Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : Fête du Corps et du Sang du Christ

 

Actualité

Il faut le reconnaître, les textes proposés par la liturgie de ce dimanche pour nous aider à réfléchir sur la messe ne "parlent" pas tellement à nos esprits modernes. Nous ne nions pas la valeur de la liturgie juive… nous ne contestons pas le parallèle que fait la deuxième lecture entre les rites de l'ancienne Alliance et la plénitude qu'ils trouvent dans le Christ, mais tout cela reste pour nous très intellectuel, sans prise directe sur nos vies.

C’est le cœur des difficultés qui sont les nôtres à propos de la messe. Actuellement, nous nous trouvons coincés entre des enseignements abstraits, dont beaucoup sont issus de la querelle catholiques-protestants, des considérations mystiques largement répandues au siècle dernier… et l'indifférence généralisée dont témoigne notre époque vis-à-vis des célébrations dominicales.

Il est relativement facile de discerner l'origine de cette situation. Chaque époque a ses problèmes et chaque époque cherche à les résoudre afin qu'ils ne gênent pas l'épanouissement des fidèles. Ce souci légitime amène, dans le cadre relatif d'une culture donnée, à commenter les textes fondateurs selon les modèles de pensée contemporains. Tout semble alors "fonctionner" parfaitement. Mais le risque est grand de laisser croire à des "explications" exclusives. A longue échéance, elles semblent représenter les seules bases de réflexion tout en se révélant inaptes à dominer les difficultés nouvelles.


Evangile

Evangile selon saint  Marc 14/12-17 + 22-26

Le repas au soir du Jeudi-Saint 

(inclusion: les préparatifs)

Au premier jour des Azymes lorsqu'on immolait la pâque, ses disciples lui disent : Où veux-tu que, nous éloignant, nous apprêtions afin que tu manges la pâque ?

Et il envoie deux de ses disciples et il leur dit :

Partez vers la ville et viendra à votre rencontre un homme en portant une cruche d'eau. Suivez-le et là où il entrera, dites au maître de maison : le Maître dit : où est ma salle, là où je mangerai la pâque avec mes disciples ?

et lui vous montrera une grande chambre haute, toute prête, et là, apprêtez le repas pour nous

Et les disciples sortirent et vinrent à la ville et ils trouvèrent selon qu'il leur avait dit et ils apprêtèrent la pâque

(premier ensemble : la soirée décisive, passion en "esprit"...)

Et comme le soir était arrivé, il vient avec les Douze

(ba annonce de la trahison de Judas - passage omis par la liturgie) 

Et comme ils étaient à table et mangeaient, Jésus leur dit : En vérité je vous dis, l'un de vous me livrera, celui qui mange avec moi.

Ils commencèrent à s'attrister et à lui dire un par un : Serait-ce moi?…Celui-ci leur dit : l'un des Douze, celui qui plonge avec moi la main dans le plat

C'est que le Fils de l'homme, quant à lui, part selon ce qui est écrit à son sujet. Hélas cependant pour cet homme-là par qui le Fils de l'homme est livré, il eût été bon pour lui que ne fut pas engendré cet homme-là. 

...et coupe)

Et comme ils mangeaient, ayant pris du pain, l'ayant béni, il le rompit et le leur donna et dit : Prenez, ceci est mon corps.

Et ayant pris une coupe, ayant rendu grâces, il la leur donna et ils en burent tous et il leur dit : Ceci est mon Sang, de l'Alliance, celui qui est répandu pour beaucoup.

En vérité je vous dis : Jamais plus je ne boirai du produit de la vigne jusqu'à ce jour-là quand je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu

Et ayant chanté les psaumes, ils sortirent vers la montagne des Oliviers.


 

Contexte des versets retenus par la liturgie

* Un certain nombre de questions annexes surgissent à la lecture de ce passage.

1. Le repas du Jeudi-Saint était-il un repas pascal ?

La mention de la proximité de la fête et la question des disciples concernant les préparatifs semblent accréditer une référence "matérielle". Pourtant de nombreuses difficultés surgissent et amènent à "élargir" le sens pascal donné à cet épisode dans une perspective symbolique.

= Nous disposons de nombreuses précisions sur les rites que les Juifs respectaient scrupuleusement lors de la célébration du repas pascal, célébration majeure dans leur vie religieuse et cultuelle.

Sans doute depuis le roi Josias (640-609 avant notre ère), deux fêtes avaient été conjuguées : la fête de Pâque, fête pastorale du printemps héritée des origines nomades, marquée par le sacrifice d'un jeune animal en vue d'obtenir la protection des troupeaux ... et la fête des Azymes, fête agricole empruntée à la civilisation ambiante à l'occasion de la première récolte.

Cette célébration, dans le cadre du peuple juif, intégrait l'histoire passée, présentée en son événement central, à savoir la libération d'Egypte et le départ de l'Exode. C'est là que le peuple juif fixait sa vraie naissance. Cette libération était reprise de fête en fête, conservant ainsi la mémoire" nationale, stimulant la foi religieuse et ouvrant à l'espérance d'une délivrance finale, malgré les vicissitudes du présent.

La date de Pâque se réglait sur la pleine lune de printemps. La fête devait se célébrer uniquement à Jérusalem, Jérusalem "élargi" en raison du grand afflux de pèlerins. Dans l'après-midi, le chef de famille allait au Temple faire égorger un agneau "d'un an, mâle et sans tache ". Il l'apprêtait ensuite avant la réunion de famille (10 à 15 personnes, femmes et enfants compris ). La cérémonie la plus importante consistait en un repas familial, au soir du 14 Nisan. Un cérémonial très précis devait être respecté : bénédictions et partages de quatre coupes, longue explication du père de famille sur le sens de cette fête en rappel de la "délivrance d'Egypte", chant des psaumes 115-118 (le Hallel) célébrant la protection victorieuse de Dieu pour le peuple juif, repas proprement dit à partir de l'agneau pascal auquel étaient ajoutés des pains en galette et des "herbes amères".

= Nous ne retrouvons pas, dans la présentation de Marc, les éléments traditionnels "matériels", ni le déroulement scrupuleux que nous connaissons. Par ailleurs, si l'on donne au dernier repas de Jésus le caractère historique "pascal", il faudrait admettre que l'arrestation, le procès et la condamnation ont eu lieu en pleine fête, ce qui paraît invraisemblable.

Le texte parallèle de Paul (1Corinthiens 11/23) témoigne que le repas, à l'origine, n'était pas affecté de cette référence ; un lien direct était établi avec "la mort" de Jésus en "annonce permanente". Dans la même lettre, l'apôtre évoque "notre pâque, le Christ a été immolé" (5/7). Il semble donc que ce soit d'abord la mort-résurrection de Jésus qui ait été présentée comme une pâque.

= Plusieurs hypothèses ont été proposées pour maintenir le repas de Jésus et de ses disciples dans le "créneau" pascal. Aucune n'est convaincante. Il parait beaucoup plus justifié de comprendre pourquoi la première communauté a repris le symbolisme très riche du repas pascal et en a "inclus" la portée pour rendre compte de cette dernière réunion d'amitié.

Avec le recul, il apparaissait que Jésus y avait concentré l'essentiel de ce qu'il avait vécu au milieu de ses amis : intimité de partage…mission de libération... dynamisme ouvrant l'avenir… Tout cela était préfiguré dans le passé et exprimé en rite pascal. Même si les païens convertis ne vibraient pas aux résonances bibliques de ces thèmes, ils étaient sensibles à leur incarnation en Jésus et ils ne pouvaient qu'acquiescer à leur célébration en des formes qui, somme toute, se révélaient universelles.

L'évangéliste insiste donc fortement sur "la pâque de Jésus": "ma salle où je mangerai la pâque"; bien entendu, il la mange "avec ses disciples" car elle est indissociable de la communauté qui en prolongera la présence au-delà des événements.

2. La mise en scène des préparatifs semble curieuse. Nous retrouvons les mêmes détails chez Luc et une présentation simplifiée chez Matthieu. Ce sont les apôtres qui prennent l'initiative en Marc et Matthieu, au contraire, Luc l'attribue à Jésus.

Le passage est à rapprocher des préparatifs qui avaient concerné l'entrée à Jérusalem (11/1)"Il envoie deux de ses disciples: Partez au village juste en face de vous et aussitôt, vous trouverez un ânon attaché… Si quelqu'un vous dit : Pourquoi faites-vous ceci ? dites : le Seigneur en a besoin… Ils dirent selon ce qu'avait dit Jésus et on les laissa".

Il apparaît difficile d'y voir un symbolisme, et encore moins un miracle. Il est plus normal d'évoquer la prudence de Jésus. Comme il sera mentionné dans les versets suivants, il connaît les tractations entre Judas et les grands-prêtres. L'indécision de ses opposants porte sur le moment, en raison de la proximité des festivités pascales. Jésus veut disposer de tranquillité pour concentrer dans cette soirée le meilleur de ce qu'il a vécu avec ses amis passés et le meilleur de ce qui concernera ses amis futurs. Il est fort probable que le "signe" avait été convenu discrètement au cours des jours précédents. Il était rare de voir un homme porter une cruche d'eau, ce travail revenait généralement aux femmes.

L'existence d'une "chambre haute" correspond à ce que nous connaissons de l'architecture de Jérusalem, construite de façon très concentrée sur le flanc du mont Sion. La mention des coussins est des plus normales et invite à rectifier les "erreurs de disposition" que les peintres ont vulgarisées par la suite.

Les détails de la rencontre ont pu s'inspirer de l'histoire de Samuel (1Samuel 10/1-7). Mais à part la prescience du prophète l'ambiance est totalement différente.

3. le thème de la "coupe"

Le thème de la coupe est quelque peu étranger au lecteur de mentalité occidentale; il exige donc d'être éclairé avec précision. L'usage oriental voulait que l'on fasse circuler, pendant le repas, une coupe déjà remplie. Ainsi était symbolisée la communion entre les hôtes. Dans les banquets sacrificiels, c'est à la table de Dieu que l'homme était invité; la coupe devenait ainsi le symbole de la communion avec le Dieu que l'on honorait.

Selon le mode global de composition qu'adopte l'évangéliste pour rendre compte de la soirée du jeudi saint, la mention de la coupe est mise en correspondance avec les paroles de Gethsémani"Abba - Père- tout est possible pour toi; emporte cette coupe loin de moi. Mais non pas ce que moi, je veux mais ce que toi, tu veux."(14/36). Il faut donc charger la coupe du repas de la densité du deuxième épisode.

En raison des changements de civilisation, le thème du sang risque d'occulter la portée qu'il importe de donner au mot "Alliance". Les anciens avaient coutume de sceller par le sang d'un sacrifice les contrats et les pactes. Le geste pouvait donc rappeler simplement la solidité de l'Alliance faite par Dieu aux ancêtres du peuple élu.

Gethsémani évoque une orientation nouvelle. En modèle de pensée ancien, qui dit "Alliance" dit présence de Dieu ou, plus exactement "révélation" de Dieu à travers un engagement explicite. Pour l'évangéliste, c'est bien la passion de Jésus, "son sang", qui va apporter cette ultime révélation mais sous réserve que soit perçue l'unité entre Jésus et le Père à cette occasion.

Tous les développements antérieurs ont souligné les liens les plus étroits entre le Père et Jésus. Il est donc inimaginable de penser à une quelconque "rupture" entre eux. Bien au contraire, c'est dans l'optique de leur unité que Jésus va "boire à une coupe" qui est tout autant "coupe du Père" et "coupe du Fils". Le Père n'est pas simple spectateur d'événements qui le concerneraient de façon "distante", il y est présent en première "victime". La passion est "logique" avec son vrai visage ... c'est même à cet instant qu'il révèle le plus nettement qui il est et de quelle nature est son engagement en faveur des hommes ... jusqu'à être refusé par eux.

Le témoignage historique de Jésus laissait deviner quelque chose de cette alliance nouvelle. D'où le symbolisme du pain, corps de Jésus au sens juif de foyer d'actions et d'enseignements. Sa passion-résurrection a déployé tout l'influx du salut qu'il apportait. D'où le symbolisme du vin nouveau, vin eucharistique qui donne à chaque croyant de se greffer intimement à la présence divine qui s'est "approchée" en Jésus.


 

Piste possible de réflexion : la simplicité première des textes concernant la messe…

Le récit de Marc a le grand mérite de se présenter comme un retour à la source de la messe, au soir du jeudi-saint. Il est bon de le considérer en ce sens.

1. La sobriété de Marc

Nous sommes tout d'abord frappés par la sobriété de la présentation. Nous savons que cette sobriété marque le style de Marc tout au long de son évangile, mais là, il semble en faire un choix délibéré. En effet, il présente l'eucharistie en trois versets très courts et très concentrés, ils sont référés au repas du jeudi-saint dont il nous est simplement dit qu'il s'inspirait de la pâque juive.

Il est impossible que Marc, au moment où il écrit, ne dispose pas d'autres renseignements. Il suffit de prêter attention aux détails qu'il nous rapporte en ce qui concerne les préparatifs. Nous savons également que la première communauté chrétienne a célébré très tôt le "repas du Seigneur" où s'intégrait la "fraction du pain". Dès le lendemain de Pâques, les souvenirs se rapportant à l'institution ont donc été très vifs.

Il s'ensuit que la sobriété du deuxième évangéliste ne peut pas être attribuée à une déficience de mémoire. Une autre perspective s'impose. La date de rédaction du deuxième évangile nous invite à rapprocher ce texte de la première lettre de Paul aux Corinthiens. A notre grand étonnement, vers 56, Paul éprouve le besoin de secouer déjà le poids des habitudes qui dévalorisent la célébration de la messe dans sa communauté. Des confusions se sont introduites et l'apôtre, avec sa virulence habituelle, refuse de les admettre. Pour cela, il se réfère en priorité à la volonté du Seigneur au soir du jeudi-saint. Lorsque Marc écrit, quelques années plus tard, en l'an 66, sa présentation semble répondre à la même intention. Bien entendu, il le fait selon son style, mais lui-aussi réagit en ramenant à l'essentiel, de façon volontairement dépouillée. Comme Paul, il ne s'égare pas dans des rubriques liturgiques. Il rappelle la densité des deux signes, voulus par Jésus pour nous exprimer, chaque dimanche, sa présence à nos vies.

L'habitude a été prise d'évoquer ces deux signes en les unissant étroitement l'un à l'autre. Matériellement, ceci est tout à fait normal. Car c'est bien ainsi que Paul rappelle la tradition que tous, vers l'an 56, admettaient comme précisant l'initiative de Jésus. Mais la proximité de la mort en croix a influencé fortement les commentaires. Spontanément, l'évocation du sang versé a impressionné davantage les esprits. Par ailleurs, des changements de civilisation ont altéré peu à peu la complémentarité des deux symbolismes. Il apparaît donc nécessaire d'isoler les versets et de retrouver la résonance particulière à chacun d'eux.

2. L'importance donnée au "corps" signifié par le pain… "Ayant pris du pain, il le leur donna… ceci est mon corps"

* Le premier signe est celui du pain, précisé comme étant lié étroitement au "corps" de Jésus. Il est facile de relever, chez Marc, trois "suppressions" qui affectent la tradition. Celle-ci précisait: "le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, il le rompit et dit: 'Ceci est mon corps, qui est pour vous; faites ceci en mémoire de moi." (11/23.). 

Marc supprime le "pour vous". Il supprime également la recommandation : "faites ceci en mémoire de moi"… Enfin il passe sous silence la conclusion : "chaque fois que vous mangez ce pain… vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne". Il est évident que, pour lui, il ne s'agit pas de s'opposer à la tradition en précisant tel ou tel détail de l'épisode ou en sous-estimant son lien avec le sacrifice de Jésus. Il s'agit de mettre en évidence le mot "corps" et de lui donner une extension très vaste. D'ailleurs tous les évangélistes suivront Marc dans cette voie.

* En pensant à la messe actuelle, nous pouvons en tirer trois remarques :

= Rappelons le sens que les sémites donnaient au mot "corps". Ils ne pensaient pas l'homme comme un composé d'âme et de corps, susceptible d'être divisé. Les mots ne faisaient qu'évoquer les différentes "facettes" d'une Personne mais ils ne la réduisaient pas… Ainsi le "corps" n'était pas pour eux un ensemble composé de cellules, c'était une personne en activité visible extérieure. L'homme vivant n'avait pas un corps, il "était corps actif", à la différence du "cadavre". Telle est la dynamique du mot "corps" auquel Jésus renvoie au soir du jeudi-saint. A ce moment, ses amis ne pouvaient l'entendre qu'en sens araméen, c'est-à-dire dans une perspective globale unitaire et non en sens grec…

Ce rappel nous permet de mieux comprendre l'unité profonde que Marc tient pour évidente au sujet de Jésus: tous les éléments de son témoignage avaient exprimé une Personne, sa Personne… Ils "n'avaient pas appartenu " à cette personne, ils "étaient" cette Personne ... c'était lui le tout. Après Pâques, il en était de même de sa présence ressuscitée, et donc du signe du pain partagé. Marc souligne donc une des bases de l'eucharistie. Celle-ci ne crée pas le lien de référence au Christ, elle intensifie son mouvement et en exprime la densité finale…

"Ce corps est pain". C'est tout le "corps" de Jésus qui se propose en nourriture, l'ensemble que constitue son activité historique visible au milieu de ses contemporains et son activité actuelle de ressuscité.

Sous cet angle, la tradition n'avait pas tort de préciser "pour vous" car telle a été et reste l'orientation qui nous permet d'en vivre aujourd'hui. Elle n'avait pas tort de proposer cette relation "en mémoire de Jésus". Car, au sens juif, "faire mémoire" dépassait le cadre d'un simple souvenir, l'évocation du passé impliquait son actualisation dans le présent. Mais on comprend les hésitations de l'auteur, car ses lecteurs n'avaient pas cette formation, l'appel à la "mémoire" risquait donc de référer uniquement au geste d'autrefois, institué au cours d'une soirée dont l'ambiance pesante avait marqué les esprits. Or, aux yeux de l'évangéliste, la résurrection devait être insufflée dans cette mémoire car elle en changeait la perspective. L'évangéliste abandonne donc l'expression ancienne et en reportera le symbolisme en parlant de "vin nouveau" célébré dans le Royaume après la résurrection.

Aujourd'hui, en raison du déisme qui a marqué leur formation, la majorité de ceux qui vivent du signe eucharistique ont du mal à vivre la simplicité de l'unité entre "corps" et "pain". Pourtant Marc y préparait ses lecteurs lorsqu'il présentait les deux partages des pains (6/41 et 8/6) en troisième dimension de l'activité de Jésus. Il tenait à souligner le thème de la nourriture comme dimension essentielle de la foi chrétienne et, en dédoublant l'épisode, il insistait sur son universalité… .

Le premier partage s'était fait à partir de cinq pains, symboles des paroles de Jésus et deux poissons, symboles de ses actions. Le second, symbole du ministère des apôtres, s'était fait à partir de sept pains, car, auprès des nouveaux convertis, les actions historiques de Jésus étaient désormais connues par la parole des apôtres. Au départ, le lien n'avait pas été évident. Après ce second partage, Marc avait tenu à souligner (8/18) les difficultés des disciples pour "comprendre" le signe et surtout sa prolongation à partir des "restes" qui en avaient été recueillies.

La réponse est apportée par le geste du jeudi-saint, étape ultime du mouvement dont les disciples avaient peu à peu pris conscience. Les partages "historiques" portaient sur le pain-Parole et, à ce niveau déjà le témoignage de Jésus était nourrissant. Il importait cependant de ne pas s'arrêter en si bon chemin. Aujourd'hui, Jésus nous invite à accueillir plus que sa parole, plus que ses actions, il veut nous nourrir d'une présence intime vitale.

"Ce pain est corps"… selon la réciprocité qu'exprime le verbe "être".

Nous touchons là au commentaire restrictif qui est souvent imprimé en milieu catholique lorsque sont avancées des "explications" concernant la présence réelle. Deux interprétations opposées tendent à faire oublier ce caractère de pain. La première oriente "vers le haut" et vers l'inconnu d'un corps "glorieux" qui "distancerait" notre monde. La seconde oriente vers le bas et limite la portée du corps au seul passé de la croix. Cet état d'esprit a rejailli jusque dans la liturgie. En elle-même, la formulation "corps livré pour vous" est susceptible d'être entendue selon la vision très large de Marc. En pratique, son écho "direct" habituel se limite à une référence au sacrifice de la croix.

Il ne fait nul doute que le "pain" qui nous est donné à la messe comporte un aspect mystérieux, mais cet aspect ne doit pas supplanter le rapport "fondateur" voulu par Jésus. Son activité actuelle, tout comme son activité passée, sont à assimiler "en esprit de nourriture" comme est assimilé le pain en sa fonction concrète. Le dialogue qu'il poursuit avec nous en appelle au jeu des lois humaines, il sollicite intelligence, volonté et sensibilité, il ne les remplace pas.

Fort heureusement le développement de la liturgie de la Parole commence à limiter une rupture qui s'est trouvée amplifiée aux siècles derniers. Il reste cependant beaucoup à faire pour intégrer dans les mentalités la loi élémentaire de l'incarnation. Il nous faut sans cesse rappeler la cohérence qui existe entre les différentes "parties" de la messe : rencontre communautaire autour d'une Présence et à la croisée de recherches personnelles ... écoute d'une Parole qui est déjà pain parce qu'elle exprime la densité d'humanité incarnée historiquement en Jésus... signe confirmant l'orientation de cette rencontre et le désir d'en rayonner les effets "nourrissants".

3. La complexité des symbolismes affectés à la "coupe"

Les paroles concernant le pain nous ont fait prendre conscience de la nécessité de valoriser ce signe en revenant à la source du jeudi-saint. Elles nous ont également fait prendre conscience des difficultés qui émanaient des évolutions inévitables du vocabulaire. Ce "décalage" se trouve amplifié lorsque l’on étudie la suite du texte.

Sans faire de complexe, nous devons admettre que la force de l'habitude a fini par restreindre notre compréhension du signe de la coupe. Fort heureusement, nous en percevons la signification globale: "Jésus est mort sur une croix… Ce ne fut pas un "accident de l'histoire", interprété après-coup par ses disciples… Ce fut un affrontement délibéré de sa part … Au cours du dernier repas, il voulut exprimer cette volonté et lui affecta un signe précis, celui de la coupe, liée symboliquement au sang qu'il allait verser. … Il s'agit bien là de l'essentiel, et pourtant, en lisant Marc, nous pressentons qu'il en dit plus…

= L'évangéliste parle de coupe et non pas directement du vin contenu dans cette coupe… Selon l’usage oriental, il était courant que l'on fasse circuler, pendant le repas, une coupe déjà remplie. Ainsi était exprimée la communion entre les hôtes. Marc ne refuse pas cette idée, mais dans le cadre de la messe, il invite à la dépasser.

Il a évoqué antérieurement le symbolisme qu'il fallait donner à la coupe en éludant la question des premières places que sollicitaient Jacques et Jean. (10/38) : "Pouvez-vous boire la coupe que moi, je bois?". Il s'agissait bien entendu du martyre qui serait le leur et qui assimilerait leur destin à celui de Jésus. Dans le cadre de la soirée du jeudi saint, l'évangéliste situe en symétrie des paroles du repas les paroles de Gethsémani:"Abba - Père- tout est possible pour toi; emporte cette coupe loin de moi. Mais non pas ce que moi, je veux mais ce que toi, tu veux."(14/36). 

La coupe concentrait donc les difficultés du combat que Jésus avait mené au long de son ministère. Il avait voulu apporter lumière et vie pour l'épanouissement des hommes et il s'était heurté au refus dramatique des chefs religieux, des chefs politiques et des foules. En partageant la coupe avec ses amis, Jésus les lançait donc dans ce combat et ne leur laissait pas espérer des conditions différentes. Il en va de même pour tout chrétien lorsqu'il ressource son propre engagement au même signe.

= Mais cette coupe exprimait une réalité encore plus profonde. Marc l'exprime en parlant "d'alliance nouvelle" en surcharge de la mention "mon sang répandu pour beaucoup". En raison du décalage qu'ont subi les deux expressions, certaines précisions sont nécessaires et rendent aléatoire la transcription de cette idée à nos contemporains.

Pour les anciens, le sang était beaucoup plus qu'un liquide rouge circulant dans les veines et les artères. Il évoquait même plus que la vie intérieure dont chacun dispose. Il était le siège de l'âme vivante qui animait le corps sous l'influence du souffle que Dieu avait donné à chacun. Le sang mettait en contact avec la divinité et, de ce fait, il appartenait au domaine sacré. D'où la coutume de prendre Dieu à témoin en scellant par un sacrifice les contrats et les pactes.

Par ailleurs, les rapports bénéfiques que Dieu entretenait avec l'homme étaient pensés en termes "d'alliance". Le mot évoquait la présence active de Dieu qui se révélait à travers son engagement. A l'inverse, les calamités témoignaient d'une rupture de protection, donc d'une rupture d'alliance. Dans l'histoire juive, il en avait été ainsi de l'Alliance faite par Dieu aux ancêtres du peuple élu, la survie de la nation malgré ses malheurs témoignait d'une protection divine en sa faveur.

Il est très difficile à nos esprits modernes de percevoir en quoi la passion de Jésus, donc "son sang", donnait à cette ancienne alliance une orientation nouvelle. La raison en est que la plupart des commentaires, lorsqu'ils rendent compte du sacrifice de Jésus, ne sortent pas de l'alliance ancienne. En effet, l'enseignement des prophètes avait été précis lors des épreuves de l'exil: les malheurs témoignent d'une punition de Dieu en raison des fautes. Dans le cas de Jésus, pour changer de système, il ne suffit pas d'avancer qu'il "paye" à la place de l'homme pécheur…Bien au contraire le système se trouve confirmé.

Or, pour Marc, la passion de Jésus ne devait pas être lue selon ce schéma. Nous faisons souvent une erreur sur l'épisode de Gethsémani. Au long de son œuvre, Marc a souligné les liens étroits qui existait entre le Père et Jésus. Il est donc inimaginable de penser à une quelconque "rupture" entre eux aux temps d'épreuve. Bien au contraire, c'est dans l'optique de leur unité que Jésus va "boire à une coupe" qui est tout autant "coupe du Père" et "coupe du Fils". En un mot, il est impensable d'assimiler le Père à un juge qui aurait contemplé les événements de façon "distante", il y était présent en première "victime"… c'est même à cet instant qu'il avait révélé le plus nettement qui il était et de quelle nature était son engagement en faveur des hommes ... jusqu'à être refusé par eux.

Au cœur de l'épreuve s'était révélée l'unité entre Jésus et le Père… tout comme, par la suite, se révélera l'unité entre le Père et les chrétiens au cœur des persécutions. Telle est la nouveauté que Marc tient à universaliser. Non seulement Jésus avait eu pleinement conscience de l'engagement de Dieu au cœur du drame, mais il en avait laissé un signe: le partage de la même coupe.

La résurrection confirmait cette nouveauté en un déploiement "glorieux". Mais, pour Marc, elle ne dispensait pas du cheminement que chaque croyant est amené à parcourir pour structurer sa foi en Jésus. Il équilibre donc le passé, le présent et l'avenir en parlant de vin "nouveau" après le jour de Pâques

Sa nouveauté est double. Elle concerne le "visage de Dieu" qui transparaît en Jésus. De ce fait, se trouvent éclairés ses rapports aux hommes. Nous sommes loin du Dieu "froid" situé en Etre suprême, prompt à condamner. En Jésus Dieu est engagé au sein de notre aventure sans en changer le cours, se livrant à travers nous "aux risques d'une vie digne d'être appelée humaine" (Paul Ricoeur). 

Mais sa nouveauté concerne également le "visage de l'homme" et tout particulièrement le visage du chrétien. Au nom de sa foi, le disciple est investi d'une mission qui actualise le témoignage passé. La coupe actuelle de chaque chrétien se trouve associée à la coupe actuelle de Jésus, de même que la coupe actuelle de Jésus se trouve associée à la coupe actuelle d'un Père créateur soucieux de l'épanouissement des siens.

Conclusion

Bien entendu, lorsque nous vivons nos messes, il n’est pas question d’énumérer la densité dont nous venons de parler. Mais il est bon parfois de nous en persuader.

Mise à jour le Samedi, 09 Juin 2012 16:05
 
Actualités

Ici, vous avez accès à toutes les actualités de JADE, maison d'édition de musique sacrée.
Le site de JADE est visible ici.

 
 
Contact

Vous pouvez nous contacter en cliquant ici.

 
 
Catéchèse & Pastorale

Vous trouverez ici divers articles concernant la Catéchèse et la Pastorale.
Veuillez suivre ce lien.

 
 
Sites amis

Le site de Monseigneur Thomas : www.thomasjch.fr