditions de vie qui sont les nôtres.

Il n'y a pas à dramatiser le fait que les chrétiens d'aujourd'hui soient affrontés à une mission de "sel" et de "lumière". En parler ne doit pas être converti en interpellation culpabilisante. Selon la conception de l'histoire chère à Matthieu, bénéficiaires de la réussite qui a été vécue autrefois, il nous faut affronter le réajustement et les ruptures que nécessite le temps présent… Ainsi s'ouvrira un horizon qui, de toutes façons, sera marqué de "sel" et de "lumière" y compris au moment de notre entrée dans l'éternité.

Le sel de la terre : un texte de G.K. Chesterton

« Un saint est un remède parce qu’il est un antidote ; et c’est pourquoi il est souvent martyr ; on le prend pour le poison alors qu’il est le contre poison. Il entreprend généralement de rendre le monde à la santé en exagérant ce que le monde néglige. Chaque génération recherche d’instinct son saint ; celui-ci n’est pas ce qu’elle veut mais ce dont elle a besoin. Les mots destinés aux premiers saints, si souvent mal compris, le disent : « vous êtes le sel de la terre ». Les imbéciles solennels qui font gloire à des imbéciles bovins d’être le sel de la terre, alors qu’ils veulent simplement leur dire qu’ils sont ce qu’il y a de mieux sur la terre, montrent bien qu’ils n’ont rien compris. Le sel sert à conserver le bœuf. Le Christ n’a pas dit à ses apôtres qu’ils étaient un peuple excellent, ni même le peuple excellent, il leur a dit qu’ils étaient le peuple exceptionnel ; le peuple partout et toujours inassimilable. Ces mots à propos du sel de la terre sont vraiment aussi tranchés et amers que le goût du sel. Parce qu’ils constituaient le peuple exceptionnel, les apôtres ne devaient pas perdre leur exceptionnelle qualité. « Si le sel vient à perdre sa saveur, avec quoi sera-t-il salé ? est une question fort directe et qui n’a rien à voir avec la salaison du bœuf même le meilleur. Si les intérêts du monde se font trop envahissants, l’Eglise peut s’élever contre ; mais si les intérêts du monde envahissent l’Eglise, le monde ne pourra pas s’élever contre. »

Mise à jour le Samedi, 07 Février 2015 09:11
 
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