Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année C : 3ème Dimanche de Pâques

 

Actualité

Dimanche dernier, nous lisions la première finale du quatrième évangile. L'auteur concluait son œuvre en parlant des signes qui avaient structuré sa rédaction en vue de susciter la foi en Jésus - Christ - Fils de Dieu. Or un appendice a été ajouté par un auteur postérieur et  ces versets sont proposés aujourd'hui à notre réflexion. Les plus vieux manuscrits les rapportent, ce qui prouve que cette addition a été voulue et qu'il ne s'agit pas d'un simple feuillet de souvenirs égaré pendant quelques temps.

La liturgie ne retient que les deux premiers éléments de cet appendice, à savoir une apparition de Jésus ressuscité à ses disciples au bord de "la mer" de Tibériade et un dialogue avec Pierre confirmant sa mission de pasteur malgré son triple reniement. Le chapitre complet ajoute une précision concernant la destinée du disciple bien-aimé. Après quoi l'auteur insiste, en seconde conclusion, sur la crédibilité de son propre témoignage.

Evangile

Evangile selon saint Jean 21/1-19

1ère partie : elle fusionne trois éléments : une pêche miraculeuse (analogue à Luc 5/1) - un repas offert par Jésus à ses disciples - une double "reconnaissance" du Ressuscité à propos de la pêche et à propos du repas  

Après cela, Jésus se manifesta de nouveau à ses disciples au bord de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi :

Etaient ensemble Simon-Pierre, et Thomas, qui est appelé "Jumeau", et Nathanaël, qui est de Cana en Galilée, et les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples.

= Simon-Pierre leur dit : " Je vais pêcher " Ils lui disent :"Nous venons nous-aussi avec toi". Ils partirent et montèrent dans la barque ; et cette nuit-là ils ne prirent rien.

Or, le matin étant déjà arrivé, Jésus se tint sur le rivage, les disciples toutefois ne savaient pas que c'était Jésus.

Jésus leur dit donc : "Enfants, avez-vous quelque nourriture?". Ils lui répondirent : "Non". Il leur dit : "Jetez le filet au côté droit de la barque et vous trouverez". Ils le jetèrent donc et ils ne pouvaient plus le retirer à cause de l'abondance des poissons.

Le disciple que Jésus aimait dit donc à Pierre: "c'est le Seigneur !" Simon-Pierre, ayant entendu que c'est le Seigneur, se ceignit de son vêtement - car il était nu - et se jeta à la mer.

= Mais les autres disciples vinrent avec la barque, car ils n'étaient pas loin de la terre, mais à deux cent coudées environ, en traînant le filet de poissons.

Lorsque donc ils furent descendus à terre, ils voient là un feu de braise et du poisson placé dessus et du pain. Jésus leur dit : "Apportez du poisson que vous venez de prendre". Simon-Pierre monta et tira le filet à terre, plein de gros poissons au nombre de cent cinquante-trois. Et, quoi qu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas .

= Jésus leur dit : "Venez déjeuner".

Or, aucun des disciples n'osait lui demander : " Qui es-tu ?", sachant que c'était le Seigneur,

Jésus vient et il prend le pain et il le leur donne, et de même le poisson.

Ceci fut la troisième fois que Jésus fut manifesté aux disciples, éveillé des morts.

2éme partie : le dialogue avec Pierrela traduction a du mal à rendre la nuance qui existe entre les deux mots différents que l'on traduit par aimer : agapao a un sens d'activité, de déplacement, d'amitié en faveur de quelqu'un ... phileo traduit la force d'attachement, intérieure et affective. De même il existe une nuance entre berger = nourrisseur et pasteur = conducteur  

Lorsqu'ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre : "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu (d'activité) plus que ceux-ci ?". Il lui dit : "Oui Seigneur, tu sais que je t'aime (d'attachement)". Il lui dit : "Sois le berger (le nourrisseur) de mes agneaux ".

Il lui dit de nouveau une deuxième fois : "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu (d'activité) ?" Il lui répond : "Oui. Seigneur, tu sais que je t'aime (d'attachement)". Il lui dit : " Sois le pasteur (le conducteur) de mes brebis ".

Il lui dit pour la troisième fois : "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu (d'attachement) ?". Pierre fut contrarié de ce qu'il lui eut dit pour la troisième fois : "m'aimes-tu (d'attachement) ?" et il lui dit : "Seigneur, tu sais tout : tu sais bien que je t'aime (d'attachement)". Jésus lui dit : "Sois le berger (le nourrisseur) de mes brebis"

En vérité, en vérité, je te le dis : lorsque tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même et tu circulais là où tu voulais ; mais lorsque tu seras devenu vieux, tu étendras les mains et un autre te mettra ta ceinture et il t'emmènera là où tu ne voudrais pas aller :.."

Il dit cela pour signifier de quelle mort il glorifierait Dieu. Et ayant dit cela, il lui dit: " Suis-moi !".

Textes complémentaires

suite du texte chez Jean

"Pierre, s'étant retourné, voit le disciple que Jésus aimait qui suivait, celui qui, durant le repas, s'était penché sur sa poitrine et avait dit : "Seigneur, quel est celui qui te livre?". Pierre donc, en le voyant, dit 0 Jésus : "Seigneur, mais celui-ci, qu'en sera-t-il?". Jésus lui dit: "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je revienne, que t'importe? Toi, suis-moi."

Ce propos se répandit donc parmi les frères que ce disciple ne mourrait pas. Mais Jésus ne lui dit pas qu'il ne mourrait pas, mais "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je revienne."

deuxième conclusion du quatrième évangile

"C'est ce disciple (celui que Jésus aimait) qui témoigne de ces faits et qui les a écrits et nous savons que son témoignage est véridique."

la pêche abondante chez Luc 5/1…

"Il arriva pendant que la foule le pressait et entendait la parole de Dieu ... il vit deux bateaux se tenant le long du lac ; les pécheurs, en étant descendus, nettoyaient les filets. Etant monté dans l'un des bateaux, qui était à Simon, il lui demanda de s'éloigner un peu de la terre ; et, s'étant assis, du bateau il enseignait les foules.

Or lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à l'adresse de Simon : "Remonte vers la profondeur et faites descendre vos filets pour une capture". Ayant répondu, Simon dit : "Maître, ayant peiné durant une nuit entière, nous n'avons rien pris mais, sur ta parole, je ferai descendre les filets."

Et ayant fait ceci, ils enserrèrent une multitude de poissons nombreuse ; or leurs filets étaient mis en pièces. Et ils avertirent par signes leurs associés, dans l'autre bateau, de venir leur prêter main-forte. Et ils vinrent, et ils remplirent les deux bateaux de sorte qu'ils s'enfonçaient.

Or Simon Pierre, ayant vu cela, tomba aux genoux de Jésus en disant : "Retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur, Seigneur !" Car une frayeur l'avait étreint, et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la capture des poissons dont ils s'étaient saisis...

Et Jésus dit à l'adresse de Simon : "Ne crains pas ! Dès maintenant, tu seras capturant des hommes". Et ayant redescendu les bateaux sur la terre, ayant laissé tout, ils le suivirent…"

Contexte des versets retenus par la liturgie

1. Un nouvel auteur a donc estimé nécessaire d'ajouter ces trois éléments à ce qui avait été dit du témoignage "historique" de Jésus. Ce souci a été jugé primordial puisque cet appendice a été conservé alors que tant d'écrits de cette époque ont disparu faute d'être recopiés. Nous sommes donc amenés à revenir sur le texte de dimanche dernier et à réfléchir sur "ce qui pouvait manquer" au soir de Pâques.

Deux expressions nous relient à ce qui précède: "Après cela" et "Jésus se manifesta de nouveau". Il s'agit donc  de la manière dont Jésus continue son action. Avant l'épisode de Thomas, Jésus soulignait déjà la mission des apôtres : "Comme le Père m'a envoyé, moi-aussi je vous envoie !" Mais l'épisode se terminait davantage sur une contemplation: "Mon Seigneur et mon Dieu", que sur un engagement concret.

Fort heureusement, les premiers témoins ne se sont pas constitués en communauté monastique contemplative. Ils se sont attelés à une prédication engagée dans un monde qui ne leur était pas nécessairement favorable. Mais l'histoire du groupe des apôtres entre résurrection et ascension nous échappe un peu. Les commentaires adoptent souvent la simplification de Luc, à savoir le maintien du groupe à Jérusalem et son rayonnement rapide. Luc semble ignorer la tradition "galiléenne" dont témoignent Marc et Matthieu, or celle-ci suppose un retour des apôtres dans leur région avant le regroupement à Jérusalem et la prédication résolue de la Pentecôte. Le texte d'aujourd'hui confirme cette hypothèse et prévient ses conséquences.

2. Historiquement, nous savons que le risque de dérive "vers le haut" n'a pas été illusoire au sein des premières communautés. Le dialogue entre Jésus ressuscité et Marie Magdeleine est  assez "confus" : "Je monte vers mon Père qui est aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu". Aujourd'hui, nous connaissons mieux les groupes spirituels gnostiques auxquels Jean a été durement confronté. L'auteur de ce passage pense donc nécessaire de ne  laisser planer aucun doute sur l'orientation concrète voulue par Jésus. Il tient à mettre les points sur les i, tout comme Luc le fait en écrivant les Actes des Apôtres à la suite de son évangile. Pour l'un comme pour l'autre, l'Esprit de Jésus ressuscité suscite et soutient en priorité une mission d'Eglise qui requiert des apôtres.

3. Il n'est pas facile d'unifier les trois thèmes successivement abordés. Ils affectent la première communauté, mais cette référence est le seul point commun qu'on puisse discerner. Le véritable "message" porte en priorité sur le discernement que Jésus apporte à la mission et sur sa présence à la vie communautaire qui en émane. D'ailleurs, avant d'aborder les deux dernières questions, l'auteur revient sur l'importance de cette présence. Selon la symbolique propre à cette époque, il précise que c'est "la troisième fois que Jésus se manifeste à ses disciples".

Que faut-il faire du dialogue avec Pierre et de la précision concernant le sort "ordinaire" du disciple que Jésus aimait ? Pierre joue un rôle important dans la pêche abondante et dans le repas qui suit, mais, dans l'Eglise, sa priorité de pasteur revêt une toute autre amplitude. Le recul des siècles nous permet d'aborder sereinement les questions de primauté et de ne pas espérer pour les apôtres un destin miraculeux. Nous savons cependant qu'il n'en a pas toujours été ainsi et nous comprenons la préoccupation d'unité que portaient les responsables chrétiens à la fin du premier siècle.

4. Nous pouvons remarquer que ce chapitre reprend l'ordonnancement de "l'aventure historique des disciples" à la suite de Jésus, depuis les débuts en Galilée. Les apôtres sont situés dans leur premier état, exerçant leur métier de pêcheur… l'abondance de leur pêche répond à l'abondance de Cana, premier signe qui avait entraîné l'adhésion de leur foi… le repas préparé par Jésus et amplifié par leurs soins ne peut manquer de rappeler le partage des pains… l'objectif fixé à la mission de Pierre actualise les paroles qui lui avaient été dites au soir du jeudi-saint : "quand tu seras revenu, affermis tes frères"… Enfin Jésus n'avait pas caché les difficultés de la mission : "dans le monde, vous aurez à souffrir, mais gardez courage, j'ai vaincu le monde"…

Il ne faut pas s’en étonner. Luc nous a familiarisés avec des présentations historiques qui ne respectent pas les normes de précision de nos reportages modernes. Nous voudrions qu'elles nous fournissent des précisions complémentaires sur les activités et les enseignements de Jésus. Or nos espoirs "modernes" risquent d'être déçus, car, selon la richesse de la conception sémitique, une profonde unité existe entre passé, présent et futur. Le passé prépare le présent et il est normal de lui prêter son visage, le présent retient l'attention car il insère les virtualités du passé de façon efficace et vivante tout en jetant les bases d'un avenir qui est déjà là avant de s'être réalisé.

En étudiant le passage de ce dimanche, les exégètes ont de quoi se poser des questions insolubles. Il est évident que l'auteur fusionne deux récits différents : la pêche abondante et le repas offert par Jésus aux disciples. L'épisode de la pêche offre des analogies avec un passage de Luc mais celui-ci le situe au départ des apôtres à la suite de Jésus. Chez Luc également, il est question de poisson grillé après la résurrection, mais il est offert à Jésus par ses disciples et il ne s'intègre pas dans un repas. Enfin le texte mentionne deux occasions où Jésus se fait "reconnaître", lors de la pêche et lors du repas.

* La deuxième partie du texte peut susciter des questions concernant Pierre et celui qui est désigné dans le texte comme "le disciple que Jésus aimait", sans doute Jean fils de Zébédée.

Il semble assuré que Pierre a été mis à mort, probablement vers 64, durant la persécution déclenchée par Néron. Son exécution n'est rapportée par aucun texte contemporain, mais elle est confirmée par plusieurs inscriptions des premiers siècles. Quelques renseignements sur Jean sont attestés par Irénée, disciple de Polycarpe, lui-même disciple de Jean. Celui-ci aurait longtemps vécu en Asie et serait demeuré à la tête de l'église d'Ephèse jusqu'à la fin du premier siècle.

Nos renseignements sont donc peu nombreux. Les Actes apocryphes ont rendu confuse toute information, car, même s'ils disposaient de traditions authentiques, ils les ont mêlées à un fatras de légendes. Eusèbe de Césarée (vers 260-340) dans son "Histoire ecclésiastique" a conservé quelques fragments des Mémoires d'Hégésippe mais seulement quelques fragments.

* Pour aider une réflexion sur l'ensemble du passage, il semble profitable de prendre quelque distance avec les précisions qui concernent le martyre de Pierre et le destin du disciple bien-aimé. Nous admettons facilement le caractère artificiel de leur commentaire en fin d'un fil conducteur centré surtout sur notre propre engagement missionnaire à la lumière des premiers versets.

* Il serait également possible de réfléchir à ce passage en faisant ressortir sa composition littéraire en chiasme :

A. Jésus se manifesta encore aux disciples … au bord du la mer de Tibériade … sept disciples se trouvent ensemble

B. Simon-Pierre les entraîne à aller pêcher…cette nuit-là ils ne prennent rien… au matin, Jésus est sur le rivage mais ils ne savent pas que c'est lui …

C. les disciples jettent le filet à droite de la barque… il y a abondance de poissons…ils n'arrivent pas à le retirer

D. "c'est le Seigneur" (2 fois)

C' les disciples viennent vers la terre en tirant le filet plein … Jésus leur demande d'apporter du poisson qu'ils viennent de prendre …

B'. Pierre remonte en barque… plénitude de 153 sans déchirure… aucun disciple n'ose poser de question, sachant que c'est le Seigneur

A'. partage du repas… précision sur la 3ème manifestation aux disciples après la résurrection…

Le centre du récit se situe donc dans la reconnaissance du "Seigneur"ressuscité à la source de la mission et en partage des fruits de cette mission.

Piste possible de réflexion : la présence de Jésus ressuscité au long de la mission…

Dimanche dernier l'épisode de Thomas évoquait l'immense foule de ceux qui ont mis leur foi en Jésus sans avoir vu les "signes" dont les disciples avaient été témoins. L'évangéliste insistait sur leur mérite mais n'entrait pas dans le détail de l'activité dont ils avaient bénéficié de la part des apôtres au lendemain de la résurrection de Jésus.

Heureusement pour nous, un auteur postérieur a jeté quelque lueur sur cette question. Ceci nous vaut le passage que nous venons de lire. A l'évidence, il s'agit d'un passage complémentaire au quatrième évangile mais sa portée dépasse la simple information historique, car il illustre la longue chaîne de missionnaires qui ont porté la foi. Sans doute est-ce pour cette raison que ce chapitre a été conservé par les premières communautés alors que tant d'écrits de cette époque disparaissaient faute d'être recopiés. Ce faisant, il nous invite à réfléchir sur la forme que prend l'accompagnement du ressuscité à son Eglise, aujourd'hui encore.

Lorsque Jésus s'était manifesté au groupe de ses amis, il leur avait fixé une mission : "Comme le Père m'a envoyé, moi-aussi je vous envoie !" Pourtant l'épisode de Thomas s'était terminé sur une contemplation: "Mon Seigneur et mon Dieu". Nous savons que les premiers témoins ne se sont pas constitués en communauté monastique contemplative. Ils se sont attelés à une prédication qui n'a pas craint de s'engager dans un monde défavorable. Mais, avec le recul, il  est difficile de mesurer la nouvelle orientation de leur vie. Elle était nouvelle par rapport à leur première formation que ce soit aux plans religieux, professionnel ou familial…Elle était également nouvelle par rapport aux deux années où Jésus avait rayonné sur leur groupe et en avait orienté la marche.

Les "signes" avaient suscité la foi personnelle en Jésus personnel. Mais le visage que devait prendre l'Eglise n'apparaissait pas aussi nettement que nous l'estimons en nous appuyant sur son histoire. "L'aventure" du groupe des apôtres entre résurrection et ascension nous échappe quelque peu. Luc la simplifie en maintenant le groupe à Jérusalem et en parlant de son rayonnement rapide. Mais Marc et Matthieu témoignent d'une tradition "galiléenne" qui suppose un retour des apôtres dans leur région avant le regroupement dans la capitale et la prédication résolue de la Pentecôte. Par ailleurs, nous savons que le risque de dérive "vers le haut" a été réel au sein des premières communautés. Le dialogue entre Jésus ressuscité et Marie Magdeleine est assez "confus" : "Je monte vers mon Père qui est aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu". Dans ses lettres, Jean dénonce durement les groupes spirituels gnostiques. L'auteur de ce passage pense donc nécessaire de ne pas laisser planer le doute sur l'orientation concrète voulue par Jésus. Il poursuit le même but que Luc s'était fixé en écrivant les Actes des Apôtres à la suite de son évangile. Pour l'un comme pour l'autre, l'Esprit de Jésus ressuscité suscite et soutient en priorité une mission d'Eglise qui requiert des apôtres.

A la manière dont Luc "prolongera" son Evangile en composant les Actes des Apôtres, l'auteur inconnu "prolonge" donc le quatrième évangile. Une première "famille" de "signes historiques" avait renforcé la foi en Jésus - Christ - Fils de Dieu et avait permis d'exprimer la vie qu'il apportait. Une autre "famille" de signes souligne la permanence de cet apport dans l'Eglise, particulièrement l'universalité et le succès de la mission. En outre, les envoyés bénéficient de nouveaux soutiens en lien direct avec leur mission, en particulier l'eucharistie.

Bien des détails nous échappent sur la personnalité de cet auteur. La place que Pierre tient dans ce récit fait supposer qu'il appartenait à la deuxième génération chrétienne. Il connaît bien les hésitations de l'apôtre et son triple reniement. Il connaît également son martyre et sans doute écrit-il après la mort du "disciple que Jésus aimait". Nous ne pouvons en dire plus… Mais il relie sa foi au premier "signe missionnaire": "c'est le Seigneur"… Et il la situe au centre d'un cheminement de pensée dont les étapes valorisent l'actualité de notre propre mission.

1°- Jésus ressuscité est à l'origine de toute mission apostolique…

Même s'il demeure discret dans ses manifestations, il importe de toujours situer Jésus ressuscité "au matin" d'une aventure toujours nouvelle. Il se tient "sur notre rivage", riche de la stabilité qui ressort de son témoignage passé. La dynamique de la résurrection ne l'arrache pas à notre monde.

Un échantillon significatif de disciples a pris place dans la barque, c'est-à-dire la communauté de l'Eglise. Nous trouvons Simon-Pierre, nommé en tête et qui mène l'entreprise, nous trouvons en deuxième position Thomas, notre jumeau… puis Nathanaël, qui, lui aussi, avait éprouvé, bien des difficultés avant de croire… Viennent ensuite Jacques et Jean, les fils de Zébédée, témoins privilégiés de l'activité historique de Jésus… La mention de "deux autres disciples" permet d'arriver au chiffre 7, symbole de plénitude.

Il s'agit d'une petite plénitude et nous pouvons être étonnés de ne pas lire le chiffre 12… Cette "anomalie" reste sans réponse. Sans doute est-ce l'écho des conditions délicates dont nous parlions à propos du nouveau départ qui s'est amorcé après la tragédie de la croix. L'inefficacité de la première pêche semble aller dans le même sens pour témoigner discrètement de conditions qui ont peut-être été plus hésitantes que nous ne le pensons.

Au temps de la vie publique. Jésus était "dans la barque" et "de là il enseignait les foules". Désormais ce sont les apôtres qui sont "dans la barque" et affrontent les conditions difficiles de la pêche.

"L'échec de la nuit" met en plus grande lumière les deux paroles de Jésus : "avez-vous quelque nourriture ?"… puis "jetez le filet à droite de la barque". Les deux perspectives sont complémentaires. Quelques mois plus tôt, Jésus avait également posé la même question à ses amis : "Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ?" L'évangéliste avait coupé court à toute interprétation restrictive: "Il disait cela pour les mettre à l'épreuve, car lui-même savait ce qu'il allait faire". Cinq pains d'orge et deux poissons avaient alors apaisé la faim des foules.  Après la résurrection, la solution au même problème se présente sous un nouvel aspect : "Jetez le filet et tirez-le jusqu'à la terre ferme".

La mission ne vient donc pas d'un groupe dont les membres se seraient concertés pour prolonger la mémoire et la richesse d'une aventure passée. Elle n'émane pas seulement d'un souhait ou d'un ordre qui se situerait en appendice de l'enseignement unique qui avait été proclamé. Toutes ces références doivent être dépassées. L'engagement des disciples dans la mission correspond aux aspirations actuelles de Jésus. C'est Jésus ressuscité qui "a faim" de rejoindre les hommes et c'est lui qui sollicite de notre part une activité bien orientée.

Mais Jésus ne se contente pas d'un vague encouragement qui compenserait la lassitude d'une nuit infructueuse. Il désigne le lieu d'un nouvel engagement : "jetez le filet à droite", la droite étant la direction bénéfique.

2°- Jésus ressuscité apporte un soutien permanent aux missionnaires

L'auteur ne présente pas la communauté comme une "exigence" de Jésus, mais comme un lieu normal de mise en commun après les efforts de la pêche. La barque n'est pas loin du rivage, un peu moins de 100 mètres. Les disciples la ramènent à terre avec son chargement. L'attitude de Pierre n'affecte pas le groupe, elle témoigne simplement d'une nouvelle spontanéité, en contraste avec le triple reniement qui sera rappelé lors du dialogue avec Jésus.

A l'évidence, le deuxième signe de la présence de Jésus évoque la messe. Mais l'auteur glisse quelques précisions qui permettent de mieux la valoriser dans son lien avec la mission.

* Le fait qu'il s'agisse d'un deuxième signe est souligné par le recours à un mot différent en ce qui concerne les "poissons". Le grec dispose de deux expressions. Les "poissons des filets" sont désignés comme des poissons-animaux, les poissons du repas sont désignés comme des poissons-nourriture.

* "Les disciples voient là un feu de braise et du poisson dessus et du pain". Lors du partage des pains, Jésus avait nourri la foule avec les pains et les poissons qu'on lui apportait. Ici le repas est déjà prêt. Mais les "signes fondamentaux" ont été "passés au feu"… "le feu qui éprouve la qualité de chacun (1 Corinthiens 3/13). La perception du témoignage de Jésus, en paroles (le pain) et en actes (le poisson), a été purifiée par le feu du drame de la croix.

* "Apportez du poisson que vous venez de prendre". Les fruits de la mission sont appelés à être intégrés dans le repas. Ils ne restent pas à l'extérieur, ils ne figurent pas en simples mérites, ils participent en "nourriture" à la réparation des forces. La recommandation est importante. L'eucharistie est si souvent détachée des fruits de la mission, présence désincarnée, conçue comme émanant "à partir d'en haut" d'un Christ majestueux. Or, il faudra que Pierre "remonte dans la barque" et apporte des poissons de la pêche pour que le repas commence sans distinction d'origine au sujet de la nourriture.

* Ces fruits sont universels, le chiffre 153 semble avoir été choisi comme symbole de plénitude. Sans doute correspondait-il au nombre d'espèces de poissons qui étaient inventoriés à cette époque. Les fruits de la pêche sont donc également communautaires; c'est le travail de tous qui gonfle le filet de l'Eglise, filet solide "qui ne se déchire" pas.

* "Venez déjeuner"… Après l'activité de mission, les disciples deviennent des convives. Nous nous rappelons comment Luc exprimait la même idée : " Heureux les serviteurs que le maître, à son retour, trouvera en train de veiller. Il les fera mettre à table et passera pour les servir". (Luc12/37)

L'auteur semble admettre la difficulté pour vivre à ce degré d'intimité la proximité de Jésus. "Aucun des disciples n'osait lui demander: "Qui es-tu?". Ils savaient que c'était le Seigneur". Mais il insiste sur la plénitude des "haltes" où Jésus se fait proche des siens: "Ceci fut la "troisième fois où Jésus se manifesta aux disciples". Le chiffre 3 n'est pas indifférent. Nous sommes là au maximum d'expression du nouveau dialogue que Jésus poursuit avec nous depuis sa résurrection.

Sous un certain angle, les deux apparitions que nous lisions dimanche dernier étaient encore incomplètes. La mission était amorcée, mais elle restait limitée à un groupe fermé. Il y manquait la note particulière qui s'exprime dans ce chapitre. Le Vivant reste proche des siens en privilégiant deux lieux où se poursuit son engagement universel en faveur des hommes. Un va-et-vient se poursuit entre l'activité apostolique et la rencontre où elle se ressource avant de rebondir vers d'autres horizons. Luc exprimait la même idée lorsqu'il présentait le cheminement d'Emmaüs. La Parole de Jésus avait permis une prise de conscience "de ce qui le concernait"… ce qui aurait pu être une simple halte avait été enrichi du symbolisme d'un repas, Jésus "s'était mis à table avec ses amis et avait rompu le pain avant de le leur donner"…après quoi, "à cette heure même, ils étaient retournés à Jérusalem" pour s'intégrer dans un témoignage communautaire.

3°- Jésus ressuscité ne dispense pas les missionnaires de leur destin humain

Le dernier auteur aurait pu s'arrêter sur cette vision communautaire et missionnaire. Il est possible qu'il ait ajouté le dialogue avec Pierre pour apaiser des tensions dans sa communauté. Mais nous pouvons également recueillir deux appels qui rejoignent indirectement ce que nous venons de réfléchir.

Notre expérience concernant l'histoire de l'Eglise nous permet de relativiser les faiblesses des responsables, tout comme elle nous fait estimer un peu puérile l'espérance d'une protection particulière en leur faveur. La triple question de Jésus: "m'aimes-tu plus que ceux-ci ?" rappelle le "terreau humain" sur lequel Jésus continue de construire son Eglise, mais elle rappelle aussi la solidité d'une foi qui ne s'est pas éteinte sous le coup de l'épreuve. "Quand tu seras revenu, affermis la foi de tes frères". Pierre a un lourd passé, celui du triple reniement. Ce pourrait être un handicap pour son dynamisme ou son autorité. L'auteur insiste fortement sur le pardon que Jésus lui-même a signifié et sur la mission qui doit "rebondir" sur les possibles défaillances humaines. La fragilité des comportements cache souvent la profondeur des sentiments. Non seulement Pierre est réhabilité, mais il est confirmé dans sa mission de berger.

Nous n'avons que peu de renseignements sur la mort de Pierre. Ceux dont nous disposons témoignent d'une exécution capitale. Sans doute est-elle intervenue en 64 lors de la persécution de Néron. Les lecteurs de ce chapitre en savaient les circonstances et ce souvenir était largement suffisant pour faire oublier le soir du jeudi-saint. Pourtant l'auteur y ajoute une progression qui risque de nous échapper. En effet, le grec a deux mots différents pour exprimer le fait d'aimer quelqu'un. En première question, Jésus recourt à l'expression qui souligne l'activité qui procède de cet amour. Pierre répond en faisant référence à l'autre expression, celle qui évoque le lien d'affection avec celui qui est aimé. Pierre n'en démordra pas et sera même "peiné" de ce que Jésus ne situe pas à cette profondeur son attachement "Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t'aime d'affection"… Jésus devra "capituler" devant cette insistance…

Conclusion

Les deux points que nous pouvons retenir portent donc sur le double message que l'auteur inconnu nous adresse au nom de Jésus : "votre mission est pour lui une nourriture, n'hésitez pas à jeter le filet et gardez confiance en une Parole qui vous guide vers les lieux les plus opportuns"… Par ailleurs, "il se propose de soutenir vos efforts grâce au repas qu'il tient à partager avec vous… repas qui unit de façon indissociable les signes du passé et la densité du présent "…

Nous pouvons remarquer que l'auteur inconnu permet ainsi au quatrième évangile d'épanouir la certitude qui concluait les présentations de tous les autres évangiles. "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde" écrivait Matthieu… "Le Seigneur agissait avec ses disciples et confirmait la Parole par les signes qui l'accompagnaient" écrivait Marc… et Luc composait les Actes des Apôtres pour témoigner des débuts de l'aventure universelle de l'Eglise…

Quels que soient les aléas des débuts de tout engagement, la résurrection de Jésus doit donc être perçue comme sa présence à tous les lieux et à toutes les époques, y compris la nôtre… comme un germe que la mission apostolique doit porter et faire fructifier au sein de toutes les cultures, y compris la pensée moderne… comme une espérance qui permet de croire en la vie qu'apporte la Parole passée lorsqu'on ne craint pas de jeter les filets et d'accueillir le frétillement d'une nouvelle pêche…

Mise à jour le Samedi, 13 Avril 2013 10:26
 
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