Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 5ème Dimanche de Pâques

Actualité

Face à ce passage du quatrième évangile, notre tendance spontanée est d'estimer que c'est du "pur Jean" et qu'il est bien difficile de percevoir clairement le fil conducteur d'une telle présentation. Parmi cet écheveau de considérations, nous retenons alors les derniers versets concernant l'amour mutuel et nous passons très vite sur des questions de glorifications très embrouillées.

Il est certain que la manière dont l'auteur s'exprime n'est plus la nôtre et n'est pas "exportable" telle quelle dans la conversation avec nos contemporains. Mais ses idées apparaissent beaucoup plus concrètes si nous prenons le temps de lever deux obstacles, celui du vocabulaire et celui de la composition.

Evangile

Evangile selon saint Jean 13/31-35

Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, lors donc que Judas fut sorti, Jésus dit :

A. = a) Maintenant… b) a été glorifié le Fils de l'homme… c) et Dieu a été glorifié en lui

c') Si Dieu a été glorifié en lui… b') Dieu le glorifiera en lui… a') et bientôt il le glorifiera.

B. = Mes petits enfants, encore un peu je suis avec vous ;

verset omis par la liturgie

vous me chercherez et … comme j'ai dit aux juifs: 'où je vais, vous ne pouvez venir'…

à vous je le dis maintenant

A'. = a) Je vous donne un commandement nouveau: que vous vous aimiez les uns les autres …

b) comme je vous ai aimés, que aussi vous vous aimiez les uns les autres

b') A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples,

a') si vous avez de l'amour les uns pour les autres "

Contexte des versets retenus par la liturgie

Quelques préalables sont indispensables pour démêler ce qui peut, en première lecture, paraître un écheveau bien complexe.

1er préalable : il importe de préciser le sens exact du vocabulaire auquel Jean recourt pour exprimer sa pensée. Deux expressions sont particulièrement en cause : le mot "glorifier" et le mot "commandement".

Ces expressions avaient un sens précis lors de la rédaction du quatrième évangile. Si l'auteur les a retenues, c'est qu'il a estimé que ce sens était parfaitement adéquat pour présenter sa pensée. Malheureusement, au cours des siècles suivants, un "glissement de sens" est intervenu à leur propos. Le phénomène est fréquent dans le langage courant. La phonétique reste la même mais la pensée suggérée se modifie. Dans la plupart des cas, ceci ne prête pas à conséquence, car, inconsciemment, chacun assimile ces évolutions. Mais il n'en a pas été de même pour des mots "religieux" comme "glorifier" et "commandement", surtout dans 'l'interprétation" qui en a été faite ultérieurement. Les 'commentaires" dissertent selon le sens nouveau sans prendre en compte le sens ancien.

1. Ainsi le mot "gloire" suggère aujourd'hui la renommée, l'éclat de la puissance particulière que l'on attribue à une personne ou à un groupe. Le raisonnement ancien était différent et exprimait en priorité une référence religieuse qui a aujourd'hui totalement disparu. Pour un sémite, seul Dieu est "gloire" en raison de sa majesté, de l'éclat de sa sainteté; du dynamisme de son être. Les richesses, la puissance, la réussite doivent être situées comme des dons concédés par lui. Par ailleurs, Dieu se rend parfois plus intimement présent auprès de certaines personnes et soutient leur activité. Ces personnes bénéficient alors de qualités divines et, en vertu de ce rapport privilégié, elles les reflètent en leur engagement humain. Celui-ci doit être lu prioritairement comme un acte de Dieu, mais, du fait qu'il révèle sa bonté et sa volonté, il est possible de dire alors que ces personnes "glorifient" Dieu.

Face à cette glorification, les hommes sont amenés à "rendre gloire" c'est-à-dire à reconnaître la présence de Dieu en tel fait, tel lieu, telle personne. Il ne s'agit pas d'attribuer une notoriété à quelqu'un, il s'agit de s'enrichir de cet enracinement plus profond et de recueillir ce que Dieu révèle ainsi de son être, de sa pensée, de sa volonté et de son engagement.

Dès son prologue, l'évangéliste Jean affectait ce mot à Jésus selon le sens qui était celui de son époque. "Le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, gloire qu'il tient de son Père en Fils unique". Il n'y a là rien de "triomphaliste" et l'on doit parler d'erreur d'interprétation si l'on dévie vers un faux-sens de solennité qui, malheureusement, est devenu courant.

2. Un autre mot nécessite le détour par un dictionnaire : le mot commandement. Le sens moderne habituel évoque l'expression d'une volonté supérieure qui assortit ses "ordres" de sanctions. Ceci ne correspond pas au sens ancien que nous pouvons rapprocher du mot "recommandation". Commander, dans l'Ancien Testament, ne signifie pas imposer, mais plutôt suggérer une direction à suivre.

Lorsqu'ils parlaient de leur Loi, les juifs évoquaient la "révélation" que Dieu avait faite à Moïse à propos de l'épanouissement qui était le sien. Dieu est la vie, la vie totalement épanouie. L'homme ne peut donc s'épanouir lui-même qu'en reproduisant ce qu'il peut percevoir en Dieu. Mais il lui est impossible de percevoir les "mœurs de Dieu" sans une révélation toute gratuite de sa part. Le "témoin" de ces moeurs de Dieu revêt donc une importance exceptionnelle et il en a été ainsi de Moïse. Non seulement la direction qu'il a recommandée, la Loi, doit être rattachée à Celui qui est source de la vie, mais elle oriente vers son épanouissement une existence humaine toujours confuse.

2ème préalable : il est utile de rappeler la composition du développement d'où ces versets sont extraits…

Nous l'avons vu, Jean  construit les différentes sections de son œuvre en éclairage réciproque d'un "signe" et d'un discours, parfois très long. Il ne procède pas autrement lorsqu'il présente la dernière soirée que Jésus a passée avec ses amis dans le cadre d'un repas. Il insiste peu sur la matérialité de ce repas, mais il met nettement en évidence les deux éléments habituels à sa composition, le signe et le discours.

Le signe a été réalisé au début du repas, il s'agit du lavement des pieds, septième signe "mis par écrit pour susciter la foi en Jésus le Christ, le Fils de Dieu et pour que tout disciple y puise la vie en son nom". Il semble que Jean en amplifie la portée et l'étend à tout le ministère "historique" qui s'achève en cette soirée. D'une part, le symbolisme de ce geste peut facilement être relié à la manière dont "Jésus avait aimé les siens" Il les avait constamment associés à son propre engagement et il les avait effectivement soutenus face aux oppositions qu'il suscitait. D'autre part, l'exemple qu'il donne ainsi éclaire deux "inconnues" qui demeurent après la résurrection : il éclaire le nouveau comportement du ressuscité, comportement "mystérieux" de celui qui apparaît encore davantage "Seigneur et Maître"… il éclaire également la continuité qui s'impose désormais aux disciples : "c'est un exemple que je vous donne pour que vous fassiez vous aussi, comme moi j'ai fait pour vous". Leur mission se trouve affectée du même "signe".

Le discours suit le passage de ce dimanche. Il est souvent appelé "discours après la Cène". Sa complexité déconcerte une lecture suivie. Il est incontestable qu'il s'appuie sur plusieurs traditions rapportant les derniers entretiens de Jésus avec ses amis, au soir du jeudi-saint. Les thèmes en furent repris par la suite en souci d'approfondissement. Il est même possible que des enseignements antérieurs y aient été incorporés. De multiples répétitions au long des chapitres 14 à 17 confirment ce regroupement.

Pourtant, une analyse plus minutieuse des versets qui retiennent notre attention lève bien des hésitations car, ils apparaissent comme un sommaire en trois points qui éclairent assez précisément la composition du discours.

3ème préalable : il est indispensable de s'arrêter sur le passage lui-même et d'en discerner la densité…

= En raison des thèmes différents qui sont esquissés, nous percevons trois parties : la première traite de la glorification réciproque du Fils de l'homme et de Dieu… la deuxième évoque le départ de Jésus… la troisième s'attache à l'amour fraternel entre disciples. Chacune est rédigée en petit chiasme et, selon le style habituel de Jean, elles constituent un ensemble qui se présente lui-même en grand chiasme A B A'…

= Le vocabulaire de ce passage se retrouve dans le discours que Jean rapporte à sa suite et qui paraît au premier abord un rassemblement complexe de plusieurs traditions. En étudiant ces rapprochements, il s'avère que nous avons en ces versets un "sommaire" qui annonce les trois idées dominantes qui structurent la suite du développement. Sa brièveté ne doit donc pas nous décontenancer, puisque certaines "explications" ultérieures seront plus "claires" que leurs "résumés".

= Cette clarté amène à repérer les "temps différents" de chaque "raccourci".

1. Le premier raccourci est nettement délimité par la précision: "maintenant". L'évangéliste arrive au terme du ministère "historique" de Jésus, dans lequel il inclut le dernier signe du "lavement des pieds".

Au long de cette période, Jésus a effectivement rayonné une glorification mutuelle. Bien entendu, il s'agit de donner au mot "gloire" le sens qu'il avait en ce temps, à savoir la présence divine. En son engagement, Jésus a d'abord révélé l'interprétation qu'il fallait donner au "visage" de l'envoyé de Dieu, autrement dit du "Fils de l'homme" dont parlait le livre de Daniel. Mais, ce faisant, il a esquissé le "visage-même" qu'il importait de donner à Dieu et à son mode de présence. "Le Verbe s'est fait chair et Dieu a été glorifié en lui".

Parmi bien d'autres signes, sept ont été plus "révélateurs" de cette présence et c'est pourquoi, au long des premiers chapitres de son évangile, Jean a pris grand soin de les affecter de la valeur de "signes". Il a conscience que certains peuvent être déconcertants pour "l'imaginaire religieux", tel le lavement des pieds. Mais c'est justement là qu'il nous faut amorcer la "révélation" de la présence de Dieu en Jésus.

Rappelons-nous ce qui sera dit à Philippe quelques versets plus loin : "Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas ? Qui m'a vu à vu le Père… Ne crois-tu pas que je suis dans le Père que le Père est en moi ?… Crois-le du moins à cause des œuvres que je fais".

2. Jean consacre plusieurs chapitres à la passion résurrection et il donne à cet ensemble un dynamisme tout particulier. Le drame de la croix doit être lu en deuxième glorification, deuxième témoignage qui nous confirme le "vrai" visage de Jésus. Nombre de commentaires réservent à la seule résurrection la portée d'une glorification. Cette restriction trahit la pensée de l'évangéliste, ce sont tous les événements du vendredi-saint qui nous éclairent sur le "vrai" visage de Dieu, en raison de l'unité que Jésus vit avec le Père. Ce sont eux que désigne la mention: "bientôt Dieu glorifiera Jésus". Pas plus pour cette échéance que pour les "signes" qui ont précédé, le mot "gloire" ne doit être affecté d'un sens moderne triomphaliste.

3. Le deuxième raccourci prend sans difficulté la place centrale. Il aborde clairement la question du départ du Christ et insiste sur l'impossibilité où seront les apôtres de le rejoindre "maintenant". Encore faut-il bien comprendre les nuances sous-jacentes à cette présentation. Pour les disciples s'ouvre un deuxième "style" de relations avec celui dont ils ont partagé l'existence au long des dernières années. Ils risquent de mal interpréter la rupture délicate qui s'opère. Juste après ces versets, Simon-Pierre reprendra le thème du départ : "Seigneur, où vas-tu?". Nous pouvons être étonnés du "flou" de l'explication que lui donne Jésus. La réponse est toujours la même : "Où je vais, tu ne peux pas me suivre maintenant". Et aucune autre précision ne sera donnée lorsque l'apôtre cherchera à savoir le "pourquoi" de cette impossibilité. Jésus ira même jusqu'à dire : "c'est votre intérêt que je parte!"

Le "flou" sera levé par l'exposé du troisième raccourci. L'évangéliste précisera alors "en clair" la manière "originale" dont doivent être conçus les liens d'après la résurrection. Il s'agit d'une période nouvelle qui a sa consistance en elle-même. Un double risque planait sur la soirée du jeudi-saint, soit penser l'après-pâques de façon trop nostalgique de la période "historique", soit la confondre avec l'étape ultime d'une entrée en paradis.

Luc traduit ce même souci en recourant au symbolisme de l'ascension pour éclairer la vie de l'Eglise. Marc laisse à son lecteur le soin de concilier le fait que "Jésus est enlevé au ciel" et "qu'il agit avec eux en confirmant la Parole par les signes qui l'accompagnaient". A notre niveau, nous constatons souvent les dérives religieuses qui "récupèrent" Jésus ressuscité en protection particulière ou en présence miraculeuse. La phrase de l'évangile prend alors tout son sens : "Où je vais, vous ne pouvez venir". C'est là une mise en garde tout autant que le rappel d'une impossibilité matérielle.

4. Le troisième raccourci retiendra particulièrement notre attention. Il est  utile de préciser  l'essentiel de son orientation.

Le plus souvent, le commandement d'amour mutuel est présenté en commandement "moral" émanant de l'enseignement de Jésus et en résumant l'esprit. Ceci n'est pas faux mais, à la place où l'évangéliste le mentionne, la portée qu'il lui donne dépasse nettement le plan moral. En un premier temps de présence "historique" personnelle, Jésus a "glorifié" Dieu en ce sens qu'il l'a fait connaître en ce qu'il était et en ce qu'il agissait en faveur des hommes. Après la résurrection, s'ouvre un deuxième temps dont l'orientation reste la même. Seul, son "visage historique" se présente sous forme différente, il est désormais exprimé par le témoignage engagé de disciples, Mais c'est le même Esprit qui est au travail pour le même service. En tout chrétien, "Jésus est glorifié et Jésus le glorifie" comme autrefois en Jésus "Dieu était glorifié et Dieu le glorifiait".

Pour les disciples, le temps de l'après-pâque est donc marqué d'une mission. Il importe de ne pas confondre ce deuxième temps avec un troisième temps qui nous échappe et que l'on a pris l'habitude de désigner par temps éternel. Nous n'y sommes pas encore. Ne "vidons" pas le temps de l'Eglise du lien essentiel qui relie Jésus ressuscité à tout chrétien. C'est trop peu de réduire une telle action à l'acquisition de mérites pour entrer dans la vie éternelle. C'est même trop peu d'évoquer l'impact positif d'un tel témoignage dans un monde déchiré. Les chrétiens ont à rendre "visible" la présence du ressuscité dans leur communauté, c'est même en ce sens prioritaire que son Esprit les travaille et les associe au vaste projet de salut qui s'est amorcé le jour où "le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous".

Les "signes" accomplis par Jésus se présentent alors comme un "programme". L'amour du prochain était déjà inscrit dans la Loi juive et, à toute époque, nombre de penseurs en ont souligné une valeur humaniste qui est loin d'être négligeable. La "nouveauté" du commandement ne tient pas à son exercice, mais à un enracinement doublé d'intelligence. Bien entendu, nous pouvons nous inspirer de l'intensité exceptionnelle que Jésus a insufflé à son action en faveur des autres. Mais, avec le recul, nous pouvons également mesurer qu'il ne s'agissait pas seulement d'un exemple "sentimental".

Il faut avoir l'intelligence de Jean pour concentrer en quelques versets autant d'idées. Mais lorsqu'on perçoit leur fil conducteur, il est possible de présenter plus explicitement leur enchaînement. Les fidèles en connaissent l'essentiel mais, ce qui leur manque souvent, c'est l'audace de certains rapprochements comme celui de la glorification de Jésus avec le lavement des pieds. Beaucoup y pensent mais n'osent pas l'exprimer alors qu'il est des plus suggestifs.

4ème préalable : pour conforter ces conclusions, nous pouvons nous référer à l'esprit "officiel" qui a guidé les liturgistes dans le choix des textes affectés aux 5ème et 6ème dimanches de Pâques. Après les témoignages concernant les événements et les récits d'apparitions, ils sont censés aider une réflexion sur le lien nouveau que Jésus ressuscité entretient avec tout chrétien.

L'année A proposait un passage du Discours après la Cène qui présentait Jésus en "Chemin - Vérité et Vie". L'année B empruntait au même discours l'allégorie de la Vigne et des sarments. Nous pouvons nous rappeler la référence de l'auteur au thème de la "gloire" : "C'est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples".


Piste possible de réflexion : aimer à la lumière des "signes" accomplis par Jésus

Les mots "obscurs" : ""glorifier" et "commandement"

Au moment de la rédaction de son évangile, Jean a recouru au vocabulaire "ordinaire" de ses lecteurs. Il estimait que le sens qu'avaient certaines expressions était parfaitement adéquat pour présenter sa pensée. Il ne pouvait prévoir qu'au cours des siècles suivants, un "glissement de sens" interviendrait à propos des deux mots qui dominent ce passage : les mots "gloire" et "commandement".

Le phénomène de "changement de sens" est fréquent en langage courant.. La phonétique reste la même alors que la pensée suggérée se modifie. Dans la plupart des cas, ceci ne prête pas à conséquence, car, inconsciemment, chacun assimile ces évolutions. Malheureusement il n'en a pas été de même pour 'l'interprétation" qui a prétendu rendre compte ultérieurement de la pensée très nuancée du quatrième évangéliste.

1. Ainsi en a-t-il été du mot "gloire". Il suggère aujourd'hui la renommée, l'éclat de la puissance particulière que l'on attribue à une personne ou à un groupe. Le raisonnement ancien était différent et exprimait en priorité une référence religieuse qui a aujourd'hui totalement disparu. Pour un sémite, seul, Dieu est "gloire" en raison de sa majesté, de l'éclat de sa sainteté, du dynamisme de son être. Les richesses, la puissance, la réussite doivent être situées comme des dons concédés par lui. Par ailleurs, Dieu se rend parfois plus intimement présent auprès de certaines personnes et soutient leur activité. Ces personnes bénéficient alors de qualités divines et, de ce fait, un double courant s'établit en elles. Il est possible de dire que Dieu les "glorifie", les enrichit de sa présence par rapport à leurs contemporains. Il est également possible de dire qu'en retour elles "glorifient" Dieu, car, en vertu de leur rapport privilégié avec lui, elles en reflètent son "visage" en leur engagement humain.

En littérature évangélique, évoquer la gloire de Dieu porte donc essentiellement sur le fait de reconnaître sa présence en tel fait, tel lieu, telle personne. Il ne s'agit pas d'attribuer une notoriété à quelqu'un, il s'agit de s'arrêter sur cet enracinement plus profond et de recueillir ce que Dieu révèle ainsi de son être, de sa pensée, de sa volonté et de son engagement.

C'est en ce sens que l'évangéliste fait jouer le mot dans les premiers versets. Pour lui, les choses sont très claires, même s'il a le tort de "tourner autour du même mot". Jésus a été doublement glorifié en ce sens que, pour tout croyant, la présence de Dieu est perceptible en deux secteurs de sa vie. La première "glorification" a été manifestée en son activité historique. En toute clarté il a "explicité" la présence de Dieu en lui et, ce faisant, il nous a révélé quelques traits de ce monde inconnu… Sous cette forme, ce premier temps de "glorification mutuelle" se termine au soir du jeudi-saint. Jean prend soin de la mentionner au passé.

La passion-résurrection va constituer une deuxième glorification qui "affinera" les traits de la première. Pour Jean, comme pour les autres évangélistes, Dieu n'est pas absent de la passion en attendant d'intervenir à la résurrection. Il est présent tout au long du drame et, en Jésus maltraité et crucifié, nous percevons le même visage de Dieu, cohérent avec ce qui a été révélé historiquement et cohérent avec l'issue "ressuscitée" qui apparaîtra au matin de Pâques.

Le sens moderne du mot "glorifier" risque d'ouvrir une parenthèse malencontreuse en privant la passion du "témoignage de Dieu" au profit de la place "triomphaliste" que l'imaginaire humain suggère lorsqu'il s'agit du monde divin et de ses rapports aux hommes. La résurrection n'est pas la "revanche" de la passion, les deux événements s'éclairent réciproquement.

2. Un autre mot nécessite le détour par un dictionnaire : le mot commandement. Le sens moderne habituel évoque l'expression d'une volonté supérieure qui requiert obéissance sous peine de sanctions. Cet état d'esprit ne correspond pas au sens ancien que nous pouvons rapprocher du mot "recommandation". Commander, dans l'Ancien Testament, ne signifie pas imposer, mais plutôt suggérer une direction à suivre.

Lorsque les juifs évoquaient les prescriptions de leur Loi, ils leur donnaient un mode de référence à Dieu que les commentaires modernes ont faussé en le durcissant. Il s'agissait avant tout d'épanouir la vie personnelle et la vie communautaire. Or, seul, le Créateur est totalement vivant. Il est la vie et il en détient les secrets. C'est donc en discernant les "mœurs de Dieu" et en les transposant que l'homme peut s'épanouir lui-même. Cette perception n'est pas spontanée et procède d'une révélation toute gratuite de sa part. Jean reporte tout naturellement cet état d'esprit à la communauté chrétienne. Le peuple juif en a été bénéficiaire en la personne de Moïse. Les chrétiens en sont bénéficiaires, de façon encore plus concrète, en Jésus.

 

La portée du "sommaire" proposé par Jean

Lorsqu'on accepte de prêter une meilleure attention à la composition "totale" de ce passage, il est relativement facile d'entrer dans l'originalité de l'auteur.

Ce passage n'est qu'un sommaire qui introduit le long discours qui suivra et qui, effectivement, rassemblera différentes traditions de façon apparemment désordonnée. Mais ce sommaire est assez clair, il détermine trois périodes dans les relations entre Jésus et ses amis.

Il y a eu une période de partage où Jésus a vécu au quotidien un témoignage qui dépassait la matérialité des évènements. En lui se révélait un nouveau sens de Dieu, un nouveau sens de l'homme et un nouveau sens des rapports entre ces deux "mondes". Il n'est pas impropre d'affirmer, selon le vocabulaire de l'époque, qu'il "glorifiait" Dieu et que "Dieu était glorifié en lui". Comme il sera dit à Philippe : au vu des "œuvres", "il était dans le Père et le Père était en lui."

Il y a eu un temps de transition plus obscur. Cette obscurité ne venait pas de Jésus à titre personnel. Jamais il n'avait autant "glorifié" Dieu qu'en vivant les échéances ultimes de l'engagement qui le révélait. Mais ce "visage" était tellement inattendu qu'il remettait en question l'imaginaire messianique qui marquait la majorité de ses amis.

S'est alors ouvert le temps de l'Eglise sur lequel médite l'évangéliste en composant son œuvre. Dans le discours qui suivra, il écartera encore plus nettement toute utopie mystique. Un point est précis : "où je vais, vous ne pouvez venir", autrement dit l'éternité n'est pas encore là. Mais il importe de bien percevoir l'orientation que sollicite le temps présent. Il est marqué du lien nouveau qui se vit entre Jésus et toute communauté "significative". La "glorification" entreprise auparavant doit se poursuivre grâce à l'amour mutuel.

L'originalité de Jean ressort donc de la manière dont il inscrit l'entreprise communautaire en "symétrie" de l'œuvre "historique" de "glorification" amorcée par Jésus. Par delà la rupture du vendredi-saint, il y a continuité d'une même activité de salut.

Le plus souvent, le commandement d'amour est présenté en commandement "moral" émanant de l'enseignement de Jésus et en résumant l'esprit. Ceci n'est pas faux mais, à la place où l'évangéliste le mentionne, la portée qu'il lui donne dépasse nettement cette perspective. En un premier temps de présence "historique" personnelle, Jésus a "glorifié" Dieu en ce sens qu'il l'a fait connaître en ce qu'il était et en ce qu'il agissait en faveur des hommes. Après la résurrection, s'ouvre un autre temps dont l'orientation reste la même. Seul, son "visage historique" se présente sous forme différente, il est désormais exprimé par le témoignage engagé de disciples.

Pour ceux-ci, le temps de l'après-pâque est donc marqué d'une mission. En eux, "Jésus est glorifié et Jésus les glorifie" comme autrefois en Jésus "Dieu était glorifié et Dieu le glorifiait". Les chrétiens ont à rendre "visible" la présence du ressuscité dans leur communauté, c'est même en ce sens prioritaire que son Esprit les travaille et les associe au vaste projet de salut qui s'est amorcé le jour où "le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous".

Le caractère "nouveau" de cette recommandation ressort de cette densité. La "nouveauté" du commandement ne tient pas à son exercice, elle tient à son enracinement. L'amour du prochain était déjà inscrit dans la Loi juive et, à toute époque, nombre de penseurs en ont souligné une valeur humaniste qui est loin d'être négligeable. Bien entendu, nous pouvons nous inspirer de l'intensité exceptionnelle que Jésus a insufflé à son action en faveur des autres. Mais la responsabilité du disciple va beaucoup plus loin.

L'amour mutuel à la lumière des signes

Ce passage de Jean nous amène donc à intensifier et à approfondir tout ce que nous investissons en vie de communauté. En raison de l'incroyance qui nous entoure, nous en percevons déjà les enjeux, mais nous hésitons souvent à nous inscrire aussi positivement dans "l'aventure du salut" amorcée par Jésus. Nous reconnaissons volontiers que nous en sommes bénéficiaires, mais nous trouvons bien prétentieux de nous en dire acteurs en notre temps et en notre milieu. C'est pourtant ce que l'évangéliste nous rappelle au nom de l'Esprit qui nous confirme la présence du ressuscité à nos côtés.

De ce fait, nous sommes renvoyés au dynamisme du témoignage historique de Jésus et, tout particulièrement, à l'intelligence qu'il y a investie. Les gestes et les paroles qui ont "glorifié" Dieu en lui n'ont pas été des gestes et des paroles issus d'un "autre monde" mais des gestes et des paroles empruntés au monde de son temps et adaptés au contexte. L'amour mutuel ne peut donc être construit seulement pour lui-même, même s'il se veut largement accueillant. Il actualise un projet qui le dépasse et qui ne s'improvise pas.

Pour soutenir l'engagement des premiers chrétiens, Jean a privilégié plusieurs "signes" accomplis par Jésus. Il ne leur donnait pas la portée de "commandements" au sens moderne de cette expression. Il les sélectionnait pour faire naître la foi en Jésus, Christ, Fils de Dieu. C'est bien la mission qui nous revient en communauté : poser à nos contemporains la question du salut selon ce qui a été vécu en lui. Nous pouvons donc nous inspirer de ce "programme" pour éviter de nous perdre dans des orientations purement "sentimentales". Certes le champ de nos initiatives doit demeurer très vaste, car le "style" de Jésus a été révélateur du "style" de Dieu de façon diverse et souvent inattendue. Les "signes du passé" ne donneront pas nécessairement l'intelligence du présent. Pourtant il y a beaucoup à réfléchir dans le sens des "lignes de force" qui ont été ainsi esquissées.

Tous ces signes contribuaient au triple objectif que Jésus fixait à son témoignage. Celui-ci demeure toujours à la source de notre engagement en communauté. Jésus voulait témoigner d'un "visage de Dieu", visage d'engagement en création, en proximité, en humanité, visage bien différent du visage que construisent les mentalités habituelles… Il voulait également exprimer un "visage de l'homme", épanoui dans le cadre d'une société au service de tous et de chacun de ses membres… C'est pourquoi, il ne craignait pas de s'attaquer aux caricatures courantes et aux injustices qu'elles engendrent… Enfin, en son propre visage, il incarnait concrètement le visage des rapports entre le monde divin et le monde humain, visage d'un ressuscité qui accompagnait et partageait la vie de celui qui l'accueillait.

Dans les évangiles, ces "signes" sont souvent présentés par les évangiles en engagement personnel de la part de Jésus. Il est cependant relativement facile de les étendre en engagement communautaire C'est même cette intelligence mutuelle qui doit guider notre choix et inspirer notre souci de les adapter à la situation présente. Les horizons de la mission ne sont pas tracés à l'avance et ils sont très vastes. L'exemple initial nous témoigne que certains "signes" ne vont pas de soi et peuvent même paraître surprenants. Quant aux difficultés que nous risquons de rencontrer face au monde actuel, nous ne pouvons nous faire aucune illusion sur leur importance. Il faut admettre que l'amour mutuel peut générer quelques contraintes, mais, Jean nous le rappelle, l'individualisme présente le danger suprême de nous couper de Celui qui demeure avec nous et valorise notre action en la faisant sienne".

Toute communauté est donc amenée à mesurer "autrement" la portée de sa vie interne. Même si les réponses ne sont pas évidentes et demeurent en suspens, elle doit se poser régulièrement la question des "signes".

Comment "glorifier" Jésus en s'inspirant du "signe de Cana" ? Il éclaire notre participation à la vie des hommes… il bouscule les objectifs habituels de purification au bénéfice d'un apport symbolique en nourriture… il nous rappelle la densité d'un évangile "meilleur" que bien d'autres sources religieuses.

Comment "glorifier" Jésus en s'inspirant du signe du partage des pains ?  Comme lui, nous nous heurtons aux confusions actuelles en religiosité… Le sacrifice de la croix a envahi tout le champ des commentaires au point de devenir la référence exclusive... La perception du témoignage positif de Jésus a ainsi perdu l'essentiel de sa valeur "nutritive" et les "signes" auxquels il avait eu recours ont été figés en signes magiques.

Comment "glorifier" Jésus en s'inspirant du signe de la guérison de l'aveugle ? Au nom d'une fausse conception de la "divinité de Jésus", la présentation de son témoignage a été vidée de sa densité en humanité… Quant au cheminement jusqu'à "l'envoyé", il s'est allongé et compliqué au delà de la simplicité initiale.

Comment "glorifier" Jésus en s'inspirant du signe de la vitalité rendue à Lazare ? Les malheurs des temps ne manquent pas de discours qui les déplorent, mais ils ne suscitent guère d'engagements qui les sortent de leur tombeau et les délient de leurs bandelettes.

Comment "glorifier" Jésus en s'inspirant du "signe" du lavement des pieds ? Nous pouvons nous y attarder en conclusion, car, pour l'évangéliste, il s'agit du signe qui concentre l'ensemble de l'activité historique de Jésus.

Le "signe" par excellence de l'amour mutuel : le lavement des pieds

Nous connaissons tous le déroulement du lavement des pieds et il n'est pas besoin de le relire pour nous souvenir des "précisions" que nous pouvons tirer du récit…

1. Il s'agit des pieds, c'est-à-dire d'un symbole à la fois ordinaire et missionnaire. Pour mener la plupart de nos activités, il nous faut marcher… Les chemins de la mission, pas plus que les chemins habituels, ne se présentent en sentiers aplanis sans aspérité ; la fatigue se fait sentir d'abord dans les jambes et ce sont les pieds qui se chargent en priorité des poussières de la route… L'amour mutuel se doit donc d'actualiser la délicatesse dont Jésus souhaite faire preuve en soutenant l'activité de ses amis. Il ne s'agit pas de vanter la densité réaliste de ce signe. Il s'agit de le mettre en œuvre, sachant qu'il nous mobilise aussi bien pour le service des pauvres que pour le soutien de nos frères chrétiens en leur rayonnement.

2. Jésus refuse de "laver les mains et la tête"… les mains sont l'organe et le signe de l'action, de l'expression, de la relation … la tête est le lieu actif où s'élabore le dynamisme des autres facultés, que ce soient l'intelligence, la volonté, la sensibilité… Nous retrouvons là une des qualités que Jésus a vécue jusqu'à en affronter le drame, à savoir le respect de la liberté et de l'engagement personnel. L'amour mutuel doit inspirer en ce sens nos relations aux autres, mais chacun sait la rareté d'une telle écoute de l'autre en amorce d'un vrai dialogue.

3. En conclusion du lavement des pieds, Jésus se situait en "Seigneur et Maître-enseignant". Et il soulignait tout aussitôt l'inhabituel de sa démarche de serviteur. Chacun de nous mesure la difficulté d'éclairer notre environnement sur des valeurs essentielles alors que le contexte actuel se construit sur des bases individualistes plus permissives.

Il ne sera jamais facile de faire prendre conscience à nos contemporains de la véritable portée que la foi chrétienne donne à l'amour mutuel. Il paraîtra toujours prétentieux de le relier à l'aventure nouvelle que Jésus a inscrit dans l'histoire du monde. C'est pourtant cette réalité que l'évangéliste osait évoquer dans ce passage. Nous éprouverons peut-être les mêmes difficultés que lui pour en clarifier la présentation, mais nous pouvons nous réjouir d'être associés aussi intimement à la "glorification" de Jésus et à la "glorification" du Créateur jusqu'à la fin des temps.

Mise à jour le Dimanche, 24 Avril 2016 11:29
 
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