Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

Année B : 6ème Dimanche de Pâques

 

 

 

 Sommaire

Actualité

Evangile : Jean 15/9-17

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste possible de réflexion : l'amour fraternel à la lumière des allégories de la vigne

Actualité

Un texte brûlant d’actualité puisqu’il pose la question de la fraternité à l’intérieur d’un groupe humain.

Evangile

Evangile selon saint Jean 15/9-17

Afin de mieux faire apparaître la disposition en chiasme adoptée par Jean, il est nécessaire de reprendre les versets qui terminaient le passage retenu par la liturgie dimanche dernier. Cette disposition dépasse la présentation littéraire et ouvre à une meilleure perception de la pensée de l'auteur.

a) Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, ce que vous voudrez, demandez-le et cela vous arrivera

b) En cela mon Père est glorifié, que vous portiez beaucoup de fruit

c) et deveniez mes disciples  (ou "en devenant mes disciples") 

début du passage liturgique

d) Comme le Père m'a aimé, moi-aussi je vous ai aimés; demeurez dans mon amour.

Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j'ai gardé fidèlement les commandements du Père et je demeure dans son amour.

e) Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous

et que votre joie soit pleine

d') Tel est mon commandement: que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.

Nul n'a de plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis; vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande

addition du dernier auteur: Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu du Père, je vous l'ai fait connaître

c') Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis

b') et vous ai établis afin que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure.

a') afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon Nom, il vous le donne.

Voilà ce que je vous commande: que vous vous aimiez les uns les autres."

Contexte des versets retenus par la liturgie 

* Les exégètes ont bien du mal à trouver un plan au Discours après la Cène (chapitres 14 à 17) d'où sont extraits les versets de ce dimanche. Il s’agit d'un vaste regroupement autour de trois thèmes principaux, annoncés en 13/31-35. Le premier thème souligne l'unité profonde du Fils de l'homme et de Dieu, leur "glorification" réciproque. Le deuxième évoque les perturbations causées, dans l'esprit des amis de Jésus, par son "départ". Le troisième insiste sur l'amour fraternel comme "signe".

* Le passage proposé à notre réflexion suit directement celui retenu par la liturgie dimanche dernier. En un nouveau développement, Jean reprenait un thème esquissé dans la première partie du Discours au soir du jeudi-saint, il s'agissait de Jésus-Chemin selon le verset bien connu: "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie". L'auteur entremêlait trois allégories : le Père-vigneron … Jésus-vigne … les disciples-sarments… Le thème Jésus-vigne était central. L'auteur articule maintenant sur ces trois allégories un diptyque dont le premier volet traite de l'amour fraternel - nous le lisons aujourd'hui - le second parlera de la haine du monde contre les disciples.

* Le texte d'aujourd'hui parait fort compliqué en raison du rythme répétitif adopté par l'auteur. La composition donne l'impression de tourner en rond, de revenir sans cesse sur les mêmes idées, d'employer les mêmes mots.

Le brouillard se lève si l'on prend le temps de repérer le schéma littéraire qui structure le groupe de versets, il s'agit du "chiasme". Certes, la littérature moderne, n’utilise plus guère ce schéma, mais il était habituel autrefois et nous le trouvons dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. Il est relativement facile à identifier et à décomposer: de nombreuses symétries de vocabulaire incitent à "couper" l'ensemble en son milieu ; deux versants apparaissent ainsi. A partir d'un point initial, le sujet est développé jusqu'à un point central… puis un nouveau développement poursuit la même réflexion en ramenant au point initial. Les correspondances ne sont pas fortuites, elles fournissent au contraire les clés de la pensée…

Dans le cas présent, il est nécessaire d'ajouter les derniers versets lus dimanche dernier. A partir d'une symétrie de vocabulaire, deux versants de quatre étapes apparaissent et se complètent : a) demander au Père en gardant souci de "demeurer en Jésus et de prêter attention à ses paroles… b) s'engager activement de façon à produire du fruit… c) en ce rayonnement garder conscience de n'être que disciple de Jésus… d) nourrir ce lien avec Jésus prioritairement de l'unité dont il a témoigné entre amour du Père et amour de ses amis… e) se rappeler que telle a été la source de l'épanouissement personnel de Jésus…

* Bien que le thème de l'amour fraternel nous soit familier, ce passage d'évangile qui est proposé aujourd'hui à notre réflexion est un texte difficile, les difficultés viennent surtout du vocabulaire.

Certains mots qu’emploient spontanément l’auteur n'ont plus exactement le même sens aujourd'hui. Ce "décalage" se concentre particulièrement dans le Discours après la Cène. Entre autres, trois expressions, employées par l'auteur au sens juif qui était celui de sa première formation, ont subi une vraie mutation en mentalité moderne: le mot "glorifié", le mot "commandement" et l'expression "demander au Nom de"…

= L'amour mutuel et la "glorification" du Père et de Jésus

En hébreu, le mot "gloire" ne désigne pas tant la renommée de quelqu'un que la présence de Dieu en un être ou une action. Seul, Dieu est "gloire". Partant, les richesses, la réussite sociale, la puissance ne sont que des dons de Dieu, mais elles manifestent son activité discrète en une personne ou un événement. "Rendre gloire" est donc de l'ordre de la foi, il s'agit de reconnaître ou de rappeler la source divine qui opère en tous ces bienfaits.

Pour un esprit moderne, héritier des modèles de pensée grecs, l'emploi de ce mot est le plus souvent déconcertant, car, au cours des siècles, l'accent a été déplacé sur l'aspect spectaculaire et a été coupé peu à peu de toute origine "religieuse" attribuée à ce rayonnement. Les commentaires sont loin de rectifier les faux-sens qui résultent inévitablement de ce décalage. La rupture entre la conception juive et la conception grecque n'est même plus perçue par la plupart des chrétiens. L'exemple le plus caractéristique est celui du lavement des pieds (13/31). Jean parle de Jésus comme ayant glorifié le Père par ce geste. Autrement dit, il manifestait qui était Dieu en lui, à savoir celui qui se met au service des hommes et non celui qui attend les sacrifices et le déploiement liturgique du Temple.

Il nous faut donc lutter contre la tendance "spontanée" dont nous héritons sous l'influence d'une première formation de style "grec". En Jésus, beaucoup voudraient retrouver le "Dieu présenté communément comme l'Etre suprême", dominant les personnes et réglant le cours des événements. Lorsqu'ils lisent "glorification" à propos de Jésus, ils pensent d'abord "miracles" ou "résurrection" au sens extra-humain de ces mots. Il s'agit au contraire d'une "découverte" qui, en Jésus, est loin de conforter ce modèle général de pensée.

Nous avons du mal à sortir de la difficulté que l'évangéliste précisait en la personne de Philippe au début du Discours après la Cène. "Qui m'a vu, a vu le Père". Les "clichés" spontanés font écran lorsque, à propos de Jésus, nous sommes en présence de réalités simples extérieurement. Au cours des années partagées avec Jésus, ses amis avaient du être souvent hantés par l'illusion qui risque d'être la nôtre. Pour cette raison sans doute, l'évangéliste multiplie le mot "glorifié" là où nous ne l'attendons pas. Lui aussi avait souvent hésité à faire surgir les bases d'une nouvelle vision de Dieu à partir du témoignage de Jésus.

Dans le cadre de notre passage, le Père se trouve "glorifié" par le fait que les disciples portent du fruit. Autrement dit, l'efficacité et la densité du pouvoir créateur de Dieu en Jésus se trouve exprimées dans l'engagement des chrétiens. Matthieu avait une phrase équivalente lorsqu'il recommandait au début du Sermon sur la montagne (5/16): "Que votre lumière brille devant les hommes afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux". Il s'agit de susciter la foi en raison du témoignage.

= l'amour mutuel et les (ou le) "commandements" de Jésus en écho aux commandements du Père.

Le mot "commandement" a été également victime d'un "déplacement" au cours des siècles. Ce déplacement était déjà opéré au temps de Jésus en forme de doublet d'interprétations concernant la Torah, la Loi qui réglait la vie de la nation juive. Le renouvellement des connaissances actuelles à propos des écrits rabbiniques nous permet de bien repérer les deux tendances qui s'affrontaient.

L'une d'entre elles correspond globalement au sens courant. Le mot "commandement" est spontanément relié à une volonté supérieure qui s'impose à des subordonnés. Il est synonyme de règlements religieux et implique une menace de punition en cas de désobéissance. Un courant juif exprimait les choses tout autrement. La Loi devait être reçue comme exprimant avant tout les "mœurs de Dieu". Dieu étant la vie, la vie totalement épanouie, l'homme ne peut s'épanouir lui-même qu'en reproduisant ce qu'il peut percevoir de la vie intime de Dieu.  Garder les commandements traduit donc le souci de se brancher à cette "plénitude de bonheur" en se conformant à ce qui en est connu.

Mais, pour cela, une révélation est nécessaire, révélation concrète. Avant d'exposer ce que nous appelons la "Loi juive" ou les "Dix commandements" les auteurs bibliques ont consacré un livre entier de la Torah à évoquer les bienfaits de la création et la protection de Yahvé à la naissance du peuple juif. Telles avait été manifestées visiblement les initiatives divines depuis les origines, les "commandements" n'étaient intervenus qu'ensuite par révélation à Moïse, ils devaient s'interpréter comme la réponse "logique" de l'homme en connaissance de l'engagement de Dieu. D'ailleurs cette traduction était fort peu employée, le mot "Torah" se voulait intraduisible en raison des différents caractères qui s'y mêlaient et en faisaient la richesse.

Pour Jean, aucun doute n'est permis : Jésus, en son incarnation, a exprimé visiblement la "sève" profonde dont il se nourrissait : "je suis dans le Père et le Père est en moi" 14/11. Dire qu'il a "gardé fidèlement ses commandements", c'est dire qu'il a traduit fidèlement "en langage humain" ce qui était exprimable des "mœurs de Dieu" en "mode divin". Sachant que ce mode divin est dominé par l'amour mutuel et l'amour pour les hommes, il était donc légitime d'avancer que Jésus, humainement et divinement, avait été imprégné totalement de cette ambiance. Réciproquement, le fait que, visiblement, le témoignage de Jésus avait traduit ce double amour, confirmait ce qui pouvait être une "hypothèse sympathique" relative à un monde qui nous reste inconnu.

Comment pourrait-il en être autrement pour celui qui cherche à reproduire en sa propre existence les "mœurs de Jésus". Parler, en modèle de pensée juif, de "commandement de Jésus" à ses amis équivaut à: "demeurer en Jésus", autre expression familière à notre auteur. Et réciproquement, réaliser l'amour des autres en l'appuyant sur le témoignage visible de Jésus, c'était à la fois confirmer son actualité, le visage historique de Jésus et le visage du Dieu qui s'était engagé en lui. En tant que chrétien, nous vivons concrètement de cette densité, mais nous trouvons toujours complexes les commentaires qui en sont donnés.

= faire de l'amour mutuel une "demande au Nom de Jésus"

L’expression "demander au nom de …" a été vidée de son orientation initiale. Pratiquement, cette référence ne vise qu'à obtenir une efficacité plus grande par l'intermédiaire de la personne évoquée. C'est oublier le sens et l'importance que les anciens, quelles que soient les civilisations, donnaient au Nom.

Pour eux, le Nom exprimait la personne elle-même, le mystère de son être, ses qualités, ses attributs. Il est certain qu'un fond de magie subsistait dans la pratique des invocations aux dieux différenciés par leurs noms, mais la référence à un Nom impliquait la cohérence avec celui qui était désigné, avec ce qu'il avait vécu ou témoigné ; on ne pouvait demander n'importe quoi au nom de quelqu'un, une sélection s'imposait. A juste raison, Matthieu (7/7), parlant de la prière, associe au mot "demander" le mot "rechercher avec insistance" et Luc (11/13) centre le résultat de la prière sur le don de l'Esprit.

Demander au Père au Nom de Jésus, ce n'est donc pas demander n'importe quoi en fonction de nos désirs, nos espérances ou nos rêves. C'est d'abord purifier les demandes à la lumière des valeurs essentielles que nous pouvons "nommer" en prêtant attention au témoignage de Jésus. Ce travail de référence s'inscrit dans le cadre du travail préliminaire du vigneron qui "émonde" pour que la sève se concentre sur l'essentiel.

En conclusion de ces précisions concernant le vocabulaire de Jean, il est bon de décomplexer les lecteurs de son évangile. L'auteur parle le langage de son temps et aurait été encore plus "hermétique" s'il avait cherché à parler un langage universel qui n'existe toujours pas malgré l'influence actuellement prépondérante de la civilisation occidentale. Les membres de sa communauté avaient l'habitude de ce langage et le recevaient comme tel, particulièrement les "gnostiques" qui avaient tendance à "désincarner" les souvenirs "historiques".

Notre difficulté s'inscrit parmi les difficultés qui résultent de vingt siècles d'évolutions. Nul n'y peut rien, il nous suffit de les repérer et d'en tenir compte

Piste possible de réflexion : l'amour fraternel à la lumière des allégories de la vigne

Bien que le thème de l'amour fraternel nous soit familier, le passage d'évangile qui est proposé aujourd'hui à notre réflexion est un texte difficile. Reviennent d'abord en mémoire les commentaires moralisateurs souvent entendus à propos du sujet qu'il aborde. Il ne suffit pas de rappeler sans cesse l'aspect négatif de la situation actuelle, les causes en sont multiples et les solutions ne sont pas simples. Dans le monde de violence et d'injustice qui est le nôtre, la plupart des chrétiens s'intègrent positivement à la petite minorité qui lutte contre les pesanteurs dont nos contemporains sont victimes. Ils sont parmi les premiers à sentir l'amplitude des égoïsmes collectifs et communautaristes et à regretter la faiblesse de leurs moyens. De ce fait, les exhortations finissent par jouer à contre-sens du but qu'elles poursuivent. Elles semblent ignorer les obstacles multiples qui encombrent la route de l'amour mutuel.

1. la communauté à laquelle s'adressait l'évangéliste

Outre l'évangile que Jean a rédigé au service de sa communauté, nous connaissons celle-ci par quelques lettres qu'il lui a adressées. Le thème de l'amour mutuel y revient sans cesse sous une forme beaucoup plus simple. Il convient de s’y référer en priorité lorsque la présentation évangélique nous apparaît plus théorique.

Avant d'en parler, l'apôtre avait vécu la découverte de ce que pouvaient être les liens multiples que nous exprimons en parlant d'amour mutuel entre les personnes. Il ne les avait pas perçus théoriquement, il en avait bénéficié concrètement au rayonnement de Jésus. Lorsqu'il écrivait, il ne pouvait détacher son souvenir des années de vie commune et de découverte progressive de la personnalité d'où émanait ce témoignage.

Avec le recul, il percevait également tout ce qui s'était trouvé bouleversé à plus ou moins longue échéance… non seulement la dimension d'amour avait affecté l'identité de celui qui avait incarné les espérances messianiques, mais, par contrecoup, la dimension d'amour affectait l'identité du Père qui en était la source tout comme elle affectait le projet qu'il avait amorcé en un Fils… Après Jésus, on ne pouvait parler du monde de Dieu et du monde des hommes comme on en parlait auparavant.

Cette conviction ne pouvait que le rendre nerveux à l'encontre de certaines déficiences. Les chrétiens de sa communauté étaient d'origines et de cultures diverses. La majorité devaient vivre leur foi en conformité avec l'enseignement qui leur était donné par l'apôtre. Mais quelques-uns prétendaient se détacher de leurs frères pour constituer une petite élite d'enseignement. Il s'ensuivait des déchirures profondes qui nuisaient à la crédibilité chrétienne auprès du monde païen. A juste raison, l'évangéliste jugeait cette situation comme catastrophique au départ du rayonnement apostolique. Sans doute lui paraissait-elle aussi prémonitoire, car, les chrétiens n'ont jamais été protégés miraculeusement des dissensions qui dispersent les richesses qu'ils ont mission de semer.

Ceci explique une chose qui pourrait nous paraître curieuse. Au soir du jeudi-saint, Jean rapporte surtout les enseignements concernant l'amour fraternel. Nous pourrions craindre que cette insistance favorise un repli de la communauté sur elle-même. A nous d'être intelligent et de comprendre la portée de ce passage. On ne peut communiquer que ce qui est déjà vécu. Le langage qu'adopte l'auteur ne cherche donc pas à "partir dans les hauteurs" pour tracer un idéal inaccessible. Il invite à rejoindre ce qui a été partagé antérieurement sans aucune restriction. Le partage doit continuer en référence à la même source, à savoir Jésus, présent à notre actualité comme il s'est voulu présent à l'actualité de son temps.

2. La richesse biblique du mot "commandement"

Quelques décalages concernant le sens des mots ne facilitent pas la perception "simple" de ce discours sur l'amour fraternel. Ainsi le mot "commandement.

Actuellement, il suggère spontanément une volonté supérieure qui s'impose à des subordonnés en raison de sa situation privilégiée. Il est synonyme de règlements, religieux ou autres, et il comporte implicitement une punition en cas de désobéissance. C'est d'ailleurs dans ce cadre que la plupart d'entre nous ont été enseignés à propos du "commandement d'amour" révélé par Jésus en progrès par rapport à la Loi juive.

Au temps de Jean, comme au temps de Jésus, cette conception existait. C'était celle du monde païen et elle influençait les modes d'expression courante. Mais une autre vision, très originale, émergeait de l'enseignement rabbinique. Ce doublet d'interprétations concernait particulièrement la Torah, ce que nous traduisons par le mot "loi" ou "commandements", mais que les juifs refusaient de traduire ainsi.

Le renouvellement des connaissances actuelles à propos des écrits rabbiniques nous permet de bien repérer cette autre orientation. En un raisonnement très simple, les textes de la Torah devaient être reçus comme exprimant avant tout les "mœurs de Dieu". Dieu étant la vie, la vie totalement épanouie, l'homme ne peut s'épanouir lui-même qu'en reproduisant ce qu'il perçoit de la vie intime de Dieu. Etudier la Torah et être fidèle à ses enseignements traduisent donc le souci de se brancher à cette "plénitude de bonheur" en se conformant à ce qui peut en être connu.

A la source de cette connaissance, une révélation est donc nécessaire, révélation concrète selon l'esprit de la culture ancienne. Le premier livre de la Torah évoquait ainsi les bienfaits de la création et la protection de Yahvé à la naissance du peuple juif. Il ne s'agissait pas d'une introduction à valeur historique, mais d'une base suscitant la foi juive. Le livre de la Genèse rappelait les initiatives divines visibles qui s'étaient situées à l'origine. Le cheminement de l'Exode les avait confirmées et c'est alors qu'étaient intervenus les "commandements" par révélation à Moïse. Ceux-ci se présentaient comme la réponse "logique" de chaque juif en connaissance de l'engagement de Dieu.

Dans le passage que nous venons de lire, Jean est fidèle à cet état d'esprit. La preuve en est que, au sens actuel, le mot "commandement" convient mal pour traduire les liens entre Jésus et son Père. Au contraire, l'amplitude du sens biblique suggère ce qui demeure à la base de notre foi : Jésus, en son incarnation, a exprimé visiblement la "sève" profonde dont il se nourrissait : "je suis dans le Père et le Père est en moi" (14/11). Dire qu'il a "gardé fidèlement ses commandements", c'est dire qu'il a traduit fidèlement "en langage humain" ce qui était exprimable des "mœurs de Dieu" en "mode divin". Sachant que ce mode divin est dominé par l'amour mutuel et l'amour pour les hommes, il est donc légitime d'avancer que Jésus, humainement et divinement, a été imprégné totalement de cette ambiance. Réciproquement, le fait que, visiblement, le témoignage de Jésus a traduit ce double amour, confirme ce qui pouvait être une "hypothèse sympathique" relative à un monde qui nous reste inconnu.

La dynamique de la Torah doit donc être transposée en dynamique chrétienne. Les juifs se fixaient comme source de leur propre bonheur le bonheur "interne" de Dieu, manifesté dans leur histoire… Les chrétiens ne font pas autrement lorsqu'ils cherchent à reproduire en leur propre existence les "mœurs de Jésus". Parler, en modèle de pensée juif, de "commandement de Jésus" à ses amis équivalait à l'autre expression familière à notre auteur: "demeurer en Jésus". Et réciproquement, réaliser l'amour des autres en l'appuyant sur le témoignage visible de Jésus, c'est plus que confirmer son actualité, c'est témoigner du visage du Dieu qui a renforcé sa visibilité en lui.

3. L'amour mutuel à la lumière des allégories de la vigne

Le texte d'aujourd'hui donne l'impression de tourner en rond, de revenir sans cesse sur les mêmes thèmes, d'employer les mêmes mots. Le brouillard se lève si l'on prend le temps de repérer les similitudes de vocabulaire avec les allégories de la vigne. Effectivement, nous retrouvons les courants qui s'engendraient et se conjuguaient dans le passage de dimanche dernier… le courant créateur issu du Père-vigneron… le double courant du Fils-cep puisant dans cet enracinement divin et en transmettant la sève aux sarments… le courant des sarments soucieux de porter du fruit en rayonnant le témoignage de Jésus…

Le passage d'aujourd'hui insiste sur l'unité de ces courants. Certes,  il est difficile de ne pas différencier vigneron, cep et sarment. Mais l’évangéliste, s’il admet cette distinction, invite à ne jamais perdre de vue jamais de vue ce qui les anime, à savoir le flux diversifié d'un même amour.

Il est donc facile de remettre en ordre selon les allégories de la vigne les éléments répartis en une nouvelle présentation. .

Au sujet du Père-vigneron, il est rappelé que son dessein ultime porte sur l'efficacité des sarments. "En cela mon Père est glorifié que vous portiez beaucoup de fruit". Cependant, pour réaliser ce projet, il a voulu en confier la première phase à son Fils. Le mystère de l'amour mutuel entre Père et Fils nous échappe, mais une chose est certaine. Comme il sera dit dès le début de l'engagement de Jésus, "en celui-ci, le Père a exprimé tout son amour", son amour pour les hommes bien entendu.

Pour que ce lien soit perçu par tous, il était "normal" que Jésus l'exprime en langage humain. C'est là l'importance de son témoignage. Au premier degré, il nous permet de lire en toute clarté un salut qui, par bien des côtés, nous dépasse. Dans la foi, nous tenons pour assuré que Jésus a incarné fidèlement les "moeurs de Dieu". Nous pouvons alors constater une chose, ces "mœurs" se condensent dans l'amour. Les spéculations sur le Dieu majestueux, Etre suprême dominant les mondes et les personnes, doivent céder la place à une constatation très simple: Dieu est Amour et cet Amour est en Jésus historique. "Comme le Père m'a aimé, moi-aussi je vous ai aimés"

Mais Jésus a fait plus. Il n'a pas "possédé" cet Amour en le maintenant "au dessus de la mêlée humaine". En le rayonnant, il l'a engagé dans notre histoire. En un premier temps,, il l'a exprimé dans des bienfaits précis, en actions et en paroles. Certains de ses contemporains en ont bénéficié de façon directe, mais, en y associant ses amis, il a ouvert les horizons d'un nouvel avenir, celui où il devenait le cep sur lequel de nouveaux sarments étaient invités à se greffer.

Bien entendu, pour les apôtres, l'unité entre le cep et les sarments allait de soi et c'est bien pour préciser cette sève que certains d'entre eux entreprirent de rédiger les évangiles. Dans le Christ l'amour invisible du Père avait été diffusé visiblement et il importait que cette source limpide ne soit pas altérée. Au temps où Jean écrivait, certaines déformations risquaient de détourner ce courant vers une fausse spiritualité et c'est pourquoi l'évangéliste coupe court à toute mauvaise interprétation des allégories précédentes.

La même volonté d'amour qui était à la source de l'incarnation se trouve à la source de l'Eglise. "Comme je vous ai aimés, vous devez aimer les autres". La qualité d'ami de Jésus vient du fait que l'on communie, selon le sens ancien du mot connaître. Il ne suffit pas de contempler le déploiement de l'amour divin en Jésus, il s'agit de s'en imprégner pour l'actualiser et en permettre l'universalité au nom de Jésus ressuscité.

C'est là l'importance des deux invitations que l'évangéliste adresse aux chrétiens: "demander au nom de Jésus"… Aujourd'hui, la référence "au nom de" ne vise qu'à obtenir une efficacité plus grande par l'intermédiaire de la personne évoquée. Il n'en était pas ainsi chez les anciens et donc dans ce passage. Le Nom exprimait la personne elle-même, le mystère de son être, ses qualités. La référence à un Nom impliquait la cohérence avec celui qui était désigné, avec ce qu'il avait vécu ou témoigné.

Selon ce sens juif, pour le disciple, il s'agit donc d'une "recherche" qu'il faut mener à la lumière du témoignage de Jésus. L'amour fraternel n'est pas donné d'avance, c'est un "chantier" dont il faut revoir sans cesse les plans à la double lumière du témoignage de Jésus et des conditions variables de toute communauté. Nous sommes donc dans le dynamisme du sarment qui renforce son lien avec le cep en vue de porter beaucoup de fruit.

4. La joie de l’amour mutuel

Le brouillard s'estompe également si l'on prête attention au schéma littéraire qui structure ce passage. Certes la littérature moderne n’utilise plus guère ce schéma,  mais il était habituel chez les anciens et nous le trouvons dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. Il est relativement simple et, en intégrant les derniers versets de dimanche dernier, il est facile à repérer.

Il se présente en forme de deux versants symétriques, mettant en évidence un point central. Or, contrairement à ce qu'on attendrait, l'évangéliste ne centre pas l'amour mutuel sur un "commandement" mais sur la joie que Jésus éprouve et qu'il suscite en nous. Comme en de nombreux textes d'évangile, c'est le bonheur qui est en jeu… bonheur reçu et bonheur partagé… Cela donne à réfléchir…

Jésus a été heureux de vivre au milieu des siens et de pouvoir leur donner des preuves concrètes de son amitié pour eux. Il nous invite à vivre de même et notre ressourcement à son témoignage et le rayonnement de notre propre engagement. Aimer les autres n'est pas d'abord un devoir, mais un épanouissement personnel qui vise l'épanouissement d'autrui. Nous ne pouvons que nous réjouir d'entrer pleinement dans ce courant et d'en faire bénéficier ceux qui n'ont pas eu la chance d'être témoins directs de cet amour…

En conclusion, nous pouvons exprimer en langage plus actuel le courant qui anime notre foi.

1*- "mon Père est le vigneron"… Quand nous "pensons" Dieu, nous refusons l'image d'un Etre suprême qui s'imposerait à nous par des "commandements" au sens moderne du mot… Nous pensons d'abord à un Père Créateur qui s'engage en dynamisme d'amour. Le mouvement profond de son projet nous est désormais connu. Nous en avons été les premiers bénéficiaires et nous savons que, de notre côté, le même mouvement créateur est à poursuivre en faveur des autres…

2*- "je suis la vigne, la vraie"… En Jésus, le projet-créateur a acquis une nouvelle vigueur. En se situant "à notre échelle", il s'est exprimé de façon visible, adaptée à des conditions humaines de temps et de lieu. Les contemporains du Christ n'ont pas été renvoyés à de vagues idées ou à des spéculations… tout naturellement, ils sont côtoyé le "vécu" d'une existence précise. Leur témoignage ne permet désormais aucune ambiguïté à ce sujet.

3* "vous êtes les sarments" … Le "fait" Christ n'est pas un fait isolé, détaché de l'histoire des hommes. Dans l'intention créatrice du Père comme dans l'engagement de Jésus, il se veut premier d'une longue série. Tous les hommes sont appelés à en vivre. Ce fut un des soucis de Jésus, ce doit être le nôtre.

Etre disciple, c'est donc s'intégrer à part entière dans ce mouvement. Le projet du Père nous est désormais connu en son mouvement profond… il ne s'agit pas de "copier" servilement un modèle pré-établi, il s'agit d'incarner en notre temps les "lignes de force" qui ressortent de l'action historique de Jésus et nous mettent au contact de sa personnalité.

Il n'y a donc pas d'un côté la foi chrétienne et de l'autre l'amour pour le prochain; l'amour est une exigence de la foi; on ne peut regarder le Christ, manifestation de Dieu parmi nous, plénitude de ce que l'homme est capable de vivre, sans lui emboîter le pas sur la route d'amour.

 

 

Mise à jour le Dimanche, 10 Mai 2015 18:15
 
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