Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année A: 3ème Dimanche du temps ordinaire

Année A : 3ème Dimanche du temps ordinaire

 

Sommaire

Actualité : les « débuts » de Jésus

Evangile : Matthieu 4/12-23

Méditation : l’heureux appel

Méditation : sept verbes pour éduquer (5/7) Anticiper

Contexte des versets retenus par la liturgie : le symbolisme de Matthieu

Piste possible de réflexion : entre passé et avenir…choix des lieux… choix des hommes… choix des "méthodes"…

 

Actualité : les « débuts » de Jésus

Dimanche dernier, nous approfondissions le témoignage de Jean-Baptiste… Dimanche prochain, nous aborderons le long développement appelé "Sermon sur la montagne", "cœur du message de Jésus", et nous n'aurons pas trop des dimanches qui précéderont le carême pour nous enrichir des multiples enseignements qui s'y entrecroisent.

De ce fait, nous aurions tendance à situer le passage d'aujourd'hui en transition. Jésus quitte Nazareth et reprend le thème qu'avait amorcé Jean-Baptiste à propos de la proximité du Royaume. Sa réputation n'en est qu'à ses débuts, les foules viendront ensuite. Mais nous savons que les premiers succès n'auront pas de lendemains et qu'il lui faudra encore affronter bien des épreuves avant d'orienter son message vers l'universalisme que nous lui connaissons. Pourtant, nous ne pouvons manquer de rapprocher les débuts de Jésus de notre propre situation. Nous nous trouvons actuellement face à un monde dont la religiosité est affectée des mêmes pesanteurs qui enlisaient la société juive au premier siècle de notre ère, alors que le Christ engageait son ministère. Il est donc intéressant d'approfondir l'analyse que propose Matthieu.

Evangile

Evangile selon saint Matthieu 4/12-23

L'engagement de Jésus en son activité publique

1. à la lumière des prophètes, lieu et message

Entendant que Jean avait été livré, Jésus se retira vers la Galilée

et abandonnant Nazareth, venant, il habita à Capharnaüm maritime, dans les territoires de Zabulon et Nephtali,

afin que s'accomplit ce qui fut dit par Isaïe le prophète, disant :

"Terre de Zabulon et terre de Nephtali, chemin de la mer, de l'autre côté du Jourdain, Galilée des nations,

le peuple assis dans la ténèbre a vu une grande lumière et pour ceux qui étaient assis dans le pays et l'ombre de la mort, une lumière s'est levée pour eux" (8/23 à 9/1)

Dès lors Jésus commença à proclamer et à dire :

"Convertissez-vous, car s'est approché le Royaume des cieux. "

2. en préparation du futur, appel des quatre premiers disciples

Or, marchant le long de la mer de Galilée,

il vit deux frères : Simon appelé Pierre et André, son frère, qui jetaient l'épervier dans la mer ; car c'étaient des pêcheurs.

Il leur dit : " Allons ! derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes

Aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent.

Progressant, il vit deux autres frères : Jacques, fils de Zébédée et Jean son frère, ils étaient dans la barque, avec Zébédée leur père, en train de préparer leurs filets

et il les appela

Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.

3. au présent, progression du ministère de Jésus

premier temps : la Galilée "tout-entière"

Jésus parcourait la Galilée tout entière

enseignant dans leurs synagogues,

proclamant l'Evangile du Royaume,

guérissant toute maladie et toute infirmité dans le peuple.

Méditation : l’heureux appel

Ce passage concernant l’appel des premiers disciples nous saisit par son laconisme même. Comme pour nous dissuader des tentations de psychologiser, comme pour mieux nous jeter dans l’essentiel.

Quelle rupture ! Quelle mise en route accélérée ! Un mode de vie coutumier, circulaire, s’achève brusquement ; un avenir s’annonce, une  nouvelle temporalité qui prend la forme d’une marche à la suite de quelqu’un.

Surpris par un Christ en mouvement, deux couples de pêcheurs qui s’activaient sur place, sont invités à tout lâcher – la tâche professionnelle  et le lien parental  – pour suivre Jésus. Ce n’est pas un abandon de responsabilité, c’est un nouvel engagement pour une mission en devenir. Un « Venez » retentit, qui fera l’unité du groupe ;  l’ici qui les rassemblait en deux groupes épars,   s’ouvre en déplacement, derrière quelqu’un ; les liens qui les rattachaient se défont pour se renouer en désir de relation.

Jésus voit, Jésus parle, Jésus les appelle par leurs noms précis, et ils suivent, sujets répondant non de bouche mais de corps, une communauté se forme sur la base d’une parole.

L’appel est sobre et tranche avec certains prophètes tonitruants ou solennels. Il existe aussi un espace de liberté entre cet appel et la réponse : le rivage. Selon la réponse il  deviendra une barrière ou un seuil. Ici un seuil. Mais sentez-vous combien la foi de chaque homme se joue sur ce rivage, sur lequel nous nous tenons tous, et dont nous ferons ou une barrière ou un seuil ?

Lâcher prise et  se perdre, c’est à cette condition seulement que les appelés trouvent quelqu’un en qui se fier et avec qui se lier. On passe d’un certain type de relations (travail, famille, patrie…) à un autre, qui n’annule pas le précédent (nulle part il n’est dit que les apôtres laissent tout tomber de ce qui fut leur vie ancienne) mais ouvre de nouvelles perspectives….Ce n’est pas non plus l’inconnu,  quelqu’un  ouvre le chemin, qui suscite un désir sans objet  : nul prosélytisme mais une « attraction ».

Résonne alors la géniale métaphore : « Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes ». Ce langage nouveau  ne désigne pas quelque chose, mais ouvre un horizon.  C’est le sens profond d’une métaphore que de ne pas se laisser enfermer dans une interprétation mais d’ouvrir un nouveau champ…..

« Pêcheur d’hommes » ! Quelle énigme pour ces hommes et leur univers borné.  Cette énigme  ne sera pas dévoilée (un mystère donc), elle oriente le désir de connaître et ouvre une piste sans satisfaire le besoin de savoir. Elle dit tout, elle nie tout. Vous serez des pêcheurs d’hommes ; vous ne serez plus des pêcheurs comme avant…( et tout aussi bien en continuant le métier …) Vous êtes toujours ce que vous faîtes, mais vous passez à une autre manière d’être,  en relation avec les hommes.

« Pêcheur d’hommes » ! Ce n’est pas une promesse publicitaire. Jésus ne cherche pas à allécher, à susciter une convoitise. La part d’inconnu du programme pose la question de  confiance – c’est la parole prononcée qui compte, non le rêve d’une possession. Dans un renversement   total des valeurs, un changement d’état d’esprit : une métanoia.

« Pêcheur d’hommes » ! L’image apprivoise l’inconnu et excite un désir sans se fixer sur un objet précis, l’image donne  au  large… Jésus n’appelle ni des compagnons de route, ni un cercle de confidents ou d’admirateurs ;  il prend la tête d’un groupe d’appelés pour un devenir qui est le leur et les reliera aux hommes.

« Je/vous / ferai devenir / pêcheurs  d’hommes. » Il faut détacher et peser chacune termes pour en ressentir l’incroyable portée. Jésus ne ramène pas à soi, il ne nous enferme pas sur nous-mêmes, son œuvre ne peut être assumée ni en solitaire, ni en groupes séparés. Quelque chose se met en route dans l’urgence : cela s’appelle l’heureuse annonce !

© janvier 2014 Franck Laurent

Méditation : Sept verbes pour éduquer (5/7) : Anticiper

(à venir…)

 

Contexte des versets retenus par la liturgie : le symbolisme de Matthieu

* Pour saisir l'homogénéité de l'ensemble, il est nécessaire d'y intégrer les versets suivants. Ils soulignent la progression du ministère de Jésus en reliant toujours à la Galilée comme "lieu" de son activité.

deuxième temps: extension de la "réputation" de Jésus et premier mouvement issu du milieu des malades

" Et s'éloigna sa réputation vers la Syrie tout-entière et ils portèrent auprès de lui tous ceux qui avaient mal de diverses maladies et étaient accablés par des tourments, démoniaques, lunatiques, paralytiques. Et il les guérit".

troisième temps: deuxième mouvement issu des foules; celles de Galilée sont rejointes par l'auditoire de Jean-Baptiste (les trois derniers groupes = 3/5)

" Et le suivirent des foules nombreuses, de la Galilée, de Décapole, de Jérusalem et de Judée et de Transjordane".

* Il est évident qu'il ne s'agit pas d'un "reportage", mais d'un petit ensemble construit par Matthieu et donc chargé de nombreux symbolismes.

La présentation en trois temps est révélatrice du schéma que Matthieu adopte au long de son œuvre. Nous trouvons confirmation du modèle de pensée typiquement juif qui caractérise l'esprit de l'auteur, à savoir une profonde unité entre passé, présent et futur. Nous en disions l'essentiel "théorique" au premier dimanche de l'Avent A (Matthieu et l'histoire). Le passé subsiste dans le présent… le présent permet au "mouvement de l'histoire" de s'insérer dans la vie des hommes et de s'y exprimer… mais dans le présent, l'avenir est déjà là…

Nous avons, dans le passage d'aujourd'hui, un exemple des résonances "pratiques" qui résultent de cette tournure d'esprit …

1. Matthieu insiste sur le fait que Jésus centre son ministère sur la Galilée; à chaque étape il mentionne explicitement cette province mais certains indices invitent à dépasser la simple mention géographique.

Matthieu "adapte" la référence d'Ecriture qui enracine en Ancien Testament. Il est intéressant de connaître la citation exacte pour mieux le percevoir… Isaïe 8/23: "Il n'y a plus d'obscurité pour le pays qui était dans l'angoisse. Comme le premier temps a couvert d'opprobre le pays de Zabulon et le pays de Nephtali, le dernier temps remplira de gloire la route de la mer, le pays d'au-delà du Jourdain et le district des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière…" Il s'agit des régions au Nord-Ouest du lac de Tibériade. En 734-732 ces trois provinces d'Israël furent annexées à l'empire assyrien lors de l'invasion de la région. Le conquérant s'assura également du contrôle de la "route de la mer" qui reliait directement la Syrie du Nord à l'Egypte.

Matthieu fait apparaître la Galilée comme "Galilée des nations", donnant ainsi une perspective universaliste à l'engagement de Jésus. Mais la Galilée ouvre également l'avenir, car c'est là que Jésus donnera rendez-vous à ses amis pour témoigner de sa résurrection et c'est de là qu'il les enverra "à toutes les nations" (28/19).

Le choix de Capharnaüm correspond certainement à une réalité historique. Nazareth était un minuscule village agricole sans prétention, malgré la proximité de grands axes commerciaux. Capharnaüm était un centre important puisque sont mentionnées l'activité d'un collecteur d'impôts et la présence d'une garnison romaine ayant à sa tête un centurion. La ville sera citée parmi celles auxquelles Jésus reprochera leur incrédulité (11/23). Il semble qu'au moment où Matthieu écrit, il n'en reste que des ruines après la dure répression de 66-70.

En citant Isaïe, Matthieu évoque également le ministère de Jésus comme centré sur la lumière. Rappelons-nous que ce thème appartient étroitement à l'ordre de la création puisqu'il définit l'activité du premier jour selon la présentation du livre de la Genèse. A la Transfiguration, il sera dit du visage de Jésus "qu'il brille comme le soleil"…

Enfin, si nous poursuivons la lecture du texte prophétique selon les habitudes rabbiniques, quelques versets plus loin (9/5), lumière et joie sont concentrées sur le fait "qu'un enfant nous est né, un fils nous a été donné"… Nous sommes ainsi orientés vers la personnalisation du message dont le thème essentiel est ensuite résumé, car c'est bien en Jésus que "le Royaume se trouve approché"…

Au 2ème dimanche de l'Avent, nous avons parlé de l'identité de message entre le Baptiste et Jésus. L'annonce est la même, il s'agit de la proximité du Royaume selon l'espérance prophétique. Cette proximité nécessite une "conversion", mot à prendre dans le sens très large de "retournement" pour une meilleure perspective. Si le Royaume est approché, il ne faut plus tourner le regard "vers le haut", il s'agit d'accueillir Jésus. Ce sera également le thème prioritaire qui sera fixé à la prédication des apôtres (10/7).

La même idée est exprimée lorsqu'il est parlé de "l'Evangile du Royaume". Le mot "Evangile = Bonne nouvelle" est souvent détourné du sens précis que lui confère son emprunt à l'Ancien Testament. Il a été repris du prophète Isaïe. Il s'agit d'une annonce qui porte sur le "venue de Dieu" dans une ambiance de joie et de paix. "Monte sur une haute montagne, toi qui portes à Jérusalem la Bonne Nouvelle: Voici votre Dieu! Voici que le Seigneur vient!" (Isaïe 40/9).

2. Les détails concernant l'appel des premiers disciples ne sont pas anodins. Le rapport à l'avenir est facile à saisir. Jésus a voulu que son activité bénéficie de témoins historiques, totalement engagés à ses côtés. Mais l'insistance sur le fait qu'ils soient des pêcheurs n'est pas neutre. L'évocation de leur mission ultérieure est d'ailleurs clairement exprimée: "Je vous ferai pêcheurs d'hommes".

Par la suite, Matthieu sera le seul à rapporter la parabole du filet : "jeté en mer et qui ramène toutes sortes de choses. Quand il est plein, les pêcheurs le tirent sur le rivage, puis ils s'asseyent, recueillent dans des paniers ce qu'il y a de bon et rejettent ce qui ne vaut rien" (13/47).

Matthieu établit une légère différence entre les deux groupes: les premiers sont "en train de jeter l'épervier" et changent l'orientation de leur profession … les seconds "préparent leurs filets" et abandonnent leur solidarité familiale... Mais, l'évangile de Jean introduit de tels bouleversements dans "l'ordre d'embauche" qu'il est difficile d'interpréter ces nuances.

3. La présentation du "présent" attire notre attention sur plusieurs points.

La Galilée conserve sa place prioritaire au plan géographique. C'est de là que s'étend la "réputation" des guérisons de Jésus et c'est vers cette province que se tourne l'ancien auditoire de Jean-Baptiste, "Jérusalem, Judée et pays voisin du Jourdain".

La présentation des "activités" qui définissent le ministère de Jésus adopte un ordre qui n'est pas indifférent pour l'évangéliste puisqu'il l'étendra à "toutes les villes et les villages"(9/35 puis 11/1): d'abord cadre juif des synagogues, puis enseignement oral exposant longuement la pensée du Royaume, enfin engagements et actions historiques soulignant le concret de cette pensée. L'auteur encadre ainsi le premier grand développement dans lequel il concentre l'enseignement de Jésus en paroles et en actions. Ce développement, appelé fréquemment "sermon sur la montagne", sollicitera notre réflexion au long des prochains dimanches.

Jésus reste encore dans le cadre juif. Ceci peut nous étonner, mais c'est là un thème sur lequel Matthieu insiste beaucoup. Il va au plus loin des critiques contre les déformations d'une certaine tradition, mais il souligne également au plus près le lien étroit que Jésus a voulu vivre avec son peuple. Il ne s'agit pas pour lui de sentimentalisme mais de la reconnaissance des valeurs que portait l'Ancien Testament. Jésus s'est appuyé sur elles pour délivrer son message et il les a ainsi sauvées en les "accomplissant". Pour le premier évangéliste, c'est en assimilant ce mûrissement que la pensée originale de Jésus acquière sa dimension universelle. En un premier temps, Jésus s'adresse aux "brebis perdues de la maison d'Israël", mais c'est pour envoyer ensuite ses amis "faire disciples toutes les nations".

* En introduisant l'évangile du 2ème dimanche de l'Avent, nous avions noté le rythme qui sous-tend l'évangile de Matthieu. Deux mots peuvent le préciser: continuité et rupture. Nous en avons une bonne illustration dans le texte d'aujourd'hui.

Sans aucun doute, les références d'Ecritures soulignent la continuité, mais c'est vers la Galilée et non vers Jérusalem que les foules vont converger. Or, la majorité des prophètes voyaient le terme de l'histoire des peuples comme une montée vers cette ville. Le livre d'Isaïe lui-même se conclue sur ces perspectives. En parlant de Galilée des nations, Matthieu remet en cause nombre de visées nationalistes.

A l'approche de notre ère, les courants prophétiques envisageaient la venue spectaculaire du "Fils de l'homme" en juge de tous les hommes. La mention de la "grande lumière" suggère un tel déploiement. Et voici que Jésus vient de Nazareth, il s'associe de simples pécheurs comme futurs apôtres et, bien loin d'être juge, il se consacre à soulager malades et exclus. Telle est la manière dont "le Royaume est approché". Il faut admettre que la "conversion du regard" est de taille avant celle de l'esprit.

Le cas des disciples exprime parfaitement la manière dont le passé s'intègre dans l'avenir. A part Matthieu le percepteur d'impôt, nous ne savons rien de la profession qu'ont exercé la plupart des amis de Jésus. Si la mention de certains a retenu l'attention des évangélistes, ce n'est certainement pas pour en faire des "préférés" en exclusion des autres. Le jeu de mots concernant l'expression "pécheurs d'hommes" est révélateur. Apparemment, ils ont du quitter leur profession et leur famille, il n'empêche que les premiers temps de l'Eglise ont beaucoup profité de la "compétence" qu'ils avaient acquise avant leur rencontre avec Jésus.

Jésus reste dans le cadre juif des synagogues. Et pourtant son enseignement remettra souvent en cause "ce qui a été dit aux anciens" et se présentera comme une "nouvelle Loi" proclamée "sur la montagne" à la manière de Moïse.

 

Piste possible de réflexion: entre passé et avenir…

choix des lieux… choix des hommes… choix des "méthodes"…

Comme toujours, il ne s'agit pas de "copier" les choix que Jésus a faits, il s'agit de nous en inspirer. Sous prétexte qu'il était Messie, Jésus n'est pas parti "à l'aventure". Bien au contraire, une bonne connaissance de cette époque permet de communier au triple choix sur lequel l'évangéliste attire notre attention: choix des lieux, choix des hommes, choix d'une méthode.

Choix des lieux

Pour percevoir l'importance des lieux, il est indispensable d'unir à nos connaissances géographiques certaines connaissances culturelles.

* Nous sommes habitués à la Galilée comme terrain de la première prédication de Jésus. Outre le cadre très sympathique de cette région, nous pensons à certains atouts que Jésus mettait ainsi dans son jeu.

Loin de Jérusalem et de l'enseignement théologique des Docteurs de la Loi, les gens de cette région restaient très accueillants et spontanés. Ils ne pouvaient qu'être sensibles à la parole d'un "enfant du pays", reconnaissable à son accent… Tous savaient qu'avant de s'engager totalement à leur service, il avait partagé concrètement leurs problèmes dans l'atelier de Nazareth. Plusieurs avaient sans doute bénéficié de sa compétence de charpentier.

Par ailleurs, en raison du mépris qu'affichaient les élites de la capitale pour la région du Nord, limitrophe des païens, Jésus disposait de conditions favorables pour exposer sa pensée calmement, sans être entraîné dans les controverses qui, par la suite, alourdiront la présentation de son enseignement. Sur ce point, l'indifférence de la capitale lui était propice. Nazareth n'était même pas cité dans les Ecritures… "pouvait-il en sortir quelque chose de bon?" (Jean 1/46)…

* C'était pourtant Jérusalem qui symbolisait à ce moment les espérances messianiques. Son influence religieuse était incontestable. Dans le Temple s'exprimait la "proximité divine"… autour du Temple bouillonnaient la réflexion et l'expression de la pensée juive… et surtout tous les courants prophétiques convergeaient vers sa splendeur ultime. Le livre d'Isaïe lui-même se conclue sur le rassemblement de toutes les nations à Jérusalem au terme de l'histoire. D'ailleurs, après la résurrection, ce sera à Jérusalem que les apôtres auront tendance à se regrouper, avant de comprendre la "rupture" que Jésus avait introduite en vue d'un meilleur universalisme.

* La Galilée n'était pas Jérusalem et pourtant, outre les conditions favorables dont nous venons de parler, elle préparait l'avenir de façon beaucoup plus efficace. Géographiquement, cette province se trouvait au carrefour des grandes voies de communication qui reliaient les régions du Nord comme l'Arabie aux ports de la Méditerranée et aux contrées du Sud comme l'Egypte. Au cours des siècles antérieurs, les invasions assyriennes et chaldéennes avaient entraîné un mélange de populations et la présence de nombreux païens, d'où l'appellation à double résonance de Galilée des nations. L'esprit des galiléens était donc loin d'être celui de paysans incultes, repliés sur eux-mêmes. Les haltes des caravanes les mettaient indirectement au contact d'une ambiance internationale.

* Jésus quitte la région discrète des collines qui entourent Nazareth et il rejoint la plaine cosmopolite et commerçante des bords du lac. Matthieu pense sans doute aux conditions futures de la mission lorsqu'il désigne Capharnaüm comme "la maritime". Mais, au moment où il écrit, il mesure le choix judicieux qu'a fait Jésus. Car il connaît la situation historique qui a résulté de la répression romaine en 70. Jérusalem est en ruine et l'influence juive a disparu pour deux millénaires. En contraste, la foi chrétienne s'est étendue à toute la Méditerranée et surtout le "passage aux païens" a été pleinement réussi. L'évangéliste est d'ailleurs le meilleur témoin de la manière dont l'expression juive du message s'est coulée dans de nouveaux modèles de pensée.

* L'histoire nous apprend donc que les routes de l'universalisme ne sont pas tracées d'avance et ne se présentent pas forcément selon les apparences du moment. Nous vivons une période d'incertitude et nous hésitons devant les multiples "remises en question" qui s'imposent à l'Eglise. Au niveau géographique comme au niveau sociologique, les commentaires divergent sur les "lieux" où doit se porter notre engagement actuel. La "continuité" est nécessaire, mais elle doit se libérer du poids de la tradition, quelle qu'ait été sa réussite passée.

Choix des personnes

A juste raison, les apôtres font notre admiration en raison des ruptures qu'ils ont acceptées dans leur vie professionnelle et dans leur vie familiale. Il n'est pas question de diminuer leurs mérites, car nous leur sommes redevables d'une grande part de la richesse de notre foi. Nous pouvons cependant préciser quelques remarques concernant l'attitude de Jésus.

°- Matthieu, comme les autres évangélistes, situe la naissance du groupe des apôtres comme une initiative de Jésus dès le départ de sa vie publique. Nous sommes habitués à cette situation, mais nous sommes certainement plus à même de mesurer l'importance qu'a voulu donner Jésus à cette loi toute simple : pour que son message aille aux hommes, il a voulu qu'il passe par des hommes. Il en sera toujours ainsi.

Nous en mesurons les avantages lorsque nous comparons la simplicité et la spontanéité des évangiles aux considérations théologiques qui se sont construites par la suite. Mais Jésus n'a pas choisi ces personnes n'importe comment. Nous avons peu de renseignements sur le tempérament et l'origine de la plupart de ses amis, mais quelques points communs obligent à admettre un choix judicieux de Jésus, le cas de Juda devant être mis à part en raison du mystère qui demeurer toujours à son sujet.

Nous pouvons d'abord repérer leur nouveauté par rapport à la formation que Jésus leur donnera et par rapport à la mission qu'il leur confiera. Aucun ne semble issu des milieux rabbiniques ou des écoles pharisiennes de Jérusalem. Comme tout bon juif pratiquant, ils connaissent les Ecritures et ont été formés à leurs commentaires. Mais ceux-ci ne seront pas pour eux un obstacle majeur, ils sauront accueillir d'autres interprétations.

Pour "sauver" une certaine conception de l'Esprit; on en fait souvent des êtres un peu naïfs. Tant s'en faut. Diriger une PME comme celle des pêcheries de Tibériade exigeait une certaine autorité. Par ailleurs, nous l'avons dit, les contacts avec les caravaniers préservaient la Galilée de l'isolement et orientaient vers l'universalisme tout autant que les pèlerinages de Jérusalem.

Il est vrai, nous ne savons rien de la profession qu'ont exercé la plupart d'entre eux, mais si la mention de certains a retenu l'attention des auteurs, ce n'est certainement pas pour en faire des "préférés" en exclusion des autres. Le jeu de mots concernant l'expression "pécheurs d'hommes" est révélateur, il en appelle à leur ancien métier. Apparemment, ils ont du quitter leur profession et leur famille, il n'empêche que les premiers temps de l'Eglise profiteront beaucoup de la "compétence" qu'ils avaient acquise avant leur rencontre avec Jésus.

Dès le début, Jésus a voulu une communauté fondée sur des liens déjà existants, qu'ils soient familiaux ou professionnels. Avec le recul, nous mesurons les bienfaits de leur diversité. Elle nourrira les premiers temps de la variété de leurs souvenirs et aidera à la vaste présentation des évangiles. En perspective d'universalité, ils préfigurent la multiplicité de ceux et celles qui, au long de l'histoire de l'Eglise, s'efforceront de rendre le message perceptible aux différentes nations et cultures.

Choix des "méthodes"

Là encore, ne prenons pas la présentation de Matthieu comme une méthode "infaillible". La suite des textes soulignera suffisamment que les résultats n'ont pas été immédiats et qu'il faudra, pour Jésus lui-même, affronter bien des épreuves avant que ne s'esquisse la visée essentielle qui sous-tendait son premier engagement. Il reste cependant possible de percevoir la densité psychologique qu'il mettait en œuvre et dont nous pouvons profiter pour sortir des confusions actuelles.

La "méthode" est précisée en trois temps : 1. Jésus commence par enseigner dans le cadre habituel des synagogues… 2. Jésus centre sur la "Bonne Nouvelle du Royaume", le mot "Bonne Nouvelle" doit être pris au sens prophétique qui a été précisé auparavant: il s'agit du fait qu'en Jésus "le Royaume est approché"… 3. Jésus confirme concrètement cette proximité en "guérissant toute maladie et toute infirmité"…

1. Nous ne pouvons dénier au message de Jésus une valeur universelle. Il suffira de poursuivre la lecture de Matthieu pour percevoir l'amplitude du "Sermon sur la montagne". Et pourtant, c'est en s'adressant aux "brebis perdues de la maison d'Israël" que Jésus commence son ministère. Pour comprendre cette référence, il faut sortir des caricatures qui ont défiguré la culture et la pensée juive de cette époque. Certes, Jésus a été amené à affronter les oppositions dramatiques que nous connaissons, mais, parmi les civilisations de ce temps, le "terreau juif" était riche de valeurs humanistes et religieuses qu'il ne faut pas sous-estimer.

Sans recourir à une psychanalyse qui nous est impossible, nous pouvons reconnaître que l'évolution des disciples a été grandement facilitée par la présence de ces "bases" dans leur formation première. D'ailleurs les exigences de la première communauté pour l'admission des païens porteront sur l'équivalent de cette formation tout autant que sur le respect de certains rites. Peu à peu, l'influence chrétienne prendra le relais de l'influence juive et l'apport de ces "racines"se diluera dans la présentation du message chrétien. Mais Matthieu ne pouvait qu'y être sensible.

De même aujourd'hui, il ne suffit pas de déplorer que nos contemporains aient "perdu" une culture prétendument judéo-chrétienne. Elle ne reviendra pas par les médias, elle ne pourra se diffuser qu'à partir des structures chrétiennes qui accepteront les évolutions tout en informant de la valeur des "racines" évangéliques.

2. Les confusions sont également nombreuses dans les perspectives que développe actuellement l'enseignement chrétien. Un lointain passé avait exagérément insisté sur la morale et la religiosité. Les derniers siècles ne se sont pas méfiés de l'intrusion du "déisme" à la suite de la querelle catholiques/protestants. Et, aujourd'hui, l'indifférence ambiante accentue les appels au témoignage et à l'engagement. Chacune de ces perspectives a sa valeur, mais, telles les feuilles d'automne, elles ont peu à peu recouvert la source à laquelle elles prétendent se nourrir…

Le deuxième temps de l'engagement de Jésus nous ramène ainsi à l'essentiel de notre foi chrétienne. Contrairement à certains commentaires, la "Bonne Nouvelle" dont il est question dans les textes n'est pas la Bonne Nouvelle de n'importe quoi. Il est très approximatif de la généraliser en parlant de la Bonne Nouvelle de l'amour de Dieu pour les hommes. Il s'agit essentiellement de Jésus.

Le mot a été repris du prophète Isaïe (40/9) et a un sens très explicite: il s'agit "de la venue de Dieu qui, comme un berger, fera paître son troupeau". Il y a donc équivalence avec l'annonce qu'en Jésus "le Royaume s'est approché". De ce fait, il importe de tourner notre regard vers lui plutôt que vers un ciel lointain, conçu selon notre "imaginaire". C'est également le sens qu'il faut donner au mot "conversion". Il est donc nécessaire de prendre en compte la rupture de sens que les mots ont depuis longtemps imprimé dans l'esprit de nos contemporains.

3. Le rapport entre la Parole et l'engagement est de plus en plus admis par les chrétiens. Il s'agit là d'une exigence confuse de notre société et on ne peut que se réjouir de cette cohérence. En mentalité juive, elle allait de soi. "Dieu dit et cela fut". La Parole précède l'action, la détermine et l'oriente. Mais, en retour, l'action confirme la valeur de la Parole.

Les problèmes concernant la foi ne sont pas résolus pour autant. L'action est service des besoins concrets de ceux qui se trouvent dans le besoin. De ce fait chrétiens et non chrétiens se rejoignent dans un même souci d'efficacité. Il n'y a là rien d'étonnant, mais, l'engagement dans l'action ne diffuse pas automatiquement un témoignage de foi. Cette condition nécessaire ne doit pas être tenue pour suffisante.

Sous cet angle, nous comprenons mieux la place que lui donne Matthieu, après la Parole. Jésus lui-même s'est totalement engagé dans le service de ses contemporains et pourtant, nous savons que les résultats auprès du peuple ont été très décevants après un premier accueil enthousiaste.

En outre, les handicaps de toute civilisation étant par nature fluctuants, il importe d'entretenir une vigilance constante pour saisir les points de détresse et la manière d'y répondre. Certes, la Parole ne suffit pas, mais elle active notre réflexion pour saisir les secteurs plus urgents où, par nous, Jésus réalise aujourd'hui sa présence au monde.

 
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