Réflexions sur la Parole, chaque Dimanche...

Ce site est une réponse à l'exhortation de Benoît XVI Verbum Domini.
En ouverture du Synode qui a abouti à ce texte, le Saint Père déclarait :" Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le coeur de l'homme et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entre dans une intimité toujours plus grande avec elle." Et il ajoutait: "c'est un don et une tâche incontournable de l'Eglise de communiquer la joie qui vient de la rencontre avec la personne du Christ, Parole du Dieu présent au milieu de nous."
L'annonce de la Parole dans un véritable élan missionnaire doit être le souci de tous les catholiques. On trouvera donc ici quelques réflexions et éclaircissements sur l'Evangile, au fil des Dimanches de l'année liturgique. Ces notes sont le fruit d'un travail de longue haleine sur la Bible, avec des prêtres, des exégètes, ou au sein d'équipes pastorales. Elles ont pour seule ambition de nous faire toujours plus apprécier la saveur de la Parole, de nous transformer toujours davantage en ces disciples au coeur brûlant qu'accompagna le Christ sur le chemin d'Emmaüs. Et de mieux nous préparer à la fraction du pain.

 Année B : 5ème Dimanche de Pâques

 

 

 

 

Sommaire

Actualité : la vigne comme image de l’unité du monde

Evangile : Jean 15/1-8

Contexte des versets retenus par la liturgie

Piste de réflexion : n’oublions pas le travail du vigneron

Actualité

Demeurez-en moi comme je demeure en vous.

Cette exigence…. mais le laissons-nous entrer en nous ? Quelle gêne nous saisit soudainement ?

L’unité centrale du monde exprimée par la parabole de la vigne. Le père prend soin de l’unité du Fils avec les sarments que sont ses membres.

Hors de moi vous ne pouvez rien faire !

Qu’est-ce qui prédomine en moi ? La confiance en la grâce de Dieu avec moi, ou ma méfiance fondée à l’égard de moi-même, me demandant si je corresponds à cette grâce.

Evangile

Texte des versets retenus par la liturgie Evangile selon saint Jean 15/1-8

allégories de la "vraie" vigne

Moi, je suis la vigne véritable et mon Père est le vigneron.

a) première allégorie insistant sur l'activité du vigneron

= Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l'enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il le purifie afin qu'il porte plus de fruit.

= Déjà vous voici purs grâce à la Parole que je vous ai dite.

b) deuxième allégorie insistant sur l'activité des sarments

= Demeurez en moi et moi en vous. Comme le sarment ne peut pas porter du fruit par lui-même s'il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi.

Moi, Je suis la vigne et vous les sarments.

= Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-là porte de fruit, parce que, hors de moi, vous ne pouvez rien faire.

Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment. Il dessèche et on les rassemble et on les jette au feu et ils brûlent.

a') synthèse des deux allégories précédentes.

= Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et vous l'aurez, car

= en cela mon Père est glorifié, que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples.

Les traductions hésitent entre "Je suis la vigne" et "Je suis le cep". Le mot français "vigne" est ambigu. Cependant, au terme de notre réflexion, nous serons amenés à percevoir l'amplitude qu'il faut lui donner. Il ne fait aucun doute que Jésus reste le "cep" de la foi chrétienne, mais les événements de la passion témoignent qu'il a également engagé un travail de "sarment", celui-ci a été amorcé lors de son engagement public, les conditions dramatiques de sa condamnation en ont accentué le visage, la résurrection en étend l'universalité.

Contexte des versets retenus par la liturgie

* II importe de bien "situer" le passage que nous lisons aujourd'hui et ce n'est pas facile. Il est extrait de l'entretien de Jésus avec ses disciples, au soir du jeudi-saint. Cet ensemble, souvent appelé "discours après la Cène", se présente comme un regroupement opéré par un ou plusieurs auteurs. Les thèmes qui sont développés dans la première partie sont repris ensuite par des commentaires qui rectifient les fausses applications qui pourraient être tirées de la première présentation. Cette rupture interne est évidente au verset 14/31 qui précède immédiatement le passage de ce dimanche. Il est dit: "Levez-vous ! Partons d'ici !"… et l'entretien se poursuit au long de trois chapitres. Nous lisons donc un passage qui reprend un développement précédent.

Il importe de ne pas oublier "l'ambiance" où Jean place ces deux allégories. En les isolant pour un commentaire, nous risquons d'en faire des allégories "sympathiques" que nous pouvons ajouter à la liste des paraboles de même type comme le semeur ou le grain de sénevé. Même si notre impression première ne nous pousse pas dans ce sens, nous ne pouvons oublier que l'évangéliste suggère une perspective dramatique en lien avec le drame de la passion.

* La composition du passage appelle quelques remarques. Deux allégories ont été rapprochées. De façon assez lâche, l'allégorie du vigneron "enveloppe" l'allégorie de la vigne. Celle-ci est donc centrale, elle envisage le sarment et la nécessité qui s'impose à lui de "demeurer" sur la vigne pour porter du fruit. C'est le sarment qui prend la responsabilité de se couper de la source qui le fait vivre et de s'exposer à être improductif. La parabole du vigneron développe une idée différente. C'est le vigneron qui décide du sort du sarment en rapport indirect avec ses fruits. Il intervient soit pour couper, soit pour purifier. Son action peut  être ressentie comme négative et contradictoire avec l'aspiration à donner du fruit.

Le dernier verset a') opère une synthèse en reprenant la mention du Père. Mais il "accroche" également ce passage à un nouveau développement en chiasme traitant du "parfait disciple", donc du sarment. Celui-ci doit "demeurer en Jésus" et "porter du fruit" en aimant ses frères. Nous le lirons dimanche prochain. Après quoi, l'auteur abordera trois aspects concrets de la vie missionnaire: l'affrontement à la haine du monde… le don de l'Esprit en soutien et pleine compréhension du témoignage de Jésus… l'unité de la communauté…

* Lorsque la liturgie emprunte un passage à la deuxième partie du Discours après la Cène, il est intéressant de repérer la manière dont le même thème - ou un thème approchant - a été précédemment développé. Ici, il semble que ce soit, au chapitre 14, le thème du "chemin" en écho à l'affirmation de Jésus : "je suis le chemin, la vérité et la vie" (14/6). Le verset 15/7 (ce que vous voudrez, demandez-le et cela vous arrivera. En cela mon Père est glorifié…) reprend en effet le verset 14/13 qui concluait un petit ensemble sur "le chemin" (ce que vous demanderez en mon Nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils").

Lors de la dernière soirée, la difficulté que rencontrent les apôtres est celle du lien entre Jésus et le Père. Ceci est compréhensible. Le lien :"Qui m'a vu a vu le Père" ne pose pas trop de problème durant le ministère "pacifié" de Jésus, mais il se pose de façon dramatique face à sa passion. Jésus réaffirme donc le même objectif, en renvoyant à deux éléments de l'expérience passée: les paroles et les "œuvres". Au sujet de ces dernières, il est certain que Jésus a déjà accompli bien des œuvres mais la manière dont il va assumer la passion se présente en pièce essentielle de son témoignage. Ce sera "l'œuvre" la plus "visible", même si elle se présente comme la moins "lisible" au regard des idées communes.

* Les deux paraboles de la vigne sont donc "cohérentes" avec le thème qui domine le Discours après la Cène. L'évangéliste aborde de front les difficultés qui ont ébranlé la foi des apôtres au soir du jeudi-saint. Jean ne parlera pas de détresse de Jésus à Gethsémani. Il évitera ainsi toute fausse interprétation et présentera Jésus comme affrontant le drame de la croix en profonde unité avec le Père. Evidemment, il en allait tout autrement des disciples. La manière dont ils sont "émondés" est plutôt brutale. L'évangéliste en traite d'autant plus longuement que les persécutions, au moment où il écrit, ont étendu le drame au destin de nombreux chrétiens.

Références bibliques

Le symbolisme de la vigne se retrouve souvent dans les écrits bibliques. Pourtant les références ne sont pas d'un grand secours pour interpréter la parabole de Jean. La vigne désigne principalement le peuple d'Israël. Même si les soins que déploie le propriétaire sont parfois exprimés en affection proche de l'affection conjugale ou paternelle, jamais l'image n'est reprise pour désigner une personne.

= Un texte était présent dans toutes les mémoires au sujet de la vigne, celui d'Isaïe 5/1… "Je vais chanter le chant du bien-aimé et de sa vigne. Mon bien-aimé avait une vigne, sur un coteau fertile. Il en retourna le sol, il en ôta les pierres, il la planta de ceps exquis. Il bâtit une tour au milieu et il y creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais il n'en eut que de mauvais. … Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n'ai fait ? J'en attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle produit de mauvais?"

Tous connaissaient également le drame qu'avait représenté l'exil. "Je vais vous apprendre ce que je vais faire à ma vigne: enlever la haie pour qu'elle soit dévorée, faire une brèche dans le mur pour qu'elle soit piétinée. J'en ferai une pente désolée, elle ne sera ni taillée, ni sarclée, il y poussera des épines et des ronces". Tous savaient que le prophète parlait "de la maison d'Israël".

= Le psaume 80/9 était davantage porteur d'espérance : "La vigne que tu as retirée d'Egypte, tu l'as replantée en chassant des nations, tu as déblayé le sol devant elle pour qu'elle prenne racine et remplisse le pays… Pourquoi as-tu défoncé ses clôtures que tous les passants y grappillent? Le sanglier venu de la forêt la ravage, les bêtes des champs la broutent… Dieu tout puissant, fais nous revenir; que ton visage s'éclaire et nous serons sauvés.

= Les prophètes hésitaient entre cris d'espérance et reproches. Osée et Amos parlent de sa fécondité comme témoignage de l'élection du peuple juif au milieu des nations. Jérémie et Ezekiel soulignent sa stérilité: "Je t'avais plantée, vignoble de choix tout entier en cépage franc. Comment as-tu dégénérée en vigne inconnue aux fruits infects?" (Jérémie 2/21).

Dans les espérances de restauration, la vigne demeure le symbole d'un Israël fidèle. "Pour vous je chasserai l'insecte vorace pour que la vigne, aux champs, ne soit plus improductive" (Malachie 3/11).

= Seuls les écrits de Sagesse s'approchaient d'une personnalisation de la vigne. "Comme une vigne, j'ai produit des pousses gracieuses… Venez à moi et rassasiez-vous de mes fruits" (Sirac 24/17).

Piste possible de réflexion : N'oublions pas le travail du vigneron !

Pour les textes proposés durant le carême, nous avons déjà remarqué le style complexe qui caractérise certains passages du quatrième évangile. Plusieurs idées se concentrent et s'entremêlent en vue d'éclairer un même sujet. En voici un nouvel exemple ce dimanche. L'auteur annonce deux paraboles: celle de la vigne et celle du vigneron. Mais il les dispose de façon à ce que la parabole du vigneron enveloppe la parabole de la vigne. Une arrière-pensée guide certainement cette présentation, mais il n'est pas facile de la percevoir.

Une bonne méthode consiste à réfléchir aux différents sujets selon l'ordre d'importance que leur donne l'auteur, à savoir la vigne puis le vigneron. Il sera temps ensuite de comprendre leur interactivité.

1. A la naissance de l'allégorie de la vigne …

Chez les juifs, le thème de la vigne en appelait à une observation et une expérience quotidiennes. La Palestine est terre de vignobles. Ceux-ci étaient disposés en terrasses, sur les collines qui dominaient les champs de céréales. A la campagne, chacun avait ainsi son "champ de vigne" et le cultivait pour obtenir sa production individuelle de vin. Le plus souvent, il ne s'agissait pas de plants rabougris. Certains ceps pouvaient être gros comme des arbres, d'autres se développaient en branches grimpantes et s'épanouissaient en abris protégeant du soleil ou de la pluie. La taille de printemps était des plus importantes mais la vigilance s'imposait toute l'année contre les maladies ou les prédateurs. Au moment de la récolte, le plus grande partie du raisin était destinée à la vinification. Le reste était laissé sur la vigne ou étalé au soleil pour donner des raisins secs. Le vin faisait partie de la nourriture courante, à cette réserve près que, chez les juifs, il n'était pas d'usage quotidien mais réservé à la fête.

En rapport avec la parabole, sans être un vigneron expérimenté, nous pouvons être sensibles à certaines particularités de cette plante. Tout son développement repose sur la stabilité et l'activité d'un cep. Au printemps, les sarments en jaillissent directement et attendent de lui l'apport de la sève qui transmettra les richesses du sol. Ce n'est pas sur le cep, mais au long des sarments que les fleurs apparaîtront et se transformeront en grappes.

Plus que d'autres cultures, la vigne exige l'harmonisation de deux facteurs, elle dépend à la fois du travail attentif et permanent du vigneron et du rythme des saisons. Par ailleurs, elle recèle quelque chose de mystérieux : son bois n'est bon que pour le feu, tout son potentiel est concentré dans son fruit. Mais le jus de raisin a besoin de "travailler" ensuite en fermentation pour devenir du vin. Le vin peut alors agir "à l'intérieur de l'homme" pour soutenir ses forces et apporter la joie.

2. L'allégorie de la vigne : une image positive de la foi

Il n'est pas interdit de "goûter" d'abord pour lui-même le visage positif de l'allégorie de la vigne. Elle suggère nombre de richesses dont nous vivons quotidiennement avec Jésus. Sa simplicité peut inspirer la présentation de nos rapports avec lui.

= Quelques traits sont facilement transposables à notre vie de foi et nous comprenons les préférences de Jean pour cette comparaison. Jésus est bien le cep qui s'est enraciné dans notre humanité. Il en a révélé le potentiel universel par son engagement historique et il continue de nous y ressourcer par sa Parole … Il vit avec chacun des rapports uniques d'intimité et de vitalité… Il nous intègre à son action présente car, si le sarment ne peut pas porter du fruit sans le cep, le cep non plus ne peut porter du fruit par lui-même… Il en appelle à notre intelligence pour que s'opère à chaque génération la gestation des bourgeons, des fleurs et des fruits… Il compte sur notre libre activité pour en faire bénéficier notre entourage… Et, lorsque prend fin notre mission avec l'automne, il nous assure que de nouveaux sarments jailliront à partir du même cep…

= Il n'est donc pas indifférent que l'allégorie du vigneron soit associée à celle de la vigne. Car le vigneron n'est pas n'importe qui : il s'agit du Père, c'est-à-dire du Créateur. Parler du Père comme vigneron et situer sa "gloire", c'est-à-dire la révélation de ce qu'il est en tant que Dieu, dans le fait que nous portions du fruit, amplifie singulièrement notre activité de sarments. Nous ne sommes pas engagés dans un simple travail de salut ou d'épanouissement personnels… il ne s'agit pas seulement de la construction de l'Eglise ou d'un rayonnement charitable… La perspective est beaucoup plus large, nous participons à une authentique création… Les perspectives de la vraie vigne vont très loin: "par le Verbe, tout a été fait"… par les sarments, tout continue à être fait…

"La Parole" prend alors toute son importance. Elle est source et témoin de l'humanité que Jésus a éclairée historiquement en actes et en enseignements. Nous ne nous y référons pas comme à une source étrangère vers laquelle nous devrions aller pour en tirer la sève qui nous manquerait. Notre lien à elle est un lien "naturel", un lien de création. D'une certaine façon nous faisons partie de Jésus et il fait partie de nous.

3. L'allégorie de la vigne à l'épreuve dans l'histoire d'Israël

Ces résonances positives sont parfaitement justifiées pour animer notre vie de foi. Cependant la place où l'évangéliste situe les deux allégories nous invite à aller plus avant dans notre réflexion. Il les inclut dans le discours après la Cène, alors que Jésus cherche à faire comprendre à ses amis la portée des événements déconcertants auxquels ils seront mêlés le lendemain. Spontanément, nous comprenons mal cette place et le lien avec cet arrière-plan dramatique. C'est en ce sens que leur référence aux écrits bibliques peut nous éclairer.

Le thème de la vigne se retrouve souvent chez les prophètes pour désigner principalement le peuple d'Israël. Il nous paraît justifié que cette image ait été reprise puisqu'elle était familière aux habitants de Palestine. Par ailleurs, en raison du caractère mystérieux de la vigne, nous ne sommes pas étonnés de voir les anciens lui donner une résonance religieuse.

Mais, en lisant leurs textes, nous sommes déconcertés par l'utilisation négative que les prophètes récents font de cette référence. Nous sommes loin de l'application sympathique que nous évoquions précédemment. Force est de constater dans leurs écrits, lorsqu'ils recourent au symbolisme de la vigne, l'expression d'une déception croissante. Les plus anciens prophètes, comme Amos et Osée, en faisaient l'image de la fécondité de leur peuple. Selon l'esprit de leur temps, ils l'attribuaient à la bienveillance divine. Dieu avait élu le peuple juif au milieu des nations. Sans contraste, un changement de ton intervient lorsque se précisent la menace puis l'épreuve de l'exil. Le peuple juif s'entend alors reprocher d'être une vigne qui ne donne pas de bons fruits.

Isaïe exprime ce contraste en quelques versets: "Mon bien-aimé avait une vigne, sur un coteau fertile. Il en retourna le sol, il en ôta les pierres, il la planta de ceps exquis. Il bâtit une tour au milieu et il y creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais il n'en eut que de mauvais. … Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n'ai fait ? J'en attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle produit de mauvais?"… Le prophète pose la question, mais, devant l'état désertique du pays et selon la mentalité du temps, il craint d'avance la réponse: tous verront dans les désastres la colère de Dieu contre les défaillances de son peuple.

Ne chargeons pas de tous les maux le judaïsme des siècles anciens. Aujourd'hui nous présenterions les choses de façon différente mais la vraie question reste la même: à quel Dieu croire face à une vigne dévastée?… Les hésitations portent toujours sur l'origine des malheurs. Faut-il en rendre responsable le plant qui a été choisi au départ, les ouvriers auxquels a été confié l'entretien, ou le propriétaire qui supervise l'ensemble de tout son pouvoir?… La réponse ne va pas de soi.

Pour des raisons dont le détail nous échappe, Israël était héritier d'un sens de Dieu très original. Sans doute faut-il le faire remonter à ses origines nomades, mais, avec le recul, nous ne pouvons qu'apprécier les valeurs humanistes et religieuses qui rayonnaient d’une telle conception. Dès lors la "vigne dévastée" constituait une grave menace pour la foi juive. Au titre de l'efficacité, le peuple risquait de se tourner vers les divinités païennes, particulièrement celles des vainqueurs. En outre, la notion d'amitié de Dieu pour l'homme se trouvait contredite par les faits. En tentant d'expliquer, le discours des prophètes cachait mal une vraie tension concernant le "visage" qu'il convenait de donner au Dieu d'Israël.

4. L'allégorie de la vigne au cœur de la passion

De même que les juifs étaient ébranlés dans leur foi par leur histoire, de même les disciples de Jésus ne pouvaient manquer d'être ébranlés par sa passion. Dans son évangile, Jean anticipe une réflexion qui prit corps après les événements, mais il exprime un "choc" réel et il l'éclaire en rassemblant les enseignements qui permirent de l'assumer. A juste raison, nous pensons à la foi en la messianité de Jésus, mais, plus précisément, l'évangéliste évoque des doutes sur le lien entre Jésus et le Père au cœur du drame.

Au chapitre précédent, un échange a porté sur cette question de façon générale: "Montre-nous le Père" demandait Philippe. La réponse de Jésus paraît toute naturelle. "Qui m'a vu, a vu le Père". Un tel rapprochement ne faisait pas trop problème durant le ministère "pacifié" de Jésus, mais, face à la passion, il se posait de façon dramatique. Car, quels que soient les enseignements et les signes qui avaient précédé, nombre de conceptions religieuses se trouvaient remises en cause. Admettre un lien avec le Père exigeait une vision radicalement nouvelle du monde divin.

Or, pour Jean, jamais le lien n'avait été aussi fort entre Père et Fils pour exprimer leur volonté commune. L'auteur ne parlera pas de détresse de Jésus à Gethsémani. Il évitera ainsi toute fausse interprétation et présentera Jésus comme affrontant le drame de la croix en profonde unité avec le Père. L'allégorie du vigneron se propose ainsi en lecture des événements. Le Père a accepté que le Fils soit "émondé" pour que son témoignage soit révélateur au maximum des fruits personnels de la création. A son tour, le Fils a entraîné ses amis dans ce sillage; la croix a "purifié" la foi qui s'était esquissée sur la base de sa Parole. Et, au-delà du Vendredi Saint, la croix a dissipé et continue de dissiper les rêves religieux habituels concernant le salut des hommes. L'allégorie de la vigne en découle. En vivant notre destin humain en toutes ses conditions, le Fils a témoigné qu'il était le cep, le vrai cep. Désormais il en appelle aux sarments qui accepteront la sève qu'il a puisée dans leur sol.

5. L'unité des deux allégories de la vigne et du vigneron

= Les deux paraboles de la vigne et du vigneron sont donc "indissociables" entre elles. Il est normal que l'image du sarment qui porte du fruit reste la meilleure image de vitalité concernant la foi chrétienne. Mais il importe de ne pas la "rêver".

Un réalisme "élémentaire" porte sur la nécessité de "demeurer" sur le cep. Jean envisage trois situations : pour différentes raisons, le sarment peut être nettement séparé de la vigne; à plus ou moins longue échéance, il se dessèche… le sarment peut faire illusion, il semble greffé mais il ne produit pas de fruit; l'évangéliste n'hésite pas à l'assimiler au sarment mort… enfin, le sarment peut s'épanouir dans une relation réciproque avec le cep : "demeurer dans le Christ", lui ouvrir la porte, lui permettre ainsi de "demeurer en nous".

Mais un autre réalisme doit doubler le premier. Il porte d'abord sur une Parole. Jésus a été plus qu'un cep. De façon visible et lisible il a vécu une activité de cep-sarment dans le cadre bien précis d'un temps et d'un lieu. Cet apport est loin d'être négligeable lorsque nous évoquons la "sève" qu'il nous propose en rayonnement apostolique. Mais il implique également une purification de nombreuses illusions sur la mission qui nous est confiée comme sur ceux qui nous la confient.

Enfin, le réalisme doit porter sur le plant qui nous est proposé et la manière dont la greffe doit être réalisée. Le domaine religieux suscite tant d'images idylliques qui se sont trouvées renforcées par le déisme des derniers siècles. La nature est beaucoup plus exigeante et Jésus ne nous a pas proposé un engagement dispensé de ses lois. Le Père est un vrai Père et, de ce fait, ne peut être autre qu'un authentique vigneron. Jésus est un vrai cep et, de ce fait, ne peut nous proposer sa sève autrement qu'en humanité.

= Ces allégories permettent également de réfléchir au sens de l'Eglise.

Concrètement, nombre de nos contemporains assimilent le lien dont ils se réclament avec elle au goutte à goutte d'une perfusion, ou à un réseau de communications occasionnelles sur lequel il faut être branché pour que la grâce passe. Ils restent attachés à la vigne comme par un cordon ombilical qu'ils n'arriveraient pas à couper.

L'allégorie de la vigne rappelle au contraire que la communauté est un lieu de production, un lieu de création qui vise la naissance et l'épanouissement de l'homme. A la lumière d'un témoignage rendu présent par la Parole, en soutien efficace d'une présence permanente, les disciples sont rendus capables de "produire" l'homme et de le produire en abondance.

Au nom même de ce travail de création et pour une plus grande efficacité, l'Eglise est le lieu d'une évolution permanente. Chaque printemps, il faut enlever ce qui pèse pour revigorer la partie productive. Il ne s'agit pas d'une condamnation du passé, c'est la loi même de la vie.

 

 

Mise à jour le Samedi, 02 Mai 2015 15:18
 
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