Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 7ème Dimanche de Pâques

 

Actualité

Le passage est extrait d'un "ensemble", en cinq groupes d'idées, magnifiquement composé par le deuxième rédacteur du 4ème évangile. Un dernier auteur a ajouté au quatrième groupe la mention des futurs disciples Cet ensemble a été réparti entre les trois années A, B et C. Aujourd'hui, nous en lisons les deux derniers groupes, ce qui rend délicate une présentation qui voudrait isoler le texte du contexte. Nous préférons vous livrer l'ensemble en jouant sur la typographie.

Nous vous proposons également deux pistes de réflexion. La première reprend quelques idées du texte lui-même sans entrer dans la complexité apparente de sa composition. La seconde poursuit la réflexion amorcée au 4ème dimanche de Pâques sur le thème de l'unité du Père et de Jésus.

 

Evangile

Evangile selon saint Jean 17/20-26

Au soir du Jeudi-Saint, Jésus s'adressa au Père :

A - l'action historique de Jésus en vue de l'unité de ses disciples : la Parole en est la source...  

a. J'ai rendu manifeste ton Nom aux hommes que tu m'as donnés du monde. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole.

b. Maintenant ils ont connu que tout ce que tu m'as donné vient de toi, parce que les paroles que tu m'as données, je les leur ai données et ils les ont reçues et ils ont connu vraiment ... que tu m'as envoyé.

a'. Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde mais pour ceux que tu m'as donnés, car ils sont à toi : et tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi, et je suis glorifié en eux.

B - l'unité des disciples au temps de l'Eglise : la joie de poursuivre l'action unitaire de Jésus...

a. Et je ne suis plus dans le monde et eux sont dans le monde et je viens à toi.

b. Père saint, garde-les en ton Nom que tu m'as donné

c. afin qu'ils soient un comme nous

b'. Lorsque j'étais avec eux, je les gardais en ton Nom ...

a'. Mais maintenant je viens à toi et je dis cela dans le monde afin qu'ils aient ma joie pleine en eux

C - l'unité au temps de l'Eglise: point sensible de l'opposition qui émane du monde...

a. Je leur ai donné ta Parole

b. et le monde les a pris en haine parce qu'ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde

c. Je ne prie pas afin que tu les retires du monde, mais afin que tu les gardes du Mauvais

b'. ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde

a'. Sanctifie-les dans la vérité ; ta Parole est la vérité

B' - l'unité entre les communautés successives qui construisent la marche de l'Eglise

a. Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde.

Je ne prie pas seulement pour eux mais encore pour ceux qui croiront en moi grâce à leur Parole

afin que tous soient un

comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi

qu'eux aussi soient un en nous

afin que le monde croie que tu m'as envoyé

Et moi, la gloire que tu m'as donnée, je la leur ai donnée

b. afin qu'ils soient un comme nous sommes un,

c. moi en eux et toi en moi

b' qu'ils soient parfaits dans l'un

a'. afin que le monde connaisse que tu m'as envoyé et que je les ai aimés comme tu m'as aimé.

A' - l'unité finale en contemplation-partage de l'unité entre le Christ et le Père  

a. Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que, là où je suis, eux-aussi soient avec moi afin qu'ils contemplent ma gloire, celle que tu m'as donnée parce que tu m'as aimé avant la fondation du monde

b. Père juste, le monde ne t'a pas connu, mais moi je t'ai connu et ceux-ci ont reconnu que tu m'as envoyé.

a'. Je leur ai fait connaître ton Nom et je le ferai connaître encore, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux, et moi en eux."

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Ce texte prend place en finale du Discours après la Cène, au soir du jeudi-saint. Le verset qui précède notre passage traduit la situation qui sera désormais celle de Jésus par rapport à ses amis: "Désormais, je ne suis plus dans le monde, eux restent dans le monde tandis que moi, Père, je viens vers toi".

Bien entendu, il s'agit d'une composition littéraire et non d'un enregistrement. En typographie, il n'est pas facile de faire ressortir la disposition en chiasme qui règle la composition de l'ensemble. Pourtant, une bonne compréhension des textes nécessite la mise en valeur de deux versants : un versant "historique" situant l'unité comme un souci permanent de Jésus lorsqu'il était au milieu des siens et un versant ecclésial en vue d'une pleine communion à l'unité du Père et du Fils. Au centre, la source des difficultés est attribuée à l'action du Mauvais s'exprimant par la haine du monde. Percevoir les symétries reste la base de tout commentaire sérieux puisque ce procédé littéraire se voulait un moyen d'expression au niveau de l'auteur.

* Il est évident que la composition est complexe. La plupart des commentaires la rendent encore plus complexe en faisant intervenir des "notions théologiques" développées par la pensée chrétienne ultérieure. Pourtant quelques phrases peuvent suffire à résumer chacun des cinq "groupes" :

1. La Parole a été à la source de l'action historique de Jésus. La mission essentielle qu'il s'est fixée a été d'expliciter la paternité, la créativité de Dieu en faveur des hommes. Les disciples ont été les auditeurs privilégiés de cet enseignement. Au soir du Jeudi-saint, Jésus a tout dit et cette Parole constitue désormais l'essentiel de son message. Bien entendu, Jean donne au  mot Parole le sens sémite qui lie étroitement Parole et action. Il s'agit d'une nouvelle création selon l'image des premiers versets de la Genèse : "Dieu dit et cela fut".

2. Tout au long de leur vie commune, l'unité a été un souci permanent de Jésus en faveur de ses disciples Au moment où sont écrits ces versets, le temps de la première communauté a succédé à l'engagement visible de Jésus. Mais les disciples portent en eux la nostalgie des années favorables où l'unité se réalisait directement par l'activité de Jésus : influence de sa personnalité, patience et discrétion pour faciliter les relations mutuelles, pour atténuer discrètement les sources de division... L'évangéliste souligne que cette joie est encore possible, c'est même elle qui correspond à une juste conception de la présence invisible du ressuscité au milieu des siens.

3. L'unité devient un "point sensible" au temps de l'Eglise. Ce temps est également celui des divisions et des oppositions. Avec le recul, nous sommes sensibles à la violence des persécutions, mais certains clivages se révélaient plus profonds et plus dangereux à longue échéance... Les Actes des Apôtres en témoignent. Il importe d'y voir l'action sournoise du Mauvais. Seule, la Parole de Jésus doit rester le "point de vérité".

4. L'unité est sans cesse à construire au long de la marche de l'Eglise. Il ne s'agit plus de l'unité entre contemporains, mais de l'unité entre générations. Nous comprenons alors l'esprit des quelques versets que l'auteur glisse à cette place. Il est légitime de réaliser l'unité immédiate dans le cadre d'une époque déterminée et c'est déjà un témoignage "actuel" nécessaire, mais il est inévitable que se pose la question de l'unité entre les époques. Cette question est plus délicate, car le lien avec le passé ne peut excuser le retard des évolutions nécessaires. Seule, l'universalité de la Parole permet une continuité positive. Nous sommes ainsi ramenés à la densité du témoignage initial.

5. L'unité est en marche vers un épanouissement final. Cette perspective nous échappe quelque peu car elle s'enracine dans ce qui était "avant la fondation du monde". L'évangéliste la situe en finale, car une fausse espérance risque de démobiliser ce qui doit être situé en chantier permanent. Le seul point d'ancrage reste la "connaissance" de Jésus, au sens sémite de "naître avec", construire sans cesse en se nourrissant de la valeur "paternelle" de son témoignage.

 

Pistes possibles de réflexion

Première piste de réflexion : la "paternité" de Dieu à la source de l'unité ...

Au 7ème dimanche de Pâques, chaque année, nous sommes invités à réfléchir au thème de l'unité des chrétiens. Au vu de l'histoire de l'Eglise, nous ne pouvons  contester cette recommandation. Car elle rejoint une réalité que nous sommes les premiers à déplorer. Notre espérance est soumise à nombre de fluctuations. Nous avons souvent l'impression que l'avenir de cette unité passe "au dessus de nos têtes" et nous sommes parfois  las des multiples exhortations qui nous complexent sans pour autant nous faire entrevoir une solution réaliste à notre portée.

Il est donc légitime que nous dépassions le plan moralisateur pour nous pencher plus précisément sur les textes fondateurs. Certes nous les connaissons, mais ils recèlent parfois certains éclairages intéressants. Ainsi en est-il du passage proposé à notre réflexion.

Jésus en tant qu'envoyé du Père créateur…

Les développements théologiques ultérieurs ont orienté l'interprétation de ce passage en une seule direction, celle du monde divin. Il n'est pas question de mettre en doute l'unité du Père et du Fils, mais il faut reconnaître qu'elle échappe à nos représentations. Par ailleurs, le lien entre la cohésion des chrétiens et la "vie interne" du monde divin ne paraît pas évident. Ce rapprochement orienterait plutôt la réflexion vers une "obéissance morale" des croyants à un commandement du Seigneur. D'autres ne manquent pas de l'attendre d'une "action miraculeuse" en raison de l'action sournoise des pesanteurs humaines dans l'Eglise. La plupart des approches restent donc décevantes, car elles ne sortent pas d'idées générales applicables à toute société.

Si nous lisons attentivement le texte, malgré son vocabulaire, nous retrouvons un cheminement de pensée beaucoup plus simple et conforme à toute l'œuvre du quatrième évangéliste. Un mot revient plusieurs fois et est directement lié au thème de l'unité, le mot "envoyé". Une précision y est attachée : Jésus est "l'envoyé du Père", donc du Créateur. Sa mission n'a pas d'abord été révélation du monde de Dieu, il a été révélation du projet divin concernant le monde des hommes. Il s'est inscrit en continuité de la première création et il l'a renouvelée de façon explicite en aidant à retrouver et à faire "fonctionner" des valeurs qui se trouvaient enfouies sous des pesanteurs malheureusement universelles.

Son témoignage historique se présente donc comme une Parole créatrice. Ce mot dépasse le cadre littéraire des évangiles. Il se charge de la dynamique du récit de la Genèse. En tête de sa première lettre, Jean l'exprimera en toute clarté. "Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie… nous vous l'annonçons". Etre chrétien ne peut donc pas être réduit à une simple obéissance morale, il s'agit de "garder" ce témoignage, de s'en inspirer "pour se conduire comme Jésus s'est conduit".

Cette référence commune doit être située comme base de toute foi qui se prétend chrétienne et c'est par là qu'elle se présente comme base de l'unité entre chrétiens. Certes, elle dissipe une part des ténèbres qui demeurent en ce qui concerne le monde divin. Mais surtout, elle ouvre un chantier de résurrection humaine qui doit être poursuivi inlassablement. D'un certain point de vue, l'unité n'a pas à "être cherchée" en avant de nous, il ne sert à rien de "prier" pour l'obtenir au sens courant que l'on donne à cette tournure d'esprit. Elle résulte d'un même "capital" d'humanité dont la Parole de l'évangile nous précise les lignes de force.

Ceci n'élimine pas miraculeusement les handicaps que doivent surmonter ceux que leur foi ne "retire pas du monde", mais ces handicaps sont "en deçà" de la référence première. En Jésus, le "monde divin tout entier" s'est rendu présent aux hommes. Comme l'écrivait Jean de la Croix, … " en lui tout a été dit et révélé en une seule fois", il s'agit "de le regarder, lui qui ne parle plus" et "nous trouverons encore plus que nous ne demandons et plus que nous ne saurions souhaiter".

A la source de toute rupture d'unité, il y a rupture de la lumière qui ressort de l'évangile en tant que témoignage initial créateur. La "bonne volonté" ne suffit pas pour contrer les tensions, celles-ci invitent à un travail d'intelligence pour percevoir l'Esprit. Il est d'ailleurs facile de constater que les contradictions "internes" précèdent le plus souvent les tensions externes.

Cette vision de l'unité chrétienne ne simplifie pas la présentation que nous pouvons en faire lors de nos échanges avec un entourage dubitatif. Vingt siècles de divisions parfois sanglantes ont eu des conséquences catastrophiques sur l'impact du Message. En outre, la mentalité actuelle pousse à chercher des "résultats rapides et efficaces". Pourtant, un vrai travail d'unité doit s'inspirer de l'ambiance dans laquelle Jean situe le dernier entretien de Jésus. Il s'agit d'abord de "réfléchir" et d'inviter à réfléchir. C'est pourquoi, la référence discrète à l'expérience historique concrète peut compléter utilement une première réflexion.

Le "plant initial" : l'unité des premiers disciples sous la "garde" pastorale de Jésus

En d'autres passages du Discours après la Cène, l'évangéliste situe l'unité comme une recommandation en vue du témoignage contemporain. Sous cet angle, il l'exprime en commandement personnel de Jésus et en signe de cohésion communautaire. Ici il la relie à l'unité qui fut réalisée lors des années de vie commune.

Il nous faut sentir le "poids humain" de cette mention dans les souvenirs de l'évangéliste. Nous ne pouvons lui reprocher la nostalgie qui le porte et il apparaît évident qu'il s'agit de versets ajoutés au terme d'une longue réflexion. Pourtant, les leçons qu'il en tire tournent vers un avenir universel. Il nous redit que la mission créatrice se poursuit en nous et par nous… sous des visages différents les "points sensibles" sont les mêmes… La Parole a remplacé le contact immédiat mais elle invite à actualiser ce qui a été vu et entendu… elle demeure créatrice au sens très fort que les sémites conféraient à ce mot.

En langage plus accessible, il est facile de clarifier sa présentation. Ce dont veut nous convaincre l'évangéliste, c'est que l'unité n'est pas un absolu bien "typé", un idéal qu'il suffirait d'atteindre afin de le posséder une fois pour toutes et de le transmettre de génération en génération… L'unité est comme la paix, il s'agit d'une construction sans cesse à reprendre et à modeler selon les temps et les lieux… Il est vain de la demander comme un don extérieur qui viendrait d'en-haut pour compenser l'impuissance des hommes à la réaliser… Et, d'une certaine façon, il est vain de vouloir en tracer un contour définitif.

* Une image, reprise de Luc dans les Actes, peut illustrer la marche de l'unité à travers les siècles selon la vision de l'Evangile. Ce n'est qu'une image, mais elle permet de rectifier nombre d'approximations.

Dans la nature qui nous environne, nous pouvons repérer deux types de croissance : celle que nous retenons d'emblée est celle du chêne : petit gland jeté en terre, évoluant d'abord en arbuste, puis prenant de l'ampleur jusqu'à devenir l'arbre majestueux qui domine la forêt...

Au fond de nous-mêmes, il faut l'avouer, lorsque nous nous attaquons à certains problèmes comme celui de l'unité, nous rêvons d'une réalisation spectaculaire ... Au départ, il serait tellement encourageant d'être fixé sur le chemin et sur la place précise de la cible que l'on vise.

Plus modeste est la croissance du fraisier : un petit plant, légèrement enraciné dans un premier terrain ... il s'y développe, donnant des feuilles, des fleurs puis des fruits à consommer de suite ... Il ne se reproduit pas à partir des fruits: il concentre son énergie dans l'extrémité d'un prolongement particulier qu'il lance à la recherche d'un nouveau terrain ... Et là il faudra une deuxième croissance : le germe devra s'enraciner et faire appel aux richesses de ce nouveau terrain, il pourra alors porter feuilles, fleurs et fruits à consommer de suite ...sans omettre son "service" de l'avenir... Dans la continuité de ce mouvement, les résultats ne seront pas uniquement fonction de la variété de fraisier ... si le nouveau terrain est pauvre ou sec, les fruits seront médiocres ... pourtant s'il se trouve ultérieurement un terrain favorable, ce déficit intermédiaire n'aura aucune influence : feuilles, fleurs et fruits retrouveront le même épanouissement initial.

Il est vrai que cette croissance du fraisier paraît fragile. Elle correspond cependant beaucoup plus à certaines de nos réalités humaines … Ainsi en est-il de l'unité ... En déplorant les multiples ouragans qui la prennent de plein fouet, nous nous arrêtons en priorité sur la source des dysfonctionnements. Nous cherchons bien loin… Sans compromission, il serait plus réaliste d'admettre que ces pesanteurs sont dans la nature des choses…ou plus exactement dans la nature de l'homme… Sur le plan religieux l'illusion est grande d'attendre tout "d'en haut"… ce n'est pas l'attitude chrétienne et c'est ce qui fait son originalité tout comme sa richesse.

La Parole initiale, "ciment" de l'unité chrétienne au service de l'unité du monde

L'homme est un être compliqué, mélange inextricable des plus nobles sentiments et des pesanteurs les plus lourdes, puissances de conservatisme et d’agressivité. Il aspire sans cesse à l'unité, extérieure et intérieure, mais il en écrase les faibles pousses dès qu'elles paraissent. Jésus ne s'est pas égaré dans de grandes théories sur l'unité, il a fait de son témoignage un chemin réaliste qu'il propose à la liberté et à l'initiative des hommes.

D'où l'importance de la Parole, de l'Evangile, proposée à chaque nouvelle génération comme un "potentiel" à jeter en son propre terrain. Il ne s'agit pas d'un idéal tout tracé… il ne s'agit pas d'un catalogue de morale qui dénoncerait les ferments de division… il s'agit d'un "ferment" susceptible de faire lever une nouvelle pâte d'humanité.

Qu'en est-il alors de l'unité chrétienne ? Et comment peut-elle poser question au monde environnant au sujet du lien entre Jésus et le Créateur. Il suffit de préciser ce qui vient d'être dit :

1. Les chrétiens sont de même nature humaine que leurs contemporains. Ils sont donc détenteurs des mêmes capacités positives comme ils sont victimes des mêmes pesanteurs. Pas plus que les amis de Jésus au temps historique, ils ne seront dispensés des aléas de leur unité.

2. Mais, à la base de leur foi, l'Evangile est une référence et une dynamique créatrices. Il inscrit ces valeurs dans un cheminement actuel, marqué de mort et de résurrection… L'unité étant remise à des hommes cherchant à la diffuser librement au service d'autres hommes, sa réalisation ne sera jamais parfaite. Il importe cependant que ressorte le "visage" de la "source" qui anime les disciples de Jésus : non pas récupération dominatrice mais création authentique. Les chrétiens ne sont pas tenus de réussir leur unité mais de rendre compte de l'orientation prioritaire de leur foi en ce sens.

3. les chrétiens appartiennent à des civilisations différentes. Dans le cadre de chaque civilisation, leur foi les met en prise avec un même témoignage, celui de Jésus. Il leur appartient d'en reprendre "les lignes de force universelles" pour en imprégner leurs conditions particulières. Dans le bouillonnement de cette diversité, leur unité se situe ainsi à deux niveaux : une référence commune à l'Evangile et une manière semblable de la faire "fonctionner" selon son optique "créatrice".

4. l'expression concrète ne peut être que multiple… C'est là une richesse et non un handicap… Mais il restera toujours difficile d'en convaincre ceux qui "rêvent" d'une autre humanité que celle qui existe.

Conclusion : travailler à l'unité des chrétiens …

L'unité est donc un travail permanent qui nous sollicite en trois efforts : enraciner notre projet d'unité dans les nouveaux terrains qui surgissent du mouvement inexorablement évolutif de l'histoire ... consommer ensemble les fruits de nos rencontres et de nos dialogues présents ... ne pas nous satisfaire de résultats forcément temporaires et toujours relancer vers l'avenir l'idée d'unité dont nous avons été les premiers bénéficiaires.

 

Deuxième piste de réflexion : "le Père et moi, nous sommes un" - 2ème partie

*. Au 4ème dimanche de Pâques, nous avons commencé à aborder le thème de l'unité Père-Fils à partir d'un verset très proche de celui que nous lisons aujourd'hui : "Le Père et moi, nous sommes un" (10/30). Ce verset se situait en finale des paraboles du Bon Pasteur. Il vous appartient de voir comment "accrocher" cette deuxième partie à la précédente en sachant que le dimanche de la Trinité permettra de poursuivre.

*. Il est possible de résumer ce que nous avons développé à partir des quelques notes suivantes : au départ, nous avons soulevé trois interrogations portant sur : le monde divin - la conception de la paternité divine - la notion de filiation divine.

Concernant le monde divin : 1. La vraie question ne porte pas sur l'existence d'un monde inconnu mais sur le "visage" qu'on lui donne… 2. Nous sommes immergés dans ce monde inconnu par le biais prioritaire de la création… 3. La création est fréquemment personnalisé dans le sens d'un en-haut de la divinité et d'un en-bas de l'homme… 4. Les "visages" et les mots qui affectent le monde divin sont fragiles en raison du registre symbolique où ils se situent… 5. Les mutations culturelles accentuent cette fragilité…

Jésus a adopté un angle d'approche précis qui aboutit à une inversion des clichés spontanés. Il invite à trois "pôles" d'accès : paternité - filiation – esprit.

Le rapport Fils-Père : dualité ou expressions d'un même "être" divin

Dans le passage de ce dimanche, nous retrouvons l'idée qu'exprimait le verset final des paraboles du Bon Pasteur : "Le Père et moi, nous sommes un". Il est donc possible de poursuivre la réflexion que nous avions amorcée à ce sujet. Rappelons simplement qu'il ne s'agissait pas de développer un traité théologique sur cette question, mais de répondre à l'ambiance de défiance que nous percevons lorsqu'il nous est donné d'en parler.

Nous avons insisté sur les ambiguïtés spontanées qui concernent le monde divin. Des "visages" et des mots qui ne peuvent être que symboliques sont réinterprétés en plan descriptif et acquièrent dans la pensée de beaucoup une fausse stabilité. Ils sont adoptés comme un terrain ferme alors qu'ils ont la fragilité de "l'imaginaire" mouvant de chaque génération.

Lorsqu'est abordée la relation entre Jésus et le monde divin, nous ne pouvons être étonnés de retrouver les mêmes handicaps. Cependant, dans la plupart des cas, ils s'expriment sous une forme différente. Il importe donc de reformuler les lignes de réponse que nous pouvons glisser dans la conversation. Il semble également judicieux de séparer l'examen de la divinité de Jésus et la richesse que nous en tirons.

Les difficultés concernant la divinité de Jésus …

Partons de l'objection que nous entendons si souvent : "Moi, je crois en Dieu, mais je ne peux pas croire que Jésus est Dieu".

1er point : ne serait-ce qu'à titre d'hypothèse, au nom de quoi refuserions-nous la possibilité pour le monde divin de s'exprimer dans le cadre d'une vie d'homme ?… Il serait à la source de la marche des astres, de la complexité de l'infiniment grand comme de l'infiniment petit… il serait capable d'intervenir de mille et une façons pour simplifier l'existence de ceux qui le prient… en un mot, il aurait tous les pouvoirs, sauf celui-là.

2ème point : Il serait plus loyal d'avouer le point "qui fait mal" lorsqu'est évoquée cette possibilité en Jésus. Les hésitations concernant sa divinité ne viennent pas tant du fait qu'en lui le monde divin ait pris un visage humain ; elles viennent du fait que ce visage, bien précis, ne correspond pas aux "clichés spontanés" que "l'imaginaire humain" tend à susciter. Il ébranle un édifice que l'on tenait pour assuré en révélant la fragilité de ses bases. Il questionne le monde de ceux qui ne se questionnent pas.

Lorsqu'ils évoquent le monde divin, beaucoup de nos contemporains se satisfont fort bien des "clichés spontanés" que se transmettent les générations sans grand esprit critique. Sous l'influence d'une première éducation, ils se sont appropriés quelques notions concernant les secteurs inconnus, dont le secteur divin… ils ont adopté le "système" de valeurs et de rites que respectait leur environnement… Un semblant d'unanimité a anesthésié tout scrupule à son égard et, s'il en était besoin, l'évocation de la tradition leur a apporté une dernière garantie.

En toile de fond, nous pouvons être assurés qu'un même "visage" de Dieu se trouve privilégié comme référence. Malgré quelques différences de "forme", il est identique et il n'y a pas lieu de s'en étonner… Point n'est besoin d'évoquer une sorte de prototype qu'adopteraient les religions. C'est l'esprit de l'homme qui est semblable dans ses modes de raisonnement lorsque ses connaissances semblent échapper à toute expérimentation…

Mais il nous faut en être conscient - et le dire -, ce n'est pas cette approche qui ressort de l'évangile. "Nous avons tendance à penser que, pour Dieu, le fait d'exister humainement est un état de violence, d'anéantissement, en un mot un état "contre nature". Et voici qu'en Jésus, nous devons admettre qu'il y est "bien", témoignant d'une tranquille présence, pleinement lui-même en ne vivant d'autre infinité que celle de l'amour." (François Partoes)

3ème point : Pour les mêmes raisons, nous devons faire ressortir l'inversion qui sous-tend nombre de critiques comme elle sous-tend malheureusement nombre de commentaires. Il est souvent demandé de "prouver" la divinité de Jésus… mais, dans l'esprit des interlocuteurs, il s'agirait de la prouver à partir de la conception commune de la divinité.

La chose est impossible puisque le lien personnel de Jésus remet en cause cette même conception. Jésus ne peut pas être Dieu selon "l'imaginaire" habituel. En ce domaine comme en bien d'autres, il faut partir du connu pour esquisser ce que l'on peut percevoir de l'inconnu. Comme le soulignait Pascal, "Dieu de Jésus-Christ et non Dieu des philosophes et des savants".

Les difficultés concernant la complémentarité du Père et de Jésus …

Au long des siècles passés, d'autres handicaps sont intervenus et ils sont intervenus dans un cadre chrétien, ce qui complique singulièrement notre position vis-à-vis de notre entourage. Il est essentiel de les repérer car, avec bonne volonté, nos interlocuteurs risquent d'en être héritiers tout comme nous-mêmes.

Après des millénaires de polythéisme, dans nos civilisations, une vision unitaire du monde divin s'est peu à peu imposée; elle est même devenue un "modèle instinctif de pensée". De ce fait, la vision trinitaire a du mal à être assimilée de façon équilibrée. En ce qui concerne les définitions théologiques, la doctrine est sauve. Mais il n'en est pas de même dans la pensée spontanée des croyants. Par ailleurs, il y a eu un changement de cadre entre le message initial et les commentaires ultérieurs. Le message initial a été exprimé dans le cadre très nuancé de la culture juive ; les commentaires dont nous sommes héritiers sont marqués de la culture grecque, beaucoup plus théorique. S'y sont ajoutées les querelles qui ont déchiré les premiers temps de l'Eglise au sujet de Jésus, puis sont intervenues les oppositions catholiques-protestants …

1er point : "l'essentiel de Dieu" a été concentré sur le Père

Les confusions qu'engendre ce mouvement de "report" sur le Père sont loin d'être perçues. Car, bien entendu, ce qui est reporté sur le Père s'inspire surtout de l'imaginaire religieux habituel et y trouve un appui inconscient. Il en résulte d'ailleurs une déformation du Père tout comme une déformation du Fils. Quant à l'évangile, il se trouve relégué au second rang et ne joue pas le rôle critique qui ouvre à sa lecture.

Lorsque nos contemporains disent "Dieu", ils ne "pensent" pas la Trinité… c'est là toute l'ambiguïté du "déisme" actuel que certains s'entêtent à appeler chrétien. Au sein même de l'enseignement et de la liturgie, de nombreuses formulations contribuent à ces simplifications abusives. Il ne suffit pas de faire des signes de croix pour vivre la richesse d'une foi trinitaire et il ne suffit pas de mentionner en fin des prières "par Jésus-Christ" pour que le témoignage de Jésus soit insufflé dans ce qui a précédé.

Cette dérive est facilement compréhensible. Comme nous le discernions auparavant, le monde divin nous interpelle prioritairement par le fait de la création. Ce rapport à la création étant un lien vital, il tend à envahir le champ religieux. Il faut donc un effort supplémentaire de réflexion pour admettre que tout n'est pas exprimé par cette seule "entrée". Et il faut une vigilance accrue pour éviter que ce cancer ne contamine l'ensemble de la pensée et des rites.

2ème point : Depuis longtemps, la densité d'humanité de Jésus a été mise à mal sous la pression d'une vision du salut obnubilée par la croix.

Avant l'invention de l'imprimerie et l'apprentissage généralisé de la lecture, les textes étaient rares et peu accessibles. Les formules-choc, abusivement tirées de saint Paul, correspondaient au sens pessimiste qu'accentuaient de dures conditions de vie. En outre, l'aspect répétitif des commentaires avait trouvé un allié de choix dans l'inconscient religieux païen dont nous avons parlé.

Il suffit pourtant d'une lecture complète des évangiles pour recueillir une autre présentation que le schéma simpliste bien connu. Tous les quatre l'ont adoptée, ce qui aurait dû faire réfléchir depuis longtemps. Ils insistent longuement sur la continuité du témoignage de Jésus, ils soulignent le lien entre les points forts de son engagement et les oppositions qui se sont liguées pour engendrer le drame final. Sans nier la densité humaine de celui-ci, ils le situent en éclairage d'un conflit dont ils accentuent la portée universelle. Couper la croix de ce qui l'a précédée en fausse la signification humaine tout comme la signification divine.

Il est facile de repérer comment cette deuxième dérive nourrissait la première. Rappelons-nous la phrase qu'imprimait dans les mémoires le chant du Minuit chrétien : "L'homme-Dieu descendu parmi nous pour, de son Père, apaiser le courroux"…

3ème point : Nous ne pouvons que nous réjouir de voir la lecture des évangiles devenir familière en liturgie et en initiative personnelle. Mais il reste beaucoup à faire pour libérer un nouvel état d'esprit. Le poids du passé est tel qu'il est devenu nécessaire de préciser ce qui devrait être une évidence, à savoir la dimension créatrice de l'engagement historique de Jésus.

Les 8/10èmes de l'évangile nous en présentent les multiples facettes et nous permettent de bien cerner les lignes de force qui sont proposées à notre propre épanouissement humain. Il n'y a rien d'original à affirmer que c'est d'abord à ce niveau que Jésus se propose en Chemin-Vérité-Vie et que le "fonctionnement" de la foi chrétienne répond à ce désir. L'action de Jésus ne peut être réduite à celle d'un maître nageur qui maintiendrait hors de l'eau la tête de celui qui se noie… S'il s'est plongé dans notre humanité, c'est pour nous apprendre à nager nous-mêmes et pour accompagner nos premiers essais.

La richesse du lien Père-Fils pour que réussisse la création

Nous aurons l'occasion d'y revenir. Limitons-nous à la perspective qui peut conclure ce que nous venons de réfléchir et ouvre à la poursuite ultérieure de notre réflexion.

= Laisser de côté l'humanité de Jésus, c'est refuser le Fils sous l'angle de la créativité à laquelle nous invite son témoignage. Et c'est également refuser le Père, c'est-à-dire refuser le complément que Jésus nous apporte en une deuxième perspective de création. Sachons utiliser amplement le symbolisme de la guérison de l'aveugle de naissance : Jean y présente très clairement la source et la "technique" de ce deuxième éclairage.

= Aujourd'hui, il est relativement facile de faire admettre la relativité de la connaissance dont les anciens disposaient quant à la création du monde et des hommes. Il leur était sans doute impossible d'accéder à une autre vision, mais nous ne sommes pas liés par leurs conclusions. Il est évident qu'elles s'appuyaient sur des textes bibliques mal interprétés et sur des connaissances scientifiques hyper limitées.

Une meilleure étude des genres littéraires bibliques a mis fin aux prétentions d'une lecture fondamentaliste des textes ; nous pouvons partager la foi globale de leurs auteurs, mais nous ne pouvons pas les créditer d'une révélation historique particulière. Quant aux connaissances dites scientifiques, à juste raison, nous les reléguons au secteur de l'archéologie.

= Nous pouvons même aller plus loin pour faire admettre sans protestation combien la première création continue de nous échapper. Les anciens pouvaient encore l'imaginer à partir de leur propre environnement. Les recherches modernes ont fait reculer toute précision, non seulement au delà de nos investigations, mais également au delà de notre imagination ; celle-ci ne peut plus en intégrer la complexité.

De ce fait, plus que jamais nous risquons d'être écrasés par le contraste entre la grandeur du monde inconnu dans lequel nous baignons et la petitesse de l'homme… Nous devrions donc nous réjouir de la "bouffée" d'oxygène que nous apporte l'évangile; le "créneau" est peut-être limité quant à la curiosité cosmique, mais les pièges de l'utopie sont évités comme les pièges du désespoir. Bien des secteurs du monde inconnu nous restent inconnus, mais l'essentiel est abordé et éclairé à la lumière d'un témoignage visible qu'il nous est possible de rejoindre.

En Jésus, la création est devenue abordable. Point n'est besoin de grandes dissertations théologiques pour vivre de l'unité du Père et du Fils… le Père un avec le Fils au service de notre épanouissement et le Fils un avec le Père pour le détail de cet épanouissement…

Mise à jour le Samedi, 11 Mai 2013 18:17
 
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